VI. Zohak et Féridoun
Le Zend-Avesta qui donne fréquemment à Féridoun le surnom de Vainqueur de Zohak, et qui décrit Zobali comme un serpent à trois têtes, n'entre dans aucun détail sur ces deux personnages mystérieux et sur leur combat. Le Boundéhesch est plus explicite ; mais M Roth, qui est ici notre guide, ne se fie pas à la traduction d'Anquetil. Ferdousi se trouve ainsi être notre principale, pour ne pas dire notre unique source.
ZOHAK ET FÉRIDOUN. 875
< Sous la domination de Zohak naquit d'Abtia et de Fîranek, Féridoun. Zohak, instruit par un devin que cet enfant mettrait fin à son règne, voulut le faire périr. Mais Abtia seul tomba entre ses mains sanguinaires. La mère s'enfuit avec son enfant dans la forêt, où la vache merveilleuse Pourmajé le nourrit de son lait pendant trois ans. Firanek, ne se croyant plus en sûreté dans ce lieu, s'enfuit vers THindostan sur le mont Elbours et là elle confia l'éducation de son enfant à un solitaire. A seize ans, Féridoun apprit de sa mère qu'il était de la race des rois issus de Thémourets, et il se prépare à tirer vengeance de Zohak. Dans ce même temps éclata contre ce tyran une révolte dont le chef était un forgeron du nom de Kavé. Les fils de Kavé avaient été tués pour servir de pâture aux deux serpents qu'un baiser du diable avait fait sortir des épaules de Zohak. Le père, au désespoir, avait donné le signal de la révolte, et pris pour étendard son tablier. Cependant Féridoun, auquel se joignent ses deux frères Kajanousch et Pourmajé, les prie de lui procurer des armes. Ils courent au bazar des forgerons qui font une massue en fer, de la forme d'une tête de taureau. Féridoun traverse avec l'armée de Kavé l'Arvand ou le Tigre, s'empare de la forteresse de Zohak, Beitul-mukaddès (qui est la désignation ordinaire de Jérusalem), et fait prisonnières les deux femmes de son ennemi, qui étaient de la famille de Dschemschid. Zohak accourt pour \es délivrer, mais Féridoun le terrasse de sa massue. Il l'aurait tué sans l'intervention d'un génie céleste qui lui dit que l'heure de Zohak n'est pas encore arrivée ; d'après son ordre, Féridoun l'enchaîne sur le Démavend à un rocher. Zohak est encore là, suspendu, et son sang tombe de son cœur goutte à goutte sur le sol. >
Voilà l'énigme à résoudre, et en voici la solution, qu'on n'aurait jamais trouvée sans le Rig-Véda.
Le vrai nom de Zohak est Ashi Dahâka, le serpent mordanty pernicieux. C'est d'après le Zetid-Avesta t un serpent homicide à trois gueules, à trois têtes, à six yeux, à mille forces; une divinité (devïm) cruelle (daroubj) qui détruit la pureté ; un pécheur (darvand) qui ravage le monde, et qu'Ahriman a créé le plus ennemi de la pureté, dans le monde entier, pour l'anéantissement de la pureté des mondes * . »
Le Zend-Avesta ne nous dit point si Zohak détruit le monde par les fléaux de la nature, ou par la violence des armes, ou par les séductions du péché. Mais, dans le Rig- Véda, ce grand ennemi d'Indra est un serpent, Ahi, et cet Ahi ou Ashi a dérobé à la terre toutes les nuées ou les vaches du ciel. Le règne de Zohak serait donc le temps d'une longue et terrible sécheresse (fui aurait menacé l'Iran d'une complète destruction.
La sécheresse causée par l'Ahi des Védas est celle de Gen=Caïn, tandis que Zohak a détrôné Dschemschid et que sa sécheresse est postérieure au déluge. On pourrait dire, sans doute, que les Bactriens, qui avaient réduit à cent ans les seize siècles du monde antédiluvien, ont transporté aux temps de Dschemschid et des Noachides l'événement le plus considérable du premier monde. Mais ce transport, du moins, ne se serait pas fait sans cause ; car de nombreux mythes (P. Il, 290i rendent fort probable l'existence d'une sécheresse postdiluvienne (HT. 211).
Si Zohak est l'Ahi des Védas, son ennemi, Féridoun, doit être un Indra ; et si Zohak cause au temps des Noachides une sécheresse analogue à celle qu'avait pro-
I Traduction de Barnoaf, du IX« Yacua.
