CHAPITRE Vil
Le célibat.
Chez toutes les nations la piété a compté ses héros qui se signalaient par un amour extraordinaire des choses divines et de la vertu. Chez plusieurs d'entre elles ils ont renoncé volontairement à la vie de famille pour vivre dans le célibat. Cette forme exceptionnelle de la religion était-elle connue du peuple Primitif?
Elle était en contradiction manifeste avec Tordre divin de croHre et de multiplier qu'avaient reçu de rÉternel Adam, et plus tard Noë, et avec Tesprit de la haute Antiquité, qui, dans l'attente du Fils de la femme, envisageait une nombreuse famille comme une bénédiction d'en haut, et la stérilité comme un opprobre. Quand les castes sacerdotales se formèrent en Egypte, en Judée, en Perse, en Inde, le célibat ne fut imposé ni aux simples prêtres, ni aux souverains pontifes. En effet, d'après la tradition, l'institution du mariage était antérieure à la chute, et son origine était ainsi plus pure que celle même de l'agriculture, dont les rudes travaux sont un châtiment du péché. Dans la loi de Moïse, le mariage est à ce point dégagé de toute pensée de souillure que le grand pontife, à l'approche des fêtes les plus solennelles, n'est point astreint à se séparer pour ua temps de &a fem«ve>
et que le célibat ne fait point partie des vœux du naziréat.
Mais toute loi a ses exceptions , et il naît de loin en loin des hommes qui sont appelés de Dieu à se consacrer tout entiers, sans distraction aucune et sans le moindre partage, à la recherche des choses divines, au bien spirituel de leurs frères, à Tavancement du règne de Dieu; ou il est des temps de persécutions et de ruines pendant lesquels il est plus sage de ne point se marier pour être libre de suivre au premier signe son Dieu , soit dans la vie, soit dans la mort. Ce célibat exceptionnel est celui que recommande saint Paul à ses frères; c'est peut-être celui auquel s'était condamné Noë, qui ne se maria qu'à Tage de cinq cents ans.
L'anachorète ajoute au célibat la vie au désert, dans la forêt, sur la montagne. Au lieu de rester au milieu du monde pour le ramener à Dieu, il en a peur; il fuit le mal pour n'avoir pas à le combattre toute sa vie ; il cache dans la solitude une existence pleine de prières et de méditations, et vide d'œuvres. Tels les anachorètes de rinde antique * et de la Chine. Mais dans le premier de ces pays Termite paraît être devenu de fort bonne heure un Joghi, c'est-à-dire un fou qui, pour se faire égal à Dieu , se soumet aux pénitences les plus fantastiques, les plus cruelles, les plus absurdes, et qui ne tarde pas à « se dédommager de ses privations passées par les plus viles jouissances. »
* Nous rappellerons ici l'analogie fort curiease signalée par M. Pictet dans son ouvrage sur les langues celtiques, p. 176 : Sanscrit, mh»^ penser; mâunâ, silence; mouni, anachorke. irlandais, mun, instruire ; maon, muet.
Cymrique, MÔNi, être morose; MONW, solitaire.
Grec, MONOs,«eu/;iiONACH05,
LE CÉLIBAT. iS\
Si le nombre des ermites devient très-considérable, is vivent en commun dans la solitude, fondent des couents, et s'organisent en sociétés régulières où Ton entre ►our ne plus en sortir. Ce sont les moines chrétiens, les lerviches mahométans, les lamas thibétains ; les nonnes hrétiennes, bouddhistes, mexicaines. Les ordres mouas- Iques ne se sont formés dans l'Église et dans Tlslam que rois et quatre siècles après rétablissement de ces deux eligions, et nul d'entre eux n'appartient à la haute Aniquité. Ici le célibat n'est plus la simple condition d'une ie consacrée tout entière à Dieu : il est en soi-même me vertu, un mérite.
