SECTION SECONDE
Les Ariens de l'Inde *.
L'Inde a été peuplée par deux races différentes, rune noire, l'autre blanche.
Les Hindous de race noire sont les aborigènes. Ilç
1 Mes sources principales sont, outre le Greuzer de M. Guigniaut : Rig- Véda^ ou Livre det hymnet^ traduit du sanscrit par M. Langlois. Paris, 4voL 1850-1831. — Les Hymnes du Sama^Véda^ traduites par Théodore Benfey. Leipzig 1 848 (allem.). — Lois de ManoUy traduites du sanscrit par Â. Loiseleur Deslongchamps. Paris 1833. — Légendes indiennes (Indische Sagen) par Âd. Holtzmann, 2<) éd.
Les ouvrages des savants modernes que j'ai consultés sont : Anti^ quités indiennes^ par Ch. Lassen,. \^^ vol. 1843 (en allemand). — Essai sur le mythe des Ribhavas^ par F. Nève, 1847, et la critique de cet ouvrage par Lassen, dans le Journal (allemand) pour la connaissance de l'Orient ^ I-VII. — De la littérature et de l'histoire du Véda, par Rod. Roth. 1846 (en allem.). — Les dissertations du même, citées déjà en tête des traditions médo-bactriennes; *- celle de Kuhn, dans le U^ volume du Journal pour t étude comparée des langues, p. 439 sq. (en allem.). — Duncker, Histoire de l'Antiquité^ 2« vol. — Puis, Crenzer-Guigniaut; l'Inde ancienne, par de Bohlen (en allem.); la Religion des Hindous^ par Rhode (en allem.); la Foi, la Science et l'Art des Hindous^ par Nie. Muller (en allem.); les Origines de l'idolâtrie païenne^ par G. Stanley Faber (en anglais) ; Dubois, Exposé de la théogonie des Brahmes, etc. — Il ne m*a pas été poitsible de me procurer récrit de M. Barthélémy Saint-Htlaire, sitr les Védus.
ont conservé leurs langues dans le sud du Décan ; leurs langues, leur type à demi nègre, leurs mœurs, leurs croyances, chez les Goands.
Les nouveaux venus sont les Ariens, qui parlent le sanscrit et qui sont descendus des plateaux de l'Iran oriental dans les plaines de Tlndus. De ce fleuve ils ont conquis et peuplé le bassin du Gange, et civilisé la majeure partie du Décan.
Les Hindous ariens sont les seuls dont nous nous occuperons ici. Nous compléterons par l'étude de leurs mythes celle que nous venons de faire des mythes des Bactriens et des Mèdes. Issus de Madai, ces peuples sont japhétites, et par conséquent sont frères des Hellènes et des Germains, dont les traditions sont toutes semblables aux leurs.
Les aborigènes sont éthiopiens ou cuschites , et par Cam ils ont pour frères les Egyptiens. De là, sans aucun doute, les nombreuses analogies qu'on a notées depuis longtemps entre la religion du Gange et celle du Nil. Les Ariens japhétites, en se mêlant aux indigènes eamites, leur auront fait de nombreux emprunts, qui seront devenus des parties intégrantes du brahmanisme.
Ces emprunts sont postérieurs aux siècles où furent composés les hymnes réunis dans le Rig-Véda, postérieurs aux Lois de Manou , plus ou moins étrangers au culte deVichnou. Us abondent, au contraire, dans celui de Ghiwa. Le chiwaïsme serait donc né de la fusion des Hindous noirs et des Hindous blancs.
Chîwa, Siva, Siba, est Sev=Osiris. Sous le nom de Cala, il est le Temps éternel, Sev=Sâturne. Sous celui de Bhava, il a produit, enfanté le monde ou la matière, et en même temps il est le dieu des enfers comme Osîris Socaris. . Il est le seigneur de l'arche (àrghà), et l'arche, le cofifre, occupe une large place dans le mythe
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d'Osîrîs. Le culte de Ghiwa est un culte à la fois de pleurs et de volupté, ainsi que celui d'Osiris=:Bacchus. Ghiva est assis sur une peau de tigre , et le tigre était consacré à Bacchus. Le taureau de Ghiwa doit porter certains signes qui rappellent ceux d'Apis. Passer au travers de la statue d'or d'une vache, est en Inde une sorte de renaissance, et en Egypte, la fille de Mycérinus demande à être ensevelie dans une vache d'or. La fille et réponse de Ghiwa, Bhavani, exerce toutes les fonctions d'Isis=Neith=Souven. Sev a de Netpé, Seth= Typhon , le dieu de la guerre , et Ghiwa a de Bhavani, Gartikéja, le Mars hindou*.