ZOHAK ET FÉRIDOUN. 377
duite Epéoscho au temps d'Adam =:Meschia, il faut que FéridouB soit un second Taschter, un génie, un dieu de la pluie et de la fécondité. C'est ce que M. Roth a mis hors de toute contestation.
D'abord, Thraétôna (nom antique de Féridoun) a pour père Âthvia. Âthvia n'a d'étymologie en aucune langue; mais par la transposition d'une seule lettre Athvia donne Âvthja ; Ferdousi dit Âbtia, et Âptia en sanscrit signifie habitant^ maître des eaux. Or le fils d'un dieu des eaux peut bien être un génie de, la pluie.
Ensuite, dans le Rig-Yéda, Aptia est le surnom de Trita qui met en pièces, comme Féridoun, un serpent à trois têtes, et qui délivre les boeufs ou les vaches (les nuées) de la puissance de Twachtri , le dieu du feu et de la sécheresse.
La naissance de Féridoun fut une grâce que Homa accorda à son père Athvia, et c'est « par la force du soma (le homa des Védas) que Trita a mis en pièces Vritra. » Vritra est le génie infernal qui avait couvert le ciel de nuées qui retenaient dans leur sein la pluie. Ahi et Vritra sont deux personnifications de la même pensée.
Nous savons aussi par Kaswini que les Persans associent dans une de leurs fêtes Féridoun à Mithra ramenant les vaches (les nuées) enlevées par les Turcs (les démons) (P. II, 291).
Enfin, l'arme dont Féridoun teri*asse Zohak, est une massue de fer à tête de vache. La tête de vache, ce sont les nuées chargées de pluie (P. I, 488). La massue de fer, c'est le marteau de Thor (P. I, 494), l'arme de Trita, d'Indra, de Taschter, de Jupiter, la foudre ou l'orage qui a mis fin à la sécheresse et rétabli l'équilibre dans l'atmosphère.
Les moindres détails du mythe s'expliquent aisément, une fois le sens des deux grands personnages bien déterminé.
378 Aftnats de la pbrbe.
Dans toute sécheresse on peut distinguer rhumidité actuelle qui provient des pluies précédentes, et rhumidité virtuelle qui fera cesser un jour le fléau, et qui est déjà là, mais qui est trop faible encore pour prévaloir. La sécheresse, c'est Zohak ; rhumidité actuelle, c'est Abtia ou Athvia ; .rhumidité future, c'est Féridoun. Zohak tue Âthvia, mais Féridoun lui échappe.
Où l'enfant Féridoun trouve-t^il un asile? Dans les forêts épaisses où l'humidité se conserve dans les temps de sécheresse plus longtemps que partout ailleurs.
Qui le nourrit dans la forêt? Ce ne sera pas le ciel d'aii*ain, le ciel sans nuées, le ciel sans pluie. C'est une vache du nom de Pourmajé, <f est-à-dire la terre (P. 1, 503) ; c'est le lait de la vache, l'eau des sources.
Cependant, si la sécheresse se prolonge d'année en année, les sources finissent par tarir. Alors Féridoun s'enfuit vers les contrées lointaines, vers l'Inde où le fléau ne sévit pas, et d'où arriveront un jour les nuées bienfaisantes et victorieuses.
Si Zohak avait été aussi puissant qu'Ëpéoscho, Féridoun se serait retiré de l'Inde vers l'Océan, et enfin, eomme Taschter, il aurait déserté l'Océan lui-même, qui aurait refusé de venir en aide à la terre consumée.
Quand le fléau tire à sa (in, Féridoun revient vers l'Iran, avec ses deux frères. L'un, Pourmajé, porte le même nom que la vache, et marque l'humidité qui provient de la terre. L'autre, Kajanousch, est, d'après M. Roth, Kavia Ousanas (P. 1, 307) qui, dans le Rig-Véda, < par la force merveilleuse de sa vue prophétique, a découvert la retraite où Ahi, le serpent, avait enfermé les vaches (les nuées) ; qui a livré à Indra le trait armé de mille pointes (la foudre) dont il foudroie Ahi-Vriira, et qui a lui-même forgé cette arme d'airain. » Féridoun, qui prend la place d'Indra, reçoit sa massue de
ZOHAK ET FÉRIBOUN. 379
fer non de Kajanousch lui-même, mais de forgerons (les Cyclopes), qui l'avaient travaillée sur les ordres de la Terre humide (Pourmajé) , et de Tlntelligence prévoyante (Kajanousch).
