CHAPITRE IL
Ia chute*
Supposons que l'homme a été fait pour pécher et mourir, comme le serpent pour ramper et le poisson pour nager. Il ne connaîtra ni le remords et la soif de la sainteté, ni les rêves d'un temps sans trépas et sans deuil, et jamais ridée ne se présentera à lui que son état actuel est le résultat d'une chute. Pour qu'il se croie tombé de l'innocence dans le crime, de la vie dans la mort, de la joie dans un abîme de misère, il faut qu'il sente son intime nature en contradiction avec ses destinées présentes ; il faut qu'il ait été créé autre qu'il n'est devenu ; il faut, en un mot, qu'il soit réellement déchu. Or tous les peuples à traditions se souviennent du temps où le péché a commencé et a mis fin à un état de pureté et de félicité. Tous donc ont eu leur paradis et leur chute.
Que si l'on prétend contre toute saine psychologie et toute saine logique que le remords est possible dans un cœur qui avait été destiné à pécher, qu'il suffit de souffrir aujourd'hui pour imaginer que hier on ne souffrait pas, et que le Paradis et la chute sont au nombre de ces idées qui viennent naturellement à l'esprit de chacun, au moins ne dira-t-on pas que le récit de la chute, tel qu'il se lit au troisième chapitre de la Genèse, a pu, par le jeu nécessaire des facultés de l'âme , se reproduire exactement chez tous les peuples de la terre. C'est là
cependant la thèse qu'on serait contraint de soutenir si Ton se refusait à admettre Texistence d'un peuple Primitif dont tous les autres sont issus; car partout où l'on trouve quelques traditions, on y découvre des fragments de l'histoire biblique de la chute : le séducteur, la femme séduite, le fruit qui a été l'occasion de la chute, la sensualité et l'orgueil par lesquels Satan a fait tomber en faute Eve, la volupté qui a été la première conséquence du péché, et les travaux de l'agriculture, que l'Éternel a imposés aux coupables.