VI
Les fils des Dieux. — Le texte nous transporte au temps où Vhomme, l'humanité (et non plus les Caïnites ou les Séthites), commençaient à se multiplier, et où il naissait aux hommes des pelles, c'est-à-dire, où la femme jeune et belle qui, jusqu'alors, n'avait pas marqué dans l'histoire, commença ù jouer, ainsi que Nahéma, un rôle important dans la société.
Les Bne ha Elohim sont-ils des anges ou des hommes? La première opinion qui flattait l'imagination des Orientaux, toujours avides du merveilleux , a prévalu parmi les Juifs; on la retrouve dans certaines copies des Septante, chez Philon, Josèphe, les rabbins; et elle a été adoptée par la plupart des anciens Pères de l'Eglise, Justin, Tertullien, Clément d'Alexandrie, Eusèbe, Lactance, Ambroise et d'autres. Le livre d'Hénoc a puissamment aussi contribué a la répandre : il raconte fort en détail l'histoire de ces unions des anges avec les filles des hommes. Mais Chrysostôme déjà déclare cette interprétation absurde et blasphématoire ; et ce qui est pour nous une preuve de sa date récente et de sa fausseté, c'est que les mythes antiques des païens ne contiennent, à notre connaissance, pas la moindre allusion à ces coupables relations qui se seraient subitement
établies entre un grand nombre des anges et les filles des hommes. Jupiter n*est pas un ange, et les amours de ce dieu et de quelques autres grands dieux pour de simples mortelles sont, dans la mythologie, des faits isolés qui se rapportent à d'autres temps que ceux des Néphilim, et qui ne peuvent s'expliquer que par l'amour saint et pur du vrai Dieu pour l'humanité (P. il, 48 sq.)
L'erreur dans laquelle sont tombés tant de commentateurs, provient du sens tout spécial qu'a dans ce passage le mot ha Elohim. 11 signifie non pas DieUy mais les dieux, et par ceux-ci il faut entendre de simples hommes qui, par leurs fonctions (comme les juges dans le Psaume LXXXll, G), ou par leur piété et leur sainteté sont les représentants sur la terre du Dieu invisible. Ces dieux sont ici les patriarches de la race de Seth, et les fils des dieux, les fils de ces souverains pontifs du monde primitif.
Cette interprétation se recommande certainement par sa simplicité et par sa conformité avec l'ensemble do la doctrine biblique. Elle se justifie par les Elohim, hommes puissants, de Sanchoniathon, et par le double sens des Déwas dans le Rig-Véda, ainsi que par le nom ô^Enfani du Ciel (ou fils de Dieu), que les Chinois donnent aux Sages (Ching), aux hommes d'élite que leurs mères ont enfantés par une opération du Ciel ou de Dieu et non des anges (P. H, 163, 89, 117).
Les mariages des fils des patriarches issus de Seth avec les filles de l'homme , de cette masse confuse où il n'y avait plus ni Séthites ni Caïnites, attestent que la corruption s'est étendue jusqu'au foyer même de la vie. L'Eternel prononce contre les coupables une première sentence, qu'il aura sans doute révélée à Méthusçalah ou a Lémec, et qui porte que la longévité humaine sera bientôt réduite de neuf siècles à six vingts ans. Le sens
l'humanité corrompue. 35
de ce dernier passage est contesté ; on a voulu y voir le temps qui était accorde aux hommes pour se repentir. Mais le verbe iadoun est traduit dans les Septante, la Vulgate, la version syriaque par : demeurera; et le sens est que TEsprit de Dieu qui alimente la vie de Thomme, ne demeurera plus indéfiniment en lui et ne prolongera plus ses jours pendant un temps pour ainsi dire illimité. Si Ton rend iadoun par : régnera^ agira avec une puissance souveraine , le sens reste le même.
Les écrivains orientaux font des peintures effrayantes de la débauche des Cainites. « Les hommes et les femmes à Tenvi s'abandonnaient à leurs passions. Les pères avaient un commerce incestueux avec leurs filles, et les fils avec leurs mères ; de manière qu'il était impossible aux enfants de connaître leurs parents, ni aux parents de savoir quels étaient leurs enfants. »
11 y a là quelque exagération, car on dirait la communauté des femmes établie et Tidéal de certains socialistes pleinement réalisé. Mais Jésus-Christ * nous apprend qu*à répoque du déluge le mariage subsistait encore, et les traditions païennes font la corruption moins hideuse que ces écrivains orientaux qui auront lâché la bride à leur .imagination.
Les Néphilim. — A la volupté s'ajouta la cruauté. Les Néphilim sont, d'après un passage des Nombres*, des géants, qui, d'après l'étymologie , se jetaient sur les autres hommes (P. 11, 165 sq.). Le livre d'Hénoc fait de ces géants des magiciens et des antropophages (id. 470).
Moïse dit positivement que les Néphilim étaient déjà sur la terre avant que les fils des dieux eussent épousé les
» Matth. XXIV, 38.
? Momb. XUI, 32, 33,
filles des hommes, et il écarte par là la supposition que c'est à ces mariages qu'ils doivent leur existence. Mais les traducteurs , imbus de Tidée que les fils des dieux étaient les anges, ont abandonné le texte pour expliquer la taille gigantesque des Néphilim par la nature céleste de leurs pères.
L'Eternel fait annoncer aux hommes qu'il les détruira avec les animaux ; mais il ne parle point ici du déluge, et il aurait suffi d'une peste pour exécuter sa menace. Il est à supposer d'ailleurs que cette seconde menace, ainsi que la précédente, fut suivie de quelque grand fléau.