Voyons maintenant qui est ce Kavé qui se serait révolté à la tête de la nation contre Zohak- avant l'arrivée de Féridoun. N'est-il point le même personnage que le forgeron Kavia Ousanas? Et Kavé ne doit-il pas préparer la victoire de Féridoun, quand Kavia Ousanas est un sage, un voyant, qui était en rapport intime avec les dieux, qui les appelait au secours de l'homme et qui était comme leur allié contre Ahi==yritra, le démon de la sécheresse?
Le fameux tablier de Kavé, qui est resté l'étendard des Perses jusqu'à la destruction de leur empire par les Arabes mahométans, est le tablier de peau (karma) dans lequel les Hindous préparent le soma. Féridoun, que Homa avait donné à Athvia, triomphe de ^ sécheresse par la force de cette boisson mystique, dont le tablier est le symbole, et qui résume toute la religion des Ariens.
Les deux épouses de Zohak, de la race de Dschem- ^chid, que Féridoun délivre et emmène, sont les nuées, épouses d'Indra ou filles du pieux Dschemschid, qu'Ahi3= Zohak avait enlevées (P. 11, 437).
Enfin Zohak est enchaîné et non tué, parce que l'Iran est constamment menacé de la sécheresse, et que le mal, dans l'économie actuelle, peut être lié, mais non anéanti (P. I, 310).
Pour compléter nos preuves, nous dirons que de nos jours les Persans célèbrent la fête de Féridoun en «'cmpergeant d'eau (de rose) (P. 11, 291).
Cependant les Ariens, qui transformaient, comme les Grecs , leurs personnages mythologiques en des êtres historiques, ont inscrit dans la liste de leurs rois Zohak, avec un règne de mille ans, entre Dschemschîd et Féridoun.
Le roi Zohak représente une race étrangère qui a conquis et opprimé les Ariens. S'il était Scythe, Sace, Massagète, il se nommerait Afrasiab, qui est le nom générique des princes du Touran. S'il était Afghan ou Indien, il serait de race arienne. Il ne peut être, semblet-il, qu'un Sémite, et les seuls peuples sémitiques qui ont été en guerre avec l'Iran sont les Hélamites ou Perses, et les Assyriens. Les Hélamites figurent dans les traditions ariennes sous le nom de Salem. Reste donc les Assyriens. Zohak serait ainsi Assur ou Ninus, et plusieurs raisons viennent en effet à l'appui de cette opinion, i» Le premier peuple qui ait conquis l'Iran est celui d'Assyrie, sous Ninus. 2" Ninus a mis en croix le roi des Mèdes, Pharnus, et Zohak passait chez les Mèdes ou Ariens, pour avoir inventé le supplice de la croix. 3" Zohak était un Tazé, c'est-à-dire un Arabe. Les Arabes et les Assyriens sont voisins, et les uns et les autres Sémitiques : ils pouvaient donc aisément se confondre. On conçoit d'ailleurs aisément qu'après la ruine de Ninive, qui a eu lieu dès le septième siècle avant Jésus-Christ, le souvenir des Assyriens se soit perdu peu à peu chez les peuples de l'Iran, et plus tard leur asservissement aux Arabes mahométans leur aura inspiré la pensée de faire de Zohak un Arabe ou Tazé. Au resté, tazé ou tazi est le da- Ziou du Rig-Véda c'est-à-dire en général le barbare , Vennemi des Ariens. Â^ Zohak a le surnom de Bévérasp, seigneur des dix mille chevaux, et les armées assyriennes comptaient de nombreux escadrons de cavalerie *. 5«En-
« Doucker, t. 1, p. 280.
ZOHAK ET FÉRIDOUN. 38^
fin, Zohak nourrissait de cervelles humaines ses deux têtes de serpent, ce qui est probablement une allusion aux sacrifices humains des peuples sémitiques. Toutefois le mythe du roi Zohak n'est point encore sufiisamment éclairci, et je ne sais trop si ce règne de mille ans n'était point primitivement celui de la religion idolâtre et sanguinaire qui se serait développée spontanément chez les Ariens après les temps de Dschemschid et avant ceux de Féridoua (P. I, 340).
