I. Le Séducteur
L'Ange déchu avait pris la forme d'un serpent , et le serpent est ainsi devenu l'attribut de Satan et de Typhon, d'Ahriman et d'Ahi, de Zohak, de Kong-Kong, de l'Esprit du mal dans les hiéroglyphes des Chinois et des Mexicains.
Le serpent qui séduit Eve et tue l'âme de l'homme, le premier meurtrier comme le nomme le Christ, est le même qui a blessé au pied (au talon) et fait mourir la jeune et belle Eurydice^ ou la femme ù la large et pleine justice.
Ce serpent, que le Messie doit terrasser, c'est l'hydre vaincu par Hercule ; c'est le dragon sur la tête duquel ce même demi-dieu tient son pied dans les constellations, c'est le serpent dont triomphent Crichna en Inde, Horus en Egypte, Siegfried chez les Germains, Crac en Pologne.
Les Grecs ont fait du serpent parlant depuis l'arbre à Eve un gardien de l'arbre des Hespérides, qui savait parler et « usait (selon ApoUodore) de toute espèce de discours. > A ce serpent gardien, répondent le dragon de la toison d'or en Colchide, et Fafnir*
Dans les mythes de la chute d'Ops et de celle de Proserpine, apparaît bien le serpent ; mais il a changé complètement de nature et de rôle.
Le grand Serpent a pour associés des serpents : telle est la forme des alliés de Typhon en Egypte, de ceux d'Ahi ou des Asouras, ainsi que des Nagas en Inde ^
L'auteur du péché et de la mort a passé , comme de raison, pour la cause de tous les autres maux, et en particulier des grandes catastrophes de la nature.
Le Déluge, que les Arabes nomment al tufan , était personnifié, en Egypte, dans le serpent Typhon , et en Chine dans Kong-Kong.
Les désordres physiques qui ont suivi le Déluge , et qu'a fait cesser la chaleur bienfaisante du soleil desséchant la terre, c'est le serpent Python que tue Apollon , c'est Typhée avec ses cent têtes de serpent, dont triomphe Jupiter.
Le mal physique de la nature actuelle , c'est le serpent Neidhauer, qui ronge l'écorce du chêne cosmique des Scandinaves *.
*■ Il ne faut pas confondre ces géants angaiformes avec les géants aoguipèdes de la Grèce, qui sont les antédiluviens nés de la terre.
s On est parfois embarrassé de savoir si le serpent, dans tel ou tel mythe, était primitivement infernal ou divin. Ainsi l'on pourrait être tente d'expliquer par le serpent gardien des Hespérides, ces serpents qui, d'après les Athéniens, les Romains, les Slaves, les Germains, gardaient les lieux sacrés ou les demeures des hommes. Mais il est plus simple de reconnaître en eux simplement des symboles vivants de la Divinité. Nous inclinerions^ au contraire, à voir un souvenir de la chute qui devait rendre l'homme sachant toutes choses comme Dieu, dans la foi des Anciens en la vertu prophétique du serpent. C'est pour avoir goûté du cœur du serpent (infernal) Fafnir que Sigurd comprend la langue des oiseaux. Mélampus possédait le même don depuis que, pendant son sommeil, un serpent, qui avait son nid dans on arbre, lui avait léché l'oreille. Cassandre
Le serpent de la chute nous parait avoir été parfois remplacé par le scorpion dans le langage mythique. Le scorpion , dont la piqûre est mortelle , qui vit dans de ténébreuses retraites, qui attaque en traître et blesse au pied (au ialon)y et qui est dans la sainte Écriture une des puissances de V Ennemi \ figurait dans le zodiaque auprèsdelaVierge=Ève, etil blesse, il faitmourirOrion= Adam au moment où celui-ci pèche en voulant faire violence à Diane. Dans les monuments de Mithras, il empoisonne la source de la vie lorsque le dieu créateur immole le taureau cosmique, dont la substance va former | tous les différents êtres. En Egypte Horus , le dieu sauveur, tient et étouffe dans sa main des scorpions avec des serpents. Isis à tête de scorpion doit, ce semble, re- I présenter les désordres que le mal a introduits dans la nature.
