LA GENESB ET LES TRADITIONS JUIVES
Notre intention n'est point ici d'établir l'authenticité et la divine inspiration de la Genèse. Il nous suffit de savoir que les onze premiers chapitres de ce livre sont le plus ancien document que l'on possédai en Judée sur l'histoire du monde primitif. De toutes les traditions juives relatives à ces temps reculés, que nous ont conservées Josèphe, le Talmud les Pères de l'Eglise ou les écrivains mahométans, il n'en est aucune qui ne suppose l'existence de ces premières pages de la Genèse, aucune qui ne les commente ou ne les complète. Il serait même aisé d'établir qu'Ezéchiel, qu'Esaïe, que David Tont allusion sinon à ces pages, au moins aux événements qui y sont racontés. Mais nous pouvons remonter bien plus haut encore : car la comparaison des religions de la terre entière nous a démontré que l'histoire biblique du monde primitif se retrouve par fragments, dès les temps les plus anciens, chez les nations tant civilisées que sauvages de l'ancien monde et du nouveau. Cette histoire ne peut donc pas être une invention plus ou moins récente des Hébreux.
Cependant, si les Juifs ne l'ont pas inventée, ils Tont peut-être modifiée, dénaturée pour la mettre d'accord avec leur monothéisme et leur culte sabbatique. Mais la Genèse elle-même et les traditions païennes démontrent de concert combien serait gratuite une telle accusation. * En effet, les onze chapitres du livre hébreu que nous avons à étudier, contiennent des généalogies, des faits historiques et une révélation.
1° Des généalogies peuvent être altérées par l'orgueil de famille. Mais les Hébreux seuls d'entre toutes les nations de la terre, confessent ouvertement qu'ils sont un peuple nouveau, homonovus. Abraham leur ancêtre n est point le père de l'humanité, ni même l'un des fils de Noé ou du moins de Sem. Neuf générations le séparent du déluge; tous les peuples les plus célèbres sont plus vieux que lui. Bien plus, Moab et Âmmon, Ëdom et Madian ont devancé sur la scène du monde les douze tribus d Israël. On ne saurait, dans sa généalogie, faire preuve de plus de modestie et de respect pour la vérité que ne l'ont fait les Juifs.
Nous serions plutôt en droit de leur demander d'où leur viennent des renseignements si exacts sur la vie des patriarches du monde primitif. A cette légitime question, la Genèse répond de manière à dissiper tout doute. Le chapitre cinquième, qui contient la série des patriarches séthites avec vingt-huit chiffres, est le Livre des généalogies d*Adam : Hic est liber generationis Adam, Un livre et non une tradition orale. Il n'y a rien en effet que la tradition oublie plus promptement que des nombres. Cette généalogie où Ton trouve, pour chaque patriarche, l'année de la naissance de son premier-né, celle de sa mort, et la durée totale de sa vie, aura certainement été l'un des premiers objets confiés par le moyen de l'écriture au rocher ou au métal, l'un des premiers livres. Or, comme
récriture date de Seth, il est fort probable que ce livre a été commencé par lui ou par ses premiers descendants, achevé et sauvé du déluge par Noë, puis transmis par les patriarches chaldéens au dernier d'entre eux, Abraham, dans la famille duquel ce document se sera conservé jusqu'à Moïse, que nous tenons pour l'auteur de la Genèse.
La Généalogie de Sem, au chapitre onzième, n'est sans doute que le second volume du Livre des Générations d'Adam,
Le chapitre dixième est bien aussi une généalogie, celle des Noachides. Mais ce tableau ethnogonique, ne contenant aucun chiffre, pouvait se transmettre aisément de vive voix. Cependant on sent, en en lisant le titre et le résumé final, que cette tradition orale avait revêtu une forme stéréotype, et que Moïse l'a intercalée dans le récit telle qu'il l'avait reçue. Nous montrerons un jour, Dieu aidant, que le chapitre dixième date du temps d'Abraham.