Gependant Ghiwa n'est probablement point le seul dieu hindou qui se soit formé sous la double influence des croyances cuschites et des croyances ariennes. Bouddha a les cheveux crépus et le teint noir des aborigènes , et son nom ne se lit ni dans les Lois de Manou, ni dans le Rig-Véda. Ge dieu ne peut donc appartenir à la race arienne, et cependant Mégasthène nous apprend que Boudyas, fils de Spatembas et père de Prareuas, fut le second roi des Indiens. Par ces Indiens 11 faut bien entendre ceux qui étaient soumis aux lois de Manou et chantaient les hymnes védiques; car Spatembas est Manou, qui a pour surnom Swayambhouva (issu de VEtre existant par lui-même) , et Prareuas est le Pourouravas des Védas, qui, dans les listes des anciens rois, a pour père Bouddha et pour mère la fille de Manou, lia. Voilà donc aux temps de Mégasthène, c'est-à-dire au troisième siècle avant l'ère chrétienne , un dieu de la race noire qui a été transformé en un des premiers souverains des Hindous de race blanche *.
* Voyez, sur la parenté des [ndiens et des Egyptiens, Bohien, 1. 1, p. 3 sq. 117 sq. 186 sq. — Othmar Frank , dans les Mémoires de V Académie de Munich^ t. III, part. i.
* Arrien, Indica^ vin. Lassep, p. 2(09.
406 ÂRtENS DE L*INDE.
Mais ce qui est bien phis remarquable encore, c'est que la généalogie de Boudyas est tout égyptiennne, toute camite. En effet , Menés eut pour fils Âthothis, l'homme né d*Hermès , et nous savons que Menés est Adam, Âthotis Seth, et Seth Thoth=Hermès=Mercure. Or Bouddha, avant d'être le grand dieu du bouddhisme, présidait à la planète de Mercure, et Manou Spatembas est Adam. Nous avons donc d'une part Ménès=Adam, Thoth= Mercure, Athothis = Seth, et de l'autre, Manoa= Adam, Bouddha=2Mercure et Pourouravas=Seth.
Mais notre intention n'est point de démêler dans le chaos des mythes hindous ceux qui proviennent de la race éthiopienne. Nous circonscrivons nos études aux traditions historiques les plus anciennes des Ariens, à celles qui sont renfermées dans le Rig-Yéda , et qui se complètent par celles des Lou de Manou.
Dans le Rig-Véda, les Ariens qui sont descendus de l'Afghanistan sont encore établis sur les rives de l'indus et sur celles du Saraswati ; c'est à peine s'ils ont porté leurs pas jusqu'au Gange. De race blanche, ils sont entourés de peuples noirs. Ils ne sont point encore soumis à ces innombrables pratiques qui remplissent le livre des Lots de Manou, Pas de castes, mais de simples familles sacerdotales, d'où sortent des héros, des rois, des guerriers. Pas de mondes qui périssent et renaissent et se succèdent sans fin : « Il n'est né qu'un Ciel ; il n'est né qu'une terre, » dit un des poètes védiques *. Pas de métempsychose : c le corps retourne à ses éléments oo à ses dieux, Toeil au Soleil, le souffle au vent, le reste au Ciel et à la Terre, aux eaux et aux plantes. Que la Terre se soulève pour toi ! que sa poussière t'enveloppe mollement! qu'elle te couvre comme une mère couvre son
» T. Il, p. 480.
ARIENS DB l'iNDR. 407
enfant d'un pan de sa robe ! Mais la portion immortelle de Thomme est transportée au delà des grands abîmes de la mort, dans le monde des bommes pieux, où elle se revêt d'un corps aérien, et d'où elle redescend avec les Pères vers le lieu du sacrifice, au milieu des invocations et des offrandes des vivants*.» Pas de Trimourti : le nom de Chiwa n'est point encore prononcé ; celui de Brahma Test à peine; Vicbnou n'est qu'un dieu infé* rieur. La Divinité suprême, c'est Indra, le dieu des cîeux et de la terre illuminés par le soleil. Onze dieux régnent au ciel, onze restent sur la terre, onze habitent les ondes. Au nombre des premiers sont : Mitra, le soleil diurne; Varouna, le soleil nocturne; Yichnou, le soleil qui en trois pas franchit sa carrière de l'orient au midi, du midi à l'occident; Sourya, l'astre même du soleil; les deux Âswîns, ou les rayons qui précèdent le lever du soleil. Les dieux de l'air et de la terre sont : Vayou et Roudra, qui deviendront Chiwa, et qui habitent les mystérieuses profondeurs de l'atmosphère, d'où ils jettent à l'improviste la destruction sur les mortels; la troupe des Marouts, qui chassent devant eux lès nuages ; puis Twachtri, le feu qui donne aux métaux sur |e foyer, à la matière dans le monde entier , leurs formes multiples. Dans la troisième classe, nous rangerons les Ondes, Indou, qui est l'eau des fleuves, et Tchandramas, la lune qui préside à l'eau. Â ces dieux , qui sont tous de simples personnifications des^ objets visibles de la nature, s'associent ceux du sacrifice : Agni , le dieu pontife, le dieu qui devient le feu de l'autel pour habiter parmi les mortels, le dieu -incarné ; Sôma, la libation, qui se rattache à Indou et à Tchandramas, comme Agni le fait à Twachtri et aux divinités solaires; Ha ou l'hyume,
* T. IV, p. 151-161. et aillears.
