L’AMOUR DES HOMMES
O humanité, penchant généreux et sublime, qui vous annoncez, dans notre enfance, par les transports d’une tendresse naïve; dans la jeunesse, par la témérité d’une confiance aveugle ; dans le courant de notre vie, par la facilité avec laquelle nous contractons de nouvelles liaisons ! O cris de la nature, qui retentissez d’un bout de l’univers à l'autre, qui nous remplissez de remords, quand nous opprimons nos semblables, d’une volupté pure, quand nous pouvons les soulager! O amour, d amitié, ô bienfaisance, sources intarissables de biens et de douceurs, les hommes ne sont malheureux que parce qu’ils refusent d’entendre votre voix! O Dieu ! auteur de si grands bienfaits! l’instinct pouvait sans doute, en rapprochant des êtres accablés de besoins et de maux, prêter un soutien passager à leur faiblesse; mais il n’y a qu’une bonté infinie comme la vôtre qui ail pu former le projet de nous rassembler par l’attrait du sentiment et répandre, sur ces grandes associations qui couvrent la terre, une chaleur capable d’en éterniser la durée.
Cependant, au lieu de nourrir ce feu sacré, nous permettons que de frivoles dissensions, de vils intérêts travaillent sans cesse à l’éteindre. Si l’on nous disait que deux inconnus, jetés par hasard dans une lie déserte, sont parvenus à trouver, dans leur union des charmes qui les dédommagent du reste de l’univers ; si l'on nous disait qu’il existe une famille uniquement occupée à fortifier les liens du sang par les liens de l'amitié ; si l’on nous
disait qu'il existe, dans un coin de la terre, un peuple qui ne connaît d'autre loi que celle de s'aimer, d’autre crime que de ne s'aimer pas assez, qui de nous oserait plaindre le sort de ces deux inconnus ? Qui ne désirerait appartenir à celte famille ! qui ne volerait à cet heureux climat ! O mortels ignorants et indignes de votre destinée! il n'est pas nécessaire de traverser les mers pour découvrir le bonheur; il peut exister dans tous les étals, dans tous les temps, dans tous les lieux, dans vous, autour de vous, partout où l’on aime.
Barthélémy.
Ah ! ne prostituez pas ces mots de patrie et de patriotisme! Il est donc bien magnanime l’effort de donner une portion de son revenu pour sauver tout ce qu’on possède! Eh! Alcssieurs, ce n’est là que de la simple arithmétique ; et celui qui hésitera ne peut désarmer l'indignation que par le mépris que doit inspirer sa stupidité. Oui, Messieurs, c'est la prudence la plus ordinaire, la sagesse la plus triviale, c’est votre intérêt le plus grossier que j'invoque. Je ne vous dis plus : Eh! quels titres avez-vous à la liberté? quels moyens vous resteront pour la maintenir, si, dès votre premier pas, vous surpassez les turpitudes des gouvernements les plus corrompus ; si le besoin de votre concours et de votre surveillance n'est pas le garant de votre constitution ?... je vous dis : Vous serez tous entraînés dans la ruine universelle, et les premiers intéressés au sacrifice que le gouvernement vous demande, c'est vous-mêmes.
Votez donc ce subside extraordinaire, et puisse-t-il être suffisant ! Votez-le, parce que si vous avez des doutes sur les moyens (doutes vagues et non éclairés), vous n’en avez pas sur sa nécessité et sur notre impuissance à le remplacer, immédiatement du moins. Yolez-le, parce que les circonstances publiques ne souffrent aucun retard, et que nous serions comptables de tout délai. Gardez-vous de demander du temps : le malheur n’en accorde jamais! Eh! Messieurs, à propos d'une ridicule motion
du Palais-Royal, d'une risible insurrection, qui n’eut jamais d'importance que dans les imaginations faibles ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés : Catilina est aux portes de Home, et l’on délibère! Cl certes, il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions, ni Rome... Mais aujourd’hui, la banqueroute, la hideuse banqueroute est lâ, qui menace de consumer vous, vos propriétés, votre honneur... et vous délibérez.
Mirabeau.
Je n’ai pas besoin d’ajouter qu'il sera nécessaire de donner à celte adoption de la patrie une grande solennité ; mais je le dirai : voilà les fêtes qui conviennent désormais à un peuple libre, voila les cérémonies patriotiques, et par conséquent religieuses, qui doivent rappeler aux hommes, d'une manière éclatante, leurs droits et leurs devoirs. Tout y parlera d'égalité; toutes les distinctions s’effaceront devant le caractère de citoyen ; on no verra que les lois et la patrie. Je désirerais que ce serment , rendu plus auguste par un grand concours de témoins, fût le seul auquel un citoyen français fût appelé ; il embrasse tout, et en demander un autre, c’est supposer un parjure.
