LOUIS-PHILIPPE
« Par le roi :
« Le ministre secrétaire d’Etat au département de la « guerre,
« Thézei.. »
A huit heures du matin, MM. Thiers, Odilon Barrot, Duvergier de Hauranne et de Rémusat étaient aux Tuileries.
Ils y dictaient la proclamation qu’on trouvera plus loin.
Cette proclamation, imprimée en toute hâte aux imprimeries de la Presse et du Constitutionnel, était déjà tardive.
A peine affichée, elle était déchirée.
C’est alors que M. Émile de Girardin retourna en toute hâte aux Tuileries, avec une autre proclamation ainsi conçue :
Abdication du roi.
Régence de M rae la duchesse d’Orléans.
Dissolution de la chambre.
Amnistie générale.
MM. Thiers et de Rémusat étaient présents.
Sur la déclaration de M. Émile de Girardin, qu’il a’y avait pas une minute à perdre, qu’un seul moment de retard aggravait le danger et, sur les instances de M. le duc de Montpensier, la proclamation proposée fut immédiatement acceptée par le roi.
11 était encore trop tard !
Ce fut en vainque M. de Girard in, porteur de l’abdication, courut en toute hâte au-devant de la population armée qui s’avançait sur les Tuileries.
11 lui fut impossible de faire cesser le feu opiniâtre engagé des deux parts entre le poste du Château-d’Eau et les hommes armés qui occupaient la cour du Palais-Royal.
C’est là que fut légèrement blessé le général de Lamoricière, à qui il fut également impossible de se faire entendre.
Une heure après, toute la famille royale avait quitté le palais des Tuileries.
M 1 "' la duchesse d’Orléans, accompagnée du comte de Paris et du duc de Chartres, du duc de Nemours et du duc de Montpensier, se rendait à la chambre des députés.
Courage inutile!
Le palais de la chambre ayant été envahi, M 1 "* la duchesse d’Orléans n’eut plus qu’à se retirer et qu’à s’éloigner.
Heureusement une petite voiture se trouvait dans la cour du président de la chambre.
C’est dans cette voiture que M™” la duchesse d’Orléans est partie avec M. le comte de Paris, mais séparée de son second fils le duc de Chartres.
Voici maintenant le récit exact de ce qui s’est passé à la chambre des députés :
M m ' la duchesse d’Orléans, accompagnée de ses deux fils, parut dans l’hémicycle de la chambre.
M. Dupin monta à la tribune, pour proclamer qu’en vertu de l’abdication et des derniers actes du roi, le comte de Paris était nommé roi, et la régence dévolue à M”' la duchesse d’Orléans.
Celte proclamation fut accueillie par les applaudissements des députés du centre ; mais les deux côtés de l’assemblée demeurèrent silencieux et des cris de violente désapprobation éclatèrent dans les tribunes.
Al. Odilon Barrot ayant fait une déclaration analogue à celle de AI. Dupin , les mêmes signes se sont renouvelés.
Tout-à-coup, au milieu de l’agitation, des hommes du peuple, des élèves de l’Ecole polytechnique, des gardes nationaux font irruption dans la salle des séances, portant des drapeaux, et prennent place dans l’hémicycle. Aï mc b duchesse d'Orléans et ses enfants sont contraints de chercher un refuge sur les bancs élevés du centre gauche, où les gardes nationaux les ont entourés pour les protéger contre la pression de la foule.
C’est à ce moment que la séance a commencé.
AIM. Crémieux, Lamartine, Ledru-Rollin , Genoude, Larochejacquelin , sont contraints de déclarer que, dans les circonstances actuelles, on ne doit pas préjuger les destinées de la France. « 11 nous faut un gouvernement provisoire, pour consulter la nation sur le régime définitif qu’il lui conviendra d’adopter. »
L’assemblée hésitait, emportée cependant par la justice de la proposition qui lui était faite, lorsqu’une nouvelle multitude de combattants a envahi les tribunes et les couloirs, proclamant : Ftee la république! on nous trahit encore !
Les députés du centre ont disparu.