Quel que soit le sens historique de Zohak, rien ne peut faire mieux sentir quel rôle important ce soi-disant prince joue dans la tradition persanne que les lignes suivantes du Minokhired :
< Le roi Zohak Bévérasp et le méchant Âfrasiab (le roi perpétuel des Touraniens) eurent cette utilité, que, si la domination n'avait pas passé à Bévérasp et à Âfrasiab, le maudit Ahriman l'aurait donnée à Khasm, à qui il n'aurait pas été possible de la reprendre jusqu'à la résurrection et aux corps subséquents, parce qu'il n'est pas doué d'un corps. » C'est-à-dire que Zohak et Afrasiab ne pouvaient nuire qu'aux corps et non aux âme», tandis que Khasm, esprit Invisible, aurait causé un mal spirituel contre lequel il n'y aurait pas eu do remède possible.
Quant à Féridoun, le Yendidad lui donne pour patrie le quatorzième des lieux créés par Oraïuzd, Véréné aux quatre angles. La tradition persanne place, sans jamais varier, Véréné dans le Tabéristan, c'est-à-dire en Médie^ comme aussi le Démavend, où Zohak est enchaîné, s'é' lève entre les hautes pbines de la Bf édie et les basses terres du Mazandéran. D'aprè^k le Minokhired , « Féri* doun a rendu ao monde le senrice de battre et lier Zo' hak, qui avait commis de très-loords péchés^ et de battre aussi beaucoup d'autres fkmê du Mazandéran et de les
3S2 ARIBNS Oe LA PERSE.
chasser du Keschvar Rhunoirets (de Tlran). > Le mythe de Féridoun , à en juger par le théâtre de ses exploits, appartiendrait donc tout spécialement aux Ariens de la Médie, aux Ariens primitifs, aux descendants directs de Madaï, et il en serait de même du mythe de Zohak, ainsi que de celui de Dschemschid.
Féridoun, homme et roi, est le vainqueur des Assyriens, le libérateur de son peuple, et c'est à dater de lui seulement que la race arienne , ou peut-être plutôt ies Ariens orientaux de la Bactriane sont entrés en relations constantes, soit de guerre, soit de paix, avec leurs voisins du nord et avec ceux du sud. C'est ce qu'exprime le mythe des trois, fils de Féridoun.
D'après la tradition générale des Persans, Féridoun eut d'une fille de Zohak Salem et Tour, violents et cruels comme leur grand-père, et d'irandocbt (la fille de VIran), le bon et aimable Irets. 11 partagea son empire enti^e ses trois fils, et donna l'ouest à Salem, le nord à Tour, le pays du milieu à Irets. Ce mythe est transparent : les Ariens qui occupent de l'ouest à l'est, ou de l'Arménie à l'Hindoukousch et au Bélour une zone de terre longue et étroite, n'ont de voisins et d'ennemis que les nomades du Turkestan au nord, et les habitants de la Perse propre au sud. Les premiers, Saces, Massagètes, Turcs, sont, dans la langue du Zend-Avesta, les peuples du Touran, les fils de Tour. Les seconds sont les Perses qui descendent d'Hélam, fils de Sem, et Hélam est Salem.
Pour établir contre l'opinion générale que Salem est Hélam, et que les Perses sont sémites, relisons le premier chapitre du Vendidad, qui donne la liste des seize lieux créés par Ormuzd.
On a voulu faire de cette description géographique l'histoire des migrations des Ariens. Hœlty avait, il y a
ZOHAK ET FÉIIID06N. 383
longtemps déjà, rétabli le vrai sens de ces pages pré* cieuses ; on les dénature et l'on arrive à Tabsurde en y cherchant ce qu'elles ne contiennent point. Le premier des seize pays est le Pur Iran, c'est-à-dire la patrie des antédiluviens, que les Bactriens plaçaient à leur occident, vers l'Arménie. Les quatre pays suivants, Sogd, Bacires, Merv, Nisa, dans les bas pays du Turkestan, sont les principales demeures des Bactriens. Le sixième pays est Hérat. Des huit qui succèdent à Hérat, quatre appartiennent à l'Afghanistan, quatre à i'Hyrcanie et à la Médie. Le quinzième pays est le Pendjab, ou les plaines de rindus qu'avaient occupées les Ariens dont le Rig- Véda nous a conservé les hymnes. Le dernier est, diton, l'Assyrie, et nous avons vu figurer des noms ariens ou mèdes parmi les plus anciens rois de Ninive (101).
Cette description des terres d'Ormuzd ne comprend nullement toute la Perse, et nous pouvons avancer, sans crainte d'erreur, que les provinces omises n'ont pas été peuplées primitivement par la race arienne. Ce sont au nord, le long des côtes de la mer Caspienne, le Mazandéran, où abondent les Dews ; au sud, la Perse propre, la Garamanie et la Gédrosie.
