I. Causes morales du Déluge
La vraie cause était la profonde corruption de l'humanité et la justice vengeresse de rÉtemel. Les païens le savaient bien, comme le disent formellement les légendes de Manou, de Deucalion et de Lycaon, ou celles des Lithuaniens, des Celtes, des Chinois, des Siamois, des Mexicains, des Potawatomie, des Caraïbes, et comme le supposent tacitement celles de tous les autres peuples. Mais ce point spécial de Thistoire du Déluge a été relevé et mis en saillie dans des mythes spéciaux. En Phéoicie, le coupable est le fils même de Dieu (Dieu n'est-il pas en effet le père d'Adam et de tous les hommes?), et Saturne, en présence de tous les dieux épouvantés, égorge de sa propre main ses deux enfants, Sadid et Proserpine. Les Gi'ecs, qui changent les mythes religieux en contes frivoles, racontaient que Saturne avait bu, avalé, englouti (dans les eaux diluviennes) tous ses enfants, qui étaient d'ailleurs parfaitement innocents. Mais d'ordinaire les coupables sont de simples mortels. En Egypte, la reine iNitocris noie ses sujets rebelles. A Joppé, Cassiopée, par Torgueil que lui inspire sa beauté, a provoqué la colère de Neptune et exposé sa fille Andromède à la mort. Niobé, qu'entoure sa nombreuse famille , méprise Latone avec ses deux seuls enfants, mais son crime est le même que celui de Cassiopée, c'est l'insolence, la supprbe^ qui pousse l'homme infime à se croire un dieu. Le mythe de Lycaou explique le cataclysme par l'anthropophagie des Antédiluviens ; celui de Théréaf, à Siam , par leur refus obstiné d'adorer Dieu ; celui du berger des Alpes, par l'excès de leur prospérité ; celui du Brésil, parleurs guerres civiles et leurs haines entre frères.
Les Syriens, ou plutôt encore les Lydiens, étaient si convaincus de la justice du châtiment diluvien qu'ils ont imaginé de dire que Thumanité coupable s'était noyée volontairement de honte et de désespoir : Atergatis=: Dercéto , qui s'était abandonnée a son amour pour un jeune homme, se précipite avec son fils dans un lac. Le méïne mythe existait à Rhode, où Halie, la femme ma^ rme, la sœur des Telchines (Caïnites) et l'épouse de Neptune, honteuse de l'outrage que lui avaient fait ses propres fils que Vénus avait frappés de démence, se jette dans les flots de la mer et devient, sous le nom de Leucotbée, une des déesses de cette île. Leucothée est le nom divin d'Ino, la fille mortelle de Cadmus et l'épouse d'Athamas , qui trouva pareillement la mort dans les flots avec son fils Mélicerte. Molpadie, en Chersonèse, est de même une Ino= Halie =Atergatis.
Suivant une variante du mythe lydien, Atergatis aurait été jetée dans le lac par Mopsus, l'homme ou le dieu des Eaux, De même, en Italie, le cruel Amulius fait précipiter dans le Tibre Rhéa-Sylvia avec les deux enfants jumeaux qu'elle avait eus de Mars. Mais elle devient l'épouse immortelle du Fleuve *.
Quand la divinité n'exécute pas elle-même sa sentence de condamnation, elle en donne l'ordre aux puissances malfaisantes, qui, dans ce cas , ne sont que ses dociles instruments : tel le monstre que Neptune envoie contre Andromède ou contre Hippolyte ; tels les géants de l'Eau ^ de la Tempête dans la légende lithuanienne.
Mais parfois aussi, d'après certains mythes qui incli-
* Noas soupçounons que Thistoire japonaise de Fcki est un mythe diluvien : Après une longue guerre civile, un prince vaincu se sauve *'ec des navires en Chine ; son fils Féki périt dans la mer où s'est jetée avec lui sa nourrice, et l'enfant est adoré au Japon comme «on. père sur le coutment. (CharltvoiXy t. i, p. 203.)