En effet, dès les t^mps anciens, on avait faussement onelu de la souillure de la naissance ù celle du mariage, omme si une vocation cessait d'être sainte parce que eux qui l'embrassent y apportent un cœur profane. On rut donc que le célibat était le seul mode de vivre qui &t entièrement pur, le seul qui méritât la pleine approlatîon de Dieu , le seul qui convînt aux serviteurs des lutels. Le renoncement volontaire aux joies de la famille, kox voluptés de l'amour, rehaussait d'ailleurs encore les nérites du célibat, et exigeait de Dieu de magnifiques récompenses dans ce monde ou dans l'autre. Cette erreur, lui fait du prêtre non marié un être à part et un objet ie vénération pour le commun des hommes , a prévalu an moyen âge dans notre Europe occidentale, a produit h une date qui nous est inconnue le sacerdoce non marié du bouddhisme, et a pareillement envahi, depuis la fondation de l'empire des Incas, le Pérou, où l'on consacrait dès l'âge de huit ans, au soleil, des jeunes filles qui faisaient à ce dieu des offrandes dans des vases d'or et d'argent. Mais cette même erreur remonte fort haut dans ^ Antiquité, sans toutefois y avoir jamais pris une grande
extension. Les Vestales, à Rome, sont connues de chacun. La déesse slave du feu sacré, Praurimé, n'admettait aussi ù ses autels que des viei^ges. Dans l'Asie Mineure, à Éphèse, le dieu grec du soleil, Apollon, avait pareillement ses prétresses vierges*. D'ailleurs chez les Hellènes, dans les temps primitifs, ce n'était pas au culte de la lumière et du feu qu'appartenait l'institution du célibat sacerdotal: c'était en Arcadie, au culte de Diane , la déesse de la loi sainte*; à Thespies, à celui d'Hercule'; en Achaîe, i celui de la Terre*. En outre, l'hiérophante des mystères | d'Eleusis devait, assure-t-on, n'être pas marié et vivre dans la chasteté. Les simples initiés étaient astreints i la continence en des temps déterminés. Il en était de même des prêtres de l'Egypte et des Brahmines. Ces idées païennes du mérite du célibat avaient envahi les Hébreux depuis leur retour de Babylone, et produit la secte des Esséniens.
Mais il est un célibat d'une tout autre nature, qui remonte, si nous ne nous trompons, aux temps diluviens: c'est celui qui procède du dégoût de la vie. Nous avons dit quelle insondable tristesse avait saisi l'humanité quand elle vit ses mille ans de vie réduits à cent, et la douleur l'assaillir de toute part. Alors le vieux Silène déclara à Midas que la mort vaut mieux que la vie, et cette lugubre pensée s'est emparée tout entière de certains peuples qui l'expriment par des paroles ou des a^ tes symboliques auprès de chaque berceau , de chaque
» Tertullien. Exhort. à la chasteté, % 13.
* Pausan. viii, 3 et 13.
5 Ibid. IX, 27.
^ Ibid. VII, 25. La femme qu'on choisissait pour prêtresse, derttf vivre chaste à l'avenir, et n'avoir pas eu auparavant commerce ar« pUis (l'un homme.
nbe, ou même à chaque aurore, t Chez les Yuracarès, esque tous les matins, avant le jour, les vieillards commcent par pleurer jusque bien après le lever du sol ; alors ils parlent non-seulement des parents morts, lis encore des contrariétés de la vie* . » Les savannes L Mississîpi avaient leurs Indiens Pleureurs. Les Thraces euraient sur chaque nouveau-né Les Troglodytes de VÉiopie se réjouissaient à chacune des funéi*aiUes. Ces isérables ichtyophages, dont la corruption morale était ailleurs si grande que les femmes, sauf celles des chefs, aient communes entre tous, riaient en couvrant de piers le corps d'un des leurs, qu'ils pliaient comme Tenfant ins le sein de sa mère, et ils posaient sur la tombe une «ne de chèvre. Que signifie cette corne de chèvre? Oh ! lelafoi des peuples les plus sauvages est touchante dans { naïveté! La chèvre, en Egypte, est l'emblème de la finesse 3 l'ouïe; le mort, qui est prêt à naître à une existence 3uvelle, épie donc les premiers accents de la voix qui ) rappellera à la vie, et cette vie future sera si heureuse a'il fout se réjouir et non pleurer quand un des nôtres oit se terminer ses longues souffrances d'ici-bas.