Ces trois dernières provinces occupent à elles seules la moitié du plateau de l'Iran. Or nous savons par Hérodote « que les Perses s'étendaient bien au delà de la Perse propre ; qoe sous le nom de Germaniens ils avaient peuplé la Garamanie; que les Sagartiens nomades, armés d'un vTai losfo, erraient dans ces déserts du c<;ntre du plateau, on le lac Zaré reçoit rUindmend* Si nous pouvions ici suivre les in(te» des migrations dii% Perses« nous verrions qoe k?s colooies de cetUt puissante nation ont rayonné àeçmi b Perse jusqu'à la mer ijsmpkmmi
et jusqu'au cœur de TAfghanistan. Mais nous savons par les prophètes hébreux que le nom primitif des Perses était celui d'Hélamites, et, par la Genèse, qu'Hélam était sémite'.Ainsi s'explique d'abord pourquoi le Zend-Avesta ne connaît pas le nom des Perses ; puis, pourquoi il ne range ni la Perse, ni la Caramanie parmi les pays de h race japhétite des Ariens ; en troisième lieu, pourquoi Salem=Hélam, qui est sémite, a pour mère une fille du sémite Zohak, et tue Irets ; enfin et surtout , quelle est
l'origine du pehlvi , langue mi-zend , mi-sémitique , de même que les Perses de Cyrus et des Sassanides sont un mélange d'Ariens parlant le zend, et d'Hélamites parlant un dialecte sémitique.
Quant à Tour, le troisième des fils de Féridoun, il est tout aussi peu arien que Salem. Les Bactriens, en faisant Féridoun père de Salem, de Tour et d'Irets, ont voulu simplement exprimer la pensée que depuis la ruine de l'empire assyrien de Zohak, les Hélamites et les Touraniens étaient entrés dans des rapports si fréquents et si étroits avec la race arienne , qu'ils étaient en quelque manière ses frères, mais ses frères ennemis.
Nous ne pouvons ici poursuivre l'histoire d'Irets, seulement nous dirons que Salem et Tour attaquent Irets, le font prisonnier et envoient sa tête à son père : ce qui doit signifier que les Ariens avaient à peine reconquis contre les Assyriens leur indépendance, qu'ils virent leur patrie envahie, ravagée, ensanglantée par les Touraniens ou Saces, et par les Hélamites ou Perses. Puis, Féridoun, enflammé de colère, maria la fille d'Irets avec un prince de sa maison, et leur fils, le pieux Minotscher,
« Gen. X , 22. Esaïe, XI, H ; XXH, 6, et Jérémie, XLIX, U sq. disent Hélam; Ezéchiel dit Hélam, XXXII, 24, et (?) Perse, XXVII, 10; Daniel dit Perse, X, 1, etc.
SAM, GUERSCHASP ET THRITA. 38S
vengea le meurtre d'Irets sur Salem et Tour. Le Minokhired, après avoir parlé de Féridoun, dit : c Minotscher a rendu (aux Iraniens) le service de battre Salem et Tour, ses parents , en expiation pour frets , de délivrer le monde du mal causé par eux , et de reprendre sur Afrasiab (le pays) depuis Padàsqârgar jusqu'à la frontière de l'enfer, comme le portait le traité avec Afrasiab. > Mais la prospérité de ITran pendant la période de Minotscher a fait place à un temps de grande calamité. Le touranien Afrasiab s'empare de nouveau de l'Iran ; les princes ariens Nouder et Zou ne régnent que fort peu de temps, et avec Guerschasp finit la dynastie des Pischdadiens (ou des hommes de l'ancienne loi), laquelle avait commencé avec Kajomorts=Adam.
Le Djamasp-namé place entre Féridoun et Minotscher, Sam le père d'un Guerschasp et l'aïeul du fameux Roustem. Ces héros appartiennent à un cycle particulier de mythes que nous allons étudier.
VIL Sam, Guerschasp et Thrita.
Nous disions plus haut que Féridoun était le grand héros des Ariens de la Médie. Nous supposons que ceux de la Bactriane avaient aussi résumé en un mythe leurs souvenirs de la grande sécheresse postdiluvienne, et que leur Féridoun se nommait Thrita, Sam ou Guerschasp. Mais leur mythe était plus riche que celui de leurs frères occidentaux, en idées et en espérances, comme en fictions bizarres. Malheureusentent nous n'en possédons que de rares et informes débris ; Ferdousi , ou ne le connaissait plus, ou l'a exclu de son poëme, T. ni. 47
386 ARTENS DE !.A PERSE.
Sam, dans le Zend-Avesta*, parcourt le monde, en tenant haut sa massue. Voilà la massue de Féridoun.
