II. La Prière
Point de culte sans prières. Mais quel était le caractère spécial de la prière chez le peuple Primitif? Interrogeons sur ce point la haute Antiquité, et avant tout le Rig-Véda qui ne connaît aucune limite à la puissance de cet acte spirituel : Chaque matin, c au moment où s'opère la séparation du Ciel et delà Terre, dit le Rig-VédSt e*est la grande Prière qui consolide Tunivers qui s'agrandit ^ L'adoration a sa force; elle soutient la Terre et le Ciel*... Les sages, avec le secours de la prière et des libations, agrandissent les mondes'... C'est parla vertu du sacrifice qu'est ouvert le chemin (du Soleil) *. »
» Rig-Véda, t. n, p. 40.
« Ibid, t. II. p. 486.
s Ibid. t. lU, p. i&â.
^ Ibid. t. I, p. BB.
LES ACTES DU CULTE. i(K)
Le sacrifice et la louange ont même la puissance de mer les dieux, tandis que la libation les enivre et auginte par là leurs forces*. Dans le brahmanisme, la ère persévérante triomphe de la Divinité mOme et itraint Brahma, Vichnou, Chiwa, à faire la volonté de omme.
En Grèce, à Rome, dans toutes les contrées de la terre, n'entreprenait rien sans avoir consulté et invoqué les (ux. L'invocation ne déployait toute sa force que si elle lit conçue en certains termes, qui avaient été dans l'o- Ine soigneusement pesés et qui se conservaient par la idition. Avec ces formules qu'on prononçait à haute ix et distinctement, on obligeait, pensait-on, les dieux ine ville assiégée à quitter leurs temples pour le camp nemî.
La bénédiction et la malédiction solennelles, pronones dans un de ces moments de profond recueillement de vive émotion, pendant lesquels Tâme concentre iites ses forces sur un acte unique et se met en raprt avec la Divinité, produisaient , d'après la croyance liverselle de l'Antiquité , des effets surnaturels qui se rpétuaient pendant une longue suite de générations. La malédiction pouvait frapper les choses inanimées, } champs, les récoltes, aussi bien que les hommes. Par certaines prières ou formules , on guérissait les aladies, et déjà du temps d'Homère, on arrêtait le sang une blessure'.
Bien plus, les Hindous, les Grecs, les Latins, les Scaiiinaves croyaient à cet art de faire la pluie que prétenent posséder les prétres-soroiers des peuples sauvages es deux Mondes.
* Rig-Véda, t. ii, p. .">5-57, etc.
* Od. XIX, 457.
iiO LES ACTES
On sait enfui la puissance que les Grecs et les Latins attribuaient aux chants magiques (carmina), aux charmesy sur la nature (mtirre, sur les fleuves, les animaux, les hommes et même jusque sur la lune.
Au fond de toutes ces superstitions git la foi dans la puissance illimitée qu'acquiert la parole de Thomme (|uand il entre en relation par la prière avec le monde invisible, ou que, par la concentration de toutes ses pensées, il met en jeu son ame tout entière qui, dans son intime essence, est apparentée a la Divinité.
Mais, ainsi que la prophétie païenne cherche ses lumières chez les morts non moins qu'auprès des dieux, ain^i à la magie blanche s'associe une magie noire qui va puiser aux enfers ses forces surnaturelles.
Qu'est-ce que le peuple Primitif connaissait de ces mystères ? D'une part, nous savons que la magie date du monde antédiluvien ; de l'autre, les patriarches hébreux connaissaient et l'extase et la puissance surnaturelle de la bénédiction ou de l'imprécation, tandis que chez les païens la foi dans la prière est d'autant plus grande qu'on remonte plus haut vers leurs origines. Nous admettons donc que la prière était pour les Noachides ce qu'elle a été pour toute la haute antiquité et ce qu'elle était probablement déjà pour les Antédiluviens, une force spirituelle d'une portée incalculable.
On rêvait alors le vouloir absolu , comme de nos jours on rêve le savoir absolu. L'une de ces prétentions n'est pas plus absurde que l'autre : ceux qui, ne sachant plus prier, opèrent dans le monde des idées, avec des formules métaphysiques, de prétendus miracles qui éblouissent la foule, n'ont pas le droit de rire de ceux qui avaient placé leurs espérances et leur orgueil dans des formules de prière et de magie. Encore elaient-ils plus e\cw^^\Afes o^ç^ wous, parce qu'ils n'a-
vaient pas l'expérience du néant de Thomnie, que nous ont donnée quarante siècles d'ignorance et d'erreurs, et [qu'ils touchaient encore à ces temps où Thomme, vivant près de mille ans, avait pu se croire doué de forces divines. Il ne se rendait pas compte de son nouvel état, tel ^'un roi détrôné de la veille qui pense que le lendemain le ramènera dans son palais.
Les Chinois, comme notre Europe moderne, pratiquent fort peu et fort mal la prière; mais du moins ils ne lient pas que l'homme parfait ou saint ne puisse exercer, i\ ce n'est sur la nature, au moins sur la société humaine, jne influence qui ne semblerait surnaturelle que parce ]u'elle serait inouïe. Confucius dit dans le Tchoungy-oung (eh. 26) * : « L'homme souverainement parfait, par ;a vertu, contribue à l'entretien et au perfectionnement îles êtres,... s'assimile avec la terre,... avec le ciel,... avec l'espace et le temps sans limite. 11 ne se montre [Mînt, et cependant, comme la terre, il se révèle par ses Uenfaits ; il ne se déplace point, et cependant, comme le :îiel , il opère de nombreuses transformations ; il n'agit [>oint, et cependant, comme l'espace et le temps, il arrive au perfectionnement de ses œuvres*. »
^ « Le philosophe chinois exalte tellement la paissance de l'homme » parvenu à la perfection , qu'il l'assimile à celle du ciel et de la
* terre. C'est un caractère propre à la philosophie de l'Orient, et que
* l'on ne retrouve point dans la philosophie de l'Antiquité classique,
* d'attribuer à l'homme parvenu à la perfection philosophique des *" pouvoirs surnaturels qui le placent au rang des puissances surhu-
* maines.» (Pauthier, dans sa préface aux Livres sacrés de V Orient.) ^ philosophie des Hindous et celle des Chinois ne font ici qu'ex- Mmer et généraliser une pensée qui gisait au fond de la religion CMtionale.