nentau dualisme ou qu'il a inspirés, ce sont les puissances infernales qui de leur plein chef ont fait périr les hommes et détruit la terre. Ici le Déluge est, non plus un juste châtiment que Dieu inflige aux coupables, mais un indicible malheur causé par les génies des ténèbres, mais une éclatante victoire de Satan sur Dieu. Typhon fait mourir Osiris lui-même à la chasse du sanglier et l'enferme dans un coffre. Vénus de Syrie, poursuivie par Typhon , se jette dans TEuphi^ate. Le sanglier de Typhon =Seth= Ares tue Adonis et Attis. Le sanglier d'Erymanthe et de Calydon dévaste la terre. Un sanglier blesse mortellement Odin-Hackelbérend. La laie bretonne fouille la terre. Le castor des Kymris rompt la digue du grand lac. Le serpent des Battas secoue la terre dans Teau. En Chine, Kong-kong bouleverse la nature entière. Un géant de Tlnde fait mourir la fille deBhrigou. Au Canada, Michipisi, qui est certainement l'auteur du Déluge, s'oppose à ce que le dieu suprême retire des eaux la terre. Les méchants Manitous font périr dans un lac le frère de Manabosho.
Très-peu de mythes , et des mythes peu importants, font du Déluge un simple accident ; tant le pélagîanisme, qui prévaut partout aujourd'hui, était étranger à l'espril de la haute Antiquité. En Chine , la Fille du Mandarin tombe dans le fleuve en se promenant sur ses bords*; l'Égyptien Dictys=Manéros, en cueillant un oignon ; le Béotien Argennus, en se baignant; le Bithynien Bornius, en puisant de l'eau pour ses moissonneurs. Chapéwec cause le Déluge en barrant une rivière pour sa pêche.
Parfois le mythe se borne à dire que les eaux ont fait
* Le mythe slave, qui a perdu le fil de la tradition, veut que la fille de Leck ait péri dans l'eau par reconnaissance envers les dieux de ce qa*il8 avaient sauvé sa v\Tgvii\X.é.
périr l'humanité, ou que le sol l'a engloutie vivante. Les lymphes ravissent Hylas, et des chevaux dévorent Glaucus. La terre s'entr'ouvre sous Trophonius, sous Amphiaraûs, sous Nîjoia.
Nijola, au dire des Lithuaniens, était une jeune fille d'une ravissante beauté. Elle avait pour mère Kruminé. Un jour, comme elle regardait de son château la campagne, attirée par les magnifiques fleurs qui off'raient à ses regards leurs brillantes couleurs, elle sortit pour aller les cueillir. Une des plus belles élevait sa tête au-dessus des eaux du fleuve, mais elle semblait être tout près du bord. La fille du roi déposa son vêtement de pourpre , et descendit dans l'eau pour prendre la fleur. Mais le lit du fleuve s'ouvrit sous elle ; elle disparut sous terre et se trouva dans l'empire souterrain du roi Pokolé , qui fut épris de ses charmes et l'épousa. Cependant Kruminé inconsolable cherchait en vain sa fille par toute la terre. A son retour, elle s'arrêta en Lithuanie où elle apporta l'art de cultiver la terre. Elle fit ainsi le bonheur du peuple, qui jusqu'alors avait pourvu diflicilement a sa subsistance. Un jour qu'on extirpait une forêt pleine de dragons , on trouva une pierre sur laquelle le dieu unique Pramzimas avait écrit, plusieurs siècles auparavant, la destinée de Nijola. A peine Kruminé eut-elle lu l'inscription qu'elle descendit, émue et irritée, dans les enfers. Elle y trouva sa fille entourée d'une troupe de charmants enfants. Nijola consentit à retourner pour quelque temps sur la terre. Elle y trouva le pays désolé et les hommes souffrant de la faim. Leur joie au retour de la ffile de leur roi, qui leur rendait l'abondance, fut si grande qu'ils lui rendirent des honneurs divins *.
* Ilanasch, p. 244. Ce mythe , au premier abord, semble une simple yariante de celui de Proserpine, et Ton est tenté d'^dm^Ux^ ^ue la i?A>]e grecqae a pénétré, par quelque voie inconnue^ àa* e^-
2d9 MYTHES
Nîjola est Proserpine qui cueillait des fleurs Pluton, s'élançant des enfers par un gouffre, Te dans ses sombres demeures. Ici, du mythe diluvic reste plus que la forme, l'esprit en a disparu, et vantable chute de Thumanité criminelle dans les de la terre n'est plus qu'une aventure amoureuse ( des ombres.