Quel est Tennemi, le Zohak, le serpent qu'il terrasse? < Sam, dit le Minokhired, a rendu le service de frapper le serpent Sruvar. j» Sruvar doit être identique aver Zohak.
Mais ce n'est pas là le seul exploit de Sam. Le Minokhired ajoute : c et le loup Kapout, que Ton nomme
aussi Péhan, et le dew Gandarf, et Toiseau Kamak, et le dew de la confusion. Et il a fait beaucoup d'autres ^andes et dignes actions , et éloigné du monde beaucoup d'oppositions. Et si une seule de celles-ci était restée dans le monde, il n'aurait pas été possible d'opérer la résurrection et le corps subséquent. » — Le loup est un animal ahrimanien, un synonyme du serpent Sruvar, un symbole des ravages causés par la sécheresse et la mortalité parmi les troupeaux et les hommes. L'oiseau Kamak doit avoir un sens analogue, quoique je ne connaisse aucun oiseau qui ait Ahriman pour créateur. Quant au dev^ Gandarf, son nom est certainement celui des musiciens célestes ou Gandharvas des Hindous, et nous nous étonnerions fort de ce dew musicien, si nous ne savions pas , comme nous chercherons à l'établir ailleurs , que les Gandharvas sont des Caïnites , et qu'en cette qualité on pouvait les faire entrer dans l'armée d'Ahriman.
Ce que le passage du Minokhired ofâre de plus remarquable, c'est l'allusion aux nombreuses résistances ahrimaniennes que Sam a écartées. Gar Sam, d'après M. Roth, signifie l'homme liahile dans l'art de guérir»
Pour comprendre le mythe bactrien, rappelons avant tout ce que nous avons dit dans le Peuple Primitif des
* D*aprè8 Bumonf, Journal asiatique, avril et mai 1845, et Spiegel, Joumaf de la Société orientale allemands^ 18i9.
SAM, GUERSCHASP ET THRITA. 387
diettx*iiiédecins, et en particulier de Manabosho, qui luttent en faveur de Tbomme contre les puissances mal* faisantes^ comme autant d'Hercules, et qui lui rendent, comme Bacchus, un peu de joie au milieu des souffrances sans nombre qui Taccablent depuis le délug^e (P. II, 80. 304, etc.). Sam, vainqueur d'un serpent, d'un loup, d'un oiseau inconnu, et en même temps médecin, doit être tout ù la fois un fils d'Alcmène et un Esculape.
Le Zend-Avesta ne connaît de Sam que sa massue. Mais , au vingtième chapitre du Vendidad il y est fait mention « du premier des hommes habiles dans la médecine, actifs, puissants, brillants, forts, de celui qui le premier écarta du corps de l'homme la maladie, la mort, l'ardeur du feu. Il demanda comme une grâce au génie des métaux et des minéraux (?) un moyen pour résister à la maladie, à la mort, aux douleurs, à la fièvre brûlante, à la décomposition qu'Ahriman avait apportée au corps de l'homme. Alors Ormuzd produisit les arbres salutaires, plusieurs centaines, plusieurs milliers, plusieurs dix-milliers, autour de l'arbre Gokarn » ou G(^ard (340).
Quel est le nom de ce premier des médecins? Thrita ; et ce même Thrita, dans le neuvième chapitre du Yacna, est nommé c le plus utile des Sam \ » Ainsi donc Thrita médecin est un Sam ; et comme Sam aussi est médecin, il est à peu près certain que ces deux personnages sont identiques. Ces deux héros seraient ainsi les ombres pâles et mortelles de quelque antique dieu sauveur, dont la mission était de protéger la vie de l'homme contre la mort, et de repousser de lui les puissances malfaisantes des tendres, soit qu'elles le frappent individuel-
* fFkptèt 1* tfftdiiction de MM. Rotk et Spiegel, rectifiant celle de
lement par les maladies, soit qu'elles tentent de détruire sa race entière par de longues sécheresses.
