‹ Le peuple primitif, sa religion, son histoire et sa civilisation;Chapitre 10 sur 158 · V. Les quatre fleuves · texte numérisé non relu

V. Les quatre fleuves

Les fleuves du Paradis étant au nombre de quatre, et ce nombre étant le symbole des choses finies, il est difficile de déterminer ce qui, dans les mythes des quatre fleuves, est dû au génie symbolique de l'Antiquité ou à la tradition historique. Nous ne verrons qu'une pure fiction dans les quatre torrents de lait qui proviennent de la vache Audumbla, et qui nourrissent le géant Ymir. Mais il y a probablement un souvenir du fleuve unique du Paradis et de ses quatre bras dans les descriptions de l'Ai Bordj, du Mérou et du Kuen-louu. Sur le sommet de FAI Bordj est un lac qu'alimentent les eaux célestes d'Ardouisour, et qui arrose toute la terre par quatre, ou par deux, par dix-huit fleuves. Le Rig-Véda ne fait que

* La transformation de la vapeur d*Eden en une déesse, se justifierait au besoin par un mythe analogue de l'Inde. Dans le Rig- Véda, le dieu suprême Indra descend en personne sur la terre sous la forme de ces vapeurs légères qui, dans la nature actuelle, s'élèvent vers le ciel sous l'action du soleil^ et qui forment dans la hauteur les nuées qui donnent aux hommes la pluie, qui est le plus grand bienfait des dieux dans les pays chauds. Ces vapeurs sont personnifiées dans Mena, qui est tout à la fois Tincarnation d'Indra, et la fille de Vrichanasva lequel est probablement un des noms du soleil. Cette Mena est donc une déesse, comme l'épouse d'Athamas»

de vagues allusions aux quatre fleuves d'Éden; mais dans le brahmanisme, du mont Mérou descend un fleuve céleste, qui, après avoir fait le tour de la cité de Brahma, se verse dans un lac nommé Mansarovara. Quatre fleuves en sortent par quatre rochers percés d'une ouverture qui simule la bouche d'un animal. Les quatre animaux sont : la vache ou la terre, d'où descend le Gange ; l'éléphant, autre symbole hindou de la terre , qui vomit le Hoang-ho ; le cheval ou l'eau, qui est la source de l'Oxus, et enfin le tigre, emblème du mal, d'où le Jénisséi descend vers ses déserts glacés. Le mythe brahmanique du Mérou fait partie des croyances bouddhistes qui sont devenues la religion d'une grande partie des Chinois. Nous pensons toutefois, mais sans l'affirmer, que leur Paradis sur le Kuen-loun, avec ses quatre fleuves et son arbre de vie, est une tradition antique et indigène.

L'eau purifie le corps de ses souillures ; l'eau étanche la soif; l'eau répand dans les airs une douce fraîcheur ; l'eau féconde la terre et fait naître une végétation luxuriante ; l'eau est une force divine qui alimente partout la vie et la santé ; mais elle ne produit pas des miracles, et l'imagination la plus exaltée ne lui attribuera pas la puissance de faire rajeunir le vieillard, de le sauver même de la mort. Cependant plusieurs peuples ont cru qu'il existait quelque part sur la terre une source douée d'une vertu aussi merveilleuse. D'où leur serait venue cette croyance, sinon du Paradis , et comment l'homme , qui gémit sous le joug des lois immuables de la nature, aurait-il conçu l'espoir de le briser et d'échapper à la mort, s'il n'avait pas emporté d'Éden le souvenir de son immortalité primordiale? Nous supposons donc que les eaux du Paradis avaient pris peu à peu dans l'esprit des hommes des propriétés extraordinaires. Les eaux du chaos y bourbeuses et sombres^ étaient les origines de

toute génération t et l'Océan les représentait dans le monde présent. Les sources avec leurs eaux douces alimentaient la vie des plantes, des animaux et de l'homme. Mais le Paradis, séjour d'immortalité, d'innocence et de joie, avait certainement communiqué aux fleuves qui l'arrosaient quelque puissance mystique et sacramentelle. L'homme qui pourrait en retrouver le chemin, et boire à ces eaux vivifiantes, deviendrait immortel et jouirait d'une permanente jeunesse. De là Vamrita des Hindous et l'ambroisie des Grecs, ou la boisson d'immor/fllitè. De là, surtout, dans l'Orient moderne et dans notre Europe, la fable d'une fontaine de Jouvence. De là aussi, peut-être, chez les Scandinaves, la source d'Urd qui empêche le grand arbre cosmique de sécher; et, en Egypte, le mythe de Netpé qui, assise sur les branches de l'arbre de vie, épanche l'eau sur les âmes*. Il y a là de confus souvenirs de l'état d'innocence, de puissantes aspirations vers l'état de relèvement où la vie sera rendue à l'âme par le vrai fleuve de vie, et le vague pressentiment que ce fleuve ne peut jaillir de la terre et doit descendre d'auprès de Dieu. Aussi le langage du paganisme n'est-il pas entièrement étranger à celui de nos écrivains sacrés. Joël, Ézéchîel et Zacharie voient sortir du temple de Jérusalem, emblème de l'Église, une source dont les eaux vont, en s'accroissant rapidement, répandre la santé et la vie dans la mer Morte, qui est le monde corrompu. Jésus-Christ parle d'une eau vive qui jaillit jusqu'en vie éternelle, et le fleuve d'Éden a été vu de nouveau par saint Jean dans la Jérusalem céleste.

* Le Japon a ta fontaine de sagesse près d*un des temples (sintoïstes) de Miaco (Charlevoix, t. ii, p. 555); les Scandinaves ont pareillement la soarce de Mimir ou de la sagesse divine.

Page 1