LE PARADIS
traction à son œuvre? Christ lui-même s'est préparé à la sienne pendant quarante jours dans la solitude du désert où il avait été emmené par TEsprit.
Nous supposons que cet état extatique d'Adam a duré jusqu'à ce sommeil profond pendant lequel Eve a été formée. Gomme les jours cosmogoniques ne sont pas pour nous de vingt-quatre heures, et que rien ne nous oblige à entasser dans les six dernières heures du sixième jour tous les événements racontés dans le second chapitre de la Genèse, nous ajouterons à notre hypothèse que, de la création d'Adam à celle d'Eve, se sont écoulées plusieurs semaines , pendant lesquelles Adam est resté sous l'action surnaturelle de l'Esprit divin.
Nous ne faisons par là que lui attribuer ce que l'Ecriture raconte des quarante jours d'extase pendant lesquels Elie a erré dans le désert du Sinaï, Moïse séjourné sur l'Horeb, et Jésus-Ghrist demeuré au désert. Vers la fin des quarante jours, quand le Sauveur redescendit dans la sphère habituelle de la vie, il eut faim; de même, dans notre hypothèse, vers la fin d'une quarantaine de jours, Adam éprouve le besoin d'un aide. Des hêtes sauvages entourent Jésus^ : Adam voit accourir à lui les animaux. Satan tente Adam, qui succombe^ et Jésus, qui triomphe.
Ges quarante jours seraient le temps de la révélation primitive, par laquelle Adam aurait reçu la connaissance non-seulement de la nature des deux arbres mystiques, de l'essence des animaux, de la loi intime du mariage, mais aussi celle de sa propre création dont il n'a pu être lui-même le témoin, de l'cèuvre génésiaquc des sept jours , de la chute des mauvais anges, de la différence et de l'identité de Jéhova et d'Elohim.
Mais pendant ce même temps Adam n'aurait été, ni
I Mwç. 1^ 13,
d'âme ni de corps , à tous égards semblable à bous. Il comprenait en lui tout ce dont la femme a été formée, et comme elle a été tirée non de son cerveau, ni de ses membres, mais de la région du cœur, nous en concluons que Tamour, qui est le trait distinctif de la femme, était originairement uni dans Thomme à Tintelligence, qui est restée son lot. Cet homme primitif, nous Tavons nommé VAdam synthétique (P. II, 15). Le nom d*Androgyne serait inexact, parce que Adam n'était pas un monstre, mihomme mi-femme, mais bien un vrai homme qui renfermait, confondu en lui, la substance de la femme.
Interprété comme nous le faisons ici , et développé comme nous le ferons dans les Deux Cités , le second chapitre de la Genèse contient tous les éléments fondamentaux de l'histoire de l'humanité : le premier couple , souche de tous les peuples ; l'institution du mariage, racine de la société et première base de l'Etat; l'ordre de cultiver le jardin, origine de tout travail ; les commencements du langage qui s'est éveillé dans Adam à la parole que Dieu lui adressait, et qui se divisera plus tard en milles idiomes ; l'arbre de la connaissance du bien et du mal qui renfermait le germe de toutes les lois morales ; l'arbre de yie ou le premier sacrement avec le premier culte , et enfin la prophétie et les premiers linéaments des révélations postérieures.
La pureté instinctive d'Adam est un état de 1 ame qui nous est inconnu, à nous, êtres pécheurs et conscients, et que nous ne pouvons décrire qu'au risque de faire de nombreuses erreurs. Le récit de la chute, au contraire, nous tient un langage qui nous est familier : il nous parle de péché, de séduction, de remords, de honte, de
châtiment, de repentance, de foi, d'espérance. Aussi les seules objections qu'il soulève portent-elles, ou sur des questions de métaphysique, que nous traiterons ailleurs, ou sur de simples détails, que nous passerons en revue. Mais avant tout, examinons la vraie nature de ce récit.
Qu'on en fasse avec les incrédules une fable plaisante, avec les rationalistes un mythe philosophique, avec plusieurs théologiens orthodoxes une allégorie, toujours estil plus ancien que Moïse et qu'Abraham. Car si l'on retrouve chez les peuples les plus distants un premier homme fait d'une argile rouge , un paradis avec quatre fleuves , et la femme tirée de la côte ou de telle autre partie du corps de l'homme , les souvenirs de la chute s'ofl'rent à nous bien autrement nombreux d'un bout de la terre a l'autre : la femme cause de tous les maux qui affligent l'humanité ; des arbres mystiques dont les fruits font mourir ; un héros qui est invulnérable par tout le (*orps sauf au talon , qui lutte contre le mal, et qui en triomphe, mais en mourant ; l'agriculture, résultat d'une malédiction ; enfin et surtout d'innombrables mythes où le serpent infernal joue un grand rôle (P. 11, 29-112).