Saraswati ou la prière , Bhârati ou Toffraude , Hotrâ ou l'invocation, Vatch ou la sainte parole, Rita ou le sacrifice complet. Pas de dieu de la poésie, de la prophétie, de réloquence,.de la sagesse, de la famille, de TEtat, de la guerre, du commerce : la piété absorbe tout. Le sacrifice attire d'ailleurs avec les dieux la foule innombrable des Ancêtres, divisée en plusieurs grandes tribus. Cependant le mal a aussi ses dieux. Ils habitent le sein de la terre et les ténèbres de la nuit. Varouna lui-même, qui dirige le soleil dans Thémisphère obscur, est déjà redoutable aux mortels ; Yama, le dieu des ombres, Test davantage encore; dans la nuit errent des déesses Invisibles qui enveloppent le soleil et la lune de ténèbres et qu'accompagnent de malfaisantes vapeurs. Mais les divinités vraiment malignes sont : Nirriti , qui est le péché, la douleur et la mort, et les Rakchasas, les Asouras, les Dasyous, armée innombrable qui n'est occupée qu'à nuire. Les plus célèbres des Asouras sont Ahi, le serpent (ou Zohak), Vritra, celui qui couvre le ciel de nuages, et Ousanas qui préside à la planète de Vénus, et qui, comme Lucifer et Tchi-yéou, est tantôt le chef des démons, tantôt un génie bienfaisant'.
Cette esquisse de ÏIndraïsme ou du Yédisme suffit à nos présentes recherches. Elle nous transporte à une époque où la religion primitive des Ariens n'avait encore pris la forme ni du dualisme de l'Iran, ni du panthéisme de rinde, mais où ces deux systèmes contradictoires coexistaient à la fois dans son sein. Toutefois l'esprit de l'Inde prévaut déjà : dieux du bien et dieux du mal, dieux et hommes, hommes pieux et impies, tous sont issus du Ciel et de la Terre , qui sont les grands parent» de tous les êtres.
» Voyez sur les dieux védiques, Peuple Primitifs 11, 604.
AMENS DE L^iNDE. 409
L'intuition védique est en somme celle d'Hésiode, celle de tous les peuples européens de racejaphétique. Nous n'y retrouvons point les traditions et les spéculations cosmogoniques des Ghaldéens, des Phéniciens et des Egyptiens, qui sont sémites et camites.
La transition de l'indraïsme au brahmanisme s'offre à
nous dans les Lois de Manon, Les plaines du Saraswati
sont bien encore le Brahmavarta, le foyer de l'antique
et pure coutume ; mais l'Aryavarta, le séjour de la race
arienne qui parle le sanscrit, s'étend de l'Himalaya aux
Vindhya, et de la mer occidentale où se jette Tlndus, à
celle qui reçoit les flots du Gange. Les quatre castes
sont là avec leurs barrières infranchissables ; les mondes
se succèdent à mesure que l'Être suprême s'endort ou
se réveille ; les âmes passent, selon leur degré de pu*
reté ou de souillure, par trois états différents ; Brahma
est le plus grand des dieux, et Indra n'a plus qu'un poste
subordonné. Mais Vichnou n'est nommé qu'une seule
fois, à la dernière page ; Ghiwa ne l'est nulle part, et la
Trimourti n'existe point encore.
•En passant des Lois de Manou aux poèmes épiques, le Ramayana, le Mahabharata, les Pouranas, on se sent transporté dans un monde autre que celui d'Indra. Les personnages védiques n'y sont, la plupart, que de pâles ombres de temps qu'on ne connaît plus ou que l'on répudie, et les héros dont on chante les exploits ou les vertus, sont des princes des cités du Gange, des incarnations de Vichnou. G'est incontestablement aux Lois de Jfanou qu'il faut s'arrêter dans l'étude des mythes védiques ; les épopées appartiennent à un autre âge et à une autre sphère d'idées.