Ces mêmes Troglodytes avaient un sentiment si vif de I souillure de l'homme, et un besoin si intime de puri- Lcation que la circoncision ne leur avait pas paru suffiante , et qu'ils avaient inventé je ne sais quelle mutiation.
Mais si la vie n'est qu'une longue souffrance , il faut recourir à quelque moyen de diminuer le nombre des naissances sans irriter par un crime la colère des dieux. Us Troglodytes , ou leurs descendants les Bedjas , oni imaginé le monorchisme dans la pensée qu'il naîtrait ainsi d'eux la moitié moins d'enfants.
» D'Orbigny, t. m, p. 20 i.
Fis avaient reculé devant le sacrifice complet. Mais d'autres peuples, plus logiques et plus courageux, Tont consommé. « Dans la Syrie et dans TOsroéne (où est Édesse), un grand nombre d'hommes, dit Eusèbe, se mutilaient entièrement en Thonneur de Rhéa ou Cybèle*.» A peu de distance d'Édesse était Hiérapolis, qui avait, comme la Phrygie, ses Galles, qui, dans un accès de religieuse frénésie se mettaient, de leurs propres mains , dans Timpossibilité de transmettre à une génération nouvelle une vie qui semblait maudite. Cette coutume a donné lieu à plusieurs mythes d'Attis et de Gombabus, où le jeune homme résiste ou succombe aux séductions de laNatore personnifiée dans Gybèle. Peut-être ces fables, l^anspo^ tées en Grèce , ont-elles donné naissance à celles d'Hippolyte et de Phèdre, de Bellérophon et de Slhné nobée*.
La mutilation des Galles était une violation flagrante de Tordre que Dieu avait donné aux Noachides de croître et de multiplier, et qu'il leur avait répété une seconde fois, sans doute dans la prévision des sentiments de profonde tristesse qui allaient s'emparer d'eux. Mais la faute a été suivie de la punition, qui a été affreuse : le peuple Phrygien qui avait engendré le fanatisme mystique des Galles, a vu naître chez lui l'amour contre nature, qoi s'est propagé chez les Grecs, s'est enraciné dans leurs mœurs, au point que le christianisme ne peut l'en extirper, et a pénétré de part à part de son venin mortel la civilisation la plus pure qu'eût produit le paganisme. Les
« PrcBp. Evang. vi, 10.
* II se pourrait toutefois que l'histoire de Joseph et de ia femsie de Putiphar fût parvenue à la connaissance des Grecs parles coloDJrt venues d'Egypte
Galles eux-mêmes étaient devenus, dans la série des siècles, les plus méprisables des hommes *.
< Je doate qu'il faille, avec Lafitau, ranger auprès des Galles les Bardaches des Canadiens, et en général ces hommes habillés en femmes qui, chez les Illinois, chez les Sioux, à la Louisiane, à la Floride et dans l'Yucatan, ne se mariaient jamais, assistaient à tous les exercices de la religion et passaient pour des gens d'une nature sapérieure. De nos jours, les Indiens de la Californie ont aussi, d*après Mofrat, leurs Joyas, qui ne portent point les vêtements de leur sexe ; mais ces Joyas sont Tobjet d'un mépris général, car ils Ittbitent avec les femmes, participent à leurs travaux et ont des droits sur toutes, à la condition de se prêter eux-mêmes aux plus infâmes débauches. (Mofras, t. ii, p. 371.) Nous ne connaissons d'ailleurs aucune tradition qui explique l'idée originaire de cet ordre d*hommes femmes.