2» Le récit des faits historiques, en huit chapitres, semble offrir, tant par sa longueur que par sa nature, plus de prise que des listes de noms propres, aux altérations multiples de la transmission verbale. Mais il faut bien considérer, d'une part, de quelle importance était ce récit pour les patriarches séthites, sémites et abrahamites à qui était confié le dépôt de la religion et de l'histoire primitive; et, d'autre part, quelle puissance peut acquérir la mémoire chez des hommes dont la vie serait fort simple, les connaissances peu variées, l'esprit très-ouvert, et le cœur enclin à la méditation. On a vu, nous ne disons pas des Arabes, mais des Mongols, des Kalmouks réciter plusieurs chants fort longs d'une épopée nationale. Comment donc ce que produit de nos jours, chez des nomades, le simple amour de la poésie.
aurait-il été impossible à la piété des patriarches du monde primitif? et pourquoi le récit de la Genèse ne nous transmettrait il pas dans leur exacte vérité jusqu'aux moindres paroles des personnages qui y jouent un rôle, jusques aux moindres circonstances des faits qui nous y sont rapportés? D'ailleurs, ces pages ont un parfum tout particulier d'antiquité : si elles ne reproduisaient pas avec une scrupuleuse exactitude une antique tradi tion orale, elles ne seraient pas, ici tellement abondantes en détails, là si vides de tout fait, ailleurs si énigmatiques.
3^ Reste la vision génésiaque. On a prétendu qu'elle n'était là que pour servir de base au quatrième des dix Commandements du Sinaï. Mais cette supposition est en contrttdiction manifeste avec le fait de l'universalité et de la très-haute antiquité de la semaine. Nous avons même prouvé directement, par les dieux-oiseaux, que Moïse nous a transmis le texte littéralement exact de cette révélation telle qu'elle existait chez le peuple primitif au moment de la dispersion (P. 1, 213 sq.) *. Les hommesdieux sauveurs (P. II, 65 sq.) démontrent pareillement que nous avons dans la Genèse la lettre même du protévangile.
L'authenticité et la vérité des premiers chapitrés de la Genèse ainsi établie, nous passerons à leur interprétation. Mais, dans notre Histoire de la Terre, nous avons déjà expliqué : la vision des sept jours (id. 33 sq.) ; les quatre fleuves du Paradis, et la création de plantes et celle d'animaux qui ont immédiatement précédé et suivi celle
* Les chiffres insérés dans le texte se rapportent : !<> sans autre indication, au présent tome troisième; 2o précédés de P., aux deux tomes de la Religion du Peuple Primitif; 3» précédés de HT., à VHittoire de la Terre.
d'Adam (id. 88 sq.) ; la vapeur qui arrosait seule la terre (id. 94 sq.)) et la grande sécheresse du temps de Gain et de Méhujaël (id. 98 sq.); la longévité des patriarches antédiluviens, leur nourriture végétale et leur taille gigantesque (id. lOi sq.); Farche (id. 117 sq.) ; le déluge, son universalité, ses causes et son histoire (id. 1 i 5 sq.) ; enfin, les changements qu'il a produits dans l'économie de la nature et chez l'homme (id . i 40 sq.), ainsi que les nombreuses révo lutions locales dont il a été suivi pendant plusieurs siècles (id. 155 sq.) Nous n'avons donc à nous occuper ici que des destinées morales de l'humanité, et encore notre tâche a-t-elle été ébauchée déjà dans les livres vi, vu, VIII, IX et XI de la Religion du Peuple Primitif où sont pla> ces en regard des récits de la Genèse, les traditions et les mythes du paganisme. Il nous reste à déterminer le sens du texte hébreu dans certains passages douteux, à indiquer la portée et lenchainement des faits, et à consulter les traditions orales des Juifs, qui ont été tardivement mises par écrit dans leTalmud, ainsi que celles des mahométans qui ont tellement d'analogies avec les premières qu'il n'existe aucune i*aison de les en séparer *. Les matériaux que nous rassemblons ici sont ceux avec lesquels nous avons rédigé dans nos Deu^ Cités, le livre du monde primitif.
< Nos principales sources sont ici : Josèphe, Antiquités juives, I, 1-7. — Eisenmenger , Judaïsme dévoilé (en allemand). — Heidegger!, Uistoria sacra patriarcharum. — La Bibliothèque orientale de d'Herbelot.— V Histoire universelle^ trad. de l'anglais, in-4o, t. I. — Kaiser, Commentarius in priora Geneseos capita quatenus universœ popuhrutn mythologue claves exhibent. Norimbergœ 1 8^9. — Je n*ai pas eu à ma disposition Fabricius : Codex pseudspigraphicus Veteris Testamenti.