II. Patrie
Noê, à la sortie de l'arche, se trouvait au pied des montagnes de l'Ararat. Ce nom désigne dans les livres de la Bible l'Arménie en général , et il nous suffit de savoir que la nouvelle humanité a eu son berceau dans cette même région où le paradis était situé et qui est au centre de l'ancien monde.
Mais les Noachides ne sont pas demeurés longtemps dans cette haute terre, dont le climat était, à l'époque
1 Camberland, sapposant à tort que l'âge viril commençait' à 17 ans, a calcalé que les descendants mâles d*an seul des fils de Noë auraient pu être, en Vannée 193, de 134,217,728! — D'après d'autres calculs faits par notre célèbre archéologue, M. Troyon, le nombre des hommes issus de Noë aurait été, en l'an 17d du Déluge, de 99,172; en 254, de 11,635,000, et en 338, de 1,353,000,000. — Un des amis de M. Troyon ayant refait le calcul par une tout autre Toie, a trouTé, pour Tan 401 , le chiffre de 1,792,000,000.
glaciaire, extrêmement froid, comme nous le dit le Zend- Avesta (P. II, 280) ; et Us se dirigèrent vers une contrée située à Voccident de Sennaar.
C'est en effet ce qui résulte du second verset du chapitre onzième : * Et il arriva, quand ils partirent vers l'Orient , qu'ils trouvèrent une campagne dans la terre de Sennaar. » Le sens de miqei>em est controversé : il semblerait plus littéral au premier abord de traduire par : de V Orient. Mais il en est de cette expression comme de A DEXTRA en latin, qui signifie non pas de droite à gauche, mais à droite, et Ton ne peut, ce nous semble, conserver le moindre doute sur le sens de ce verset quand, au chapitre treizième, on voit Loth se diriger de de Béthel, miqedem, vers le Jourdain ^
Le pays qui est à l'ouest du Sennaar, c'est la Palestine et le Liban.
On montre aujourd'hui, dans la belle vallée qui sépare le Liban de l'Ântiliban, le tombeau de Noë. Que le souvenir de Noë se soit conservé près de l'Ararat, qui est la montagne de l'arche, cela s'explique aisément, mais le retrouver dans la Syrie, c'est fort étrange.
Noë fut Yhomme du sol * et planta de la vigne. Ce fut donc lui qui après le déluge renouvela l'agriculture et découvrit le vin. Il aurait fait, selon nous, l'un et l'autre près du Liban, de cette montagne qu'Ézéchiel déclarait sainte ' quoique elle appartint aux Cananéens, et où des traditions plaçaient le meurtre d'Abel et la demeure des Séthites.
Comparons au récit biblique les traditions païennes sur les inventeurs du blé et de la vigne. Bacchus, avant sa naissance, est enfermé dans la cuisse de Jupiter, au
1 Gomp. aussi 1 Sam. XIV, 5.
s Gen. IX, 20.
sez. xxvm, 14.
dire des Grecs qui ont pris un nom de pays étranger, tel que le mont Mérou des Indiens, pour leur substantif MÉROS, cuisse, et il est élevé par les Nymphes dans la vallée ravissante de Nysa, où se voit, au pied d'un rocher escarpé, une grotte vaste et belle, dont l'entrée est ombragée par des arbres magnifiques. La description que Diodore nous fait de cette contrée* a, sans doute, un coloris mythique, et cependant elle répond, pour ainsi dire, trait pour trait, au tableau queJosèphe et les voyageurs les plus récents nous tracent de la grotte et de la vallée de^ sources du Jourdain. Bien plus, le lac voisin se nomme le lac Mérom ou supérieur, et non loin de ses rives sur les monts qui le bordent à l'ouest, était la ville de Mà'oth ou Méro, N'est-ce pas là le coin de terre où Noé a pour la première fois cultivé la vigile ? N'estce pas là le Mérou qu'on va chercher dans cette Inde qui n'a été connue des Grecs que depuis les guerres médiques * ?
C'était pareillement à Nysa, d'après les Egyptiens, qu'Osiris était né, et qu'il avait découvert la vigne et les céréales. Une tradition même y plaçait son tombeau',... le tombeau de Noê ! S'appuyant sur les témoignages des anciens, M. Dureau de la Malle a reconnu dans la Judée, et en particulier dans Bethsçéan ou Scythopolis la patrie du blé, de l'orge et de la vigne, et il a démontré que le froment à épis carrés et barbus qui est sculpté dans les grottes antiques de l'Egypte, est bien le même qui se cultive aujourd'hui encore- en Judée*.
Bethsçéan est à une distance peu considérable du lac Mérom et des sources du Jourdain. Cependant ce n'est
* lil, 68. Comp. Homère, Hymne à BacchuSj v. 25, 26. « Ritter, t. XV, p. 23S.