Mais Thrita=Sani est le même que Trita-Aptia des Védas, et ce Trita-Aptia est Thraêtona-Féridoun, fils d*Athvia. Nous trouvons donc ici tout à la fois chez les Ariens de la Médie (Féridoun), chez ceux de la Bactriane (Thrita= Sam) et chez ceux de Tlndus (Trita) une très-antique tradition d'un dieu armé d'une massue, qui terrasse le serpent de la sécheresse. Mais le nom de Sam et l'idée d'un dieu-médecin paraît être propre aux Bactriens, le Trîta des Védas étant uniquement, comme Féridoun, le vainqueur d'un serpent monstrueux.
Cependant le dieu qui écarte la mort ne pouvait être abaissé au rang d'un simple homme et mourir lui-même sans que la tradition ne gardât quelques vestiges de sod ancienne majesté. Le Zend-Avesta nous parle « des Férouers qui veillent sur le corps de Sam, > et on lit dans le Minokhired que « ce corps gît dans une plaine près du Démavend, où, à part le froment, il ne croit aucun myrte, ni aucun arbre, et où il y a beaucoup de renards dorés. Et les Izeds et les Amschaspands (les anges et les sept archanges) ont préposé à la garde de ce corps quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Férouers des saints, pour empêcher les Dews de le détruire. >
Le Boundéhesch va plus loin : c Sam, tout mort qu'il est, est vivant. Tandis que les Touraniens s'élèvent avec orgueil contre la loi d'Ormuzd, Sam dort et voit cependant de loin tout ce qui se passe. Un jour, le sommeil que l'ennemi a porté sur lui sera brisé, et il se lèvera puissant et excellent ; dix mille Férouers le protégeront, et il brisera Zohak. > Ainsi, tandis que Zohak vit suspendu au rocher, son vainqueur Sam = Féridoun vit aussi dans son tombeau. A la fin des temps, d'après le
SÂM , GUERSCHASP ET THRITÂ. 389
Djamasp*namé, c Zohak se débarrassera de ses chaînes et causera, en un demi-jour, de grands ravages dans le monde. Sam ressuscite, reçoit de Sosiosch la vraie foi, et inspire avec sa massue une telle frayeur à Zohak, qu'il accepte, lui aussi, la vraie foi ; ce qui met fin aux mauvaises actions, à la vieillesse et à la mort. >
Ce dernier mythe nous montre dans Sam le vainqueur du serpent ancien, de celui qui est l'auteur non pas seulement d'une sécheresse, mais du mal moral, du pé-* ché. Il y a donc dans Sam, dieu-médecin et sauveur, un souvenir du protévangile, un débris des traditions les plus anciennes de la prhnitive humanité.
Passons aux fils de Sam=Thrita.
Ce héros, cet ancien dieu, < retira cet avantage de sa grande piété, qu'il lui naquit pour fils Oruaksch (Our-* vakschaïa) et Guersehasp (Kérésaspa). Le premier a rétabli la justice; le second, géant armé de la massue à tête de taureau, a frappé le serpent Sravara, qui dévorait les chevaux et les hommes, et dont le venin se répandait partout comme un torrent. >
Oruaksch, fils du grand Médecin, guérit la société humaine des crimes qui menaçaient son existence. Le fils est une personnification de la plus importante fonction de son père.
Guersehasp, qui tue avec la même massue que Féridoun le même serpent Sruvar ou Sravara que son père, est un troisième génie de la pluie et de la fécondité. Son nom, qui signifie celui qui possède debeaux, de rapides chevauxy indique sa vraie nature, le cheval étant le symbole des eaux qui courent et des sources (P. I, 498). < Le vase de métal qu'il fait fondre sur le serpent, » est la voûte céleste, qui était comme d'airain pendant la sécheresse, et qui fondit en eau au retour de la pluie (Comp. P. II, 140). Guersehasp a, dans la tradition per-
Sàne, complètement éclipsé Sam *. En Inde il porte le nom de Krisasva dans le Ramayana ; on ne Ta pas encore retrouvé dans les Védas.
A la familîe de Sam et de Guerschasp appartient, avec Zal, le célèbre Roustem, THercuIe persan. Son arme est la fameuse massue à tête de taureau, que lui ont ainsi laissée ses prétendus ancêtres. Mais il manie aussi la corde, le lasso des Sagartiens. Sa patrie est le Sedjestan, où rHindmend se jette dans le lac Zaré, et qui est plein encore de sa gloire.