Le lecteur nous verra rapporter aux temps antédiluviens la très-grande partie des traditions des Védas. Notre interprétation doit, à chaque page, se justifier T. ui. i8
par soi-même, mais elle peut, au premier abord, sembler fort arbitraire, car les Védas ne contiennent aucune chronologie quelconque et aucun récit historique. Ils ne veulent que rappeler en deux mots les nombreuses bénédictions que les dieux ont accordées aux héros des siècles passés, et rarement ils ajoutent aux noms de ces héros ceux de leurs pères ou de leurs ancêtres. Les traditions védiques flottent ainsi dans l'espace, isolées et confuses, et pour les fixer et les expliquer, nous serions réduit aux ressemblances qu'elles peuvent offrir avec les mythes des autres peuples, si les Lois de Manou ne nous venaient pas en aide. Nous trouvons dans ce code une liste des dix patriarches et des sept sages qui ont vécu entre Manou=Âdam et Manou=Noë, et cette liste nous offre les noms des personnages védiques les plus célèbres : Atri, Angiras, Vasichtha et Brigou. Ces quatre grands saints (Maharchis), d'après la tradition authentique des Ariens eux-mêmes, appartiennent donc incontestablement aux temps antédiluviens. Déjà même nous pouvons dire qu'Atri etAngiras,«quisontledeux.ièmeet le troisième des patriarches, ont vécu aux temps de Méhujaël ou de la grande sécheresse; Vasichtha et Brigou, dans les siècles qui ont précédé immédiatement le cataclysme. Puis ces quatre saints ont dans les Védas des contemporains : Angiras a un tils, Soudhanvan, et trois petits-fils, les Ribhous; Manou=Adam, de son côté, est, par lia, le père de Pourouravas, père de Nahoucha, père d'Yayati ; le grand combat d'Indra contre
Vritra et les Rakchasas a eu lieu du vivant d'Angiras
Ainsi les traditions védiques se coordonnent peu à peu, se groupent, se fixent, et l'on finit par être en état de distinguer de celles qui se rapportent aux temps primitifs, celles qui ne concernent que les Ariens et leurs guerres contre les aborigènes. En même temps, les héros
antédiluviens laissent tomber leurs masques hindous : Pourouravas, nous le savons déjà, est Seth ; Nahoucha doit être Enos; Ângiras, Méhujaél ou Méthusçaël; son fils Soudbanvan, Lemec ; les trois Ribhous, Tubalcaïn, Jubal et Jabal.
Notre interprétation se confirme d'ailleurs par certains mythes épiques, que les adorateurs de Brahma et de Vichnou ont inventés pour rendre compte de la chute de l'antique religion d'Indra et d'Agni. Ces mythes font tous allusion au déluge.
< Agni disparut un jour, et sous la figure d'un cheval se tint pendant un an dans un figuier ( Aswattha) ^ » Agni est le symbole de la religion primitive, qui a disparu pendant Tannée du déluge, mais qui existait dans le cœur des habitants de l'arche. Le figuier sauvage se nomme en grec erineos, et c'est près d'Erinéos, ou de l'arbre de la chute (P. II, 37), non loin d'Eleusis, que Pluton ou le déluge a enlevé Proserpine ou la première humanité*. Agni étant le dieu du feu, le cheval figure ici la lumière du sacrifice.
Que Tannée pendant laquelle a disparu Agni, soit bien celle du cataclysme, c'est ce que nous paraît indiquer le mythe suivant.
< Angiras, par la puissance de sa pénitence, triomphe d'Agni, le dépouille de son éclat et le contraint à devenir son fils premier-né. Effrayé, le dieu s*enfuit dans la mer. Le monde, menacé d'une ruine imminente, s'adresse à Atharvan, qui, honoré des dieux, fouille l'Océan et en ramène Agni '. i
* D*après Sajana; voyez Kuhn, dans le Journal panr l'étude comparée des langues (t. I, p. 451 sq. en allemand).
* Pans. I, 38.
' D*aprè9 le Mahabharata. Voyez Lagsen, Journal^ t. VII, p. 367.
ii2 ARIENS DE L*INDE.
C'est de même sur les rives d'un lac^ dans un lotus, que se cacha Indra après qu'il eut tué traîtreusement Vritra et pendant que Nahoucha occupait le trône des deux. Le Dieu suprême resta invisible à tous dans le lotus jusqu'aux temps (postdiluviens) où Agni Ty découvrit et lui rendit son ancienne puissance.