«Diod. Sic, 1,13-15, 27.
* Annales det âcience» naîur,, t. IX.
pas là la vraie Nysa. L'erreur provient de Pline i qui a confondu la nourrice de Bacchus, Nysa, avec une autre Nysa sacrifiée par Iphigénie dans la ville iaurique de Scythopolis. D'après Homère c Nysa, haute montagne couverte de forêts fleuries, aurait été située loin de la Phénicie et près des fleuves de l'Egypte *. » Dans ces limites, les seules montagnes sont, ou celles d'Hébron et de Juda, ou le Sina, auagramme de Nysa. Mais nous ne trouvons point, dans ces contrées, les mille ruisseaux qui arrosaient la vallée de Bacchus, et qui en sont le trait distinctif ; car Nysa vient d'une racine déjà langue primitive .qui a produit en grec nizo, laver; en hébreu NAZAH, asperger^ nets, la fleur que l'eau fait prospérer, NATSATS, fleurir y nadsar, verdir; en sanscrit, nicha, prairie. Il faut donc admettre que l'auteur de l'hymne homérique à Bacchus a fait quelque confusion, et Nonnus ' nous ramène aux sources du Jourdain, quand il nous dit que ( Nysa était une ville d'Arabie , près du Liban, et qu'elle était placée sur une haute montagne à l'ombre d'arbres odoriférants. »
L'Arabie est ici la Judée, dont la moitié orientale lui était fréquemment attribuée, et dont la fertilité et la beauté lui a valu le surnom d'heureuse *. Il ne faut pas confondre cette Arabie heureuse , voisine du Jourdain, avec celle qui est aujourd'hui l'Yémen.
Le nom de Nysa a disparu de la vallée humide et fleurie du Jourdain supérieur. Mais il se retrouve chez plusieurs peuples, soit qu'ils aient emporté avec eux et
« Hist. nat., V, 16.
* Hymn,^. Homère (II. VI, v. 130-141) place en Thrace Lycurgue poursuivant à travers le Nysée sacré Bacchus , qui s'enfuit dans la mer. Nonnus transporte ce mythe en Judée.
> Dyonys,, XX, v. 143 148.
« Diod. Sic, I, 15.
LE PEUPLK PtmaTlF. il
appliqué à quelque endroit de leur nouvelle patrie le souvenir de la vraie Nysa, soit que ce nom n'eût pour eux que son sens étymologique d'humide et de vert.
Hérodote, acceptant une fausse interprétation du mythe de Bacchus, qui avait sans doute pris cours parmi les Grecs à l'époque où, l'Egypte leur devenant mieux connue, ils crurent y retrouver les origines de leurs fables, Hérodote, dis-je, imagine une Nysa, patrie du dieu du vin, au sud de Syène,^ dans l'Ethiopie i.
Nous avons vu l'hymne homérique placer Nysa aux frontières orientales de l'Egypte. Ici il y a confusion entre la vallée de Bacchus, et le lac Serbonis qui était voisin du mont Casius et communiquait avec le Nil *. c Dans ce lac gisait submergé Typhon, que Jupiter avait poursuivi de ses foudres depuis la Cilicie jusqu'aux monts et à la campagne de Nysa. > Il y a donc la Nysa de Bacchus et celle de Typhon, qui n'ont de commun que l'abondance des eaux.
Aces deux Nysa ajoutons celle de Proserpine, « la campagne Nyséenne où la déesse fut ravie par Pluton '. » Nous ne savons pas dans quelle contrée l'hymne homérique place le théâtre de ce rapt ; mais si c'est en Sicile, l'endroit où il était censé avoir eu lieu, était bien une plaine humide et marécageuse, toute couverte de fleurs.
La Carie ou la Lydie avait une Nysa qui était certainement (nous le prouverons plus tard), une répétition de la vraie Nysa du Jourdain. Peut-être en était^'l de même de la Nysa de Cappadoce et de celle de la Lycie. Le mont sacré du Nisée, qu'Homère place en Thrace, est incontestablement tout dionysiaque. Le même poète parle d'une Nisa en BéoUe. D'après Pline, la Macédoine avait sa
s Apollon. Argon*y II, y. 1211, et ApoUod. BibL 1, 6, 3.
* Hymne à Cére», v. 17.
iS CËNÈSE.
Nyssos. Il est aussi question de villes du même nom en Mégaride, en Eubée, à Naxos.
Dans riran étaient les prairies niséennes de la Médie, célèbres par leurs chevaux, et plus à Test la province de Nisaia que mentionne le Zendavesta et où Nisapour est aujourd'hui située.