Aux îles Garolines , si Ton ne parle ni d'un scorpion, ni d'un serpent, on se souvient au moins que le mal , la mort, provient du Démon : « Au commencement , on ne connaissait point la mort; ce n'était qu'un court sommeil; les hommes quittaient la vie le dernier jour du déclin de la lune, et dès qu'elle commençait à reparaître sur rhorizon, ils ressuscitaient comme s'ils se fussent réveillés d'un profond sommeil. Mais un certain Erigiregers, qui était un des esprits malfaisants, un des Élus Melabut, et qui se faisait un supplice du bonheur des humains, leur procura un genre de mort dont on ne se réveille plus*. »
La tradition des Nègres est si frustre qu'on ne voit pas
devait à la même cause sa scieuce de Tavenir. Jamus la possédait dès sa première enfance : sa mère Evadné ( Eve d'Eden ?), l'amante d'Apollon, l'avait mis au monde dans un bocage (le Paradis?) où deux serpents l'avaient nourri de miel.
* Luc, X, 19.
* Hist génér. des Voyages, t. xvii, p. 369.
si elle offrait dans Torigine quelque image de la femme ou du serpent. Les Nègres tiennent le diable pour l'auteur du péché et de la corruption des hommes. Leur croyance sur celte matière est renfermée dans une espèce d'apologue dont le sens est que le diable eut sept enfants, qui firent tant de mal sur la terre que les hommes demandèrent à Dieu de les délivrer de cette pernicieuse engeance. Dieu exauça leur prière. Ces sept enfants établirent sept péchés dans le monde : le vol, la luxure, le mensonge, la gourmandise, le meurtre, l'orgueil et l'oisiveté *.
IL La femme séduite.
C'est Eve qui a été séduite et qui a entraîné dans le péché son époux. Elle est ainsi en quelque mauière la cause de tous les maux qui désolent la terre.
Ici encore les Chinois ont gardé , du moins dans leurs hiéroglyphes, un fidèle souvenir de la chute, et nous avons déjà vu qu'ils font provenir de la femme tout mal quelconque, jusqu'aux éclipses. L'épouse de Hoang-ti (Adam) se nomme « la Grande-Aïeule qui entraîne les autres dans la ruine. » Un antique proverbe dit : « N'écoute point les discours de la femme ; » et la glose ajoute : c parce que la femme seule est la cause de tous les maux de l'humanité. »
La Chine, dans un mythe relatif à la création du premier homme et de la première femme , donne à celle-ci le nom de femme au serpent^ et ce nom reparaît au Mexique, où la mère des humains est toujours représentée en rapport avec un grand serpent qui est debout devant elle et qui semble lui parler.
» Picard, Cérém, rel, t. ii, p. 78.
T. II
En Grèce, tous les maux proviennent de la boîte de Pandore. Une femme, Atalante, Hippodamie, y cause la mort de toute sa famille , qui est une image en miniature de rhumanité. Une autre femme , Hélène, a perdu Troie. La Grèce a retenti d'accusations tellement violentes contre la femme, qu'à Touïe de telles clameurs on sent qu'elle a dû commettre quelque faute immense, irréparable, qui seule peut justifier tant de colère.
D'après les Groenlandais, la femme fit entrer dans le monde la mort, en disant de tous ses enfants : « Il faut bien qu'ils meurent pour faire place à leur postérité. > Les Esquimaux l'estiment d'une nature infiniment moins noble qu'eux. Aussi ne mange-t-elle point avec son mari.
« Tous les Indiens de l'Amérique du Sud, dit M. de Tschudi , qui sont encore sous l'influence démoniaque des sorciers, ont une aversion invincible pour la femme, qui est à leurs yeux un être impur et dangereux, et ceux d'entre eux qui sont anthropophages, comme les féroces Gasibos des forêts vierges du Pérou, ne mangent jamais de femmes, parce qu'ils croient leur chair vénéneuse. » Gharlevoix nous avait appris déjà que chez les Ghiquitos « tout l'art des médecins consiste en deux remèdes pour toutes les espèces de maladies. Le premier est de sucer la partie malade, le second de faire mourir une femme qu'ils nomment, les Ghiquitos s'étant mis dans la tête que ce sexe est la cause de tous nos maux. L'arrêt du médecin est sans appel *. »
A Tahiti, les femmes, que les hommes traitaient d'ailleurs fort amicalement , ne prenaient jamais leurs repas avec eux, ne recevaient aucune portion des mets délicats , et apprêtaient, elles seules, leur nourriture. « Les hommes les laisseraient mourir de faim plutôt que de
1 De Tschudi, t. ii, p. 223. Gharlevoix, Paraguay, t. ii, p. 233.
leur rendre ce service. Il y a ici, dit Cook, quelque chose de mystérieux que nous n'avons jamais pu bien comprendre. Lorsque nous en demandions la raison, on ne nous répondait rien, sinon que cela était juste et indispensable *. »
Chez les Lapons, les maisons ont, comme les églises, toujours deux portes, et la femme ne passe jamais par celle qui est destinée aux hommes.