Al mt la duchesse d’Orléans et scs enfants sont entraînés hors de l’enceinte par quelques amis restés fidèles.
La chambre a été abandonnée au peuple.
11, n’y avait plus que M. Dupont (de l’Eure) au fauteuil de la présidence, où il avait remplacé M. Sauzct.
M. Ledru-Rollin était à la tribune avec quelques combattants.
Une liste de membres du gouvernement provisoire fut lue et adoptée ; mais l’adoption définitive de cette liste fut renvoyée à une assemblée qui serait tenue à l’Hôtel -de- Villo.
Le chambre des pairs s’est réunie aujourd’hui sous la présidence de M. le chancelier Pasquier. L’abdication du roi a été annoncée, et avis a été donné à la chambre que la famille royale allait se rendre dans son sein.
Après deux heures d’attente vaine, la chambre s’est séparée.
De ce moment la royauté est déchue.
Il est indispensable de présenter le compte-rendu de la dernière séance de la chambre des députés, c’est l’intronisation d’un nouveau pouvoir.
Séance de la Chambre des Députés.
(Extrait du Journal la Patiuk.)
A une heure et demie, 300 députés environ étaient réunis en séance •
au palais de la chambre.
On annonce une députation des combattants et une députation de la garde nationale.
On annonce oflicicllcment que le roi a signé son abdication et ou il a quitte Paris.
A une heure un quart, M. Lacrosse, député, secrétaire de la chambre arrive achevai et annonce que Madame la duchesse d’Orléans, suivie de scs deux entants, se rend à la chambre ; on aperçoit sur le pont de la dévolution la duchesse à pied, suivie d’une foule' immense de gardes nationaux.
Kilo est introduite dans l’intérieur de la chambre.
On place aussitôt au pied de la tribune, à la place réservée ordinairement aux huissiers, trois fauteuils; la duchesse y prend place avec scs
deux enfants; elle est entourée d’une roule de generaux cl d'aides de camp en grand costume ; nous remarquons devant la duchesse M. le duc de Nemours en uniforme de lieutenant général.
En même temps, les deux couloirs de la chambre sont envahis par une foule énorme de gardes nationaux et de combattants. m. Dupin monte à la tribune.
11 annonce que le roi a quitté Paris.
une voix Dvs tribunes. Il est trop tard, monsieur. m. dupin, reprenant, dit que le roi a signé un acte d’abdication en faveur de son petit-fils, M. le comte de Paris, ce qui établit une transmission légitime de la couronne, avec la régence de la Mère, madame la duchesse d’Orléans.
m. marie monte à la tribune.
Le bruit augmente, l’hcmicycle est envahi par les citoyens qui étaient restés jusque-là dans les couloirs- l,a foule devient à chaque instant de plus en plus grande; (les députés prennent les jeunes princes dans leurs bras et les élèvent au-dessus de la foule; M. le duc de Nemours s’efforce de refouler les assistants ; enfin on fait monter Madame la duclicsst d'Orléans et scs enfants sur les lianes réservés à MM. les députes, au , centre, sous l’horloge qui fait face au président ; elle s'assied sur un I banc entre scs deux enfants, M- le duc de Nemours à sa gauche, et entourée des officiers et des aides de camp qui l’ont accompagnée ; les gardes nationaux se postent sous l'horloge.
Le silence sc rétablit.
m. marie dit que, quelque touchante que soit la scène à laquelle In chambre vient d’assister, il ne peut oublier les droits du peuple, qu'il faut nécessairement nommer un gouvernement provisoire.
m. r.RÉMiEux monte à la tribune et développe l’idée exprimée déjà par M. Marie; il demande la constitution immédiate d’un gouvernement provisoire assez fort pour rassurer le peuple et lui donner la garantie que scs droits seront reconnus. Ce discours est vivement applaudi dans une partie de la chambre et dans les tribunes.
si. ODII.ON-BARROT arrive en ce moment, il monte à la tribune, et il dit que jamais la France n'a eu plus besoin de toutes scs forces cl de tout son courage ; il fait un appel énergique à la générosité de la nation française, et il annonce qu’un gouvernement dont il fera partie va être forme, cl qu’un appel sera fait au pays, si. de i.auocbbjacqueun demande ïa parole.
si. odilon-baubot demande si par hasard on voudrait évoquer des souvenirs dont la révolution de juillet a fait justice.
si. de ia BociiEjACQUF.uN se précipite à la tribune; il s'écrie : Je ne suis plus rien, vous n’étes plus rien...