L'histoire de la déchéance telle que Moïse nous l'a transmise, était donc connue du peuple primitif ou des Noachides, dont elle était manifestement une des traditions principales. Cette haute antiquité prouve que ce récit ne peut être une fable juive , mais non qu'il n'est pas une fable inventée par le peuple primitif.
Trois cas sont possibles. Ou le mal est une imperfection nécessaire au développement du bien , et l'homme a été prédisposé de Dieu pour l'un comme pour l'autre. Dans cette supposition, la première faute est l'épanouisvsement d'un germe divin , le remords est impossible et le récit de la chute absurde ; car l'homme, qui aime peu l'humiliation et lu douleur, serait sottement devenu son
propre bourreau en imaginant qu'il avait commis un crime qui l'aurait privé d'un paradis fictif, et il aurait attribué à une déplorable désobéissance ces mille maladies et cette mort qui entraient dans le plan primitif d'un Dieu Tout-Puissant et Tout-Bon. Ou bien le mal est mal, l'homme a été créé pur, mais il n'a pas été séduit ; c'est lui qui a tiré de son propre fonds le péché comme l'a fait le Père du mensonge *. S'jl en était ainsi, nous nous complairions, ainsi que lui, dans notre propre création ; nous ferions le mal non par faiblesse, mais avec puissance ; nous serions ses maîtres et non ses esclaves. Mais aussi il n'y aurait pas pour nous de rédemption; car le rachat suppose un sauveur, un tyran et un captif, et nous serions non les malheureux esclaves de Satan , mais les ennemis superbes de Dieu. Ou enfin , le mal est mal, l'homme a été créé pour le bien et il a été séduit. Cette supposition étant la dernière des trois, et les deux autres étant fausses, elle doit être la vraie. Elle est en effet la seule qui explique les luttes intérieures de l'àme et l'œuvre rédemptrice de Christ ; elle est la seule aussi qui s'accorde avec la tradition universelle.
On dira qu'il y a eu séduction et déchéance, mais que le fait ne s'est point passé comme il nous a été raconté, et que le tout n'est qu'une'allégorie. Si telle était réellement la pensée de l'écrivain qui nous a fait ce récit, il nous en aurait averti. Mais il entend bien au contraire nous raconter fidèlement un fait réel ; son histoire de la chute n'est point sur un autre ton que celle d'Abel et de Caïn. Nous ne voyons pas d'ailleurs par quel motif Adam et Eve, pleins de repentance et de foi, n'auraient pas en toute simplicité fait à leurs descendants un récit exact de leur faute. S'ils ont eu recours à l'allégorie,
i Je»n, viii, 44.
Moise a commis la bévue de prendre une fiction pour de l'histoire, et il aurait pour complices non-seulement la plupart des Pères de l'Eglise et des Réformateurs, mais les Apôtres et Jésus-Christ lui-même ^
Au reste , toutes ces autorités nous feraient défaut, qu'encore la nature même de ce récit en garantirait la réalité. 11 y a dans la séduction d'Eve et d'Adam , dans leurs craintes et leur impénitence avant le pardon, dans la foi triomphante d'Adam après la promesse, et jusque dans ces ceintures de feuilles et ces habits de peau, une telle vérité psychologique ou une si parfaite harmonie avec les doctrines, fondamentales de l'Evangile, qu'il faut ou renier l'Evangile et le cœur humain , ou reconnaître la minutieuse et littérale exactitude du texte '. 11 n'y a que la vie réelle qui soit en même temps si simple , si profonde et si originale.
Mais si le chapitre troisième contient le récit de la chute tel qu'Adam l'a fait à ses fils, nous devons , pour l'interpréter, nous mettre à la place des acteurs eux-mêmes. Ainsi Eve a entendu le serpent parler ; mais n'a-telle point fait erreur? Les paroles qu'elle nous rapporte lui oui certainement été adressées par autrui ; mais ontelles frappé ses oreilles? était-elle alors de sens rassis? n'était-elle point au contraire tout absorbée en elie-
& Voyez entre aatres, Jean, viii, 44; Rom. v, 12 et sniv. ; 2 Cor. Yi, 3; 1 Jean, m, 8.