Autrefois les Moscowites tenaient pour impure la volaille qu'aurait égorgée une femme.
C'est sans contredit par le même motif que les Indiens die la baie d'Hudson, les Malais d'Amboine, les Caraïbes, les Nègres de la Guinée *, et une foule d'autres peuples ne permettent pas à leurs femmes de manger avec eux.
Pourquoi tous ces sauvages traitent-ils la femme d'être impur? Est-ce à cause des infirmités propres à son sexe? Mais la propreté est-elle donc une vertu ù leurs yeux, et ne vivent-ils pas au coritraire dans les habitudes de la saleté la plus dégoûtante? Comment l'idée a-t-elle jamais pu venir à un fils de déclarer immonde celle qui lui avait jonné le jour? Et si, le péché étant donné, on ne peut L*lre surpris de voir le mari abuser de sa force physique pour faire de sa femme son humble esclave, comment expliquer qu'il en soit venu jamais à croire que sa compagne, que la mère de ses enfants, était d'une autre nature que lui , et d'une nature entachée d'une souillure radicale ?
• Trois, voyage, t. ii, p. 293. Second voyage, t. ii, p. 413. « DémeaDier, Esprit des usages et des coutumes des dijlérents peuples, t. I, p. 76 sq.
Ili. Le fruit de l'arbre défendu.
Ce fruit, d'après la langue et la mythologie, aurait été une pomme ou une grenade.
En latin la pomme, malum, est le mal, malum.
La branche de pommier dans la main de Némésis rappelle Toccasion première de tous les crimes que châtie cette déesse.
Trois pommes d'or sont cause qu'Atalante a été vaincue dans sa course.
Une pomme jetée par la Discorde au milieu des dieux rassemblés (dans le Paradis) aux noceS de Thétis , a produit une querelle dont la conséquence finale fut la ruine de Troie. Troie est un abrégé de l'humanité.
La grenade , fruit néfaste, était bannie des mystères d'Eleusis et exclue du nombre des objets qu'on offrait en Arcadie à Cérès.
L'orgueilleuse épouse d'Orion=Adam se nomme Sidé, c'est-à-dire la Grenade. Elle est donc une Eve des antiques Hellènes *.
Mais comme la passion dévorante de l'amour date de l'heure de la chute , la grenade ou la pomme, perdant son premier sens, est devenue chez les Grecs, les Germains, les Slaves,' les Chinois, un simple emblème du mariage. Dans ce dernier sens , la pomme céda le pas à la grenade qui, par le grand nombre de ses pépins, symbolisait tout spécialement la fécondité. Ainsi la grenade passait pour avoir été plantée dans l'île de Chypre par Vénus, la déesse de l'amour et de l'hymen, à qui la
» Nous ne savons à quel titre le dieu syrien Adad prenait le nom de Rimmon, la Grenade*
pomme était d'ailleurs aussi consacrée. Dans le jardin des Hespérides, l'arbre aux fruits d'or a été produit par la Terre, qui les a offerts en présent de noces à Junon, la première épouse et la déesse de la fidélité conjugale. A ce mythe répondait la coutume des jeunes Grecs de déclarer leurs sentiments à leur amante en lui offrant une pomme où était écrit : A la plus belle.
Après la chute, Adam et Eve se firent une ceinture de feuilles de figuier. Le figuier, qui est l'arbre sacré de l'Inde, a les deux mêmes sens de chute et d'amour que la pomme. Son nom, en hébreu th'anah, vient d'un verbe qui signifie nier, tromper, ou d'un autre qui a trait à l'amour. En grec, cet arbre, érinéos, est celui de la dispute, Éms. Le bois du figuier ou ses fruits figurent dans les fêtes et les mythes qui ont trait à la génération.
Nous avons retrouvé chez les Germains les pommes du Paradis, mais elles sont des fruits de l'arbre de vie dans les mains d'Iduna. L'arbre témoin de la chute est pour eux le tilleul. Fafnir, le gardien du trésor d'Éden, se nomme le Lindwurm, le serpent du tilleul, parce que c'est sous cet arbre que Siegfried l'a surpris et tué. Si les Germains ont fait choix du tilleul , c'est que la douceur ( LiNDE, GELiNDE ? ) et la forcc de son parfum lui avaient valu dans la haute antiquité l'honneur d'être un emblème de l'amour. Son nom en grec, philyra, vient (d'après Phurïiutus) du verbe qui signifie aimer, et les Hellènes l'avaient consacré à Aphrodite, comme les Slaves à Lada, qui était leur Vénus.