Le Sedjestan touche à la Caramanie où habitaient des Hélamîtes , des Perses. Les Sagartiens étaient pareillement des Hélamites, et dans leur vie nomade lis auront sans doute pénétré dans le Sedjestan. Ils s'y seront fixés en se mêlant aux Ariens dont Sam était le dieu, et Roustem avec son lasso et sa massue est un héros miarien et mi-sagartien ou mi-perse.
Cependant Sam, Guerschasp, Zal, Roustem, portent le surnom de Pehlvans. La langue pehlvi est mi-arienne, mi-perse ou sémitique. Et un écrivain oriental nous dit que le pehlvi vient de Noê par Sam, Pars et Pehlou', c'est-à-dire par les Ariens adorateurs de Sam, et par les Perses ou Hélamites, qui par leur fusion ont produit la race illustre des Pehlvans.
Cette fusion a eu lieu dans le Sedjestan. Cette contrée, nous dit-on, doit son nom à Sedjestaun, qui entreprit de la défricher et peupler, et elle devint si florissante, qu'un djérib de terre, malgré la disette d'eau, se vendait mille dinars kebky. Or Sedjestaun était fils de Farès*. Farès ou Fars est Hélam, fils de Sem, et,
* Je ne sais ce que signifie cette Pairica, cette sorcière, qui s'attacha à Guerschasp. Vendidad, I, 36.
* Spiegel, Grmnmaire du parsi.
'> Langlès, d$n« Chardin, t. V, p. 440 ; t. Vlll, 216 sq.
SAM ^ ^HJfiJtSCHASP ET THJRITA. 39t
d'après cette tradition , le peuple qui aurait priûiitivement peuplé le Sedjestan, serait de race sémitique. Les Ariens de Sam seraient les derniers venus. Mais cette question de priorité n'a pas d'importance réelle*. Il nous suffît de savoir que les plaines de l'Hindmend et du lac Zaré, peuplées de Madaites et d'Hélamites, ont eu leurs héros, leurs mythes, leur histoire, et que les traits généraux de cette histoire se sont conservés dans celle de Zal et de Roustem ou des Pehlvans.
Les Pehlvans apparaissent subitement sur la scène au temps du gendre de Féridoun, Minotschehr, c'est-àdire à l'aurore des temps historiques des Ariens.
Mais pourquoi le Zend-Avesta garde-t-il le plus complet silence sur ces antiques et illustres héros Zal et Roustem ?
Parce que, d'après la Vie de Zoroastre, ils avaient repoussé la loi nouvelle, et ils l'avaient repoussée parce
* D'après M. Haug, je dirais que le fond de la population est hélamite . car le pehlvi (qui serait né dans le Sedjestan) est, selon lui, «n dialecte sémitique auquel se sont successivement mêlés des mots ariens. M. Haug pense que ce dialecte, qui ressemble beaucoup an chaldéen et au syriaque, est le même que Tassyrien. Mais quand on connaîtra mieux l'assyrien , on découvrira entre cette langue et le pehlyi assez de différences pour qu'on ne puisse les .identifier , et l'on arrivera ainsi à reconnaître dans le pehlvi un dialecte spécial, qui ne peut être que Thélamite, auquel M. Haug n'a pas songé.
D'après M. Lassen (Anliquités de VInde , p. 43â), Pahlawa ou Pahloa est le même mot que celui des Pactyes dans Hérodote, et ces Pactyes sont évidemment les ancêtres des Afghans, qui se nomment Pakhtoun. Les Afghans seraient donc, d'après notre hypothèse, un mélange de Sagartiens hélamites et sémites, et d'Ariens madaites et japhétites.
Suivant M. Quatremère, le pehlvi serait la langue des Parthes, *?t il est en efifet très-vraisemblable que les Hélamites se seront mêlés aux Ariens, aussi bien en Médie et vers la mer Caspieime que dans le Sedjestan et l'Afghanistan.
qu'ils étaient des Sagartiens, des Perses, des Hélamites, des Sémites, et non des Ariens, des Madsutes, des Japhétites.
Les traditions de la Perse relatives au peuple primitif, se sont tellement confondues avec celles de sa propre histoire, que nous ne pouvions étudier les premières sans expliquer en même temps les secondes. C'est ainsi que nous avons été amené à distinguer les mythes ariens de la Médie des mythes ariens de la Bactriane, les Hélamites des Ariens ou Madaïtes, et les Pehlvans des uns et des autres. Mais notre tâche n'est pas encore terminée : il nous reste à embrasser dans son ensemble l'histoire primitive, tant religieuse que politique, de la race arienne.