> Nous disons littérale. Pins, en effet, on étadie le texte hébreu, plus on admire le soin avec lequel les écrivains sacrés ont pesé toutes leurs expressions, et jusqu'aux moindres particules. Ainsi, dans ce chapitre III, l'absence de la particule et, en tête du verset 16 , isole de là malédiction du serpent la condamnation de la femme et celle de Thomme ; et le changement de temps du verbe dtre, qui est au parfait dans les versets 16 et 17, donne à ces deux dernières sçqtences une solennité toate partiçuUèret
même et plongée dans cet état extraordinaire où se relâchent les liens qui unissent le corps à Tâme , et où rame perçoit , sans Tintermédiaire des sens , des faits qui se passent dans le monde spirituel ? Nous oublions trop aisément certains phénomènes psychologiques qui, pour être fort rares aujourd'hui , n'en sont pas moins réels , qui sont plus fréquents en Orient que dans notre Europe, et qui Tétaient peut-être beaucoup plus encore à l'origine de l'humanité. Toutes les discussions sur le serpent qui a parlé, n'ont à notre sens pas d'objet : c'était le séducteur invisible qui s'adressait directement à Eve dans un moment où elle était toute perdue dans ses idées , et comme elle serait revenue à elle-même si, se croyant seule, elle avait entendu quelqu'un lui parler, le serpent , instrument docile , avait captivé toute son attention au point qu'elle crut, dans sa distraction extatique, que les paroles de Satan venaient de cet animal.
« C'était le plus fin d'entre toutes les bêtes des champs. » Ces mots, qui commencent le récit, sont comme un bref plaidoyer en faveur d'Eve. Alors le serpent n'était point l'ennemi de l'homme , et loin de lui inspirer de l'aversion, il éveillait tout spécialement son intérêt par ses innocentes ruses. Il n'avait pas sa forme actuelle, et en géologie les ophidiens n'apparaissent en effet qu'après le déluge (HT. 100).
Le texte de la malédiction du serpent ne se trouve d'ailleurs exactement traduit que dans les Septante ; « ..,Tu es maudît d'entre tout le bétail et d'entre toutes les bêtes des champs.,. Et je mettrai de l'inimitié entre toi et entre la femme , et entre ta postérité et entre sa postérité. Celui-ci t'écrasera la tête, et tu lui écraseras le talon. » La Vulgate a : animanlia ...ipsa... conteret et imidiaheris. L'erreur de ipsa nous mettrait dans l'impossibilité de rattacher solidement au protévang^ile plusieurs des mythes
les plus remarquables des peuples anciens , car le Sauveur est non une femme, mais un héros (P. Il, 70). Le texte hébreu ne laisse d'ailleurs aucun doute sur le vrai sens, le verbe étant au masculin ; il n'y a pas de variantes ; le texte samaritain est concordant , et les Septante ainsi que les commentateurs rabbiniques, la version italique citée par Cyprien, Jérôme lui-même, Irénée, etc., traduisent tous par celui-ci.
Nous avons déjà vu ailleurs (P. 11, 60), comment le nom d*Eve, qu'Adam donne à sa femme, est une preuve admirable de sa' repentance et de sa foi, et nous verrons dans les Deux Cités comment les vêtements de peau qu'ils reçoivent de l'Eternel sont un témoignage actuel de sa tendre sollicitude pour ses enfants humiliés, et un gage de grâces immenses qu'il leur tient en réserve.
La parole de l'Eternel : t Voici, l'homme est devenu commue l'un de nou^, connaissant le bien et le mal », est une ironie qui répond à celle qui remplissait le cœur d'Adam quand il comparait son état de déchéance avec les brillantes promesses du serpent. Tels étaient ses sentiments quand il entendit dans une vision l'Eternel prononcer ces mots, et les accompagner d'une menace, qu'il n'achève pas, parce qu'il l'exécute immédiatement de fait en le chassant du jardin. Nous supposons ici encore une vision comme dans les autres cas où le texte, en mentionnant une parole que Dieu s'adresse à lui-même , ne dit pas à qui a été révélée cette secrète pensée de l'Eternel.
En résumé , le chapitre troisième apporte en tribut à l'histoire de l'humanité : le péché qui, avec la suite des siècles, développera tous ses rameaux et produira tous ses fruits, dont le plus amer est la mort; dans le règne de la natifre , la malédiction du serpent et celle du sol, les souffrances de la mère et la dépendance de l'épouse, le rude travail de l'homme et les origines de l'agriculturej
dans le règne de la grâce, la promesse d'un Sauveur, fils de la femme , vainqueur du serpent, mais qui sera blessé au talon ; la repentance prenant la place de l'innocence ; la foi et l'espérance substituées à la loi et à l'obéissance ; le culte enfin dont l'arbre de vie était le sacrement, aboli pour être remplacé par celui de l'autel.
l'humanité antédiluvienne. 17