En ce moment, un Ilot populaire entre par toutes les issues de h chambre; des ouvriers, des officiers portent et agitent des drapcjM tricolores et viennent se placer sur les marches de la tribune.
Un citoyen se précipite sur le bureau du président et s’élance de li a la tribune, que M.dc la Rochcjacquclin quitte, à l'instant; nous croyons seulement comprendre qu'il réclame la constitution immédiate d'uu gouvernement provisoire.
M. le général Oudinut s’élance à la tribune et prononce au milieu du bruit des paroles que nous ne pouvons entendre.
La tribune est successivement cl simultanément occupée par des ol-
Si-
liciers de garde nationale et des citoyens qui agitent des drapeaux et Froncent des mots que personne, nû milieu du bruit, ne peut saisir. M. Ledru-Bollin munie à la tribune. Le bruit l'cmpèche de parler Madame la duchesse d’Orléans se lève et semble vouloir parler: M. le duc de Nemours cherche à la faire asseoir; un garde national a ramassé un papier sur lequel étaient écrits les mots que voulait prononcer Madame la duchesse d’Orléans; ils étaient conçus à peu près en ces termes autant que nos souvenirs peuvent nous les rappeler :
« Messieurs, ce n’est pas de la chambre, c'est du pays que doivent émaner les pouvoirs de mon fils orphelin; ce n’est pas autre chose que moi, une pauvre veuve, je venais vous demander.»
Après un quart d’heure le silence se rétablit. m. lkdbu-rollin peut enfin prendre la parole; il dit que la chambre ? a P ' 18 lc pouvoir d'accepter une régence ; que c’est au peuple seul ou il faut en appeler. M
Un citoyen, assis sur les bancs du centre, nous semble protester contre les paroles de M. Lcdru-Kollin ; aussitôt un homme armé d'un sabre monte les gradins de la chambre» s’approche de l’orateur et le menace de son arme. On parvient à s'interposer entre lui et l'interrupteur malencontreux. v
m. Lenno-HOLUN continue son discours et termine en demandant la constitution d’un gouvernement provisoire qui fera un appel aux sentiments du pays. 1
m Lamartine succède à M. Ledni-B nllin :
Messieurs, dit-il, nous venons d’assister à un touchant spectacle ; nous ICI ’ ’ 1,,x P*«>» de la chambre, une auguste princesse et scs diux fils... mais un tel spectacle ne peut nous faire oublier les droits sacres du peuple; il lui faut un gouvernement provisoire fort, populaire.
En ce moment on entend frapper avec des crosses de fusil aux portes des tribunes pub iques; la porte est enfoncée, des combattants se précipitent dans les tribunes ; ils sont armés les uns de sabres, les autres de rusils, les autres encore de piques; un cri se fait entendre : on dit que le president est mis en joue, mais qu’aussitôt le fusil est relevé par un des citoyens entres dans la tribune.
M. Sauzet quitte précipitamment le fauteuil. Les députés sortent à la haie ; des citoyens se précipitent par les couloirs d'entrée.
U* tumulte a lieu autour des bancs où siègent Madame la duchesse a Orléans et ses fils.
La duchesse est emmenée.
J;l g r rdC r n,,li0 " alc s u î stalionne dans la salle d’entrée avant celle des elle ^ i ■ f , c cn hal * ’’ on emporte la duchesse presque évanouie-
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bras, M. le duc de Nemours les suit ; on lui fait remarquer les dangers
que son uniforme peut lui faire courir. On lui lait ôter son costume et
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On lui répond que les enfants sont cn sûreté, et on rengage à se re-
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Le tumulte est à son comble.
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Presque tous les députés sont partis; la salle est occupée par le peuple et la garde nationale.
ta. i.edro-rolun. Nous sommes obligés de lever la séance pour nous rendre au siège du gouvernement.