Mirabeau.
( Discours sur l’inscription civique.)
Ceux qui osent prononcer l'infâme mot de banqueroute, veulent-ils donc une société d'animaux féroces et non d'hommes justes et libres? Quel est le Français qui oserait envisager un de ses concitoyens malheureux, quand il pourrait se dire à soimême : J’ai contribué, pour ma part, à empoisonner l’existence de plusieurs millions de mes semblables ? Serions-nous cette nation à qui ses ennemis mêmes accordent la fierté de l'honneur,, si les étrangers pouvaient nous flétrir du titre de nation banqueroutière, et nous accuser de n’avoir repris notre liberté et nos forces que pour commettre des attentats dont le despotisme
avait horreur? Peu importerait de protester que nous n'avons jamais prémédité ce forfait exécrable. Ah ! les cris des victimes, dont nous aurions rempli l’Europe, protesteraient plus haut contre nous ! Il faut agir, il faut des mesures promptes, efficaces, certaines. Qu’il disparaisse enfin, ce nuage trop longtemps suspendu sur nos tètes, qui, d’une extrémité de l'Europe A l’autre, jette l'effroi parmi les créanciers de la France, et peut devenir plus funeste à nos ressources nationales que les fléaux terribles qui ont ravagé nos campagnes.
(Adresse aux Commettants, 2 octobre 89.)
Tous les hommes naissent égaux et libres ; aucun d'eux n’a plus de droit que les autres de faire usage de ses facultés naturellesou acquises; ce droit, commun à tous, n’a d’autre limite que la conscience même de celui qui l’exerce, laquelle lui interdit d’en faire usage au détriment de ses semblables.
(Art I er , Déclaration des Droits de l’Homme.)
Oui, c’est parce que le nom de peuple n’est pas assez respecté en France, parce qu’il est obscurci, couvert de la rouille du préjugé, parce qu’il nous présente une idée dont l’orgueil s’alarme, et dont la vanité se révolte, parce qu’il est prononcé avec mépris dans les chambres aristocratiques; c’est pour cela même. Messieurs, que je voudrais, c’est pour cela même que nous devons imposer non seulement de le relever, mais de l’ennoblir, de le rendre désormais respectable aux ministres et cher à tous les cœurs!... Ah! si le choix de ce nom rendait au peuple abattu de la fermeté, du courage! .. Mon âme s'élève en contemplant dans l’avenir les heureuses suites que ce nom peut avoir! Le peuple ne verra plus que nous, et nous ne verrons plus que le peuple ; notre titre nous rappellera nos devoirs et nos forces. A l’abri d’un nom qui n’effarouche point , qui n’alarme point, nous jetons un germe, nous le cultiverons, nous en écarterons les ombres funestes qui voudraient l’étouffer, nous
le protégerons, nos derniers descendants seront assis sous l’ombrage bienfaisant de ses branches immenses.
Les amis de la liberté choisissent le nom qui les sert le mieux, non celui qui les flatte le plus.
Barnavb.
Lors de la première assemblée constituante, la noblesse ellemême, dit AI. Mignet, fit cause commune avec les membres du tiers-état pour assurer l’exécution du mandat do faire une constitution.
Ainsi M. de Virieu dit avec énergie : « Réunis pour la constitution, faisons la constitution : resserrons nos liens mutuels ; renouvelons, confirmons, consacrons les glorieux arrêtés du 17 juin; jurons tous, oui, jurons tous les ordres réunis d’être fidèles à ces illustres arrêtés qui seuls peuvent aujourd’hui sauver le royaume. » « La constitution sera faite , ajouta le duc de Larochefoucault, ou nous ne serons plus. »
Après la prise de la Bastille, le roi Louis XVI ayant exprimé l'intention de se rendre au sein de l’assemblée nationale pour lui faire connattre ses bonnes intentions, celte nouvelle causa d’abord des transports de joie ; mais Mirabeau représenta à ses collègues qu’il ne convenait point de s'abandonner à des applaudissements prématurés. « Attendons, dit-il, que Sa Majesté nous fasse connaître les bonnes intentions qu’on nous annonce de sa part. Le sang de nos frères coule à Paris. Qu’un morne respect soit le premier accueil fait au monarque par les représentants d’un peuple malheureux : le silence des peuples est la leçon des rois. »