IV
Les enfants d'Abel se sont mariés entre eux. Le frère épousait sa sœur. Ces unions étaient-elles incestueuses? On pourrait le croire. Mais Adam était l'homme unique en qui étaient encore renfermées toutes les individualités, et non un certain homme doué d'un tempérament et d'un caractère propres. Il était non le premier d'en-
tre les hommes ses égaux, mais Fêtre général, d'où devaient sortir les êtres particuliers. L'individualité n'a commencé qu'avec ses enfants ; c'étaient eux seulement qui devenaient les souches de familles distinctes. Ils n'étaient donc point frères et sœurs dans le sens ordinaire du mot ; ils ne l'étaient qu'à la manière des hommes actuels qui sont tous issus du sang d'Adam , et il n'y a absolument rien de commun entre leur mariage et l'inceste.
Abel fait paître des brebis. On peut supposer que Gain de son côté labourait la terre avec le secours de bétes à cornes, et les traditions païennes confirment cette supposition. Voilà donc deux espèces d'animaux qui sont au service de l'homme à la porte même du paradis. Ils en seront sortis avec lui, et ainsi s'explique l'existence de l'inoffensive brebis qui, à l'état sauvage, aurait bientôt été détruite par les bêtes carnassières. Adam, agriculteur depuis sa chute, possédait donc en outre des troupeaux. Peut-être avait-il inventé la charrue, qui était de bois ; car l'usage des métaux ne date que de Tubalcaïn. Eve, de son côté, a certainement du subvenir, comme le disent les traditions juives, par d'ingénieuses découvertes et de soudaines inspirations aux divers besoins de sa famille. Au moins est-il certain, par le compte des années de sa vie , qu'Adam avait jeté les premiers fondements de l'astronomie. Nous avons vu ailleurs (P. U, 58) qu'Eve est la vraie Sibylle.
Le culte d'Adam consistait en offrandes, non sanglantes. Le mot hébreu min'chah signifie en général un don, et dans le Lévitique, le sacrifice non sanglant. Ce n'est qu'à la sortie de l'arche que le sang a coulé pour la première fois sur l'autel de la Cité de Dieu. Mais que devenaient les offrandes de brebis et de fruits, qui, avant le déluge, étaient présentées à l'Eternel? On a supposé
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qu'elles étaient primitivement consumées par le feu du ciel. C'est ainsi qu'on explique d'ordinaire le signe que TEternei donna de son approbation à Abel ; les mahométans sont en ceci d'accord avec les juifs et les chrétiens, et les païens mêmes allèguent des faits semblables comme des marques extraordinaires de la faveur de Dieu. D'ailleurs on voit par le texte sacré * que la Face de VEternel demeurait près d'Adam. On doit entendre par là une révélation sensible du Dieu qui plus tard fera habiter sa Gloire entre les Chérubins dans le Lieu Très-Saint du Tabernacle et du Temple d'Israël, et dont le Verbe éternel viendra demeurer sous la forme d'un homme chez son peuple. Mais la Face de l'Eternel aura sans doute disparu , et le miracle du feu cessé , quand l'humanité aura traversé le temps de sa première enfance ; et dès lors les patriarches auront allumé eux-mêmes le feu de l'autel qui devait consumer leurs oflFrandes. Il y avait donc holocauste, mais non victime égorgée et sang versé, au moins dans la Cité de Dieu.
Gain travaillait le sol, c^obed adamah. Ces deux mots nous fournissent un curieux exemple de l'origine de certains mythes. Il paraît que les Arabes disaient dans leurs traditions que Gain travaillait la terre, «^obed al ARETS. Mais c'était là un détail trop simple , trop insignifiant au gré de leur imagination , et par une légère altération ils dirent abd al Hareth , c'est-à-dire fils de Hâreth, qui est le nom que, suivant eux, le diable avait porté dans le ciel. Sur quoi ils inventèrent toute une fable d'un fils de ce nom qu'Adam aurait eu avant Cabil ou Gain , et dont Eve serait accouchée avec le secours du démon. Celui-ci, pour prix de ses services, aurait exigé d'eux qu'ils donneraient à leur enfant son nom au lieu de celui de Abd Allah •.