De toutes parts : A l'Hôtel-de-Ville 1 vive la République l Il est quatre heures. La foule sort en tumulte.
De grands événements ont eu lieu aujourd’hui. Après le récit des actes, nous exposons les faits qui nous sont parvenus.
• Dans la nuit, des barricades avaient été élevées sur tout le parcours des boulevards et dans les rues qui y aboutissent ; vers sept heures du matin, un feu de peloton se fit entendre à la hauteur du faubourg Montmartre, sur le boulevard ; on nous a dit qu’il provenait de plusieurs détachements des chasseurs d’Orléans.
A ce bruit de nouvelles barricades s’élevèrent comme par enchantement; les rues furent dépavées, de nouveaux obstacles composés uniquement de tas de pavés hauts de deux mètres environ furent élevés à l’angle de toutes les rues.
D’immenses préparatifs d’attaque et de résistance avaient été faits pendant toute la nuit.
A six heures, à la pointe du jour, Paris présentait un spectacle formidable. Toutes les rues étaient barrées par des barricades énormes, construites de pavés, de voitures; depuis le boulevard des Italiens jusqu’à la porte Saint Denis, tous les arbres des boulevards sont coupés, toutes les colonnes renversées, tous les bancs descellés. Les abords de toutes les rues aboutissantes sont gardés par les combattants.
Mais les préparatifs sont surtout imposants à partir de la rue Saint-Denis ; toute la largeur du boulevard y eslbarrée par unebarricadesolidecomme un mur ; une barricade plus haute et plus impénétrable encore défend l’entrée de la rue ; des barricades semblables s’échelonnent de distance en distance sur le boulevard jusqu’à la Bastille, et des deux côtés de la porte Saint-Denis jusqu’à la Chapelle et au bord ' de l’eau.
Des engagements ont lieu sur divers points. On apprend que la lutte, depuis la catastrophe du boulevard des Capucines, n'a pas un instant cessé dans les quartiers Saint- Denis et Saint-Martin. Bientôt des troupes débouchent sur le boulevard môme, à la hauteur de la rue Montmartre. C’est un déploiement de forces considérable. On voit paraître successivement des chasseurs de Vincennes, des dragons, des chasseurs et delà troupe de ligne. Celle-ci engage un feu de peloton contre les défenseurs de la.barricade élevée à l’entrée du faubourg.
A huitheures, les troupes filent vers le boulevard Saint- Denis, où des engagements plus meurtriers ont lieu. Les barricades continuent à se construire. Le peuple se procure des armes et des muniliQns.
A neuf heures, on apprit que le roi avait appelé dans la nuitMM. Odilon Barrot etThiers; qu’un ministère composé de MM. Odilon Barrot, Thiers, Duvergier de Hauranne, Léon de Malleville et de llémusat, venait d’ûtre nommé, et que la dissolution delà chambre était arrêtée*
Mais, par un aveuglement qu’on ne peut s’expliquer, le Moniteur ne contenait que la nomination de M. Bugeaud
aux fonctions commandant supérieur îles forces militaires du département de la Seine.
Celte nouvelle jeta une exaspération terrible dans le peuple.
Le général Lamoricière est blessé légèrement au bras et * à la poitrine de deux coups de baïonnette ; son clieval a été tué rue de Richelieu.
Le poste du Chàteau-d’Eau (place du Palais-Royal) était défendu par 184 hommes du 14 e de ligne. Le chef de bataillon qui commandait le poste, ayant refusé de se ren dre , a été tué d’un coup de baïonnette. Une partie des soldats avaient quitté le poste par la rue Froimcnteau. Les autres ont fraternisé avec le peuple. Après l’évacuation complète, le poste a été incendié.
Le roi s’est enfui des Tuileries à une heure pour se rendre à Saint-Cloud, où il est resté quelques minutes seulement.
Les scènes sanglantes sont terminées ; le nombre des victimes sera toujours trop considérable : un seul de nos frères, citoyen ou soldat, c’est un frère!!!
Voici la composition du Gouvernement provisoire: