Le peur de l'amour; roman
Dans le vestibule de l'hôtel, M. Roissj se regardait à la haute glace qui le reflétait tout entier. Elle lui montrait un homme robuste, aux épaules solides, au visage plein et dont la barbe grisonnait. Les yeux de M. Roissy se détournèrent de son image et s'abaissèrent vers un étui en cuir qu'il avait tiré de sa poche. Du pouce^, il y tâta familièrement les cigares rangés; il en choisit un qu'il fit craquer d'une pression légère en l'approchant de ses narines.
Au parfum du tabac se mêlait une petite odeur de camphre : M. Roissy fit la moue. Ses vêtements sentaient l'armoire. En effet, un séjour presque continuel à la campagne lui rendait assez rare l'usage de la redingote et du « haut de forme », el M. Roissy ne renouvelait ces pièces de sa toilette qu'à des intervalles irréguliers. Son chapeau sur-
tout l'offusquait : il datait au moins de deux ans. Cela se voyait à ses ailes trop relevées et à l'étroilesse de son ruban. M. Roissy eut un mouvement d'humeur. Cependant, on ne peut aller à un enterrement avec un « melon » et un « complet » de fantaisie !
Brusquement, la pensée de la mort — bien qu'il s'agît de la mort d'un autre — l'assombrit. Il avait la mine fatiguée, quoiqu'il eût passé pourtant une assez bonne nuit, après les six heures de chemin de fer qu'il avait faites pour venir de sa propriété des Aulnaies, dans l'Aisne, à Paris où il était arrivé la veille au soir. Il ne regrettait certes pas ce voyage. La lettre du jeune Marcel Renaudier lui annonçant la mort de son père, Paul Renaudier, était touchante en son laconisme. Le pauvre garçon dans son chagrin avait songé à ce vieil ami de la famille. M. Roissy était flatté que l'on comptât sur sa sensibilité et que l'on appréciât les consolations qu'il pouvait apporter dans une pareille circonstance.
Il en est où l'on ne se dérobe point et M. Roissy n'eût pas voulu manquer à accomplir ce dernier devoir envers Renaudier. Paul Renaudier et lui se connaissaient de tout temps. Depuis qu'il habitait toute l'année aux Aulnaies, leurs rencontres étaient devenues plus rares, mais la mort ravive les souvenirs et il avait pris le train. D'ailleurs, il avait eu raison d'agir ainsi. Le mouvement l'avait distrait
de son émotion. Chez lui, la soirée eût été lugubre. Certes, durant la route, ses pensées n'avaient pas été joyeuses, mais c'était toujours, et, malgré tout, pour un Parisien comme lui, un plaisir qu'une arrivée nocturne à Paris, dans le tumulte de la grande ville. Il aimait l'entrée en gare, dans l'éclat des lampes électriques, la lutte pour les bagages, l'odeur du fiacre, le trajet à travers les rues, l'installation à l'hôtel, — à cet Hôtel Rivoli, en face des Tuileries, où il descendait chaque fois que quelque affaire le forçait à quitter les Aulnaies, d'où il amenait parfois avec lui sa fille Juliette pour une visite à la modiste ou à la couturière.
Juliette, du reste, avait été la première à lui conseiller de partir. Marcel Renaudier et elle jouaient ensemble, dans leur enfance. Fillette avec sa robe courte et sa natte sur le dos, garçon fluet et délicat, on se retrouvait aux Tuileries ou au jardin du Palais-Royal. ..
M. Roissy répondit des yeux au salut du portier et aspira une bouffée de son cigare. Il le constata de goût fin et fort. Debout au seuil, il sentit la chaleur d'un rayon de soleil sur son visage et dans sa barbe grise. Par les arcades ensoleillées, il apercevait la rue de Rivoli et, derrière les grilles à piques dorées de la Terrasse des Feuillants, les arbres qui alignaient leur double rangée. Au delà, les quinconces en contre-bas, dessinaient leurs cimes encore
S^CA^*- f'
nues sur un ciel frais où s'éparpillaient de petits nuages floconneux.
M, Roissy s'était avancé jusqu'au bord du trottoir. Un rire lui fit retourner la tête. Deux ouvrières, en passant, s'égayaient de la grimace d'un garçon boucher, en blouse mauve et en tablier blanc, son aiguisoir au côté. Leurs frimousses plurent à M. Roissy; il les suivit du regard le long de la galerie qu'éclairaient obliquement les ouvertures diminuées des arcades. Dans le brouhaha de la rue, il croyait distinguer le claquement de leurs talons et il fit lui-même quelques pas sur les dalles.
La devanture d'un bijoutier l'arrêta. Sur des peluches rases, des bijoux baroques s'étalaient : des bagues compliquées, des agrafes bizarres et saugrenues, des colliers hétéroclites. M. Roissy haussa les épaules. Ce n'était pas parmi ces brimborions prétentieux qu'il chercherait le cadeau qu'il voulait rapporter à sa fille. Ce qu'il lui eût fallu et qui eût convenu au caractère de la beauté saine et fraîche de Juliette, c'eût été le feu, la couleur, la transparence des belles pierres. Malheureusement, il n'était plus riche; il vivait à la campagne et il avait dû même s'interdire Paris, ce Paris où il était né et où il avait vécu sa jeunesse longtemps prolongée.
Il avait abandonné l'étalage du bijoutier pour celui d'un photographe. Derrière la vitre, Paris lui apparaissait en ses monuments, ses égUses, ses
palais, ses promenades, ses fontaines et ses célébrités. Les portraits d'actrices l'intéressèrent. Ah 1 l'époque était loin où, jeune homme, il courait les théâtres en compagnie de Paul Renaudier ! Il soupira. La fumée de son cig-are monta bleuâtre, comme un encens de regret, devant les figures immobiles qui lui souriaient, et il se remit à marcher doucement jusqu'à la rue des Pyramides.
Sur le terre-plein, du haut de son piédestal, la statue dorée de Jeanne d'Arc se dressait fièrement. Robuste en son armure anguleuse, elle maîtrisait le lourd cheval dont le sabot levé luisait dans le soleil. A la grille qui entoure la base du monument, des couronnes étaient suspendues, en zinc colorié, en porcelaine peinte, en fleurs fanées. M. Roissy fît tomber de l'ongle la cendre de son havane. Bientôt, il verrait de pareils emblèmes au char funèbre du pauvre Renaudier.
M. Roissy tira sa montre. Elle marquait dix heures. L'enterrement était pour midi, à Notre- Dame-des-Victoires, car les Renaudier logeaient rue de Valois. Il suffirait d'être à onze heures et demie à la maison mortuaire. Jusque-là, que feraitil ? Déjeuner ? il n'avait pas faim. Il se contenterait aujourd'hui de quitter un moment le cortège et d'entrer chez un pâtissier. Cette halte le reposerait, car le trajet serait long de la rue de Valois au Père-Lachaise; mais, après tout, cette promenade
à travers Paris ne serait pas trop pénible et, le soir il irait demander à dîner à son ami Anatole de Valenton.
Valenton ! Si M. Roissy avait été lié dès sa jeunesse avec le pauvre Paul Renaudier, M. de Valenton avait tenu une grande place dans les années du milieu de sa vie, et ce nom n'éveillait en son esprit que des images agréables. Le comte de Valenton avait été le personnage important de la petite coterie de viveurs et de bons garçons dont M, Roissy faisait partie, alors qu'il était encore de ce monde, c'est-à-dire quand il habitait son bel appartement du quai Malaquais. Il n'y rentrait guère que pour dormir, car il préférait vivre hors de chez lui, aux courses, au cercle et dans tous les heux où l'on s'amuse. M. de Valenton avait été mêlé intimement à cette brillante existence qui s'était terminée, pour M. Roissy, par sa retraite aux Aulnaies, où il était allé reposer au grand air sa santé un peu surmenée et réparer le désordre de sa bourse, dont le fond avait laissé couler à mailles trop larges le plus clair de son contenu.
La perspective de passer la soirée avec M. de Valenton l'égaya, et l'idée que M. de Valenton pourrait être absent de chez lui le contraria. Comment n'avoir pas songé à l'avertir, ainsi que chaque fois qu'il venait à Paris? Décidément, la mort de Renaudier l'avait désemparé. Mais pour-
quoi, avant l'enterrement, n'irait-il pas serrer la main de Valenton? Il avait le temps.
M. de Valenton occupait, rue des Mathurins, un des hôtels qui donnent sur le boulevard Haussmann. M. Roissy cheminait allègrement. Dans son esprit versatile, M. de Valenton remplaçait Renaudier. On l'eût fort étonné si on lui eut dit, à cet instant, qu'il était à Paris pour autre chose que pour voir M. de Valenton, — d'autant plus qu'une quinzaine auparavant il avait reçu de son ami un billet où celui-ci parlait de certains projets sur lesquels il aurait désiré consulter le châtelain des Aulnaies. Cetle lettre lui revint en mémoire. M. de Valenton s'en expliquerait, sans doute, après dîner, surtout si Bernard d'Argimel n'était pas là.
Ce Bernard d'Argimel n'était qu'un parent assez éloigné de M. de Valenton, qui le traitait comme son fils. Orphelin, sans fortune, élevé par les soins de M. de Valenton, Bernard d'Argimel lui devait tout. M. de Valenton avait subvenu à ses besoins, aussi bien aux dépenses de son éducation qu'aux fantaisies de sa jeunesse. Plus tard, il avait fourni les fonds nécessaires aux entreprises industrielles du jeune homme, devenu ingénieur distingué. Bernard d'Argimel dirigeait une société d'usines hydrauliques en Dauphiné, au pays de la « houille blanche », et ces travaux l'obligeaient à d'assez fréquentes absences de Paris qui ne plaisaient qu'à demi à
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^1. de Valenton. Son seul désir était de g-arder Bernard auprès de lui, mais il comprenait qu'il était indispensable pourtant de lui laisser une certaine liberté. Aussi s'appliquait-il avec une délicatesse prudente à lui épargner tout sentiment de dépendance. Il lui avait aménagé, au rez-de-chaussée de son hôtel, un appartement particulier.
Au fond d'une cour pavée, l'hôtel deM. de Valenton montrait ses deux étages à hautes fenêtres. M. Roissy montait les marches du perron tandis que retentissait la sonnerie du portier. Le domestique, aussitôt la porte ouverte, lui adressa un sourire familier et respectueux.
— Bonjour, Justin ! Monsieur le comte est-il là ?
— Oui, monsieur. Si monsieur veut attendre dans labibHothèque... Je vais prévenir monsieur le comte.
Justin accompagna M. Roissy et l'introduisit dans une vaste pièce où il le laissa seul. M. Roissy regarda autour de lai avec plaisir. Derrière le grillage des armoires Louis XVI les reliures luisaient doucement. Au plafond, un lustre balançait ses pendentifs de cristal. Une grande table crispait ses bronzes en rocaille. Au-dessus de la cheminée une glace dormait en ses dorures contournées, sculptées en guirlandes et en coquilles. M. Roissy s'y considéra. Sans son chapeau démodé, il avait moins cet
aspect provincial qui le chagrinait tout à l'heure. Satisfait, il fit bouffer ses cheveux, ouvrit largement sa redingote et tapota au revers un bouquet de violettes, acheté place de l'Opéra, à une gentille vendeuse goguenarde et rousse. La fraîcheur du matin lui avait rendu bonne mine. 11 marcha de long en large. Devant une console dont le marbre semblait fait de feuilles d'automne tassées, il s'arrêta. Une petite Bacchante de terre cuite s'y dressait en son argile vineuse et dansante. Ses cheveux abondants, retenus par une bandelette, surmontaient son visage délicat et gai, au nez droit, à la bouche un peu gonflée. Son corps souple se cambrait sous la tunique qui découvrait les seins et se rattachait à la hanche en laissant voir les jambes longues, et comme impatientes à l'appel d'un rythme où elle allait mêler le mouvement de sa grâce et que ses doigts imitaient sur la peau tendue d'un tambourin pampre. M. Roissy avait pris en ses mains la statuette : la petite Bacchante clodionesque lui rappelait vaguement sa fille Juliette.
— Comment, c'est vous, mon cher ! Quel heureux vent vous amène?
M. de Valenton serrait la main de M. Roissy, qui fut sur le point de répondre qu'il était à Paris pour un enterrement, mais le sentiment de luxe tranquille, de solide opulence, qui se dégageait du lieu, le sourire enivré de la petite Bacchante et l'ennui
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de s'appesantir sur des pensées qui l'attristaient lui firent dire, d'un air détaché :
— Oh 1 rien!... une affaire...
— Parfait ! Vous déjeunez avec moi ? Et comment va-t-on aux Aulnaies ?
M. Roissy fut étonné du ton d'empressement de M. de Valenton.
— Mais, très bien, mon bon 1
— Et vous n'avez pas amené votre fille ?
— Non : je suis parti vite, à l'improviste.
— Savez- vous qu'il y a plus d'un an que je ne l'ai vue ? En novembre, quand vous êtes venus, j'étais en Dauphinéavec Bernard. Il tenait absolument à me montrer ses usines... Moi qui déleste les voyages !... Enfin !... Paris ne la tente donc pas, mademoiselle Juliette ? Homme heureux, vous avez une fille jolie et raisonnable !
M. Roissy acquiesça modestement.
— Que voulez-vous, mon cher nous sommes des campagnards. Elle adore les Aulnaies.
— Alors elle est un peu bergère, comme on disait jadis!... Ah! vous regardez mon Clodion. Tenez, il ressemble un peu à mademoiselle Juliette... pour la tête, s'entend !
Et M. de Valenton tourna légèrement sur son socle la délicate merveille.
— Oui, je l'ai achetée, l'autre jour, à la vente Galbet. Elle plaisait à Bernard, et vous savez ma
faiblesse envers ce grand garçon. Eh oui! je cherche tout ce qui peut lui rendre la maison agréable, le retenir auprès de moi, mais je n'y réussis pas comme je voudrais. Je suis souvent seul. Ainsi, aujourd'hui, Bernard est absent; il ne rentrera à Paris que dans la nuit... Quelle fameuse idée vous avez eue de venir me demander à déjeuner, mon cher Roissy !
M. Roissy examinait, incertain, la pointe de ses bottines.
En les mettant, ce matin, il avait craint qu'elles ne fussent un peu étroites et ne lui fissent mal. Il les considérait de haut, à ses pieds qu'elles gênaient un peu. Avec elles il lui faudrait grimper l'escalier raide de l'appartement des Renaudier, de là gagner Notre-Dame-des-Victoires, ensuite arpenter les rues interminables qui conduisent au Père-Lachaise. Une fois là, il foulerait la terre des morts, cette terre grasse qui alourdit les semelles et les rend pesantes à enjamber les tombes. Et il éprouvait une sorte de paresse à quitter le tapis moelleux où s'enfonçaient ses talons et qui, s'il le voulait, se prolongerait sous ses pas jusqu'à la salle à manger où un siège confortable l'attendait devant une table bien servie. Quoi de plus propre que les nourritures savoureuses et les vins parfumés pour dissiper les idées noires où le ramenait l'approche de l'heure des obsèques du pauvre Renaudier?
M. de Valenton avait remarqué l'hésitalion de son ami.
— Allons, vous restez!
— C'est que... c'est que... — murmura M. Roissy avec embarras — il faut que je sois à midi...
M. Roissy toussa deux fois.
— Eh bien non, mon cher, il faut que j'aille à un enterrement... celui de Paul Renaudier... vous savez, Renaudier...
Il s'assombrissait. Renaudier était son contemporain, — leur contemporain, car Valenton et lui étaient à peu près du même âge. Si M. de Valenton atteignait la soixantaine, lui n'en était pas loin, et il ajouta :
— D'ailleurs, Renaudier était malade depuis des années, à moitié paralysé.
11 redressait son torse robuste et s'assura sur ses jambes encore solides, des jambes de chasseur, qui pendant des jours entiers, dans les labours, poursuivaient les perdreaux, de remise en remise. M. de Valenton le reg^ardait, narquois et indulgent. Il connaissait son Roissy, sa peur de la mort, son égoïsme. Déjeuner avec lui serait moins mélancolique que de s'asseoir seul en face de la place vide de Bernard d'Argimel, et, au fond, Roissy ne demandait qu'un prétexte à s'épargner une corvée pénible. Aussi M. de Valenton reprit-il négligemment :
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— Mais alors ce Renaudier, c'est une délivrance !... Du reste, j'ai lu ses livres, il détestait la vie. Il proclamait la vanité de tout; il réclamait le néant. Il l'a !
M. Roissy acquiesça :
— Ah! c'est bien vrai; j'ai rarement rencontré un pessimiste de sa force! Mais cependant, à cause de son fils...
M. de Valenton leva les sourcils :
— Son fils! mais est-ce qu'il s'apercevra seulement de votre présence? Vous irez le voir dans la journée, à son retour du cimetière. C'est à ce moment qu'on a besoin de consolations.
M. Roissy hésitait :
— Vous croyez?...
— J'en suis certain.
— Mais j'ai écrit au jeune homme que je serais là.
— Bah ! vous direz que vous avez manqué le train... Qu'est-ce qu'il y a, Justin?
Le domestique présenta sur un plateau un télégramme dont M. de Valenton déchira la bande pointillée.
— C'est de Bernard... Ah! il ne reviendra que demain.
Il y avait dans la voix de M. de Valenton un léger accent de mélancolie et sur sa figure un peu de dépit. Il resta un instant silencieux. M. Roissy
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contemplait la petite Bacchante en terre cuite. M. de Valenton le rejoignit.
— Oh! les vieux garçons, mon cher Roissy! Vous avez de la chance, vous, d'avoir auprès de vous un frais visage pour vous tenir compagnie!
Il soupira. M. Roissy ricana sans répondre. Dansante et délicate, la statuette se cambrait en son argile vineuse, au-dessus du marbre rougeâtre et veiné comme une feuille de vigne à l'automne.
Les g-aleries du Palais-Royal commençaient à s'éclairer quand M. Roissy sortit du mag-asin de maroquinerie où il était entré pour acheter un cadeau à sa fille. Il avait choisi un porte-monnaie, Juliette ayant justement perdu le sien, quelques jours auparavant. M. R^oissy, en glissant le paquet dans sa poche, leva les yeux. Un homme avec sa lance à feu allumait les lanternes à gaz suspendues à chacune des arcades et dans chacune faisait jaillir une petite lueur d'or.
Au jardin, les allées crépusculaires étaient désertes. Sous les charmilles, une loueuse rangeait quelques chaises de paille. Les parterres étalaient derrière leurs g'rillag'es la verdure de leurs g"azons qui contrastait avec le terreau sombre des platesbandes. Des statues blanches s'érigeaient symétriquement sur leurs socles. Un vent aigre ridait le bassin où le jet d'eau baissé murmurait. L'endroit exhalait cette tristesse particulière aux lieux que la vie abandonne. Tout à l'heure, le maroquinier se
plaignait. Il disait les magasins se fermant l'un après l'autre, les clients rares, le trafic languissant, la solitude de ce promenoir jadis brillant et fréquenté du public, et devenu maintenant, eu plein Paris, un coin de province démodé.
M. Roissy songeait vaguement à ces choses en fumant le cigare qu'il achevait avant d'aller, rue de Valois, chez Marcel Renaudier. L'appartement des Renaudier donnait sur le jardin du Palais. Gomme M. Roissy regardait si les fenêtres étaient éclairées, un pas retentit derrière lui: M. Roissy se retourna. Le monsieur, à sa vue, fit un geste avec sa canne. Oui était donc ce personnage?.,, cette démarche saccadée, cette cravate flottante, ce chapeau sur l'oreille, cet air à la fois funambulesque et élégant, ce visage carré à moustache en croc, ce monocle sous un sourcil nerveux...
— Eh bien, monsieur Roissy, — disait une voix qui nasillait un peu, — vous ne me reconnaissez pas?
L'homme laissa tomber son monocle retenu par un large ruban noir. La voix mordante continua :
— Mais oui, moi, Cyrille Buttelet!
M. Roissy mit sa main entre les doigt maigres et secs que lui tendait le peintre.
Ils s'étaient rencontrés quelquefois chez Renaudier, à une époque où Cyrille Buttelet faisait le portrait de l'écrivain. M. Roissy habitait déjà les
LA PEUK DE l'amour z'i
Auinaies, mais il venait souvent à Paris, dont il n'était pas encore déshabitué et où le rappelaient des affaires à rég-ler. Il y avait environ sept ans de cela. Renaudier éprouvait alors les premières atteintes du mal qui devait lentement le détruire. M. Roissy revit l'étroit cabinet de travail de Renaudier, garni de livres du haut en bas, le bureau encombré de paperasses , les deux photographies de Schopenhauer et de Flaubert, un dessin qui représentait Henri Heine, le fauteuil à bras d'acajou où se cramponnaient les mains crispées de Renaudier lorsque, entre deux sarcasmes contre la vieille ennemie, — la vie, — quelque douleur suraiguë le renversait au dossier, les paupières closes et la figure contractée. Il revoyait tout cela, et la rose, toujours fraîche et chaque jour renouvelée, dont la tige épineuse trempait dans un long vase de cristal, et la petite fiole, pleine d'une liqueur blanchâtre, près de laquelle reposait en son étui la bienfaisante et dangereuse seringue à morphine.
— Vous venez sans doute de chez Marcel Renaudier, monsieur Buttelet? Moi, j'y vais. Je suis arrivé trop tard pour l'enterrement, mais je ne veux pas laisser passer cette journée sans embrasser ce pauvre enfant.
M. Roissy s'émouvait soudain. Son âme frivole et légère était prompte aux impressions diverses, bien que les agréables y durassent davantage que celles
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qui ne l'étaient point. Buttelet l'écoutait sans répondre. Gomme M. de Valenton, il connaissait son Roissy. Renaudier, lui non plus, ne conservait guère d'illusions sur son ami. Buttelet se souvenait d'avoir entendu souvent Renaudier, clairvoyant en sa misanthropie, analyser amèrement ce caractère d'égoïste aimable.
M. Roissy s'inquiétait du silence de Buttelet. II reprit :
— Le pauvre enfant! 11 doit être dans un état à faire pitié.
Il y avait dans la voix de M. Roissy de l'interrogation et de l'anxiété. L'idée de se trouver seul à seul avec Marcel en larmes le troublait. Il regrettait maintenant de n'être pas allé à l'enterrement. Il aurait profité du désordre des condoléances. Tandis qu'à présent il s'attendrirait, dépasserait malgré lui le chagrin qu'il était naturel d'éprouver de la mort de Paul Renaudier, et, timidement, il demanda :
— Dites donc, monsieur Buttelet, est-ce que Marcel a du monde avec lui ?
Cyrille Buttelet sourit ironiquement. Il lisait dans la pensée de M. Roissy en homme habitué à déchiffrer ce que les physionomies expriment du sentiment secret de chacun. Mais pourquoi décourager en M. Roissy un effort qui devait coûter à son égoïsme? D'ailleurs, Marcel serait peut-être con-
LA PEUR DE l'amour 25
tent de voir l'ami de son père. Mieux valait donc rassurer M. Roissy.
— Il est avec un de ses camarades qui s'appelle Antoine Fremaux, et que j'ai rencontré parfois à Venise.
M. Roissy soupira, soulagé.
— Bien !... Ah! c'est vrai, vous habitez là-bas une partie de l'année !...
— Oui. Palais Aldramin, Rio Ognisanti, à San Trovaso. Si jamais... Bonsoir, cher monsieur.
Et le peintre s'éloig-na dans le jardin désert qui, par ses galeries couvertes et ses arcades éclairées, a un vague rapport de dimension et d'architecture avec la place Saint-Marc et sur lequel passait dans le ciel assombri le vol presque vénitien de trois pigeons attardés.
Devant la maison des Renaudier, M. Roissy boutonna sa redingote et ôla du revers le bouquet de violettes qu'il y avait épingle le matin en allant chez M. de Valenton. Ici les marches de l'escalier se succédaient usées et inégales. Sur les paliers s'ouvraient des portes peintes en jaune. Décidément, l'aspect de la maison était médiocre. Aux Aulnaies, au moins, on avait de la lumière, de l'air, de l'espace, et on jouissait d'une sorte d'aisance campagnarde. Si la vie n'est pas drôle, il faut du moins s'arranger pour la subir dans des conditions acceptables et celles où Renaudier avait vécu la sienne avaient
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de quoi aiig-menter son pessimisme. Et M. Roissy songeait qu'il deviendrait hjpocondre,s'il lui fallait chaque jour monter un pareil escalier et tirer un cordon de sonnette comme celui qu'il agitait de la main.
Un bruit de pas interrompit ses réflexions. Une vieille bonne ouvrait la porte. Elle reconnut M. Roissy et s'essuya les yeux à son tablier.
— Oui, c'est moi, ma pauvre Ernestine. Ah! quel malheur !
Ernestine larmoya :
— Ah ! monsieur Roissy ! Quelle misère ! . . . sans compter que monsieur Marcel va se faire du mal à pleurer. Il ne veut rien prendre, pas même un bouillon, et, en rentrant du cimetière, il n'a pas voulu se changer. Prêchez-le un peu, monsieur Roissy ; moi, j'y perds mon latin.
Elle précédait M. Roissy à travers l'étroit vestibule où sur une table, au milieu de quelques cartes de visite, brûlait une lampe qui sentait le pétrole et dont elle baissa la mèche en passant.
Au coin de la cheminée du salon, Marcel Renaudier était assis dans un fauteuil, la tête basse et l'air accablé. A l'entrée de M. Roissy, il se mit debout. Il était maigre dans son habit noir; il cacha son visage dans ses mains longues. Ses épaules tressaillirent à ses sanglots et il répétait d'une voix brisée :
— Ah! monsieur Roissy, monsieur Roissy !... En ce moment, la mort de Renaudier parut à
M. Roissy une perte irréparable. En face de Marcel, il s'était laissé tomber sur une chaise et gémissait :
— Un ami de quarante ans, un ami charmant... Se quitter à jamais sans avoir pu se dire adieu et n'avoir pas même pu arriver à temps pour l'enterrement!...
Ses paroles retentissaient dans la pièce sonore et, tout en parlant, M. Roissy se calmait. Il remarquait les bottines terreuses de Marcel. Dans l'âtre une bûche consumée se rompit. M. Roissy en rassembla machinalement les tisons. Au fond du salon, il apercevait l'ami de Marcel, qui se tenait discrètement à l'écart d'eux.
C'était un petit jeune homme soigneusement rasé, la figure fine, le teint pâle, avec de grands yeux gris bleu, un peu cernés, et des cheveux blonds et plats. Son corps "më'fru était serré dans une jaquette étriquée. Il portait au doigt une grosse bague et posait fréquemment ce doigt surchargé à sa tempe, en une attitude de fatigue et de rêverie.
— Vous devriez, monsieur, m'aider à persuader à Marcel qu'il ne peut pas rester ici . Il faudrait qu'il voyageât... Oui, Marcel, croyez-moi, croyez en mon expérience...
Et le jeune homme glabre fit le geste de quelqu'un qui a connu toutes les tristesses et ferma ses
beaux yeux cernés tandis qu'un éclair du foyer faisait étinceler la pierre de sa bague. Il s'exprimait d'une voix un peu traînanle et solennelle, qui pesait sur certains mots. M. Roissy acquiesçait de la tête et allait lui répondre, quand Marcel Renaudier le prévint :
— Xon^ non, Fremaux. Je veux rester ici, dans celte maison. Je ne veux pas fuir le souvenir de mon père. Non, c'est impossible.
Il y avait dans son refus de l'effroi et de l'impatience et il se tourna vers M. Roissy comme pour lui demander secours.
Antoine Fremaux appuya mélancoliquement son index à sa tempe et soupira comme quelqu'un dont les délicatesses sont mal comprises.
— Mais, mon cher Marcel, qui vous propose d'oublier? Ce n'est pas seul que vous partirez, et vous emmènerez avec vous un compagnon mystérieux. Vous irez ensemble en l'une de ces villes mortes où l'on est tout à ses pensées et dont les noms sont chers aux âmes douloureuses. Elles sont les villes du songe. Elles adoucissent notre mal et ne le guérissent pas. Vous devriez partir pour Venise, mon cher Marcel, car c'est au miroir de ses eaux qu'on revoit le mieux les ombres aimées.
Il s'était tu et regardait autour de lui. Marcel, silencieux, tisonnait. La pendule sonna six heures.
Marcel se renversa dans son fauteuil. Ses pleurs coulèrent de nouveau.
— C'est à six heures qu'il est mort, au moment d'aller à table. Il est tombé en traversant le vestibule... Mort, mort, mort...
Et il répétait ce mot d'une voix sourde, tandis que Fremaux changeait de doigt sa grosse bague, et que M. Roissy songeait qu'il était attendu par M. de Valenton. Cela le remettrait du spectacle lugubre qu'il avait devant lui. Pauvre Marcel! il était à plaindre de demeurer en cette maison funèbre, si solitaire, si vide ! Aussi pourquoi ne voulaitil pas en croire son ami? Voyager le distrairait. La douleur s'use au contact des choses. On a tort de demeurer à se ronger! Néanmoins lui, Roissy, ne voulait pas abandonner le pauvre garçon sans lui donner une marque de son amitié. Il avait repris, sur le guéridon, son chapeau qu'il brossait à la manche de sa redingote.
— Allons, mon petit Marcel, il faut que je vous dise adieu... j'ai mon train... Ah! la vie est cruelle. Votre père avait raison.
La physionomie de M. Roissy exprimait un sincère dégoût de l'existence. Il continua :
— Et je comprends votre peine, mon cher Marcel, et je comprends aussi combien il vous est difficile de céder au conseil de monsieur Fremaux; mais cependant, si, un jour, vous sentiez le besoin
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de changer de place, n'oubliez pas que vous avez des amis, aux Aulnaies, qui seront toujours contents de vous y accueillir. Et je ne vous dis pas seulement cela en mon nom, mais en celui de ma fille Juliette. Elle m'a charg-é de toute sa sympathie pour vous, la chère petite.
Au nom de Juliette, le triste visage de Marcel s'éclaira. M. Roissy brossa son chapeau d'un air embarrassé.
— Alors, c'est convenu. Vous n'aurez qu'un mot à écrire et on préparera votre chambre... Oh! pas maintenant, naturellement. Vous êtes trop malheureux. Et puis, pour Juliette même, n'est-ce pas?... les jeunes filles sont impressionnables : cela la frapperait de vous voir ainsi... Mais plus lard... Courage, mon pauvre Marcel... Bonsoir, monsieur!
Marcel accompagnait M. Roissy dans le vestibule. Il le regarda mettre son pardessus, qu'il boutonna soigneusement. Deux larmes brillaient au coin des paupières du jeune homme et ce fut d'une voix tremblante qu'il murmura :
— Remerciez bien mademoiselle Juliette.
Cependant la porte se refermait derrièreM. Roissy
en faisant vaciller à son souffle la petite lampe à pétrole.
Quand Marcel fut de retour au salon, Antoine Fremaux s'examinait à la glace de la cheminée :
— Il a l'air d'un excellent homme, ce mon-
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sieur Roissy ! Pourquoi n'iriez-vous pas chez lui? Marcel fit un geste vague. Fremaux lissait de sa main baguée ses cheveux plats.
— Il faut que je vous quitte. Vous avez besoin de repos, et moi aussi. Je suis très las, ce soir. Oui, j'ai eu les fièvres, l'automne dernier, à Venise, et, quand on les a eues, ces fièvres de la lagune, elles vous laissent dans un état de sensibilité, de nervosité...
Il considérait avec complaisance son image nonchalante et romanesque. Il ajouta :
— Et je dois demain prendre congé de la comtesse Cantarini qui repart pour l'Italie... une amie de là-bas, une amie très chère et très belle. . .
Demeuré seul, Marcel Renaudier se rassit. Ses regards tombèrent sur ses bottines terreuses. Cette argile qui les souillait, c'était la terre des morts, celle qui recouvrait maintenant ce qui avait été Paul Renaudier, — et longuement, amèrement, il pleura. ..
Les jours qui suivirent la mort de son père furent lamentables pour Marcel. Son chag-rin se mêlait à une immense fatigue. Elle datait de cette aprèsmidi oij, derrière le cercueil de Paul Renaudier, il montait les pentes populeuses qui mènent au Père-Lachaise. Depuis lors il lui semblait continuer interminablement à gravir ce chemin funèbre. Il ressentait dans tous ses membres une pesante courbature. Sans force, il restait à la maison dans une sorte de morne somnolence. Quelquefois, durant ces journées d'abattement, Marcel se levait du coin delà cheminée où il rêvassait, pris d'une inquiétude subite et d'une anxiété vag-ue, et il s'approchait de la croisée. Elle donnait sur le jardin du Palais-Royal. Il étalait obliquement son espace rectangulaire bordé de galeries égales, tantôt boueux, tantôt sec, désert de promeneurs ou animé de jeux d'enfants. Le jet d'eau du bassin jaillissait droit sous l'ondée ou se courbait sous le vent, et Marcel contemplait un instant ce paysage familier.
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Il l'avait toujours connu. Il ne se rappelait pas avoir habité ailleurs que rue de Valois. Il avait joué dans ce jardin... Plus tard, il le traversait plusieurs fois par jour. Il n'ignorait aucun de ses aspects : sa tristesse solitaire l'hiver, son charme frileux de printemps, sa poussière d'été, son humidité d'automne, ses dimanches où la musique militaire retentissait. Des galeries, il savait un à un les magasins. Il les avait vus dépérir Tun après Tau- Ire, descendre du luxe à la pacotille. Les restaurants s'étaient fermés successivement. Leurs devantures de fruits et de primeurs s'étaient dégarnies, où il s'arrêtait jadis si souvent à considérer les pêches sur leur mousse et les ananas entre leurs feuilles. Décor de ses mélancolies d'adolescent, de ses inquiétudes de jeune homme, il avait éprouvé là ses premières transes au sujet de la santé de son père et pleuré lorsque le médecin lui apprit que M. Renaudier était atteint d'une maladie incurable et envers qui la science se déclarait impuissante.
Tout cela lui revenait à l'esprit quand il écartait le rideau de l'étroite fenêtre. Alors, il retournait à son fauteuil et retombait dans sa rêverie que troublaitbrusquement un soubresaut de douleur. D'abord confuse, elle devenait distincte et nette et aboutissait toujours à cette pensée que son père était mort et à la certitude que rien ni personne ne pouvait faire qu'il n'en fût pas ainsi. Cela seulement l'inté-
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ressait et lui paraissait certain, définitif, éternel : son père était mort. C'était cela que lui répétaient les lettres que lui apportait parfois la vieille Ernestine. Paul Renaudier était mort. Qu'importaient les sentiments vrais ou hypocrites que pouvait faire éprouver à d'autres cet événement? Cet événement n'avait son sens, sa valeur que pour lui Marcel, pour lui seul. Et il s'absorbait en son chagrin, tout en écoutant le piétinement écailleux, dans la gouttière de zinc, des pigeons du jardin qui roucoulaient faiblement et sourdement derrière la vitre fermée...
Pendant plus d'une semaine, il demeura ainsi anéanti et solitaire. Il n'avait voulu voir personne et fait dire à la porte qu'il était souffrant. Fremaux revenu, le lendemain de l'enterrement, avait insisté pour entrer, et il n'avait plus reparu. Une autre semaine se passa, puis Marcel reçut, un matin, une lettre d'Italie. Fremaux lui annonçait qu'il était à Vicence, à la villa de la comtesse Gantarini.
Dans le même courrier se trouvait un numéro du Biographe français . C'était une publication que l'on envoyait à M. Renaudier. Marcel déchira la bande et ouvrit le fascicule. Les caractères se brouillaient devant ses yeux. Peu à peu, ils se raffermirent. Marcel s'étonna de savoir lire encore et qu'on écrivît. Il parcourut quelques feuillets; en tête d'une page, il lut le nom de Paul Renaudier.
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Paul-LouisRenaudierétaitnéàRouen, le 27 mars 1889, d'une famille de bonne bourgeoisie. Après avoir commencé ses études dans sa ville natale, il était venu les terminera Paris. Licencié en droit, attaché au ministère de la justice, il ne tarda pas à collaborer à divers journaux d'avant-g-arde. Des chroniques et des fantaisies, signées du pseudonyme de Guy de Valville, attirèrent sur lui l'attention. Des relations de famille le mirent en rapports personnels avec Gustave Flaubert. L'influence de l'illustre écrivain fut pour lui décisive et l'éloigna de la littérature facile. Après une tentative dans le roman, il se tourna vers le théâtre et donna à l'Odéon, en 1868, une comédie en deux actes : la Corde, qui plut aux lettrés ; mais ce ne fut qu'après la guerre que sa notoriété atteignit le grand public. En 1872, le Gymnase représenta y Ecole des Sots. Le succès en fut considérable. Ses qualités d'observation aiguë etd'ironie cruellefont àtY Ecole des Sois un des ouvrages les plus curieux du théâtre moderne. Avant Henry Becque, Guy de Valville ouvrait une voie nouvelle. Des polémiques s'engagèrent. Il n'eût tenu qu'à Guy de Valville de prendre position de chef d'école, mais le jeune dramaturge demeura hors de la mêlée. Pendant que l'on discutait sur son œuvre, il épousait M^i^ Hélène Divon, la charmante comédienne qui avait, avec tant de talent, créé la Clémentine de l'Ecole des Sots.
Durant les années qui suivirent, le jeune maître garda le silence. Un fils lui était né en 1874. Guy de Valville semblait avoir renoncé aux lettres. Aussi lorsque en i883 parut un livre intitulé l'Homme et la Vie, œuvre forte et âpre, d'un pessimisme sombre, sorte de réquisitoire contre l'existence et la condition humaines, conduit avec une dure logique et une amertume singulière et qui ne
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passa pas inaperçu, personne ne se souvint que le sig-nataire de ce pamphlet philosophique et moral, Paul Renaudier, fût le même que le spirituel et hardi Guy de Valville et que la même plume qui traçait les aphorismes désespérés de l'Homme et la Vie eût écrit les étincelants dialogues de Y Ecole des Sois. Le public n'identifia pas ces deux personnalités. Paul Renaudier publia encore, l'un en 1887 et l'autre en 1891, deux recueils de Maximes et Réflexions.
A partir de ce moment, Paul Renaudier se tut définitivement. Une fi^rave maladie lui imposa une retraite absolue. Il avait conservé toute la finesse d'analyse, tout le mordant de son esprit, mais il ne les exerçait plus g-uère que pour lui-même, car il vivait dans la plus stricte solitude. Une brusque mort a mis fin à ses souffrances, le 17 février 1898.
L'article se terminait par quelques notes bibliographiques. La première édition de VEcole des Sots était très rare. Il n'existait pas d'autre effigie de Paul Renaudier qu'un portrait peint en 1892 par le peintre Cyrille Buttelet.
Marcel Renaudier laissa tomber la brochure, les yeux pleins de larmes et le cœur battant. C'était donc ainsi qu'apparaissait aux indifférents ce qui avait été la vie de son père! Quoi! rien de plus! Quelques dates, quelques faits, c'était tout!... Mais lui, comme il suppléait à ce que ne racontait pas la notice ! A travers les lignes du biographe, il pensait
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à ce qu'elles ne pouvaient dire : le secret douloureux d'une âme souffrante et tourmentée.
Il ne pouvait pas oublier ce jour où il avait eu ving't et un ans et où Paul Renaudier l'avait fait venir dans son cabinet. Il revoyait son père assis derrière le bureau, le visage contracté et vieilli, les mains tremblantes. L'étui et la fiole étaient auprès du vase de cristal où la rose fraîche trempait sa tige^'pineuse. L'écrivain était resté longtemps la tète appuyée sur sa poitrine, puis il avait parlé, il avait parlé, gravement, âprement, longuement...
Paul Renaudier, ce soir-là, avait raconté à son fils, son enfance, sa jeunesse. Ses parents ne s'aimaient point et ne l'aimaient guère et le collège fut pénible à ses délicatesses d'enfant sensible. Néanmoins les années firent de lui un jeune homme ardent au bonheur. Ses premières expériences de la médiocrité de la vie et de la méchanceté des hommes ne parvinrent pas à dissiper ses illusions juvéniles. Il tournait ses déceptions en gaieté et en bonne humeur. Les petits succès de parisianisme qu'il eut à cette époque l'amusaient, bien qu'on eût vile cherché à lui en gâter le plaisir. Les rivalités sournoises, les hostilités hypocrites ne tardèrent pourtant pas à lui faire connaîire leurs pointes venimeuses. Il en neutralisa d'abord le poison; mais, peu à peu, il en subit l'effet. Il com-
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mença à comprendre. Ses yeux s'étaient aiguisés, ses oreilles s'étaient affinées, et il avait senti sur ses lèvres un goût d'amertume.
C'était alors qu'il avait rencontré Gustave Flaubert. Il décrivait le gros homme aux yeux bleus, au teint coloré, à la longue moustache tombante, debout, la pipe à la bouche devant ses pages ratu. récs, sa voix forte et grasse, sa verve tonitruante, ses gestes amples. De toutes les paroles du maître, Paul Renaudier n'avait retenu que son dégoût de l'humanité, sa haine du laid, son mépris de la platitude; il avait éprouvé la contagion de son pessimisme bourru et désespéré. Le verbe bruyant du maître avait ébranlé en lui des parties de son être déjà minées sourdement qui s'étaient écroulées en poussière. Devant lui s'étendait la roule nue, sèche, caillouteuse où il allait marcher maintenant. S'il n'avait point la force d'en ramasser les pierres pour les jeter à la face du siècle, il saurait au moins lui faire respirer les fleurs araères du talus. Et il composa sa première comédie, où il avait glissé, dans le bouquet, quelques feuilles d'acre odeur.
Il en fût peut-être resté là, à ce pessimisme mêlé d'ironie et de regret, si la guerre de 70 n'était survenue. Durant des mois, il fut témoin, dans la terrible familiarité des catastrophes, de ce que l'homme porte en lui d'égoïsme, de lâcheté, de bêtise, de turpitude. Il observa à découvert et dans
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une nudité cynique ce qui d'ordinaire demeure dissimulé au secret des âmes. II vit mentir, voler, piller, tuer. Il entendit pérorer et discourir. Et il sortit de là écœuré. Il avait vérifié l'exactitude vivante des axiomes abstraits des philosophes et des moralistes les plus défavorables à l'homme. Mais il n'était pas de taille à se hausser jusqu'à eux. Néanmoins, il dirait à sa façon et à sa mesure ce qu'il sentait d'accord avec eux, il le dirait avec ses moyens : il y a des coups de fouet plus cruels que des coups de massue. Et il avait écrit l'Ecole des Sots...
Marcel aurait voulu se boucher les oreilles pour ne plus réentendre cette voix dont lui revenaient les accents sarcastiques. Ah! pourquoi son père ne s'élait-il pas arrêté là ? Pourquoi, après les déceptions de son esprit lui avait-il voulu raconter aussi celle de son cœur? Et celle-là, la plus affreuse, était demeurée la plus saig'nante. Elle avait emporté son dernier espoir de bonheur, elle avait éteint la dernière flamme qui brillât encore au fond de l'avenir...
Oui, lui, Paul Renaudier, il avait cru un instant que la vie pouvait offrir, dans sa misère universelle, quelque chose de bon! Il avait voulu être heureux!... C'était au moment de la représentation de V École des aSo^^ qu'il avait rencontré M''*^ Divon. Elle débutait au théâtre dans le rôle de Clémen-
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tine. Belle, timide, douce, charmante, il s'en était épris follement. Il l'avait épousée. Ah! que lui importeraient désormais la méchanceté et la laideur du monde! Il aimait, il était aimé. Un fils leur naquit... Un soir, comme il rentrait chez lui, il trouva l'enfant criant dans son petit lit. La maison était vide. Rien, pas un adieu, pas un regret. Et il n'avait plus entendu parler de la fugitive... Plus tard, beaucoup plus tard, il avait appris qu'elle était morte dans l'incendie d'un théâtre de Chicago où elle était habilleuse.
El Marcel Renaudier revoyait son père debout dans un sursaut de colère et de douleur et marchant de long en large à travers son cabinet de son pas trébuchant, tandis que du vase de cristal s'effeuillait sur la table la rose nocturne dont les pétales semblaient amasser là une flaque de sang sombre.
Marcel Renaudier passa la main sur son front moite et regarda autour de lui : les objets occupaient la même place qu'auparavant. La vieille Ernestine rôdait dans le vestibule. Les pigeons piétinaient dans la gouttière et roucoulaient derrière la vitre. Mais il y avait cependant à tout quelque chose de changé. Son père n'était plus là. II n'était plus dans sa chambre, dans cette chambre où son fils lé trouvait le malin, les yeux ouverts après une nuit d'insomnie ou les paupières lourdes du poison secourable auquel il demandait un
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peu de sommeil. Il n'était plus derrière la porte fermée de son cabinet. Son portrait seul y contemplait la rose séchée maintenant dans le vase de cristal sans eau. C'était fini. Désormais, Marcel était seul, seul en cette maison, seul en ce Paris dont il avait aperçu, du sommet funèbre du Père- Lachaise, l'étendue formidable et murmurante, — seul au monde, en ce monde qu'il ne connaissait pas, et devant lequel il se sentait plein de dégoût, de méfiance et d'effroi.
Depuis la mort de Paul Renaudier, Cyrille But" lelet n'avait pas reparu rue de Valois. Voulait-il signifier par cetéloigneinent que lui, artiste célèbre, riche et recherché^ ne désirait pas conserver de relation avec un jeune homme dont il n'avait à espérer aucun plaisir et aucun profit ? Ce sentiment est de ceux qu'il n'est pas rare de rencontrer, parce qu'il est une conséquence naturelle de l'égoïsme. Si Buttelet s'était toujours comporté amicalement avec M. Renaudier, c'était qu'il trouvait de l'agrément à sa conversation; mais qu'attendre d'un jeune homme timide et taciturne ? Marcel comprenait la difïérence et admettait fort bien qu'on ne prît à lui aucun intérêt. Pourtant il eût aimé à entendre parler de son père par quelqu'un d'autre que la vieille Ernestine ! Il se risquerait donc à cette visite, qu'il se promettait, s'il la jugeait importune, de faire courte et de ne plus renouveler.
Il pensait ainsi en traversant la place du Carrousel. Arrivé au quai de la rive gauche, il ralentit le
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pas. Souvent il venait jadis reg^arder couler l'eau du fleuve en feuilletant les livres du parapet. Parfois il en rapportait à son père quelque volume racorni ou poussiéreux. Ce souvenir l'atlrista. Il quitta brusquement les boîtes à bouquins et se dirigea A^ers la rue du Bac.
Buttelet y habitait, au 117 bis, un petit hôtel bas au bout d'une longue allée voûtée. A la porte peinte d'un bleu cru la poignée de cuivre brillait. Il sonna. Une servante vint. C'était une mince personne, pâle, avec de beaux cheveux tordus en grosses coques. ïl la suivit dans le vestibule, quand, avec une révérence, et en souriant de ses dents blanches, elle lui indiqua l'escalier qui conduisait à l'atelier. Marcel frappa. La voix de Buttelet lui criait d'entrer, en même temps que lui parvenait aux oreilles l'éclat de rire étouffé de la petite servante qui l'épiait d'en bas en rajustant une des coques de sa coiffure. Il restait là, hésitant, lorsqu'il aperçut Buttelet debout sur le seuil, la palette au pouce. Derrière le peintre, au fond de la pièce, le corps d'une jeune femme nue se détachait sur une draperie tendue. En voyant Marcel, elle courut se cacher derrière l'étoffe flottante... Marcel embarrassé ne savait quelle contenance garder; la voix de Buttelet le rassura.
— Comment, diable, c'est vous, mon cher Marcel ! Je croyais que c'était Betlina. Mais vous ne
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me dérang-ez pas du tout. J'ai fini ma journée et je suis content de vous voir... Mais non, mais non, vous n'êtes pas indiscret... C'est cette petite peste de Bettina qui vous a envoyé ici, n'est-ce pas ? Il n'y a pas de mal. Je faisais une étude de nu. C'est gentil, hein ?
Il désignait à Marcel un chevalet sur lequel était posé un châssis. Sur la toile, Marcel reconnut le corps qu'il venait d'entrevoir reproduit là en sa couleur et en sa forme, mais transfiguré d'une grâce mystérieuse, cette grâce si particulière qu'elle était comme la signature même du maître.
Pendant que Marcel admirait, Bultelet raclait sa palette avec un couteau flexible, tout en observant le rideau dont les plis remuaient et derrière lequel on entendait parfois un froissement d'étoffe. II reprit :
— C'est gentil, n'est-ce pas?... Oui... quand je m'ennuie et que je n'ai pas séance, j'appelle Annina ou Bettina. Elles sont jolies, ces deux petites... Je les ai ramenées de Venise, l'an dernier. Elles m'amusent, avec leur jargon vénitien. Elles me rappellent leur pays que j'adore. Quand elles jacassent, il me semble que je suis là-bas. D'ailleurs elles ne me servent pas mal du tout : Bettina réussit très bien la pâtisserie, Annina, elle, n'a pas de talent particulier... Annina, c'est celle qui se rhabille... Allons, dépêche-toi un peu, Annina !
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Le rideau s'agita. Butlelet continua :
— Le seul inconvénient, c'est qu'elles se disputent et ne cessent de se quereller et de se jouer des tours. C'est pour se venger sur Annina de quelque secrète offense que cette chipie de Bettina vous a faitmonterà l'atelier pendant qu'elle posait... Tout à l'heure, elles vont se battre et s'arracher les cheveux : c'est dommage, car elles les ont bien beaux, et comme c'est g-racieux, n'est-ce pas, cette coiffure en grosses coques 1... Ah ! voilà mademoiselle Annina.
Elle relevait le rideau et s'avançait, les yeux baissés, grande, le corps souple et harmonieux. Elle avait le visage un peu long, d'une chair délicate et douce, le nez fin, les lèvres un peu gonflées comme d'une moue souriante. Elle portait au cou un collier de verroterie formé de boules vertes et s'arrêta devant le peintre qui l'interpellait en italien, tandis que, du coin de l'œil, elle regardait alternativement Marcel et la toile où était représentée sa beauté nue. Quand Buttelet eut fini de lui parler, elle répondit quelques mots, fit glisser à son cou le collier vert et sortit dignement sans tourner la tête, où s'enroulaient coquettement les coques lourdes de ses cheveux. Buttelet avait posé sa palette et son couteau.
— Je lui ai dit que ce qui arrive est fort bien fait pour elle, et que cela lui apprendrait à ne
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plus tourmenter Bettina. Du reste, soyez sûr qu'elle est enchantée au fond d'avoir été surprise : elle sait bien qu'elle est faite à ravir, la gueuse... Ah ! jeune Renaudier, qu'un beau corps est donc une belle chose! J'en peindrais pendant cent ans. La vie est trop courte, voyez-vous!
Il soupira, alla à un miroir suspendu au mur de l'atelier, passa le doigt dans sa mèche grise, redressa sa moustache et s'examina un instant sans rien dire, puis revint s'asseoir sur un fauteuil à bascule en face de Marcel Renaudier debout auprès du chevalet. Il y eut un moment de silence. La figure du peintre était devenue mélancolique. Il croisa ses deux mains sur son genou et dit lentement au jeune homme :
— Je vous remercie d'être venu, mon cher Marcel, car si, moi, je ne suis pas allé chez vous, ce n'est pas par indifférence, soyez-en sûr, mais par discrétion. Je vous savais très malheureux et j'aurais craint d'être importun à votre douleur. Les meilleurs amis doivent alors être discrets. Ce n'est que plus tard qu'ils peuvent être utiles...
Il s'arrêta un instant.
— Je voudrais beaucoup, mon cher Marcel, pouvoir vous servir en quelque chose, et je crois que je le puis en un point, mais c'est bien délicat, bien difficile à dire... Tant pis!... Eh bien, certes, j'avais beaucoup d'affection pour votre père, mais
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je crains qu'il ne vous ait terriblement imposé ses façons de juger et de sentir, qu'il ne vous ait communiqué bien profondément sa conception de la vie. J'ai plus d'une fois abordé ce sujet avec lui. Il s'irritait de mes objections. Il croyait ainsi vous mettre isn garde contre les illusions du bonheur et vous épargner les déceptions qui les suivent. Il jugeait son devoir de vous faire profiter de son expérience : sans elle, il aurait cru vous laisser désarmé et sans défense. 11 voulait, en modelant votre esprit à l'image du sien, demeurer présent en vous au delà même de la mort, et j'ai peur, j'ai peur qu'il n'ait que trop réussi.
Marcel Renaudier écoutait le peintre, la tête basse. 11 reconnaissait la vérité de ses paroles, Buttelet reprit :
— La mort d'un être aimé est un moment grave. Il meurt à nos yeux, mais il naît en notre souvenir. Il y prend sa place, il y forme son image, il y affirme son pouvoir. C'est alors que se fixent les rapports qui s'établiront entre lui et nous. Voyezvous, Finstant est décisif : c'est celui où ce que va être notre vie se sépare de ce que fut la sienne. Est-ce nous ou lui que nous allons continuer? Ah! je sais bien que la tendresse, le respect, l'habitude nous portent à nous subordonner à lui. Qu'il dirige donc nos pensées et nos actes : soit ! mais cela, c'est renoncer à soi-même et
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s'interdire la vie... Et c'est là où vous en êtes... Cyrille Bullelet s'animait.
— Vous me répondrez que vous en savez assez d'avance sur ce que c'est que vivre et que vous ne tenez pas à en tenter l'aventure, que vous vous résignez tout juste à ce qui en est l'indispensable, et que vous n'êtes pas curieux de ce qui en est le possible... C'est votre droit de restreindre vos contacts avec l'existence, mais réfléchissez avant d'user de ce droit que vous considérez un peu comme un devoir, et presque comme une obligation d'honneur. Ne disposez pas de vous-même au nom d'une appréhension et d'un scrupule. Il n'y a pas d'ingratitude envers la plus chère des mémoires à lui garder sa place dans votre souvenir en lui mesurant sa part dans vos actions et vos pensées... Voilà ce que je voulais vous dire, et que je vous dirais devant votre père lui-même, s'il était là.
Marcel Renaudier releva la tête.
— Je ne suis pas un philosophe, mon cher Marcel, je ne prétends pas vous prouver que la vie soit bonne ou mauvaise en son total. Certes jai connu des heures pénibles, j'ai souff"ert, j'ai désiré, j'ai regretté. J'ai eu à me plaindre des hommes, et pourtant cela m'ennuie de vieillir. C'est que, malgré tout, la nature est toujours là, avec ses formes, ses couleurs, ses parfums.
Cyrille Buttelet regardait devant lui, son visage
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avait perdu son expression de lassitude. II s'approcha du chevalet. Le verre du monocle arquait son sourcil nerveux. Du pouce, sa main maigre et adroite toucha sur la toile l'image voluptueuse. Marcel le considérait, rajeuni et redressé, tandis que, d'en bas, par la porte entrebâillée de l'atelier, arrivait avec un bruit de rires jeunes, un murmure ensoleillé de voix italiennes, comme un jacassement d'oiseaux en joie...
En revenant de chez Buttelet, Marcel Renaudier entra dans le jardin du Palais-Rojal. On était aux premiers jours d'avril. Quelques feuilles finement vertes pointaient aux branches. Les pig-eons volaient et se posaient. Marcel s'assit sur un banc. Les paroles de Cyrille Buttelet le troublaient. Quoi 1 il faudrait se dérober à l'influence de son père! Ce n'était pas assez de Téloig'nement de la mort. Son père lui avait enseigné à se défier des hommes, et quelqu'un lui recommandait de se défier de celui à qui il devait celte défiance! Non, cela serait une trahison, et une trahison envers un mort. Comment Buttelet osait-il la lui conseiller? D'ailleurs, son père n'avait-il pas raison? La vie est mauvaise. En vain elle nous offre dans les êti'es et dans les choses les apparences du bonheur et les illusions du plaisir. Certes le corps de cette fille nue était d'une chair délicate et délicieuse; ouij
celte heure était douce, en ce jardin presque printanier, sous ce ciel pur et voilé où passaient doucement, d'un vol courbe, les pigeons lourds et béats, — et pourtant il se sentait envahi d'une tristesse qui montait du fond de lui-même et qu'il y sentait profonde, invincible et inépuisable.
Le rayon de soleil qui atteignait la commode se déplaçait lentement. Dans la laque sombre du vieux meuble ventru, il produisait des transparences d'écaille et avivait la dorure rougeâtre des figurines chinoises qui y grimaçaient curieusement. D'un mandarin à natte flexible, le rayon mouvant passa à un guerrier qui brandissait un sabre recourbé, fît luire le dos d'une tortue, puis éclaira un arbre à branches noueuses et le toit retroussé d'une pagode.
Marcel Renaudier, les yeux mi-clos et encore ensommeillés observait le trajet du rayon, quand soudain la chambre s'emplit d'une lumière brusque. La persienne à demi fermée venait d'être ouverte au dehors du bout d'une longue gaule qui frappait la vitre à petits coups secs, tandis que, d'en bas jaillissait l'éclat d'un rire.
Marcel Renaudier repoussa ses draps. Déjà la gaule reparaissait, portant à son extrémité fourchue un léger panier de vannerie, en même temps qu'une voix gaie l'appelait par son nom :
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— Marcel, Marcel !
Rapidement, il boutonnait un veston.
— Marcel, paresseux! Il est neuf heures. Puisque vous ne descendez pas, i faut bien qu'on vous envoie votre déjeuner. Mais venez, au moins, le prendre... vite, vite I... je lâche tout...
Il courut à la fenêtre et l'ouvrit. Le panier oscillait, suspendu dans le soleil. Comme Marcelavançait la main et tendait le bras, une grosse pêche roula sur les autres fruits, qu'elle surmontait, et tomba. Le rire redoubla. Le jeune homme saisit le oanier, tout en relevant sur son front ses cheveux embroussaillés par la nuit.
— Enfin, je ne vous demande pas si vous avez bien dormi... Dieu! que vous êtes drôle comme ça!
Marcel se pencha sur l'appui de la fenêtre.
— Merci, Juliette... Et vous, vous allez bien? D'en bas, M'^*' Roissy le regardait. La blancheur
du mur au soleil l'oblig^eait à ciig^ner un peu les yeux sous son grand chapeau de paille. Marcel distinguait la grâpe joyeuse du visage, le teint éblouissant, le nez droit et fin, la bouche charnue. Un air de malice et de jeunesse l'embellissait encore. Cette tendre figure exprimait le plaisir de vivre. Marcel admirait aussi le cou rond, les épaules harmonieuses, le buste hardi : une ceinture de cuir serrait la taille souple.
— Marcel, je vous recommande les prunes.
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Elle fit claquer sa langue dans sa bouche, que g-onfla une moue de gourmandise.
Elle était charmante ainsi dans le soleil. Autour d'elle le sable de l'allée scintillait et son ombre s'y étalait comme veloutée. Les fleurs des plates-bandes embaumaient. Deux papillons volaient audessus des pétunias mous. On entendait le bruit furtif de la rivière qui coulait derrière un massif de lilas et, sur l'autre bord, une ligne de hauts peupliers frémissaient en montrant l'envers argenté de leurs feuilles. M''^ Roissy d'un geste menaçant, agita sa longue gaule, qui coupa l'air déjà chaud de son frais sifflement.
— Habillez-vous donc, Marcel! C'est honteux de s'attarder au lit par une matinée comme celle-ci ! Vous devriez être dehors à vous promener. Il y a plus d'un mois que vous êtes aux Aulnaies, et vous n'êtes pas plus campagnard que cela!... Moi, j'ai déjà fait des tas de choses: j'étais debout avant six heures... mais ouit... J'ai pris un bain au Vieux Pont. L'eau est d'un froid! C'était délicieux...
Marcel eut la brève vision de ce bain, en l'eau transparente, en cette eau dont glissait derrière les arbres le fuyant murmure mêlé au frisson des peupliers, comme argentés à son reflet.
— Mais mangez donc vos fruits, mon pauvre Marcel, au lieu d'écouter mes bavardages! Je m'en
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vais... Oh! c'est trop dommage de laisser perdre cette belle pêche!
Elle s'était baissée et avait ramassé la pêche tombée du panier. Quelques graviers s'étaient incrustés en sa peau velue: elle les détacha délicatement du bout de l'ongle, fit tourner le fruit entre ses doigts et vivement elle en mordit la rondeur. La chair juteuse fondit sous les dents blanches, puis, quand il ne resta plus que le noyau, Juliette le lança vers Marcel en riant. La vitre tinta au choc. Le jeune homme inclina la tête. Quand il la releva, ]\rie Roissy avait disparu à l'angle de la maison.
Mi'e Roissy avait eu raison de recommander à Marcel les prunes du panier. Elles étaient grasses et sucrées. Il les trouvait bonnes et, tristement, il éprouvait à leur goût une sensation de plaisir. Que signifiaient donc ces accalmies soudaines de son chagrin qu'il constatait depuis quelque temps ? Pourquoi ces interruptions momentanées du souvenir? Etaient-ce des commencements d'oubli, ces absences intermittentes de la pensée douloureuse? Tout à l'heure, en se réveillant, il s'intéressait sans songer à rien au jeu du soleil sur la laque du vieux meuble et sur les dorures des magots chinois. Et voici que la saveur d'un fruit retenait son attention. Il avait honte. 11 se reprochait l'amusement que lui avait causé le visage de
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M"e Roissy. Un autre visag-e aurait dû occuper sa pensée! Oh! la face d'angoisse de son père! C'était elle qui' devait être désormais pour lui la face du monde! Il se sentait coupable comme d'une indélicatesse mentale. Mais aussi pourquoi avoir fui la solitude, pourquoi être revenu aux Aulnaies?
Depuis le milieu de juillet, il était l'hôte de M. Roissy, car il lui avait fallu absolument quitter Paris. Il n'en pouvait plus. Déjà aux derniers jours de mai, avant de partir pour Venise, Cyrille Buttelet, en lui disant adieu, l'avait vu si chang-é qu'il lui avait envoyé le docteur Sarrian. Le docteur Sarrian, qui avait soigné M. R.enaudier, avait examiné Marcel. Rien de grave^ mais il aurait eu besoin du grand air, de la campagne. Il devrait aller rejoindre Buttelet au palais Aldramin, comme celui-ci l'y engageait. La distraction du voyage lui serait favorable... Marcel était bien résolu à ne pas suivre les conseils du docteur Sarrian. Il ne voulait pas s'éloigner de Paris, renoncer aux déprimantes rêveries devant le portrait de son père, aux mélancoliques pèlerinages du Père-Lachaise.
Après la visite du docteur, son isolement avait été complet. Fremaux, disparu, fd ait sans doute le parfait amour avec la comtesse italienne... L'existence monotone et lasse continuait sans qu'il souffrît de cette claustration absolue. Le sentiment de
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respecter la volonté paternelle le soutenait. Cependant sa santé s'altérait. L'appartement de la rue Valois devenait torride et l'été extrêmement chaud. Le jardin, brûlé de soleil, exhalait une odeur de poussière cuite et de feuilles grillées. Les arbres se dépouillaient déjà comme en automne. Le roucoulement des pig'eons semblait suffoqué.
C'était au commencement de juillet qu'il avait reçu la lettre de W^''^ Roissy. Elle lui renouvelait l'invitation de M. Roissy par un billet bref et cordial, d'une haute écriture, franche et hardie... Juliette Roissy 1 II avait été touché de ce gentil appel à un camarade d'enfance qu'elle aurait pu si bien oublier... Mais la lettre était restée sans réponse sur sa table. Il revoyait son enveloppe bleutée, qu'avait maniée le docteur Sarrian, quelques jours après, tout en lui ordonnant cette fois de quitter Paris sur-le-champ pour où il voudrait. Il avait écouté le docteur Sarrian avec une muette irritation. De quel droit les médecins substituent-ils leur volonté à la nôtre? Pourquoi s'acharnent-ils malgré nous à nous faire vivre? Certes, il n'aurait pas obéi à ses prescriptions si, en même temps, la vieille Ernestine ne lui eût demandé à aller se reposer un mois dans sa famille. Décidément, tout avait concouru à le chasser de chez lui. Mais pourquoi avaitil choisi les Aulnaies?
On traversait le village pour arriver à la propriété de M. Roissj. Des maisons rustiques bordaient la rue jusqu'à l'ég-lise, où l'on tournait dans une ruelle en pente, au bout de laquelle grondait un moulin. De là, on parvenait à un grand portail coiffé d'un toit pointu couvert d'ardoises, et, par où l'on pénétrait dans une cour gazonnée, close d'un côté par un mur de pisé et de l'autre par un bâtiment d'écurie surmonté d'un pigeonnier. En face, une grille séparait celte cour, de la maison posée obliquement. Elle se composait de deux corps de logis, l'un en briques rougeâlres, très ancien, qui contenait la cuisine, l'autre, plus récent, en pierre, et à un seul étage. Devant la maison, une pelouse avec des massifs de fleurs et un potager à trois terrasses où conduisait un pont de bois, jeté sur un canal. Ce canal rejoignait la rivière qui passait derrière l'habitation et cette boucle d'eau enfermait un bois d'arbres magnifiques, qui était le principal agrément des Aulnaies, frais, vert et mystérieux. Le reste de la propriété consistait en quelques prés et en quelques pièces de terre. Le pays environnant était giboyeux. M. Roissy aimait la chasse. Une voiture basse et un petit cheval lui permettaient de se rendre aux invitations qu'on lui adressait du voisinage. Il acceptait volontiers, gardant pour lui ses perdreaux et ses lièvres et préférant s'exercer, en compagnie, sur ceux d'autrui.
LA PEUa DEL AMOUR
Celte voiture avait été la première chose qu'avait vue Marcel Renaudier, en descendant du wagon en g-are de Craize. Le cheval était attaché à la barrière. Le jeune homme regardait autour de lui, quand il aperçut M'^« Roissy. Il l'avait reconnue tout de suite. Embarrassé, il ne savait comment l'aborder, quand elle lui avait tendu la main en lui disant ; « Bonjour, Marcel. Votre train a du retard. Bon voyage, malgré la chaleur? Donnezmoi votre bulletin de bagages... » Et, vivement, elle avait remis la feuille au voiturier : « Carlier, il faut que les malles de monsieur soient aux Aulnaies avant dîner... Venez vite, Marcel, on cuit sur ce quai... » Et ill'avait suivie docilement.
Au dehors, elle avait détaché elle-même le cheval et rajusté un ardillon du harnais. Une fois Marcel assis auprès d'elle, elle lui avait demandé : (( Etes-vous bien? » et on était parti à belle allure. 11 y avait une heure de chemin. Au bout d'un instant, elle lui avait dit encore: « Je ne vous gêne pas? — Non, Mademoiselle. » Elle avait fouaillé la croupe luisante du cheval. « Mademoiselle?... est-ce que vous êtes fou, Marcel? une amie des Tuileries comme moi! Vous allez m'appeler Juliette, ou je vous verse ! »
Une montée assez raide avait mis la bête au pas. Il se souvenait de l'endroit. Au bord de la route, dans les champs, des pommiers noueux tordaient
leurs branches. Alors elle lui avait parlé doucement, tendrement, tristement. Elle lui avait parlé de la mort de son père, du chag-rin qu'il en avait dû ressentir. M. Roissy, lui aussi, en avait éprouvé de la peine. H n'avait pas pu venir à la gare... On était très content de le voir aux Aulnaies : il y trouverait du bon air, du repos, du silence, et toute la liberté qu'il désirerait. Tandis qu'elle parlait, le petit cheval secouait les oreilles. Des mouches bourdonnaient. Une pomme dégringola de la haute branche d'un pommier, dans un bruit de feuilles et de brindilles, et Jieurta sourdement la terre sèche. Juliette lui avait dit vrai. M. Roissy s'était montré cordial et accueillant, mais sans faire aucune allusion au triste événement du mois de février:, i il évitait les sujets funèbres. M. Roissy était un égoïste aimable. Ainsi le jugeait M. Renaudier. M. Roissy ne lui avait pas caché jadis les motifs de sa retraite aux Aulnaies : sa fortune très diminuée lui imposait ce sacrifice. Ne pouvant plus mener à Paris l'existence qu'il voulait, il préférait la campagne, où ses revenus réduits lui suffiraient. D'ailleurs, il arrivait à un âge où il convient d'être raisonnable. Des années écoulées, il conservait trop agréable souvenir pour écourter par sa faute le temps qui lui restait à se les rappeler. Quant à sa fille, encore au couvent à celte époque, elle aurait, à sa sortie du Sacré-Cœur, l'amusement de jouer à
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la maîtresse de maison. N'y a-t-il pas là de quoi divertir et occuper une personne d'humeur facile et d'excellent caractère? — Et M. Roissj avait dû, sans doute, raisonner juste, car Juliette paraissait parfaitement heureuse.
Marcel Renaudier avait admiré tout de suite chez la jeune fille cette disposition naturelle au contentement, ce don de tirer de tout son agrément. Gela s'exprimait chez elle de mille façons, dont la plus fréquente était ce beau rire clair, sonore, joyeux que répétaient les échos de la maison et du jardin. Elle apportait à tout une sorte d'activité charmée, une ardeur exclusive. Si elle lisait, elle lisait avec une attention que rien ne pouvait troubler ; si elle travaillait, elle s'acharnait à l'ouvrage; si elle était assise, elle semblait l'être avec délices et pour toujours. Elle passait parfois une journée entière à se coiffer de différentes manières sans que rien la pût éloigner de son miroir. Elle recommençait vingt fois un bouquet de Heurs ou une jatte de fruits, comme si le destin du monde eût dépendu de leur assemblage ou de leur assortiment. Néanmoins, cette constance et cet intérêt aux moindres choses ne venaient nullement chez elle d'une médiocrité ou d'une petitesse de l'esprit. Elle était spirituelle, instruite, sensible, intelligente, avec peut-être un parti pris de gaieté, qu'interrompaient cependant de soudains silences
LA PEUR DE l'amour Cl
et de subites rêveries qui n'étaient ni de la mélancolie ni de la tristesse, mais une absorption muette et immobile où sa figure prenait une expression de gravité inattendue et de singulière beauté. A ces moments — dont M. Roissy cherchait toujours à la distraire par quelque facétie — la jeune fille plaisait le plus particulièrement à Marcel; il se sentait rapproché d'elle par une sympathie timide, secrète et mystérieuse.
Cependant Marcel Renaudier, tout en songeant ainsi, avaitachevédes'habiller. Soigneusement lavé, rasé de près, il s'examina à la glace. Vraiment, sa santé s'améliorait. 11 avait retrouvé l'appétit et le sommeil. Ses joues brunies se remplissaient. Quoi! ce Marcel Renaudier, était-ce bien le même que celui d'il y avait quelques mois? Ce visage était-il lo même visage qu'avaient baigné des larmes désespérées? Ces pas qui rôdaient doucement dans les allées du petit bois des Aulnaies, étaient-ce les mêmes que ceux qui foulaient la terre grasse de la Colline des Morts ? Tout à coup, il s'attrista. Il revoyait la tombe de son père, la pierre longue et blanche comme la page arrachée d'un livre, le nom gravé, la date funèbre. . . Ah ! son père était présent à toutes ses pensées; même si elles semblaient s'en détourner,elles restaientsecrèlementattachées au souvenir de celui qui en était l'instigateur. Il n'avait pas suivi le conseil cruel de Cyrille Buttelet. Une volonté
chère et respectée dirig-eait toujours la sienne. Il demeurait lié au mort par la douleur de l'avoir perdu, qu'il ressentait au fond de lui-même aussi cuisante, aussi aiguë qu'au premier jour.
Il avait fermé doucement la porte de sa chambre et il descendit l'escalier. Il désirait être seul. Il n'aurait voulu rencontrer ni M. Roissy ni Juliette. Il l'entendit dans la salle à manger, qui avertissait la cuisinière que M. Roissj souhaitait déjeuner aujourd'hui à midi juste, ayant une course à faire dans la journée. Il pressa le pas, sans se montrer, et sortit. Une fois dehors, il se hâta de gagner le petit bois.
L'obscurité des allées ombragées, le murmure des feuillages, le calmèrent peu à peu. Il marcha, observant le mouvement des feuilles. Il suivait du regard la ligne droite des troncs jusqu'à la division des branches. Il respira des odeurs diverses et en distingua les origines terrestres ou végétales, perçut des couleurs et en discerna les nuances, reconnut des bruits. L'occupation involontaire des sens remplaça peu à peu en lui les pensées déterminées. Ce fut ainsi qu'il arriva au Vieux Pont. La rivière élargie formait là un bassin où M^'^ Roissy aimait à venir se baigner. On avait bâti auprès de l'eau une hutte en rondins et en mousse où la jeune fille s'abritait pour quitter ses vêtements. Comme une pareille cabane les eût amusés, Juliette et lui,
LA PEUR DE l'amour 63
au temps où ils construisaient des maisons avec les chaises des Tuileries!... II s'était couché sur l'herbe devant l'eau transparente. Un tableau de Cyrille Bultelet., admiré jadis à une exposition, représentait des baig-neuses s'ébattant dans une onde pareille. Marcel roug'it et s'interrogea: n'était-ce point là un stratagème d'esprit pour penser plus commodément à Juliette? Cette rêverie détournée lui parut indiscrète et indélicate et il continua d'en éprouver presque un peu de honte, quand il se trouva, au déjeuner, assis à côté de la jeune fille, en compagnie de M. Roissy.
M. Roissy était très jovial, ce matin-là, mangeait avec appétit, vidait prestement son verre. En buvant, il s'étrangla. Juliette ne put s'empêcher de rire. M. Roissy lui demanda pourquoi elle riait.
— Parce que tu es bien agité aujourd'hui. On voit que tu vas, cet après-midi, à la Corraterie!
— Juliette! tu es stupide.
Il haussa les épaules, gaiement. Il semblait presque jeune encore, malgré sa barbe grisonnante. Juliette reprit :
— Mais non!... c'est la même chose chaque fois que tu vas chez madame de Broigne... Marcel, ne remarquez-vous pas que papa s'est mis sur son trente-et-un ?
En effet, M. Roissy avait fait toilette : veston
C4 LA PEUR DE l'amour
élégant, cravate neuve, fleur à la boutonnière.
— Il faut bien aérer ses nippes... Et puis j'ai à parler à madame de Broigne au sujet du père de son garde-chasse.
M. Roissy, à la fois gêné et fat, plastronnait. M"e. Roissy sourii :
— Mais oui, mais oui... on sait que tu es amoureux de madame de Broigne... Tu fais bien, d'ailleurs : elle est encore jolie et elle est très intelligente.
— Ça, c'est vrai... Et quel fusil ! Elle ne manque pas une pièce. C'est un partenaire pour Valenton, quand il viendra ici, en septembre... Vous ne connaissez pas mon ami le comte de Valenton, jeune Marcel : un homme charmant. Il vous plaira. Il aime beaucoup les livres de votre père... Ah! pauvre Renaudier!
Il y eut un silence, que M''^ Roissy interrompit :
— Bah ! monsieur de Valenton te promet sa visite tous les ans. C'est un Parisien endurci. Le tir aux pigeons lui suffit.
Elle secoua la tète, incrédule. M. Roissy, narquois, caressait sa barbe grise, et répondit :
— Ta ta ta! Valenton, celte fois, viendra, j'en suis certain.
M''*' Roissy avait posé négligemment son coude sur la nappe et attirait à elle une jatte de fruits.
LA. PEUR DE l'amour 65
Elle choisit une pêche et la fit sauter dans sa main d'un air préoccupé qui rapprochait ses beaux sourcils et contractait sa bouche aux lèvres rouges et fraîches.
Le déjeuner finissait.
— Alors, papa, tu ne veux pas de la voiture? M. Roissy préférait aller à la Corraterie à bicyclette.
— Tu auras chaud.
— Mais non I
— Mais si!... Tu préfères la bicyclette, parce que c'est plus jeune.
M. Roissy se redressa :
— Mais je ne suis pas encore un vieillard, sapristi!... Et puis, il faut que je prenne un peu d'exercice. L'ouverture n'est pas loin, et Valenton a un jarret de fer : il éreinte Bernard d'Argimel qui n'est pas une poule mouillée, ce montagnard!
El M. Roissy, debout, cambrait le busle et tendait le mollet en allumant un cigare.
— Et vouSj mes enfants, que faites-vous?
— Moi, je vais m'offrir une journée de flemme, à plat ventre dans l'herbe. Un hain de verdure après mon bain d'eau de ce matin... Qu'en ditesvous, Marcel?
M''^ Roissy s'était tournée vers Marcel Renaudier :
— Je vous invite. Je veux vous initier aux dé-
lices de la sieste en prairie. Ça ne vous dit pas? Eli bien, emportez un livre. Vous me regarderez dormir !... Oui, c'est cela, et vous m'éveillerez, si j'ai des fourmis sur moi... Adieu, papa.
Elle embrassa M. Roissy sur les deux joues, bouscula amicalement Marcel et sortit avec lui de la salle à manger, tandis que M. Roissy mordillait un cure-dent, en considérant avec attention le cône de cendre de son cigare.
Après avoir passé le pont du canal, Juliette Roissj et Marcel Renaudier traversèrent un coin du potager et franchirent une porte à claire-voie qui donnait sur les prés. L'herbe y était épaisse, et le long- du canal, qu'ils suivaient, elle devenait plus forte et plus haute. Ils y enfonçaient presque jusqu'au genou. Derrière eux, elle se refermait en frémissant et les ombelles frôlées oscillaient sur leurs tiges flexibles. Sur l'autre rive du canal, les arbres du bois se penchaient, étendaient leurs branches et dessinaient dans l'eau une ligne d'ombre inégale et dentelée. Quelques-uns avaient descellé de leurs racines la maçonnerie; elles se mêlaient aux plantes filamenteuses poussées du fond et qui formaient à la surface des îles végétales. De larges plaques de conferves flottaient, d'un vert aigu. Entre elles, l'onde était noire et transparente.
Ils marchèrent assez longtemps. La robe de Juliette ouvrait un sillon dans la prairie. Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la vanne qui sépare le canal
de la rivière. Un gros arbre ombrageait l'herbe, encore plus compacte en celle parlie du pré. Dans le canal, des carpes rougeâtres somnolaient. Très loin une pierre à aig^uiser fit chanter l'acier d'une faux. Ils demeurèrent nn instant en silence, à écouter.
— C'est le père Druait, dont le fils est gardechasse chez madame de Broigne, et dont papa parlait justement à déjeuner. Le bonhomme est tout à fait en enfance et frotte, pendant des heures, son outil avec son « buhot »... C'est comme cela qu'ils appellent ici leur aiguisoir... Seulement, le brave vieux finira par se couper un doigt. Papa veut prévenir son fils.
M^'e l\oissy se tut. L'acier lointain ne vibrait plus. L'air, que ne rafraîchissait plus le bruit frais du métal, était brûlant.
— On est bien ici; j'aime cet endroit.
M^'^ Roissj s'étira. Sa figure prit une expression de paresse heureuse :
— Ah! comme il va faire bon dormir!
Son visage semblait déjà ensommeillé. Sa vivacité habituelle se changeait en une sorte de langueur. Ses paupières s'abaissèrent, comme surchargées. Dans ses cheveux, à tâtons, elle cherchait les épingles qui attachaient son chapeau. Elle parlait d'une voix accablée, en regardant Marcel à travers ses cils rapprochés.
LA PELR DE l'aMOUH 69
— Quel dommage que VOUS méprisiez la sieste !... Avez-vous au moins apporté un livre?... Ah!
Doucement, mollement, et comme soudain pesante et fléchie, elle s'était laissée aller sur l'herbe. Elle s'allongeait. Elle appuya son coude sur le sol, soutint sa tète de sa main. Marcel Renaudier tirait un livre de sa poche.
— J'ai peur de vous ennuyer en vous escortant toujours ainsi, Juliette!
Elle se mit à rire, les yeux clos. Ce rire aveugle avait quelque chose de voluptueux et de vaincu.
— Mais non, vous ne m'ennuyez pas. Je vous aime beaucoup... Seulement, dites-moi si vous voyez des fourmis. C'est ma terreur... Non? Eh bien, adieu.
Elle croisa ses mains sous sa nuque. Elle ne dormit pas tout de suite. Parfois elle prononçait quelques mots. Elle fit remarquer le bourdonnement d'une abeille, le happement d'une carpe à fleur d'eau. Puis, peu à peu, son corps se détendit. Ses doigts qui jouaient avec une brindille cessèrent de remuer. Son soufle devint plus fort et plus égal entre ses lèvres entrouvertes. Elle dormait réellement.
Marcel Renaudier la regardait avec une timidité soudaine. Il essaya de lire. Il feuilletait les pages avec précaution. Sa pensée se fixait mal. Il tenta de la contraindre : elle lui échappait. Une guêpe
errante entra dans le calice d'une fleur, elle y demeura longtemps. La tige légère tremblait au poids mouvant de l'insecte; il finit par en ressortir d'un vol furieux qui frôla les cheveux de Juliette.
Dans son sommeil, elle s'était retournée. Maintenant sa joue reposait sur son bras. L'un de ses genoux soulevé tendait l'étoffe de sa robe. L'ombre de ses cils descendait très bas. Une mèche caressait son oreille délicate. Instinctivement, Marcel se pencha. Il contemplait avidement le spectacle de ce visage et il y éprouvait une sorte d'angoisse indistincte, une incertitude anxieuse. Ou'allait-il survenir en lui? Quelle pensée allait se formuler en son cerveau ? quelle image surgir devant ses yeux ? Il se sentait dans le voisinage de quelque chose de mystérieux et d'inquiétant. Elle avait bougé : il se redressa, le cœur battant, et, comme elle, il ferma les yeux.
Quand il les rouvrit, tout lui sembla changé ; la lumière obscurcie, le ciel décoloré, les choses lointaines. Une tristesse affreuse l'opprimait. Elle était montée du fond de lui-même comme une vapeur malsaine. De nouveau il s'inclina vers la dormeuse. Ah! il savait maintenant! Oui, Juliette était belle; oui, elle était jeune, mais les années viendraient. Ce frais visage, ce corps souple et robuste, le temps les détruirait peu à peu. Il alourdirait les membres, riderait la peau, blanchirait les cheveuxj
LA PEUR DE L AJfOUR 7 1
scellerait à jamais ces yeux déjà clos. Cette terre, sur laquelle elle s'étendait confiante en sa jeunesse, la recouvrirait un jour, froide et défig-urée, la mêlerait à sa matière, l'y anéantirait. Nettement, sous la chair devinée, il vit se dessiner le squelette final. Une sueur glacée mouilla son front et il mit ses deux mains sur sa bouche pour ne pas crier de terreur et de désespoir. Les paroles habituelles de son père lui revenaient à l'esprit en leur amertume. La vie est mauvaise, car tout y est vain, inutile et périssable, sauf la misère d'exister et la douleur de vivre. Ah ! l'enseignement paternel était bien profond et définitif en lui. Ce qu'y suggérait la vue de cette jeune fille endormie, ce n'était ni le désir ni l'amour, mais le sentiment de l'irrémédiable détresse humaine. Déjà, ce matin, aux fruits qu'elle lui offrait dans la corbeille, il avait senti un arrière-goût de cendre, et maintenant sur ce visage charmant, ce qui lui apparaissait, c'était, sous le masque du sommeil, l'image même de la mort...
Il resta longtemps absorbé en ses réflexions, Sans s'apercevoir que M^* Roissy réveillée le egardait. Immobile^ elle suivait sur les traits u jeune homme la contraction douloureuse qu'y ausait son tourment intérieur. Elle devinait sa oufFrance et en éprouvait une tendre pitié. Elle
aurait souhaité le secourir. Elle aurait désiré qu'il fût heureux. Elle aimait qu'on le fût autour d'elle, non, comme M. Roissy, par égoïsme, mais par bonté véritable, par générosité naturelle. Lentement, sans bruit, elle se souleva et, de sa main, elle effleura la main de Marcel : il tressaillit.
— Hélas! mon pauvre Marcel, toujours ces sombres pensées! . ..
Elle le considérait de ses beaux yeux devenus mélancoliques :
— Je connais cette expression. Quand je la vois sur votre figure, cela me navre. Je voudrais vous consoler, mais comment faire?...
Elle soupira.
— Et puis il y a en vous quelque chose qui m'inquiète... La mort de votre père fut une perte affreuse, cruelle, mais il me semble qu'il y a plus que cela dans votre tristesse. Pourquoi ne m'en dites- vous pas la cause ? Je vous comprendrais peutêtre, qui sait?... Je ne suis pas tout à fait une sotte.
Elle avait ouvert le livre que Marcel Renaudier avait apporté avec lui.
— Aussi pourquoi lisez-vous des livres comme celui-là ? Je l'ai parcouru l'autre jour. C'est désolant, ce Bouvard et Pécuchet, ces deux imbéciles, et leurs tentatives idiotes!...
Marcel Renaudier secoua la tète :
LA PEUR DÉ l'amour 78
— Hélas! Juliette, c'est cela, la vie!
Il s'arrêta. Pourquoi troubler cette jeune fille de son pessimisme, de ses désespérances? Mieux valait se taire.
— Mais, Marcel, ce n'est pas si mauvais et si difficile de vivre et...
Elle s'arrêta. Elle rajustait une boucle de sa coiffure et demeura, un instant, à écouter le silence vivant. Les feuilles hautes des arbres palpitaient d'un frisson soyeux. L'eau de la vanne faisait un petit murmure très doux, comme confidentiel. Dans une ferme éloignée, un coq chanta. Des guêpes bourdonnèrent.
— Oui, Marcel, je sais bien que c'est bête, la vie, et qu'il faut mourir ; mais c'est plus fort que moi, j'aime vivre.
Elle continua lentement et comme si elle se parlait à elle-même :
— Oui... je n'ignore pas que vivre c'est vieillir, c'est mourir, que tout meurt et que je mourrai... mais j'aime vivre. Ah! dormir, me réveiller, me sentir moi, voir ce qui est, entendre, regarder, agir ! Les actions les plus ordinaires me donnent ce sentiment de la vie... Vous me direz que celle que je mène ici est bien médiocre. C'est vrai, mais qu'importe ? il n'y a pas que le présent, il y a l'avenir, Marcel !
74 LA PEUR DE L'.VMOUa
Marcel Renaudier fit un geste de découragement. Elle reprit d'une voix plus haute :
— Eh bien, oui, l'avenir ! L'existence n'est pas pour tous inerte et plate. Elle a ses surprises, ses étonnements. Pourquoi n'aurais-je pas ma part de ce qu'elle oifre aux autres ? Oh ! je ne demande rien d'extraordinaire. Vous savez, je ne prétends pas être reine de France.
Leurs regards se croisèrent, une minute, puis il baissa les siens. Elle arrachait une touffe d'herbe qu'elle éparpilla, presque avec dépit, en riant nerveusement.
— Vo3^ez-vous, mon cher, je ne suis pas une héroïne. Non, pas du tout I Je suis une fille pratique. D'ailleurs, il le faut bien... Mais n'allez pas me mépriser parce que je vous parle franchement, au moins !,.. Eh bien, oui, j'aime la vie, et pas dans ses biens les plus nobles, encore !... Oui, j'aime le plaisir, le confort, le luxe. Cela vous étonne d'une campagnarde comme moi ? c'est ainsi : avec mes robes et mes chapeaux de quatre sous, j'ai le goût des toilettes, de la parure, des bijoux, de tout, quoi !
Elle rouvrit :
— Vous ne savez pas le prestige qu'exercent sur les femmes ces choses qui vous semblent des frivolités, mon pauvre ami. Pour nous il n'y a que deux choses au monde : l'argent et l'amour.
LA PEUR DE l'amour 76
C'était la première fois qu'elle prononçait devant lui ce mot : l'amour. Ses dents blanches mordirent sa lèvre charnue. Elle dit brusquement :
— J'aime l'argent. Avec lui, on a tout.
Une expression d'ardeur empourpra son beau visage désireux. Ses paupières battirent. Ses longs cils abaissaient et relevaient leur ombre sur ses joues. Elle laissa aller ses mains, dans un geste de lassitude, et, presque bas, elle ajouta :
— Et pourtant, pourtant, je renoncerais bien volontiers à tout cela...
Vivement, d'un souple mouvement de corps, elle s'était mise debout. Elle secoua les herbes attachées à sa jupe. Les bras hauts, elle repiquait dans son chignon les épingles de son chapeau, fit quelques pas vers le canal. L'éclat métallique d'une tanche fugitive nuança l'onde engourdie. Marcel avait ramassé son livre. Le lourd volume pesa à sa main de son poids désespéré.
— Marcel ! . . .
Il tourna la tête. Juliette l'appelait comme on appelle au secours. Sa voix implorait. Il vint. Quand il fut à côté d'elle, elle lui dit :
— Que penseriez-vous, si vous appreniez un jour que j'ai fait quelque chose de pas bien ?
Elle se reprit :
— Oh ! de pas tout à fait vilain, mais presque.
— Juliette.. .
7 6 LA PEUR DE l'amour
Elle insista :
— Supposez que cela soit.
— Vous en êtes incapable, Juliette.
Elle sourit tristement :
— J'ai de l'affection pour vous, Marcel, et je voudrais que, quoi qu'il arrivât, vous n'en doutiez pas. Voilà !... Maintenant rentrons. Je suis sûre qu'il est au moins cinq heures et j'ai à me tailler une robe. Monsieur de Valenton, l'ami de papa, arrive dans une quinzaine, et il faut que je ne le dégoûte pas trop.
Elle rit d'un rire bref et ajouta tranquillement :
— Voulez-vous boutonner le bouton de ma blouse qui est défait, là, par derrière ?... Moi, je ne peux pas.
Il essayait maladroitement, son livre sous le bras. Un peu myope, il s'approcha. Sous le linon la chair des épaules et des bras transparaissait. Il en respirait l'odeur chaude et jeune. Juliette sentait l'herbe, l'étoffe et la peau.
Lentement, ils reprenaient le chemin qu'ils avaient déjà suivi. L'herbe était dorée de soleil. Leurs pas en foulaient l'épaisseur molle et bruissante. Quand ils furent à la porte du potag-er, Marcel s'avança pour l'ouvrir en même temps que Juhette; leurs mains se rencontrèrent sur la claie d'osier. M^'*^ Roissy passa la première. Sur le petit pont, Marcel s'arrêta ; Juliette se dirigea vers la mai-
son tandis qu'il demeurait penché sur la balustrade. Des hirondelles coupaient l'air au-dessus de l'eau, qui reflétait vivement la faux volante de leurs ailes aiguës.
vu
« Il n'y a de vraiment exacts que les portraits qu'on n'a pas faits de nous et qu'un hasard mystérieux a faits les nôtres. Ainsi je possède une terre cuite deClodion dont la tête semble modelée d'après celle de M'^® Roissy... »
Tout en disant cela, le soir de son arrivée aux Aulnaies, M. de Valenton avait regardé la jeune fille. Une bougie à laquelle il allumait sa cig-arette éclairait sa figure fine et spirituelle ; car il était charmant, ce M. de Valenton, et, dès l'abord, il avait plu infiniment à Marcel Renaudier par sa distinction, et sa politesse. Il avait sur toutes choses des opinions délicates et personnelles qu'il exposait avec une négligence élégante. Il ne pensait des hommes ni beaucoup de bien, ni beaucoup do mal, et il représentait cette sorte de scepticisme judicieux qui n'est ni la dupe ni l'ennemi de l'existence.
Il avait conquis la sympathie de Marcel Renaudier en l'entretenant de son père. Il savait que Guy
de Valville et Paul Renaudier composaient un seul personnage. Spectateur de la première représentation de l'Ecole des Sots, il avait été un des premiers lecteurs de l'Homme et la Vie. Il admirait également en Paul Renaudier le brillant auteur dramatique et l'âpre philosophe. Marcel avait éprouvé un profond^laisir à l'entendre apprécier l'œuvre paternelle. Fier de cette œuvre, parfois, il avait songé à écrire, mais qu'aurait-il eu d'autre à dire sur la vie que ce qu'en avait dit son père ?
En son ami Roissy, M. de Valenton avait bien vite découvert le point sensible : aussi ne tarissait-il point en éloges de M"^^ de Broigne, chez qui M. Roissy l'avait conduit en visite. « Elle est vraiment étonnante! M. de Broigne a dû être bien chagrin de mourir et de laisser derrière lui une si agréable veuve. C'est une personne fort remarquable. » M. Roissy s'épanouissait. Certes, il se félicitait d'un tel voisinage. Les relations entre les Aulnaies et la Corraterie n'avaient commencé que trois ans auparavant, après la mort de l'odieux M. de Broigne, de son vivant le plus chicanier des voisins. Sa veuve ne lui ressemblait pas, aussi était-on au mieux. Et M. Roissy tirait avec fatuité sur sa barbe grisonnante, — à tel point que Marcel Renaudier se demandait s'il n'y avait pas quelque chose entre M'"^ de Broigne et M. Roissy. Le
8o LA PEUR DE l'aMOUR
sourire discret de M. de Valenlon n'en semblait pas douter, ce qui charmait M. Roissy. M. de Valenton plaisait à tous...
]\Iiie Roissy avait eu, naturellement, une part très particulière dans ses soins et dans ses prévenances; mais l'attitude de la jeune fille envers lui avait été bien étrange. Marcel s'en rendait mieux compte, à présent qu'elle était redevenue comme à son ordinaire. Pendant le séjour de M. de Valenton, Juliette R.oissy avait été bizarre. Elle paraissait préoccupée. Parfois elle disparaissait durant des après-midi entières; on la cherchait sans la trouver. Marcel voyait alors M. de Valenton et M. Roissy s'attarder dans le potager, en conciliabules animés, ou s'enfoncer^ans le petit bois, côte à côte et mystérieusement. Venu aux Aulnaies pour la chasse, M. de Valenton n'avait chassé que deux fois en quinze jours ; il passait son temps avec M. Roissy, Marcel et Juliette, — quand elle daignait ne pas leur fausser compagnie sous prétexte de lettres à écrire à des amies de couvent, ou pour aller soigner le père Druait, qui avait fini par se couper un doigt en aiguisant sa faux. Ç€-*f
Avec M'^^ Roissy, M. de Valenton avait été à la fois familier et respectueux. Il lui parlait d'un ton d'enjouement amical, s'ingéniait à l'amuser ou à la faire rire et tâchait qu'elle oubliât l'écart de leurs âges. Plusieurs fois, ils avaient fait ensemble d'as-
sez longues promenades dans le petit bois. Souvent aussi elle l'évitait avec affectation ou le quittait avec brusquerie. Marcel s'était aperçu de ses différences de traitement. Il constatait que M^'e Roissy se montrait avec M. de Valenlon tantôt d'une coquetterie presque provocante, tantôt d'une froideur presque dédaigneuse. Dans aucun des deux cas, M. de Valenton ne se départait de son indulgent sourire, tandis que M. Roissy semblait ravi des petits manèges de sa fille et contrarié de ses rebuffades.
Ce jeu alterné avait duré jusqu'au départ de M. de Valenton. Marcel s'en rappelait les circonstances : le cheval impatient frappant du sabot dans l'avant-cour et effarouchant les poules qui picoraient le gazon, M. Roissy, qui reconduisait à la gare M. de Valenton, boutonnant ses gants. Marcel, après avoir dit adieu à M. de Valenton, s'était retiré par discrétion en les laissant tous les trois debout auprès 'de la voiture, car M^^"^ Roissy était là également. Lui, par contenance, avait regardé, en s'éloignant, les pigeons entrer et sortir par la lucarne du colombier. Il avait pensé à ceux qui, quelques mois auparavant, roucoulaient derrière ses vitres closes. Il lui faudrait aussi partir, regagner son triste logis. II ne pourrait abuser indéfiniment de l'hospitalité des Aulnaies. Bientôt la même voiture serait attelée pour lui. Et il avait
éprouvé un sentiment de détresse. Il faudrait quitter Juliette.
Comme il refermait la grille, il avait vu M. de Valenton baiser la main de la jeune fille. M. Roissy s'agitait et semblait mécontent, M. de Valenton embarrassé. Juliette caressait l'encolure du cheval. M. Roissy parlait. Marcel avait entendu la voix sans distinguer les paroles.
Puis M. Roissy et M. de Valenton avaient pris place dans la voiture. Ensuite, du seuil de la maison, il avait aperçu Juliette qui traversait le pont du canal et se dirigeait vers la prairie. N'osant la suivre, il était monté dans sa chambre... Le tiroir ouvert de la commode décapitait le mandarin et coupait un angle de la pagode. La face chinoise, dorée sur la laque noire, ricanait ironiquement.
Quelques jours après le départ de M. de Valenton, M''*^ Roissy et son père étaient allés faire une visite à M™'' de Broigne.Le soir, après le dîner, où la jeune fille parut soucieuse, elle allégua un peu de fatigue et monta se coucher. Quand sa fille se fut retirée, M. Roissy alluma un cigare, puis resta un moment silencieux, grattant de l'ongle des miettes de pain, et enfin offrit à Marcel Renaudier de venir faire un tour au jardin.
C'était une belle et déjà fraîche soirée d'automne. On touchait à l'extrême fin de septembre. M. Roissy emmena Marcel vers le potager. A travers les planches mal jointes du pont les graviers de leurs semelles tombèrent dans l'eau tranquille et noire du canal. M. Roissy marchait lentement; Marcel, derrière lui. Les bordures et les plates-bandes humides embaumaient l'air nocturne. Le potager s'étageait en trois terrasses cultivées que reliaient des allées en pentes- obliques. La dernière de ces terrasses se terminait à un haut mur où s'étalaient
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des espaliers. Là mûrissaient ces admirables pêches, honneur des Aulnaies. Les poires également y prospéraient. On dominait la maison sombre. Les fenêtres de la salie à manger étaient encore éclairées, ainsi que celles de la chambre de Juhette. Au delà de la maison, la lune argenlait les peupliers qui bordaient la rivière. Bientôt elle les dépasserait et s'épanouirait en plein ciel.
M. Roissy marchait de long en large auprès des espaliers. Marcel sentait la fumée forte de son cigare qui se mêlait à l'odeur de la terre et des feuilles. Soudain il se retourna :
— Belle nuit, hein, mon cher Marcel?
Il aspira une bouffée et se tut, puis brusquement il se décida :
— Tenez, j'ai à vous parler, et, ma foi, je préfère en venir droit au fait, car je suis certain que vous ne prendrez pas en mauvaise part ce que j'ai à vous dire. Je vous aime beaucoup, j'étais l'ami de votre père, et cette double affection me met à l'aise pour aborder avec vous un sujet un peu délicat.
Il tâtait, sous les feuilles de l'espalier, le corps froid et secret d'une poire, tandis que, de l'autre main, il secouait la cendre de son cigare.
— Oui, mon cher Marcel, je vous aime beaucoup; je dirais mieux : on vous aime beaucoup aux Aulnaies...
LA PEUR DE l'amour 85
Il s'interrompit. Marcel aurait voulu répondre; il cherchait des paroles de remerciement et de reconnaissance, mais il ballDutia :
— Je serais bien ingrat, cher monsieur, si...
Il s'embrouillait, M. Roissy ne le laissa pas achever:
— Mais non, mais non!... ce que nous avons fait pour vous est bien peu de chose, et nous avons eu grand plaisir à vous avoir ici.
Ses talons s'enfoncèrent dans le sable mou de l'allée comme pour en affirmer sa possession. Il était chez lui. Ce jardin était son jardin, ces fruits, étaient ses fruits; cette maison était la sienne. Marcel eut une sensation très nette que l'hospitalité reçue le plaçait dans une sorte de dépendance à l'égard de M. Roissy. M. Roissy continua :
— Eh bien, donc, mon cher Marcel, on vous aime beaucoup aux Aulnaies. Vous y avez été apprécié, j'espère que vous vous y serez plu et que vous en partirez moins malheureux que vous n'y êtes arrivé.
Marcel comprenait : M. Roissy trouvait que son hôte s'attardait trop à son foyer. M. Roissy reprit :
— Certes, vous n'êtes pas consolé, je le sais bien, du coup qui vous a frappé, mais vous êtes moins abattu, moins affligé: c'est pourquoi je ne voudrais pas que quelque chose vint gâter le bon effet de votre séjour. Oui... je ne voudrais pas que vous empor-
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liez d'ici une cause de chagrin, que vous conserviez un espoir qui ne peut se réaliser et qui ajouterait une déception inutile à votre légitime tristesse. N'est-ce pas? ies jeunes gens se mettent quelquefois dans la tête des projets dangereux, chimériques... Voyons... c'est un peu difficile à dire. Enfin Juliette est jeune, elle est belle, elle est charmante, et, ma foi! comme père, je suis obligé de vous parler franchement.
La lune dépassait les peupliers. Elle éclairait maintenant tout le jardin et faisait luire les ardoises au toit de la maison. Marcel regardait une fenêtre toujours illuminée. Ses yeux s'en détournèrent. M. Roissy souriait en sa barbe:
— Vous ne répondez rien, jeune homme; avouez que j'ai touché juste I
Marcel fit un geste de protestation. M. Roissy l'arrêta :
— Non?... je me trompe? tant mieux, tant mieux 1 C'est parfait, et je peux m'expliquer avec vous encore plus librement. Eh bien, mon cher, un mariage entre vous et Juliette, c'eût été une sottise dont vous vous seriez repentis tous les deux... Ah! vous êtes très gentil, c'est entendu, mais vous n'avez guère de fortune, et la dot de ma fille est légère. Et puis, vos caractères ne se conviendraient pas. Vous êtes un mélancolique, un découragé. Votre pauvre père vous a transmis un peu de son
LA PEUn DE l'amour 87
pessimisme. C'est regrettable, à mon sens, mais c'est ainsi. Juliette, elle, a de mon caractère : elle est optimiste ; elle aime la vie. . , comme je l'ai aimée, comme je l'aime encore... comme il faut l'aimer.
Il respira larg-ement l'air froid de la nuit et continua:
— J'ai toujours cherché à lui donner ce goût de l'existence... Cela vous étonne. Vous vous dites : « Hum! hum!... Cependant il a mis sa fille au couvent; ensuite, il la enfermée, presque toute Tannée, aux Aulnaies »... Mais, mon cher, pensez donc, en cette longue solitude, quel attrait ont dû prendre dans son imagination les plaisirs dont elle était privée, l'existence brillante, mondaine de Paris, les fêtes, les parures ! Comme elle doit être prête à jouir de tout cela ! Et quel bonheur ce sera pour moi de la voir, un jour, riche, élégante, courtisée, car elle est faite pour le luxe, ma fille... et elle l'aura, même malgré elle, s'il le faut !
M. Roissy s'animait.
— Tenez, je m'emballe; je bavarde avec vous comme avec un ami... Allons, vraiment, là, cette jolie fille si fraîche, si jeune, est-ce que ce serait juste de la laisser en cette campagne perdue, à faire la ménagère, la bouquetière, ou qu'elle n'en sorte que pour tomber dans une plate médiocrité? Mais elle me la reprocherait plus tard. Non, non,
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pas de ça ! Elle est faite pour un beau mariag-e. C'est mon idée. . . Ah ! cela ne vous semble pas facile à réaliser, n'est-ce pas! Eli bien, mon cher, l'occasion se présente... Et je la laisserais échapper?
I\I. Roissy lança sur le sol son cigare fumé qui s'y brisa en étincelles. 11 avait saisi Marcel par le bras.
— C'est comme je vous le dis, mon cher. Un mariage admirable, inespéré, tout: le nom, la position, l'argent! tout, Paris, le monde... Et elle hésite, elle se dérobe... Pardieu, je sais bien qu'il ne s'agit pas d'amour en cette affaire-là! mais estce une raison pour refuser un pareil parti ?
Marcel tressaillit. Faiblement il objecta :
— Mais mademoiselle Roissy répugne peut-être à épouser, malgré des avantages de toute sorte, un homme qu'elle n'aime pas...
M. Roissy lâcha le bras de Marcel et ricana.
— Ta ta ta !... l'amour, mais cela se retrouve, mon cher ! la vie est longue.
Il se tut un instant, comme au regret des paroles qu'il venait de prononcer.
— Vous méjugez immoral. Bah ! nous causons en camarades, n'est-ce pas ?...Vous avez de l'amitié pour Juliette, rien de plus! Vous me l'affirmiez tout à l'heure. En serait-il autrement, j'agirais de même. Dans les deux cas, vous m'aideriez à ce qui est de son intérêt... Eh bien, je ne jurerais pas.
moi, que ma fille n'ait pas un petit sentiment pour vous, et, ma foi, je crains que tant que vous resterez ici elle ne se décide pas... à se décider I C'est flatteur pour vous, mais cela peut être nuisible pour elle et cela ne rend pas ma tâche aisée... Elle n'est pas toujours commode, ma fille. Ainsi, l'autre jour, elle s'est montrée presque insolente avec madame de Broigne, qui risquait une allusion à ce qui m'occupe. En revenant, Juliette a été jusqu'à m'accuser de la sacrifier à mon égoïsme... Egoïste, moiî... bon Dieu! moi qui ne m'inquiète que d'elle !... Et puis, quand je songerais un peu aussi à moi, est-ce qu'on est égoïste pour cela?
Marcel se souvint de ce que Juliette lui avait dit de Mme de Broigne ; elle était veuve, riche, M. Roissy...
— Enfin, voilà où nous en sommes, mon cher. Vous ne voudrez pas compromettre l'avenir de ma fille. C'est pourquoi il vaudrait mieux que vous quittiez les Aulnaies. D'ailleurs, nous aussi, nous partirons pour Paris, en octobre. Une fois là-bas, les difficultés s'aplaniront. A Paris, on juge les choses autrement ; ma fille deviendra plus raisonnable et vous aurez le plaisir d'avoir contribué à son bonheur. C'est un gentil souvenir à laisser dans l'esprit d'une jolie femme.
M. Roissy allumait un nouveau cigare. L'allu-
LA PEUR DE l'amour
mette lYclairait. II regardait Marcel, les yeux miclos.
— Je partirai demain, cher monsieur; je souhaite que Juliette soit heureuse.
La voix de Marcel trembla. M. Roissy jeta l'allumette, qui brûla un instant sur le sable de l'allée, et il dit simplement :
— Je n'attendais pas moins de vous, Marcel.
Il y eut, entre eux, un moment de silence. La lune luisait ronde au ciel étoile. Le jardin sentait l'automne et la nuit. En bas, deux crapauds se répondaient en notes cristalUnes. M. Roissy reprit :
— Allons, adieu, je vais me coucher... Et vous ?
— Je vais encore me promener un peu.
M. Roissy lui tendit la main :
— Ne prenez pas froid... Ah ! la belle lune ! Marcel entendit les pas de M. Roissy résonner
de terrasse en terrasse, retentir sur le pont. Dans l'air persistait une légère odeur de tabac. La lune se reflétait dans l'eau du canal. Les crapauds chantaient doucement... Soudain la lumière s'éteignit à la fenêtre de M^'e Roissy et il éprouva une impression d'isolement, de détresse, dont il frissonna tout entier.
Le lendemain, à déjeuner, Marcel Renaudier annonça son départ pour le jour suivant : il prétexta
une lettre qui le rappelait. M. Roissy maudit ces obligations qui ne vous laissent jamais tranquilles. M'!»^ Roissy n'objecta rien.
Dans l'après-midi, Marcel monta dans sa chambre pour préparer sa malle. Le Chinois du tiroir lui faisait la grimace une dernière fois; sur le marbre du meuble, le noyau de pêche que Juliette lui avait lancé en riant au visage, un malin de soleil, montrait son bois dur et sec. Le dîner fut à l'ordinaire. On servit de très belles poires. Marcel repensa à la conversation nocturne le long de l'espalier. M. Roissy ne dit mot devant sa fille de leur prochain voyage à Paris. Avant de se retirer, Marcel fit ses adieux à ses hôtes. La voiture devait être attelée de grand matin, à six heures : M. Roissy dormirait; il ne se levait tôt que pour la chasse.
Marcel se réveilla à l'aube. Il ouvrit sa fenêtre. La rivière murmurait derrière les peupliers où se doraient les premières feuilles jaunes. Le soleil parut sous un voile de brouillard. Quand Marcel descendit, il trouva son déjeuner prêt dans la salle à manger. La vieille cuisinière vint lui tenir compagnie. Gomme il achevait de vider sa tasse, le domestique l'avertit que la voiture l'attendait. La maison était silencieuse : il sortit.
Dans la cour, les pigeons du colombier roucoulaient. Juliette était là, caressant le cheval dont les naseaux fumaient dans l'air matinal. Elle portait
un grand manteau. Un Jooa de fourrure s'enroulait à son cou.
— Connimentl vous, Juliette!
Elle rit. Le froid avivait les couleurs de ses joues.
— Mais oui!... Je suis bien allée vous chercher : pourquoi ne voulez-vous pas que je vous reconduise?
Elle l'avait fait monter et s'était placée auprès de lui. Elle prit les rênes.
— Hop!
Le cheval franchit le portail. L'eau gronda au barrage du moulin. Un coq, sur un tas de fumier, chanta. La voiture tourna sur la route. On passa devant la maison du père Druait qui, du seuil de sa porte, les salua, la main empaquetée de linges. Marcel songea au bruit lointain de la faux que le bonhomme aiguisait, ce jour d'été, où ils étaient étendus dans l'herbe au bord du canal. Juliette menait silencieusement, les sourcils froncés, mordant sa lèvre rouge. Marcel sentait l'odeur de la fourrure. Les champs labourés étaient bruns autour des pommiers tordus. A une côte, elle lui demanda brusquement :
— Que pensez-vous de madame de Broigne?
Il répondit quelques banalités. Elle secoua la tête.
— Papa est amoureux d'elle et elle est sa mai-
LA. PEUR DE l'amour qS
tresse. 11 voudrait bien l'épouser... Cela vous étonne? Papa s'est claquemuré à la campagne, se croyant vieux; la campagne l'a rajeuni et il s'en-
I nuie. D'ailleurs, pour lui, à soixante ans, on est
i encore jeune !
Elle haussa les épaules et fouailla le cheval. On
j apercevait la ligne du chemin de fer, les disques à
j signaux, la gare.
Comme on arrivait et qu'elle arrêtait le cheval, elle dit tout à coup :
— Vous savez, Marcel, cette vilaine chose dont je vous parlais, un jour, dans le pré, eh bien, je vais la faire.. . Ah ! vous m'avez promis de me garder malgré tout votre affection...
Elle tendit la valise au jeune homme, qui posait la semelle au marchepied.
— Allez enregistrer vos bagages... Moi, je n'entre pas là dedans.
Et elle ajouta, subitement grave, et à mivoix :
— Je serais capable de prendre le train, moi aussi !
Elle le regardait. La fourrure, serrée à son cou, masquait le bas de son visage. Marcel était debout, la lourde valise lui tirait le bras et lui faisait pencher le corps. Il avait l'air faible et lamentable. Elle eut dans les yeux une expression de pitié et d'ironie :
— Mon pauvre Marcel, rassurez-vous! Que feriez-vous de moi ?
Elle déroula la fourrure. Elle était belle, robuste, faite pour la vie, tandis que lui... Il baissa la tête,
— Allons, adieu, mon pauvre ami. J'ai bien envie de vous embrasser, mais que dirait le chef de gare?...
D'un doig-t, Marcel Renaudier feuilletait un gros livre étalé sur le parapet du quai Malaquais. Les pag-es cédaient sous son pouce avec un bruissement sec et se succédaient sous ses yeux. Peu à peu, le doigt de Marcel s'engourdissait. Il faisait froid. On était à la fîn"~^~ novembre. Un vent aigre soufflait dans un ciel ensoleillé où l'on sentait, à la lumière légèrement brumeuse, les approches de l'hiver parisien.
Marcel Renaudier avait glissé une main dans sa poche; de Fautre, il continuait à examiner le volume. Mais, si le bouquiniste qui rôdait derrière son dos lui avait demandé le litre de l'ouvrage et de quelle matière il traitait, Marcel n'aurait su que répondre, car ses yeux étaient distraits et sa pensée errante. Au delà du parapet il apercevait la Seine, où deux bateaux-mouches se croisaient. Un remorqueur sifflait à récluse de la Monnaie. Sur l'autre rive, à travers les arbres dépouillés se dressait la masse grisâtre du vieux Louvre.
QÔ LA PEUR DE l'aMOUR
Marcel se rappelait avoir voulu entrer au Musée, mais l'ayant trouvé fermé, car on était un lundi, il avait continué sa promenade par le Pont des Arts. C'était pourquoi, oisif et sans but, il s'attardait devant cet in-folio dont il louchait encore la reliure usée et poudreuse. Machinalement, il souleva le plat qu'il venait de laisser retomber. En magnifiques caractères noirs et rouges, au-dessus d'une superbe marque de libraire et disposé comme une inscription ou comme une épitaphe, le titre indiquait un ouvrage de médecine du xvn® siècle.
Ce vieux livre n'était-il pas instructif, en son abandon en plein vent, sur ce parapet? Antique traité qui contenait sans doute le résultat de longues recherches, le fruit du labeur de toute une vie ! Son auteur, jadis, avait usé ses yeux, fatigué sa main pour offrir à la postérité ce monument de son savoir. Peut-être même ce soin lui avait-il valu l'estime de son temps. Ses préceptes s'étaient transmis de bouche en bouche, sa vérité avait été la vérité, puis, d'autres opinions formulées et établies, les siennes étaient devenues quelque chose de stupide, de ridicule et de burlesque, dont la sottise avait de quoi amuser le moindre carabin d'aujourd'hui.
Tel est donc le résultat dérisoire des efforts humains. Ce bouquin de rebut en fournissait une
preuve lamentable. Un sourire mélancolique passa sur les lèvres de Marcel Renaudier : son père avait raison, une fois de plus... Le souvenir de son père le rembrunit et il courba les épaules comme sous un poids soudain. Il releva frileusement le col de son pardessus et reprit sa route. Une inquiétude aiguë et vague le tourmentait. Le chagrin ni le sentiment de l'inutilité de la vie ne l'accablait pas seulement : ces fardeaux-là, il commençait à en avoir l'habitude. Il sentit à sa tristesse une cause différente, mais obscure et délicate, qu'il ne voulait pas s'avouer, et, nerveusement, il pressa le pas.
Tout à coup, il s'arrêta presque. Il s'approcha de nouveau du parapet. L'eau coulait lente et pâle. Il la regardait sans la voir. Il voyait une église illuminée et pleine de monde. L'orgue tonnait; le Suisse heurtait les dalles de sa hallebarde. Un cortège s'avançait, M'^'^ Roissy au bras de M. de Valenton. Leur mariage se célébrait aujourd'hui à Saint-Louis-d'Antin. On était un lundi, le lundi 2g novembre.
Brusquement, il quitta le parapet. Le vent lui glaça la figure. Marcel pivota sur ses talons pour éviter la bise et se remit à marcher. M. Roissy lui avait écrit pour lui annoncer l'événement dans les derniers jours d'octobre, s'excusant de ne pas venir le lui apprendre lui-même, — mais on a en
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pareil cas tant de courses et d'occupations ! — Marcel Renaudier n'avait été qu'à moitié surpris de la nouvelle. Certaines paroles de M. Roissy et de sa fille l'y avaient préparé. Juliette avait hésité, mais avait fini par consentir. M. de Valenton était vieux mais riche, et sa fortune assurait à M"** Roissy la sorte d'existence qu'elle souhaitait. M. de Valenlon pouvait être, malgré son âge, un compagnon ag-réable. Sa vieillesse élégante pouvait plaire. Sans doute, Juliette ne l'aimait pas, mais, à défaut d'amour, elle aurait le luxe et tous les agréments d'une vie large et gaie. Quant à M. de Valenton, il agissait enépicurien ; Juliette em. belliraitde son frais visage les dernières années d'un mari dont elle animerait le foyer par ses grâces parées. Tous deux étaient probablement d'accord sur ce qu'ils attendaient l'un de l'autre. Et Juliette Roissy avait accepté de devenir M"^^ de Valenton. Et cependant il y avait eu lutte en elle, entre son intérêt et quelque chose d'autre... A ce point de ses réflexions, Marcel Renaudier passait outre, mais des images remplaçaient ses pensées. Il se souvenait de Juliette couchée dans l'herbe, auprès du canal, il se la rappelait dans la voiture où elle l'avait reconduit à la gare. N'eùt-on pas dit qu'elle tentait une chance suprême de se sauver d'ellemême, qu'elle implorait secours, qu'elle demandait pitié pour sa jeunesse? Ah! qu'elle était belle! ...
Et Marcel Renaudier revit, devant sa fenêtre des Aulnaies, la corbeille de fruits offerte, dans le soleil, au bout de la g-aule oscillante. 0 fruits d'été dans la lumière du matin I... Mais il n'en avait su g-oûter la saveur, et Juliette avait eu raison de lui lancer le noyau de la pêche, accompagné de la moquerie de son rire ! . . .
Il avait traversé la chaussée et long'eait les boutiques des antiquaires et des marchands d'estampes en songeant à M^'" Roissj et à M. de Valenton. Et ce Bernard d'Arg-imel !... Sa situation, par ce mariage, devenait délicate. Il se trouvait atteint en sa prérogative d'héritier présomptif. Mlle Roissy, maintenant M»ie je Valenton, devrait compter avec M. d'Argimel, et leurs relations, quoique courtoises, risquaient fort de n'être pas très cordiales... Marcel en éprouva un léger plaisir. M. d'Argimel lui inspirait une instinctive antipathie.
Marcel Renaudier s'était arrêté à la devanture d'un marchand d'antiquités. Dans la glace d'un miroir ancien, il s'apparut. Comment pouvait bien être ce M. d'Argimel? laid? beau? Marcel se regarda. Sa moustache était noire et fine et ses yeux bruns n'étaient pas sans douceur. Il ressemblait à son père.
Le deuil qu'il en portait lui avait servi de prétexte pour ne point assister à la cérémonie d'au-
jourd'hui. En écrivant à M. Roissy afin d'excuser son absence, il le priait de transmettre ses compliments et ses vœux à Juliette et à M. de Valenton. A sa lettre était joint un cadeau pour M'^® Roissy: une eau-forte de Cyrille Buttelet, qui représentait une vue des Zattere à Venise. C'était une pièce fort rare. Il était allé lui-même la déposer à l'Hôtel Rivoli d'où M. Roissy avait daté sa dernière lettre, mais M. Roissy habitait rue des Mnthurins, chez M. de Valenton. Il s'y était rendu. La vaste cour, la proportion imposante de la demeure le frappèrent, et, tout en remettant le paquet au concierg-e, il avait examiné la façade de l'hôtel. C'était là qu'allait vivre désormais Juliette Roissy...
C'était là qu'elle était rentrée aujourd'hui, en revenant de l'église. Sa robe blanche avait traîné sur l'épais tapis du perron. Elle avait répondu aux félicitations, debout et souriante, au seuil de cette existence nouvelle dont elle avait désiré le luxe et les plaisirs... Soudain, Marcel Renaudier pensa à cette petite bacchante de Clodion, dont M. de Valenton parlait un soir, aux Aulnaies, et qui ressemblait, avait-il dit, à M'^*^ Roissy. N'était-ce pas un peu comme un élégant bibelot qu'il introduisait chez lui cette jeune femme, comme une statuette vivante, dont il s'amuserait à parer de bijoux les douces épaules et le cou gracieux?... Et Marcel ferma les yeux en face de cette vision qui
lui faisait sentir son abandon et sa solitude. En les rouvrant, il aperçut dans le petit miroir ses habits de deuil. Il serait, désormais, toujours vêtu ainsi.
Il fit quelques pas, la tête basse. Maintenant il évoquait un autre couple. Eux aussi échangeaient des anneaux. C'était un jour de printemps. On ne s'habillait pas comme à présent; les vêtements étaient à la mode de 1872. Paul Renaudier, le brillant écrivain, épousait Hélène Divon, l'exquise comédienne. Ils s'étaient rencontrés, ils s'aimaient, ils se mariaient... Les vieux journaux que l'on conserve à la Bibliothèque Nationale racontaient le détail de la cérémonie, et Marcel les y avait lus bien souvent. Ils donnaient l'heure, le lieu, les toilettes, le nom des assistants et celui des témoins, dont l'un avait été Gustave Flaubert. Tout le Paris artistique et littéraire de l'époque était venu offrir ses vœux au spirituel « Guy de Valville » et à la délicieuse Hélène Divon.
Hélène Divon, sa mère !... Marcel ne la connaissait que par une des premières eaux-fortes de Cyrille Buttelet, où le peintre l'avait représentée en son rôle de la Clémentine de l'Ecole des Sots. Que de fois, au Cabinet des Estampes, Marcel avait demandé le carton qui contenait l'œuvre gravé de Cyrille Buttelet ! Quand on le lui avait confié, il se recueillait un moment, puis il l'ouvrait et il feuille-
lait les précieuses pièces, lentement, lentement, jusqu'à ce que sur le papier un visage lui sourît. Alors longtemps il le contemplait, il contemplait les grands yeux, la bouche petite, le nez fin, toute la charmante figure, si tendre, si douce, de celle qui avait été sa mère. Quelle faiblesse, quelle légèreté en cette jeune femme! Comme elle devait peu vouloir! Comme elle avait dû être peu responsable d'elle-même, des malheurs qu'elle avait causés, de ceux qu'elle avait soufferts !... Et, les doigts tremblants, Marcel continuait à feuilleter le carton prestigieux sans plus rien voir des délicates merveilles qu'il présentait : silhouettes fixées d'une pointe hardie, paysages d'arbres, d'air, de pierre et d'eau, aspecis de Londres, coins de Paris, vues de Venise, fantaisies innombrables d'un arl original, minutieux et subtil...
Marcel Renaudier, arrêté de nouveau, avait tressailli en sa rêverie. Derrière la vitre d'une devanture, un visage le regardait, un visage familier, ce doux visage si doucement gravé par Cyrille Buttelet. C'était bien la séduisante et douloureuse image de celle qui avait fait verser tant de larmes. Elle portait le costume de ce rôle de l'Ecole des Sots où Paul Renaudier l'avait connue et aimée : une robe décolletée en carré dont l'étoffe légère était si patiemment, si amoureusement rendue! La pointe de l'artiste avait caressé la ligne onduleuse
LA PEUR DE l'amour I03
des bras nus et les mains, dont l'une tenait la souple tige d'une rose, — la rose qu'à la fin du second acte elle effeuillait avec tant de g-râce langoureuse et dont chaque pétale tombé soulevait les applaudissements.
Marcel Renaudier songeait. Un rapprochement se produisait, dans son esprit, entre cette fleur de comédie et cette fleur fraîche que Paul Renaudier faisait renouveler chaque malin dans le petit vase de cristal posé devant lui sur son bureau... N'étaitelle pas là, cette rose, pour rappeler sans cesse au malheureux le souvenir de sa folie? — car c'en est une de croire au bonheur et à l'amour. — N'étaitelle pas l'emblème odorant et épineux de son illusion d'une heure, et, quand elle s'effeuillait sous ses yeux, ne l'avertissait-elle pas de la saignante erreur de sa vie et ne lui donnait-elle pas la muette leçon de son mensonge périssable et parfumé ?... Et, brusquement, Marcel Renaudier sentit son cœur se durcir en une volonté de solitude et de renoncement. Non, il n'essaierait pas, comme son père, de cueillir la fleur perfide. Et pourtant elle semblait bien tentante, balancée au geste nonchalant de l'élégante dame qui le regardait à travers la vitre, comme elle avait regardé celui qui s'était laissé prendre au prestige de sa beauté.
Le carillon de la sonnette du magasin le fit sursauter. Machinalement, Marcel avait ouvert la porte.
I04 LA PEUR DE l'amour
Le marchand s'avançait à sa rencontre. Il s'entendit lui demander le prix de l'eau-forte de Cyrille Buttelet. Un violent désir lui faisait battre le cœur de posséder le portrait de sa mère, de l'emporter, de l'avoir à lui.
Le marchand avait retiré l'épreuve de la devanture. Ses lunettes relevées sur son front, il approchait de ses yeux la larg-e feuille de papier de Hollande, et dit un chiffre.
— Ce n'est pas cher, monsieur. La pièce est de toute rareté. La « Dame à la Rose », nous ne la voyons pas souvent passer en vente.
Gomme Marcel Renaudier donnait son adresse afin qu'on lui envoyât l'eau-forte, car il n'avait pas sur lui l'argent nécessaire, le marchand, tout en écrivant, détourna la tête pour dire à un commis qui traversait la boutique, un rouleau sous le bras et son chapeau à la main :
— Dites donc, Anatole, vous n'avez pas oublié les deux Canaletto, pour monsieur Antoine Fremaux? Bien!... Monsieur, la « Dame à la Rose » sera chez vous ce soir.
Marcel Renaudier salua et sortit. Quelques gouttes de pluie tombèrent : il se dirigea rapidement vers la rue de Valois.
Marcel Renaudier après avoir déjeuné chez Cyrille BuUelet, rue du Bac, rentrait chez lui. Cyrille Buttelet l'avait invité dès son retour de Venise, où il avait passé la fin de l'été et tout l'automne. L'hiver, il restait à Paris : c'était sa saison de grand travail. Il exécutait alors plusieurs portraits, chèrement payés, mais d'une maîtrise admirable et qui valaient les hauts prix qu'il en exigeait. Il se distrayait de ce labeur, qui l'intéressait, mais qui parfois aussi l'ennuyait un peu, par quelques études de nu. Devant le modèle, il se retrouvait le Buttelet d'autrefois, plus libre, plus hardi, le Buttelet des eaux-fortes qui avaient établi son renom, le Buttelet de Londres, où, après quelques essais de jeunesse influencés de préraphaélitisme, il avait peint ces paysages de la Tamise londonienne qui avaient commencé à faire connaître son talent.
Maintenant, ce n'était plus guère qu'à Venise
roG
que Cyrille Bultelet redevenait paysagiste. De chacun de ses séjours il rapportait un certain nombre de petites planches et de petites toiles où il s'était amusé à fixer au trait ou en couleur quelques-uns des aspects de cette ville si sing-ulière. Il en abandonnait à d'autres les perspectives illustres et il se contentait d'en noter d'une façon rapide quelques coins plus humblement pittoresques. Ces esquisses discrètes, à la fois mystérieuses et vraies, disaient la vie intime de la cité, son charme secret. Il suffisait de peu de chose à Cyrille Buttelet pour en faire un chef-d'œuvre. Les marches d'un escalier, la margelle d'un puits, la devanture d'une boutique, un rideau ocre à une fenêtre de marbre sculpté, la saillie d'un balcon, la terrasse aérienne d'une altana, quelques cheminées se détachant sur le ciel, c'était assez. Pour être mieux en contact avec la ville qu'il aimait, il avait fini par y acheter un palais, le palais Aldramin, à San Trovaso, séduit par la beauté de sa façade caduque et par la coquetterie de son jardin mélancolique.
Cet achat, d'ailleurs, l'avait mené loin. Le palais Aldramin tenait debout par miracle et il avait fallu en changer les pilotis. Cyrille Buttelet racontait volontiers le détail de l'opération. Elle lui fournissait mille anecdotes sur les architectes et les ouvriers italiens, si adroits, si négligents, sur les maçons, les menuisiers, les fumistes, et sur les
marchands de curiosités à qui il avait eu affaire lorsque, le palais Aldrairiiii consolidé, il s'était agi de le meubler d'une façon digne de ses vastes salles et de sa façade lombardesque, où s'épanouissaient des disques de serpentin rose et vert.
Justement, le jour où Marcel Renaudier déjeunait rue du Bac, la peintre avait reçu une lettre de son architecte de là-bas, le sig-nor Carlozzi, concernant un escalier ancien que Cyrille Buttelet voulait faire transporter au palais Aldramin. Cet escalier appartenait à plusieurs propriétaires, car la propriété est fort divisée à Venise, et celte communauté de possession était la cause de difficultés probablement insolubles, mais dont la cocasserie égayait fort Cyrille Buttelet. A table, il avait expliqué à Marcel Renaudier ses vicissitudes d'acquéreur.
La salle à manger était l'endroit le plus agréable du logis de Cyrille Buttelet. Les murs étaient laqués de blanc, rehaussé de bleu turquoise. A chaque bout, sur deux dressoirs, des potiches de la Chine, bleues et blanches, s'effilaient ou s'arrondissaient avec une grâce délicate ou une lourdeur élégante. Un lustre japonais pendait du plafond. Il figurait en bronze un filet dépêche que l'on relevait plein d'algues, de coquilles, de poissons. Sur le parquet était étendue une natte d'une extrême finesse. Il faisait très chaud dans cette pièce, car
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Cyrille Buttelet craignait le froid. Au dehors^ par les larges vitres, les branches nues du jardin dessinaient sur le ciel leur sécheresse craquante et gelée.
Tout en mangeant et en discourant, Cyrille Buttelet avait remarqué la tristesse préoccupée de Marcel Renaudier, son manque d'appétit, son air de fatigue et de distraction, et il avait menacé amicalement le jeune homme de lui envoyer le docteur Sarrian; mais, devant sa contrariété visible, il n'avait pas insisté et avait changé de sujet de conversation. (( Il avait séance à une heure et demie... Depuis qu'il peignait des portraits, il constatait que l'immobilité forcée des longues poses finit par rendre bavards les plus taciturnes. Les plus réservés sont pris d'un besoin irrésistible de parler des autres et d'eux-mêmes. Il y avait là vraiment un phénomène curieux qu'il ne s'expliquait pas. Que de confidences étranges il entendait à ces séances qui pendant des heures lui livraient un homme ou une femme, seul à seul, en une énervante oisiveté! Par exemple, ce n'était pas toujours beau ce que l'on apprenait ainsi... »
— Oui, la vie est laide! — avait répondu Marcel [\enaudier.
— Non, moucher Marcel, ce n'est pas elle qui est laide ! — avait reparti Cyrille Buttelet en se levant de table. — Ce qui est laid, c'est ce que la plupart
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des ^ens en font... Ah ! les malheureux! Et dire qu'il y a la lumière et la couleur, les sons, les lignes, les odeurs, les formes des êtres et des choses!... Tout cela vaut la peine de vivre, jeune Marcel!
Il marchait de son pas saccadé sur la natte fine autour de la table couverte de linge, de porcelaine, de cristaux et d'argenterie, et son regard vif allait de l'éclair prismatique d'une carafe au luisant d'une coupe, tout en considérant avec complaisance la souple Annina qui plaçait sur le dressoir le plateau à café, en épiant Marcel Renaudierdu coin de l'œil.
— Vous voyez, mon cher, que j'ai ramené encore celte fois Annina à Paris, et Bettina aussi. C'est un dernier essai. A la première dispute, je les réexpédie à Venise, sans réplique... Elles sont assez sages, jusqu'à présent. N'est-ce pas, Annina?
La Vénitienne rit sournoisement, agita les coques gonflées de sa coiffure et disparut avec une légèreté d'oiseau. A la surface des tasses, le sucre remonta en bulles qui s'unirent sur le liquide sombre en une guirlande de perles minuscules. Derrière .la vitre, sur la branche sèche d'un arbre, un oiseau sautillait. Buttelet vida sa tasse et tira sa montre. 11 soupira.
— Allons ! une heure vingt : il faut que je travaille!... Quel dommage que ces dames de Paris ne veuillent pas faire le voyage de Venise pour venir poser!... Au revoir, Marcel, et à bientôt!
Un jour que Marcel Renaudier flânait sur le quai Malaquais à la devanture du marchand d'estampes chez qui il avait acheté la « Dame à la Rose », une main le toucha à l'épaule.
Il se retourna.
De sa bouche aux lèvres trop rouges, de ses yeux trop cernés, de son visage féminisé, Antoine Fremaux lui souriait. Marcel ne l'avait pas revu depuis la mort de M. Renaudier. Fremaux lui avait écrit deux ou trois lettres d'Italie qui laissaient toutes entendre sa passion pour la belle comtesse Cantarini. Marcel éprouvait pour Antoine Fremaux la petite curiosité que donne quelqu'un qui vient d'être si amoureusement aimé : il fut déçu.
Antoine Fremaux n'avait point changé. Son corps fluet était enfermé dans une ample pelisse de fourrure d'où ne sortaient que ses mains gantées et sa tête fine et glabre aux regards langoureux. Il parlait toujours avec la même voix douce, insistante, prétentieuse, mais plus voilée encore qu'aupa-
ravant. Sun attitude nonchalante et un peu dédaigneuse convenait au héros d'une aventure extraordinaire. Sa grosse bag-ue gonflait la peau de son gant.
— Ah! mon cher Marcel! j'ai beaucoup pensé à vous.
Il disait cela comme s'il avait eu un mérite particulier à avoir un instant détaché ses pensées du sujet qui valait de les absorber toutes, et il reprit :
— Et vous, mon cher, qu'avez-vous fait? Marcel Renaudier expliqua brièvement son genre
d'existence. Antoine Fremaux écoutait avec commisération. Après un silence, Marcel ajouta qu'il voyait souvent Cyrille Buttelet. Au nom du peintre, Antoine Fremaux fit un geste.
— Mais, mon cher, c'est un barbare que ce Buttelet ! Imaginez-vous qu'il a fait réparer le palais Aldramin, le malheureux ! Il avait là une demeure admirable, arrivée à ce point de vétusté délicieux qu'atteignent comme par miracle les choses de là-bas, et il l'a fait réparer, et il a voulu un calorifère et un ascenseur. Il prétend habiter à Venise comme à Londres ou à Paris. Je vous le dis, c'est un barbare. Fi !
Et, de toute sa petite figure délicate, Antoine Fremaux prit une expression de dédain; il leva ses yeux aux paupières meurtries :
— Je connais une vraie Vénitienne... et, je puis
VOUS la nommer... je crois, d'ailleurs, que je l'ai fait déjà dans mes lettres: la comtesse Cantarini. Son palais, mais elle ne souffrirait pas qu'on y louchât ! Elle le laisse vieillir, s'en aller pierre à pierre, s'efTriter, et cela sans souci des merveilles qu'il contient, tapisseries précieuses, verreries de famille, portraits des doges ancestraux, sans souci d'elle-même. Elle ne désire point à sa beauté d'autre tombeau que la ruine illustre sous laquelle elle sera peut-être un jour ensevelie... Ah! mon cher, c'est une âme héroïque dans un corps divin que la comtesse !
Il ferma les yeux voluptueusement, comme sur une vision trop éclatante :
— Mais votre Buttelet, non!... Et il n'est pas le seul. J'en sais d'autres qui ont fait comme lui. Ils veulent vivre à Venise. Mais à Venise, on n'y vit pas ! On y est sa propre ombre. Quand je marche sur les dalles magiques de ses rues, je ne sens plus ma chair. Quand je glisse sur ses eaux, je suis un esprit qui vogue. Etre propriétaire d'un palais à Venise, quelle folie ! mais c'est rompre le sortilège essentiel de la cité enchanteresse! A Venise, on habile son âme, on demeure dans de l'amour, de la tristesse et du songe.
Il saisit Marcel par le bras :
— Venise, mon cher, il faudrait l'interdire aux vivants, non seulement à ceux qui y établissent leur
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oisiveté, y installent leur snobisme, mais aussi à ceux que le hasard y a fait naître. On devrait en chasser la vermine liumaine qui y pullule, y végète, en trouble le silence de son bruit, l'empeste de son odeur, y vend, y trafique, y rôde, la souille de ses déjections et la déshonore en ses eaux et son air... Ah I mon cher, Je la voudrais, ma Venise, seule en ses palais croulants, asile de mélancolie et de volupté. Je voudrais qu'errassent en ses canaux ensablés ses noires gondoles vides. Elle ne compterait plus, cité défendue, au nombre des villes réelles : elle n'aurait plus ni clergé, ni magistrats, ni police, ni marchands, ni touristes. Elle serait biffée de toutes les cartes. Elle ne ferait plus partie d'aucun royaume et elle serait sa propre reine en sa dentelle de marbre^ en ses ceintures de canaux, en sa changeante robe de lagunes. Oui, et l'on romprait, en signe de délivrance, le pont qui, comme une chaîne d'esclave, la rattache à la terre. Elle deviendrait la capitale du Pays des Rêves, coupe de silence, vase de solitude, où ne viendraient boire que de rares élus!
Il rajustait sa pelisse et il observait sur le visage de Marcel l'effet de ses paroles étudiées.
— Cependant parfois un grand poète, un couple d'amants illustres auraient le droit de visiter l'Abandonnée. Tout un jour, ils en épuiseraient en une souveraine émotion les délices taciturnes. Ce ne
serait que par cnx que nous saurions que Venise existe encore. Le poète nous l'apprendrait dans ses chants et les amants iraient y concevoir quelque enfant sublime en qui se perpétuerait l'âme divine de la Cité. Ces élus seraient désormais les seuls témoins de sa gloire interdite. Ce voyage serait la plus haute récompense que pût obtenir en ce monde le Génie, la Beauté ou l'Amour !
Il se lut. Marcel Renaudier dit doucement : — Vous êtes injuste pour Cyrille Buttelet, mon cher Antoine : je vous assure qu'il aime Venise, lui aussi, quoique d'une façon différente de la vôtre.
Antoine Fremaux sourit. Il regardait l'heure au cadran de l'Institut.
— Deux heures ! Mon cher, il faut que je vous quitte; mais nous nous reverrons, n'est-ce pas ? J'aurai peut-être un service à vous demander. Je crois que je vais écrire quelques-unes des idées que je viens de vous exprimer... Oh 1 une plaquette de quelques pages... Je vous enverrai l'indication de mon nouveau domicile... Oui, j'ai donné congé de mon appartement de la rue de Berlin. J'ai loué, à Auteuil, une maisonnette, un casino, comme on dit i à-bas. Je suis en train de le meubler à la vénitienne... Allons... adieu... à bientôt !
Et, d'un geste de sa main gantée, il adressa à Marcel, en s'éloignant, un salut protecteur et amical.
— Alors, voire ami voudrait un dessin de moi pour mettre en tête de la petite élucubration qu'il prépare sur Venise?... Eh bien, il l'aura, son dessin, puisque cela semble vous faire plaisir,Marcel... Mais, en attendant, regardez un peu ceci.
Cyrille Buttelet désignait à Marcel Renaudier un certain nombre de panneaux étalés sur une table. Marcel s'approcha.
Chacun d'eux montrait une étude de femme nue, les unes complètement achevées, les autres simplement esquissées, mais toutes d'un mouvement hardi ou délicat, à la fois familières et nobles. Toutes ces figures séparées formaient comme les fragments d'une frise interrompue. On les eût dites détachées du Parlhénon de Tanagra. Elles reliaient Pompéi à Montmartre. Il y avait des Psychés qui tenaient un bougeoir et des Amaryllis étant leurs bas. Mimi Pinson y mordait à la grenade de Proserpine et Musette y minaudait dans le miroir de Vénus.
Cyrille Buttelet se mit à rire :
iiG LA PEun DE l'amouu
— Diable ! Ce n'est tout de même pas une de ces petites machines qu'il faudra que je donne à monsieur Fremaux... Mais, que voulez- vous ! cela me délasse des grands portraits... Je vais justement en commencer un aujourd'hui, d'une amie à vous : celui de madame de Valenton,la fille de monsieur Roissy...
Rapidement, comme les cartes d'un jeu, il empilait les panneaux.
— Oui, elle est vraiment jolie, celte madame de Valenton! Ils sont venus, il y a une semaine, son mari et elle. Il est très bien aussi, monsieur de Valenton, et c'est un homme d'esprit! Tout de même, il y a entre eux une forte différence d'âge... Bah! il la traite peut être comme sa fille... Mais non! il a l'air d'en être amoureux et il a dû faire la folie complète... Le pauvre diable, il m'a touché : c'est que j'arrive à un âge où l'on commence à comprendre ces choses-là... Est-ce que vous voyez souvent cette belle dame, Marcel?
Marcel Renaudier répondit que son deuil et l'existence mondaine de M"^^ de Valenton les éloignaient l'un de l'autre. Il n'avait pas revu, non plus, M. Roissy depuis le mariage de sa fille.
— Roissy ! j'ai une vague idée qu'on m'a conté qu'il se remariait. . . Mais déjeunez donc avec moi et vous direz bonjour à madame de Valenton: nous avons séance à une heure.
Marcel, troublé, s'excusait: Fremaux l'attendait à midi et demi, au restaurant.
— Elî bien, promettez-lui que je lui chercherai quelque chose... Mais pourquoi ne choisiriez-vous pas vous-même ?
Cyrille Buttelet, tout en parlant, ouvrait un carton.
Venise revivait sur ces feuilles légères, la vraie Venise, celle qui se cache derrière sa façade d'apparat el de fête, la Venise des palais à l'abandon et des calli obscures, la Venise des ponts innombrables et des campi déserts, celle où l'on s'égare à suivre un châle drapé sur d'étroites épaules, où des linges pendent aux fenêtres, où des cages se balancent aux balcons, où des jardins laissent apercevoir au-dessus de leurs murs rougeâtres la pointe aiguë d'un cyprès ou la guirlande mauve d'une glycine... De temps en temps, le peintre se penchait et murmurait un nom.
— Ceci, c'est un coin de Chioggia !...
Et Cyrille Buttelet décrivait la ville marine, avec sa vaste rue dallée de marbre, sordide et magnifique, son pont à la courbe héroïque dont la balustrade se termine par des lions accroupis, son port où sèchent des filets, où flottent des nasses à poissons; Chioggia, qui envoie sur toute l'étendue de la lagune ses étranges barques pansues aux voiles d'ocre, décorées de dessins noirs ou rouges, de
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dessins cabalistiques, comme ceux que l'on distingue sur les ailes de certains papillons; Chioggia qui, en face de Malamocco, garde les passes de la haute mer, Chioggia. . .
Marcel Renaudier l'écoutait. II le regardait rouler une cigarette de cette main nerveuse et fine, habile à rendre les aspects de la réalité à laquelle ses veux étaient si délicatement sensibles, — de cette main qui avait peint complaisamment de si voluptueuses nudités et qui, tout à l'heure, allait reproduire sur la toile docile et fidèle le beau visage de Juliette de Valenton.
— Monsieur Butteiet est-il chez lui?
La concierge, grosse femme, en train d'arroser sur sa table un pot où s'étiolait un aspidistra^ poussa un grognement affîrmatif.
Marcel Renaudier ferma la porte de la loge. Comme il se retournait, il se trouva soudain face à face avec M'"*' de Valenton.
Elle venait de chez le peintre. Tout en blanc, elle s'appuyait au manche d'une ombrelle fermée. Son visage souriait sous l'ombre d'un grand chapeau. D'une voix heureuse et surprise, elle s'écria :
— Ah ! c'est vous, Marcel... Bonjour !
La main qu'elle lui tendait était dégantée. A l'un des doigts luisait l'éclat d'une large émeraude. L'étreinte douce, souple et longue de cette main augmenta son trouble. Il fit le geste de dégager la sienne.
— Ah ! sauvage, je vous tiens, et je ne vous lâche plus. Vous baissez la tête. Ah! vous avez raison d'avoir honte !
Juliette de Valenton riait. Ses lèvres découvraient ses dents égales et blanches. C'était toujours la même Juliette; seulement, les joues étaient plus pleines, le menton plus volontaire. Marcel balbutia.
— Vous aurez beau dire, vous êtes un sauvage et un lâcheur. Oui, votre deuil. .. Ce n'est pas une excuse : vous n'aviez qu'à me faire signe ; je n'ai pas toujours du monde chez moi... Mais vous n'avez pas voula me voir... et même vous êtes contrarié de me rencontrer.
— Mais non, chère madame ! J'en suis très heureux, je vous assure; mais je vis très retiré, très seul... Je savais pourtant que Buttelet faisait votre portrait...
— Mon portrait, il n'avance guère... c'est ma faute : je suis un mauvais modèle et je manque souvent la séance. Oh ! monsieur Buttelet est indulgent... Cependant il n'est pas très satisfait de moi, parce que je l'ai averti que je ne pourrais pas poser cette semaine. Ces premières journées de printemps me fatiguent. Aujourd'hui, je serais incapable de rester en place... Soyez gentil, accompagnez-moi au moins jusqu'à ma voiture; je l'ai lais^sée boulevard Saint-Germain : je déteste cette rue du Bac toujours encombrée... Ce temps est insupportable, vous ne trouvez pas ? et je suis rompue. Ah ! je ne suis plus la campagnarde des Aulnaies. , .
Sur le trottoir, ils marchèrent côte à côte, sans
parler. C'était bien elle et c'était bien lui, avec le même air de tristesse et de découragement. Sur le boulevard, elle ouvrit son ombrelle. Marcel, g-éné du contraste de cette robe claire avec ses vêtements noirs, la laissa le devancer. Elle se retourna :
— Marcel, j'ai du plaisir à vous revoir. Je me sens bien. Venez faire un tour au Bois... Ne me refusez pas cela. Vous irez demain chez monsieur Buttelet. Tant pis pour vous, vous êtes mon prisonnier... Ah ! voici la voiture.
Le cocher, qui avait aperçu M™®deValenton, s'approchait. Derrière elle, Marcel embarrassé hésitait :
— Mais je ne sais si...
Assise déjà dans la victoria, elle rangeait sa jupe pour lui faire place. Il song-eait au petit cheval des Aulnaies, à son arrivée à la gare.
— Vous ne savez pas si quoi ?... Mais montez donc !... Est-ce à cause de mon mari ?...
Elle se mit à rire, avec un peu d'affectation, tandis que les chevaux partaient au trot, puis elle s'adossa aux coussins paresseusement. L'air plus vif faisait frissonner une boucle de ses cheveux, auprès de son oreille. Elle ferma son ombrelle, le visage au soleil, les yeux légèrement clignés.
— On est bien. Ah ! le Bois va être délicieux. Marcel Renaudier se taisait. Elle lui toucha la
main du bout du doigt. Il tressaillit. Elle lui dit en souriant :
— Marcel, rassurez-vous. Je suis libre de mes actions, et monsieur de Yalenton n'est pas un Ijran. Pensez- vous que je ne puisse me promener avec qui bon me semble ?.. . Mon mari trouve tout naturel que je sorte en voiture avec Bernard... vous savez ? Bernard d'Argimel... eh bien ! pourquoi pas avec vous ?
Elle redressa son buste hardi. Ses narines de petite bacchante clodionesque frémirent^, et elle mordit sa belle lèvre pleine, dont le sang rougissait la peau tendue; puis, d'un ton mutin, elle ajouta:
— Et d'abord, ça me plaît !
Marcel ne répliqua rien. La voiture, par la place de la Concorde, gagnait les Champs-Elysées, au lieu de prendre le Cours-la-Reine et d'atteindre le Bois par Passy. M*"^ de Valenton considérait Marcel Renaudier avec une expression de malice et d'amitié.
— Ne boudez donc pas, Marcel ! Vous n'aviez pas autrefois mauvais caractère... Allons, demandez-moi au moins comment va papa. Je suis sûre que vous ignorez la grande nouvelle : il se remarie. . . Il a la toquade du mariage, et, non content de m'avoir mariée, il épouse madame de Broigne. Ses années des Aulnaies l'ont tellement rajeuni qu'il convole en justes noces. Que voulez-vous , mon cher, il n'y a plus de vieux messieurs: tous jeunes à soixante ans !
LA PEUR DE l'amour ia3
Le ton d'ironie amère des derniers mots de la jeune femme frappa Marcel Renaudier. Son trouble diminuait. II se laissait engourdir par un vague bien-être... M"^® de Valenton saluait au passage des gens de connaissance. Dans l'avenue du Bois, les chevaux pressèrent leur allure. A la grille, madame de Valenton dit au cocher :
— Moins vite, Jules! Nous avons le temps... N'est-ce pas, Marcel?
Dans le cuir de la voiture, une petite pendule indiquait cinq heures. Pour la première fois depuis qu'il était auprès d'elle, Marcel constatait l'élégance raffinée de Juliette. Il pensa à l'émeraude qu'elle avait au doigt. A son cou, un collier de grosses perles très rondes luisait doucement. Comme ces bijoux lui seyaient bien! Ils étaient les signes visibles de cette existence luxueuse qu'elle avait désirée, la sienne maintenant. Etait-elle heureuse, au moins? la petite pendule lui marquait-elle des heures de plaisir? Il n'osait l'interroger et il répondait aux questions qu'elle lui adressait sur luimême, sur ses occupations, sur ses amis, sur Cyrille Buttelet, qui l'aimait beaucoup.
Il lui parla d'Antoine Fremaux, qu'elle avait dû rencontrer dans le monde.
Fremaux? Antoine Fremaux?... Non... Elle écoutait distraitement, attentive aux arbres, à la lumière, à la couleur gris bleu du petit lac. Il com-
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prenait que, dans celte minute, ce spectacle la satisfaisait complètement. Elle était toujours la même : elle savait jouir de l'instant. Elle était encore cette Juliette qui, aux Aulnaies, s'absorbait à composer une jatte de fruits, que le souvenir d'un bain matinal rafraîcliissait durant toute une journée. Il y a donc des êtres qu'un objet, un paysage, une sensation , un sentiment aident à oublier leur misérable condition humaine, à qui la vie permet d'oublier la mort!... D'où leur vient donc ce mystérieux art de vivre? Quel caprice de la nature vous fait donc ou ne vous fait pas ainsi?... Et cette jeune femme assise à son côté était parmi ces privilégiés.
Pris d'une timidité soudaine, il n'osait pas la regfarder directement. Sa curiosité en cherchait l'image dans sa mémoire. Il l'y retrouvait belle, saine, ardente, tandis qu'il avait conscience de sa propre faiblesse, de sa mélancolie, de sa tristesse, à lui, de tout ce que révélaient Si bien de l'état de son esprit les traits de sa figure et les façons de sa personne. Est-ce dans l'organisme ou dans l'éducation qu'est la raison profonde des catégories psychiques? Affaire de tempérament ou question de circonstances? Destinée irrémédiable ou disposition accidentelle? Il réfléchissait si profondément que l'arrêt de la voiture le fit sursauter.
— Descendons un peu, voulez-vous?
]\/[me (jg Valenton avait sauté à terre avec prestesse. Ce coin du Bois était désert; une petite allée longeait la grande, séparée d'elle par une bande de gazon. Aucun bruit, sinon le trot discret d'un cheval, le roulement sourd d'une voiture, le grelot clair d'une bicyclette, et le sifflet lointain d'un remorqueur sur la Seine... Ils marchèrent en silence, jusqu'à ce qu'ils parvinssent à un ruisselet que franchissait un pont rustique.
— Marcel, avez-vous songé quelquefois aux Aulnaies, au vieux canal, à la prairie? à ce jour où j'y ai dormi dans l'herbe?...
Marcel baissa les paupières. Il réentendait le bourdonnement de l'abeille qui était entrée dans une fleur, le clappement des carpes à fleur d'eau, le murmure du feuillage, le grincement de la faux qu'aiguisait le père Druait.
Juliette de Valeaton s'était tue. Du bout de son ombrelle, elle grattait le sable de l'allée. Elle semblait hésiter. Soudain elle se décida :
— J'ai un reproche à vous adresser, Marcel. Vous m'aviez fait une promesse et vous ne l'avez pas tenue.
Elle le regardait maintenant avec gravité :
— Oui, ce jour-là, vous m'aviez promis, quoi qu'il pût arriver, de me conserver votre afFection.
Il y avait dans sa voix un léger tremblement.
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— Alors, pourquoi depuis mon mariage n'avezvous pas cherché h me revoir? Pourquoi n'êtesvous jamais venu chez Cyrille BuUelet, lorsque je posais et que vous le saviez ? Pourquoi, tout à l'heure, quand je vous ai rencontré, auriez-vous voulu pouvoir rentrer dans le mur?... Est-ce vrai?
Il protestait par gestes, sans répondre. Elle crispait sa main nerveuse sur la pomme de son ombrelle.
— Ahl je n'ignore pas que j'ai agi d'une façon que vous pouvez blâmer. Vous ne seriez pas le seul à penser ainsi... Oui, ce que j'ai fait peut vous paraître une action médiocre et même basse. Je ne la défends pas. Je sens que vous me méprisez un peu, Marcel, je l'admets, et, au fond, ça m'est égal; mais ce qui me cause de la peine, c'est que vous ne m'aimiez plus.
Elle reprit haleine, rouge, la bouche gonflée d'une moue comme si elle allait pleurer.
— Vous pouvez méjuger sévèrement, c'est votre droit... et encore, est-ce bien généreux? Je ne suis qu'une femme: je me suis conduite en femme... J'étais seule, sans conseil, sans appui. On me pressait. J'ai cédé. Est-ce tout à fait ma faute? En êtesvous sûr, Marcel ?
Marcel Renaudier, à son tour, s'émut.
— Vous vous trompez, Jul... madame... j'ai toujours pour vous la même aff'ection, mais qu'au-
rais-je fait auprès de vous, belle etélég'ante, auprès de vous, jeune femme entourée, riche, heureuse? Elle haussa les épaules ironiquement.
— Qu'aurais-je fait, sinon vous importuner du spectacle de ma misère morale, démon pessimisme, puisque c'est ainsi que l'on appelle cette crainte que j'ai de la vie?... Tandis que vous!...
Il admirait ce doux visage sous l'ombre molle du chapeau printanier. Les perles luisaient au cou jeune et fier. De l'autre côté de la bande de gazon qui séparait la petite allée de la grande, la voiture, qui les avait attendus, s'approchait. Les gourmettes des chevaux cliquetaient avec un petit bruit argentin... Tristement, il répéta :
— Tandis que vous!...
Il la considérait avec étonnement, comme si elle eût été une créature d'espèce à part : il aurait voulu la toucher, prendre ses mains, écouter son souffle, pour se rendre compte du mystère qu'il y avait en elle, pour savoir à quelle force cachée elle devait d'être ainsi, de connaître le désir, l'espoir, la joie, tout ce qui était pour lui l'illusion périlleuse d'un mirage qui ne recouvre que des pièges dont nous garantit seule l'amère conviction de leur danger. Elle secoua la tête :
— Moi, moi...
Elle n'acheva pas et traversa la bande de gazon. La grande allée étendait son sol net et battu. Au
bout, une brume légère s'élevait entre les arbres. M™*^ de Valenton, assise dans la voiture, se penchait pour regarder l'heure à la petite pendule :
— Il faut que je rentre. Où souhaitez-vous que je vous dépose, Marcel?
Il répondit, au hasard :
— Place de la Concorde... n'importe où...
— Très bien.
Sur leurs g-enoux, le valet de pied disposait une larg'e couverture.
— Couvrez-vous. Il fait frais.
D'un trot rapide, les chevaux partirent, et tous deux restèrent silencieux jusqu'à la sortie du Bois. Comme on passait la grille, elle lui dit :
— Vous n'avez pas froid?
Il fit signe que non. Ils se turent.
L'Arc de Triomphe dressa dans le ciel encore clair sa masse héroïque. L'avenue dévalait en pente droite. En face d'eux l'aiguille cassée de l'obélisque pointait. Peu à peu, Juliette se rapprocha. Sous la couverture, Marcel Renaudier sentit une main qui serrait la sienne.
— Je suis contente de vous avoir revu, Marcel. Je pense souvent à vous...
Elle lâcha la main du jeune homme et retint la couverture qui glissait.
— ... A vous, et à cette peur de l'existence qui est en vous. Moi, je voudrais de la vie tout ce qu'elle
peut donner... Ah ! pas le bonheur, ce serait trop beau, mais le plaisir, l'amour, que sais-je? l'amitié.
Elle se renversa au coussin de la victoria, qui s'arrêtait à l'angle des Champs-Elysées et de la place de la Concorde; Marcel Renaudier était descendu et prenait congé de la jeune femme.
Il demeura un instant seul sur le trottoir, puis s'avança sur la chaussée. Des yeux, il suivait la voiture de M™° de Valenton qui s'éloignait dans la direction de la rue Royale. Soudain, il fit un saut en arrière : un fiacre avait failli le heurter. Le cocher, détournant son cheval, l'injuriait. Deux passants, sur le refuge où il était monté, s'agitèrent :
— C'est comme cela qu'on se fait écraser...
« Ecraser!... » L'idée de la mort lui traversa l'esprit. Mourir ! cette pensée lui fut pénible. Réellement, il avait bien manqué de tomber sous la roue du fiacre. Il frissonna instinctivement. En face de lui, sur son piédestal de pierre, l'un des chevaux de Marly se cabrait dans l'air. Et il imagina les sabots meurtrissant sa chair, broyant ses os. Son cœur battit à gros coups. Déjà l'autre jour, en gravissant les rues roides qui mènent au Père-Lachaise, il avait éprouvé la même sensation d'étouffement. Il était peut-être malade. Il devrait consulter le docteur Sarrian.
Les indications d'Antoine Fremaux étaient précises. Retenu à Vichy, auprès d'une tante malade et qu'il ne pouvait pas quitter, il priait Marcel Renaudier de lui rendre un service qu'il ne voulait demander à personne d'autre. Antoine Fremaux donc avait absolument besoin d'une liasse de lettres déposées chez lui, à Auteuil. Le concierge de la Villa Montmorency, où était situé le pavillon qu'il habitait, était prévenu. Marcel recevrait par la poste la clé de la maison et celle du meuble qui renfermait la correspondance en question : c'était un secrétaire placé entre les deux fenêtres dans la chambre du rez-de-chaussée. Le paquet, lié d'un cordon de soie, se trouvait dans le deuxième tiroir de gauche. Marcel le lui enverrait aussitôt à Vichy, sous pli recommandé. Quant aux clés, Marcel voudrait bien les conserver jusqu'au retour de son ami. Antoine Fremaux achevait en s'excusant du dérangement causé et remerciait de l'importance toute particulière du service. Ce billet,
en sa minutie voulue, avait ce ton d'aftectation et de mystère dont Fremaux usait en ses moindres paroles et qui seyait à son attitude déjeune homme romanesque et quintessencié.
Marcel Renaudier s'en répétait mentalement les termes en arrivant à la Villa Montmorency. Elle consistait en une réunion de petits hôtels bâtis au milieu de jardinets où poussaient d'assez beaux arbres. Le lieu était tranquille et agréablement retiré. Le pavillon choisi par Antoine Fremaux était construit en briques rouges et d'un style vaguement anglo-hollandais. Marcel Renaudier avait chaud : cette journée du commencement de juin était à la fois molle et ardente. Des oiseaux pépiaient doucement. Le sifflet proche du chemin de fer ne les fit même pas s'envoler, mais fît tressaillir Marcel. Le moindre bruit le troublait et il était forcé, rue de Valois, de garder ses croisées fermées pour ne pas entendre ceux du dehors...
Marcel Renaudier introduisit la clé dans la serrure. La porte d'entrée ouvrait sur un étroit vestibule, celle du salon lui faisait face. Lorsqu'il y eut pénétré, il lui fallut attendre que ses yeux se fussent habitués à la pénombre des persiennes closes.
Bientôt il commença peu à peu à distinguer les objets qui l'environnaient. Sur le mur, de grandes glaces à cadres de rocaille contournaient leurs volutes dorées. Achetées, sans doute, à Venise par
Antoine Fremaux, elles produisaient un singulier effet en ce logis parisien et y semblaient dépaysées non moins que le reste du mobilier, issu de même provenance et qui, destiné aux vastes salles d'un palais, n'était pas en proportion avec la hauteur et la superficie de la pièce qu'il encombrait de ces sièges surdorés, de ces consoles corpulentes, de ces vitrines bombées où des verreries s'alignaient sur des tablettes et luisaient comme d'une vague phosphorescence. Du plafond, un lustre de Murano pendait, fluide et compliqué, et semblait prêt à s'égoutter dans le silence. Une odeur bizarre s'exhalait de ces vieilles choses, odeur de bois vermoulu, d'étoffes fanées, odeur de poussière et d'abandon où persistaient des effluves de parfums, de ces parfums forts et subtils qu'affectionnait Antoine Fremaux et qui s'accordaient avec ses vêtements excentriques, ses bagues à cabochons et son fin visage glabre que rougissait aux pommettes et aux lèvres une touche de fard.
Marcel Renaudier se sentait mal à l'aise de cette atmosphère hétéroclite. Ici, dans cette maison faussement déserte, on n'était pas seul : il avait l'impression d'y déranger une présence invisible.il eut hâte de s'être acquitté de sa commission. La chambre où il devait trouver ces lettres donnait dans le salon.
Elle était si obscure qu'il dut tirer les rideaux et
LA PEUR DE l'aMOUH i33
pousser le volet pour y voir. La lumière du dehors éclairait maintenant les murs tendus d'une soie ancienne où des miroirs à appliques suspendaient leurs glaces, gravées de guirlandes et de sujets. Un lit bas et large s'étalait sous une courte-pointe de '^ « %uipure. Un canapé de damas à ramages voisinait avec une table de marqueterie sur laquelle étaient posés deux flambeaux de verre. Entre les deux fenêtres se dressait le secrétaire désigné.
C'était un baroque petit meuble ventru, en laque rouge semée de fleurettes dorées qui formaient des arabesques et s'arrondissaient en médaillons où paradaient des personnages de la Comédie Italienne et des masques en costume de Venise. Marcel les regardait tout en tournant dans la serrure la clé minuscule. Les tiroirs apparurent. Dans celui de gauche, Marcel palpa un paquet noué. Il n'avait qu'à le mettre dans sa poche, à refermer le meuble, à clore le volet, à partir. Et il restait là, songeur et indécis.
Ces lettres! Elles ne pouvaient être que de cette comtesse Çantarini à qui Antoine Fremaux faisait de constantes allusions, et qui semblait tenir tant de place dans sa vie. Pour Marcel, ces amours d'Antoine Fremaux avaient jusqu'à présent été du lointain et du romanesque, mêlé à ses déclamations sur Venise, et maintenant elles prenaient une réalité
l34 I-^ PEUR DE l'amour
soudaine. Cette femme au nom sonore, évocateur de passion, était sûrement la maîtresse de Fremaux. Ces lettres contenaient des paroles d'amour comme s'en écrivent les amants. Elles convenaient du jour, du lieu, de l'heure d'une rencontre. Elle avait dû se donner à lui ici même plus d'une fois, l'étrangère, en cette maison ornée pour elle par Antoine Fremaux à la mode de son pays. Elle avait dû s'asseoir sur ce canapé, se mirer à ces miroirs, chercher à leurs glaces ternies celle qui reflétait le mieux sa beauté. Elle s'était étendue sur ce lit !
Cetlepensce le troubla. S'il n'avait jamais été aimé, lui, il se souvenait pourtant de quelques heures d'ébats sensuels. Certaines minutes de sa jeunesse lui revinrent à l'esprit. Comme tous les jeunes gens, par curiosité, il avait essayé du corps des femmes. Il ne leur demandait que la satisfaction plus ou moins agréable d'un instinct. Ces brèves passades ne suscitaient dans sa mémoire que des images rapides et vulgaires. Il n'avait jamais éprouvé d'une femme ce que Fremaux avait dû éprouver, en ce réduit discret à l'amour et préparé pour ses jeux, de la visiteuse qui y apportait avec elle le mystère, la tendresse et la volupté...
Brusquement, il passa sa main chaude sur son front moite. Pourquoi s'atlardait-il là, comme un intrus? Ou'attendait-il? Qu'espérait-il? Depuis le
matin, il lui semblait avoir la fièvre. Ses jambes lourdes avaient peine è le soutenir. Il aurait aimé à reposer sa fatigue sur ce lit bas, en cette chambre paisible, à fermer les yeux, à ne penser à rien. Et cependant une pensée obscure le tourmentait, qu'il ne voulait pas laisser se formuler. Par le volet entr'ouvert, il apercevait une branche d'un des marronniers du jardin. Pourquoi, plutôt que d'habiter rue de Valois, ne se fixait-il pas à Auteuil, en ce quartier verdoyant et tranquille, si calme, à deux pas du Bois de Boulogne? Tout à coup il évoqua une longue allée, une voiture arrêtée, une jeune femme en robe claire : Juliette !
Il ne l'avait pas revue depuis leur promenade au Bois, et, ce matin, il avait reçu un billet d'elle, un billet affectueux et un peu triste. Elle se plaignait qu'il eût manqué à sa promesse de lui rendre visite et lui disait qu'un peu souffrante en ce moment elle resterait chez elle toute la journée, que sa porte serait défendue et qu'elle serait seule... Et il s'était excusé sous le prétexte d'une course indispensable... On avait dû lui remettre son télégramme ; elle ne l'attendait plus, et, à cette minute même, il aurait pu être auprès d'elle !
Soudain, à cette idée, il eut un violent désir de la voir. Ce fut si fort, si impétueux qu'il crut presque qu'elle était devant lui. Elle le regardait, en cette robe, avec ce même collier dont les perles
i3d la pelr de l'amour
cerclaient doucement son cou... C'était bien elle, et il continuait à considérer fixement le petit meuble ventru de laque rouge oîi les fleurs dorées formaient des médaillons autour des figurines bergamasques, mais ce qu il voyait, c'était elle, elle, elle! De ses mains dégantées, avec un geste gracieux, elle enlevait son chapeau et le lançait sur le lit. Maintenant elle détachait les agrafes de son corsage et défaisait la boucle de sa ceinture. Les perles brillaient mieux à sa nuque dégagée. La peau de ses épaules et de sa gorge était nacrée comme elles... Et il suivait chacun de ses mouvements et il tremblait d'angoisse et de convoitise, d'envie de la saisir entre ses bras, et de l'étreindre nue, fraîche et blanche, sur ce grand lit, en cette maison isolée qui sentait l'ombre, le silence et l'amour!
Défaillant, il demeurait debout, comme fasciné par cette vision. De nouveau, il tâta son front en sueur. Est-ce qu'il devenait halluciné ou fou? Pourquoi disposait-il ainsi de celte jeune femme? De quel droit dévêtait-il ainsi son image? Il eut le sentiment d'une indélicatesse et d'une brutalité. Juliette de Valenton ne lui avait jamais témoigné que de l'amitié, de la pitié et de la sympathie... Certes, il y avait bien les propos de M. Roissy, un soir, dans le jardin des Aulnaies! Mais Juliette n'avait jamais été pour lui qu'une camarade d'enfance retrouvée à une heure d'épreuve et qui avait
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été bonne à son chagrin... Oui, clans cette prairie, près du canal, une après-midi d'été, elle lui avait parlé librement et familièrement, oui, elle l'avait emmené au Bois dans sa voiture! Elle était, ce jour-là, sans doute, oisive, désœuvrée ! Mais jamais elle ne lui avait montré qu'elle l'aimât!... L'aimer! Et que pouvait-il apporter dans sa vie de jeune femme riche et élégante? Que ferait-elle dun personnage de sa sorte, morose, désabusé, sans goût à l'existence, étranger au monde où elle vivait? Et si même, lasse de luxe et de frivolité, elle souhaitait les amusements de l'intrigue ou les dangers de la passion, ce n'était pas, certes, à un Marcel Renaudier qu'elle irait ! Lui, un amant, quelle folie! C'était à d'autres d'aimer et d'être aimés !...
Il glissait dans sa poche le paquet de lettres : ses doigts frémirent au contact du cordon de soie qui les liait. La serrure du meuble rouge grinça. Marcel regarda une dernière fois autour de lui : une tristesse indéfinissable l'accabla. Ce lit, propice aux longues étreintes, ces flambeaux de cristal faits pour éclairer les veilles voluptueuses, ce meuble secret et galant qui bombait sa panse où jouaient parmi les fleurettes dorées les héros minuscules de la Comédie du Plaisir et du Sentiment, à quoi bon tout cela et à quoi bon l'Amour lui-même! Pourquoi se laisser prendre à son illusion décevante, à son
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prestige mensonger? C'est en vain qu'il vient à nous sous les traits de la beauté; son sourire n'est qu'un masque qui tombe et derrière lequel souffre sa face tragique et cruelle. Non! il ne risquerait pas à cette aventure son pauvre repos et sa misérable solitude. Et il avait hâte de fuir cette chambre perfide, de rentrer chez lui, de se débarrasser de ces lettres qui lui brûlaient la main. Son étroit logis, au moins, avec tout le passé d'amertume et de mort, le protégeait contre ces chimères qui troublent l'esprit et font battre le cœur, et, au mur, il y trouverait l'âpre visage paternel, dont les yeux, à défaut de la voix, lui rediraient la dure leçon de crainte et de méfiance contre la vie et l'amour dont la « Dame à la Rose », en son cadre d'ébène, semblait, sa fleur épineuse aux doigts, la mélancolique et douloureuse allégorie.
— Monsieur, c'est une dame qui vous demande.
Et la vieille Ernestine s'adossait à la porte repoussée derrière elle, comme pour empêcher l'intruse de pénétrer dans le salon. Marcel Pienaudier s'était levé vivement et avait jeté sur la table le livre qu'il lisait.
— Une dame! mais faites-la entrer, Ernestine! La vieille femme cessa de défendre la porte.
— C'est moi, Marcel. Je ne vous dérange pas? j^jrae jg Valenton s'avançait vers lui. Sa robe,
d'un linon léger, à larges manches flottantes qui découvraient un peu du bras nu, dégageait le col où les grosses perles luisaient, égales et serrées. Un chapeau avec des roses ombrait le bas du visage. Elle tendit la main au jeune homme.
— Pourquoi avez-vous l'air si étonné? Puisque vous ne voulez pas venir chez moi, c'est moi qui viens chez vous... et me voilà!... Vous n'avez pas à sortir, au moins?... une de ces courses indispensables ?...
1^0 LA PEUR DE X.'aMOUR
Marcel lui oiïrait un fauteuil. Lentement, elle se dég-anta. Il y eut un moment de silence. Marcel Renaudier semblait embarrassé et contraint. Elle souriait en touchant deux clés, une grande et une petite, posées sur la table, à sa portée. Marcel Renaudier l'examinait. Elle était exactement telle qu'il l'évoquait si fiévreusement l'autre fois, dans le log-is désert d'Antoine Fremaux. C'étaient bien ces mains qu'il avait imaginées, enlevant ce chapeau fleuri. Ce cou nu se continuait par cette gorge dont il avait convoité en pensée la blancheur nacrée. Et aujourd'hui que la vraie Juliette était devant lui, il la considérait froidement et presque avec indifférence. Elle lui paraissait lointaine, irréelle, tellement que la voix de la jeune femme le fit tressaillir.
— Quel curieux garçon vous êtes, moucher Marcel! C'est tout ce que vous trouvez à me dire?... En vérité, vous pourriez me faire croire que je vous importune ; mais les femmes sont vaniteuses, heureusement!
Elle rit. Les clés qu'elle maniait tintèrent. Il avait fait le geste de protester contre ce qu'elle venait de dire. Elle reprit :
— Et indiscrètes aussi!... Eh bien, tant pis! Quand je pense aux gens, cela me gêne de ne pas savoir où ils habitent, comment c'est chez eux... Vous êtes bien, ici, Marcel... Mais pourquoi fermez-
VOUS les fenêtres, par cette chaleur? Elles donnent sur le jardin du Palais-Royal, n'est-ce pas?
Elle s'était levée et s'approcha de la croisée. En bas, le jardin s'étendait, sous un beau ciel, en sa bordure d'arcades, avec ses pelouses et ses charmilles rég-ulières. Au centre du bassin, le jet d'eau étincelait. Des enfants couraient. A travers les vitres qui empêchaient d'entendre le bruit de leurs voix, ils ressemblaient à des automates dont les mouvements paraissaient inexplicables. M™^ de Valenton en fît la remarque à Marcel.
— Comme c'est drôle 1 On dirait que nous sommes ainsi, séparés les uns des autres par quelque chose de transparent. Nous nous voyons agir sans nous comprendre.
Elle réfléchit, un instant. Un des pigeons du jardin frôla la fenêtre de son vol lourd. Elle ajouta :
— Oui, l'on reste ainsi jusqu'à ce que l'un des deux casse la vitre... Et cependant, Marcel, nous avons joué là ensemble quand nous étions petits. Je me souviens très bien de vous...
Lui aussi se la rappelait très bien. Elle était plus blonde que maintenant, avec une natte dans le dos. Elle n'aimait pas ce jardin du Palais-Royal, trop fermé, trop étroit, et où lui manquaient ses jeux et ses amis habituels. Elle préférait les Tuileries, et, en particulier, une certaine allée trans-
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vcrsale, qui long'e les parterres et se termine, à un bout, par une statue de Jules César et, à l'autre, par une Diane chasseresse. C'était là qu'il la rejoignait quelquefois, conduit par M. Renaudier, qui se promenait de long en large en contemplant les ruines calcinées des Tuileries, encore debout à cette époque.
— Ah ! ces ruines rougeâtres, elles étaient pour lui un témoignage de la brutalité et de la barbarie éternelles des hommes... Et comme il me regardait amèrement courir dans l'allée! Il s'apercevait déjà que je ne serais guère fait pour la vie et que j'aurais à en souffrir, que je saurais mal me défendre des égoïsmes et des volontés avec qui elle nous met en contact. Déjà je faisais pauvre figure parmi mes camarades des Tuileries , Juliette ! J'étais timide, emprunté, maladroit. Et qu'il m'apparaissait donc déjà redoutable, ce monde en miniature, ce monde turbulent et taquin auquel je me mêlais avec vous!... Oh! ces journées des Tuileries! Je les craignais presque; je regrettais mes après-midi solitaires du Palais-Royal, où je m'isolais des autres... Et vous-même vous me faisiez un peu peur, Juliette, vous étiez brusque, volontaire, fantasque.
Il s'exprimait avec une animation inaccoutumée. Il essayait, par l'image de cette enfant d'autrefois, de distraire ses yeux de la jeune femme debout
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auprès de lui en sa grâce vivante. Il lui semblait créer entre elle et lui une distance artificielle. Il pensait moins ainsi à son cou nu que cerclait le collier de perles tièdes ; il respirait moins l'odeur fine et lente qui s'exhalait d'elle et, pour mieux oublier sa présence, il fixait son reg^ard sur ce jardin carré, sévère malgré ses feuilles et ses tleurs, ce jardin dont si souvent, jadis, les jours de pluie, il avait fait le tour sous les galeries qui le bordaient, avec son père, dont il voyait reflétés aux glaces des boutiques la silhouette lasse et le visage amaigri. Soudain il s'était éloigné et était venu s'asseoir dans le fauteuil en tournant le dos à la fenêtre. Sur la vitre, les ongles de Juliette rythmaient une gamme. Le bruit se tut. Familièrement, la jeune femme s'accoudait au dossier du fauteuil.
— Allons, Marcel, avouez qu'au fond je vous ai toujours ennuyé, petite fille, comme je vous ennuie maintenant. J'étais une enfant gaie et vous un enfant morose, comme je suis aujourd'hui une jeune femme frivole et vous un grave jeune homme.
Tendrement elle avait posé sa main sur l'épaule de Marcel.
— Votre vie a été triste, je le sais; mais croyezmoi, Marcel, toute la vie ne l'est peut-être pas. Pourquoi vous obstinez-vous à ne rien accepter d'elle? Pourquoi vous séquestrez-vous dans celte solitude malsaine? Il y a de douces choses de
l44 LA PEUR DE l'amour
par le monde: le soleil, la beauté, l'amour!
Il avait levé les yeux vers elle, car elle se tenait debout devant lui. Leurs regards se rencontrèrent. Elle touchait du doigt son collier de perles, comme s'il l'étouffait et qu'elle eût voulu le desserrer. Sa voix trembla légèrement.
— J'aimerais tant que vous soyez heureux, Marcel, que vous ayez votre part de la vie !
Il demeura muet et secoua la tète tristement, avec une expression d'amertume rageuse qu'elle ne lui connaissait pas. Elle hésita, un moment,
— Vous ne désirez donc rien d'elle, vous n'en voulez donc rien?
Il répondit sourdement :
— Rien.
Ils étaient en face l'un de l'autre, lui immobile et sombre, elle la main appuyée au rebord de la table. Une rougeur lente lui empourpra tout le visage. L'éclat en fut si vif que les perles de son cou en parurent plus laiteusement blanches. A voix basse, elle répéta :
— Rien, Marcel, rien... pas même...
Elle n'acheva pas. Tout son corps semblait fléchir d'une langueur infinie. On eût dit que ses vêtements allaient glisser sur elle et qu'elle allait apparaître nue. Derrière la vitre un pigeon roucoula. Une des deux clés posées sur le tapis tomba. Marcel Renau-
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dier se baissa machinalement pour la ramasser.
Il crut qu'il ne pourrait jamais se relever, tant ses tempes étaient comprimées et tant ses oreilles bourdonnaient. Et il lui semblait que cet instant durait longuement, indéfiniment, durait toute la vie...
Quand il s'était redressé, Juliette de Yalenton était toujours à la même place. Elle avait remis un des gants qu'elle avait ôtés en entrant. D'une voix humble et faible, il lui avait demandé pourquoi elle s'en allait déjà. Elle avait répondu que rien ne la pressait et qu'elle resterait encore volontiers un peu. Le visage tranquille et calme sous le grand chapeau couvert de roses, elle avait même souri à une phrase qu'il lui disait. Elle s'était assise de nouveau dans le même fauteuil, comme si rien ne se fût passé entre eux. Ils parlaient de Cyrille Buttelet. Le peintre retardait son départ de Paris à cause de certains travaux qu'il voulait terminer, parmi lesquels ce portrait d'elle, commencé au printemps. Il lui réclamait encore quelques séances. Elle les lui donnerait sûrement, quoiqu'elle eût en ce moment beaucoup de dîners et d'invitations. M. d'Argimel devait la conduire, ce soir, à une fête au tir aux pigeons. Puis elle avait demandé qui prenait soin de ceux du Palais-Royal et s'il y en avait beaucoup. Quelle cruauté que de tuer ces pauvres bêtes par passe-temps I Elle parlait doucement,
l46 LA PEUR DE l'amour
posément. Puis elle avait remonté son g-ant sur son bras nu. Parfois elle touchait à son collier. Elle avait l'air lasse. Debout, elle avait chancelé. En traversant le salon, elle regardait autour d'elle. Dans le vestibule, elle lui avait tendu la main. On entendait dans la cuisine la bonne qui faisait couler le robinet.
La porte refermée, il était rentré dans le salon, il avait arrangé le tapis de la table, dont un coin pendait, puis il s'était dirigé vers la fenêtre. La vitre lui semblait comme s'il avait plu, parce que ses yeux étaient brouillés de larmes. Un pigeon avait passé... M.d'Argimel s'amusaità tuer ces pauvres oiseaux... Alors il s'était souvenu d'une esquisse de Cyrille Buttelet, qui représentait une colombe grise sur la margelle d'un puits de marbre rouge, et il s'était senti soif, si soif qu'il était allé dans sa chambre se verser un verre d'eau de la carafe posée sur sa commode. Ensuite il ne savait plus et, en reprenant conscience, il s'était retrouvé sur le parquet, au milieu des éclats du verre brisé, dont un morceau l'avait légèrement coupé au poignet.
Marcel Renaudier plia la lettre qu'il venait de recevoir d'Antoine Fremaux et où celui-ci lui annonçait qu'il viendrait le lendemain chercher la clé de sa maison et celle du petit meuble rouge. La lettre pliée, il ferma les yeux et attendit. U ne voyait que de l'ombre. Aucune image ne s'y dessina. Juliette n'y apparut pas. Les roses poussent-elles dans la cendre? Son cœur n'était qu'une poussière inerte et sans rêve. Il n'avait qu'à achever de la piétiner et de la durcir... Il eut l'âpre certitude que son destin s'était déterminé à jamais.
Il songea au portrait de son père. Le sévère visage, sous les yeux de qui, l'autre fois, il était tombé à la renverse, devait maintenant être salisfait : la conception de l'existence que M. Renaudier avait inculquée à son fils demeurait en lui intacte et assurée. L'épreuve, en somme, avait été moins cruelle au fils qu'au père. Marcel se sentit fortement en communion avec le mort aimé. Il ne tra-
liirait pas son héritage intellectuel. Il était sûr de soi, maintenant.
11 s'approcha de la fenêtre. La journée s'annonçait belle. Sous le ciel d'un bleu ardent, le jet d'eau éparpillait ses gouttes irisées. Du piédestal d'une statue, un pigeon s'envola lourdement. La pensée de Juliette de Valenton se joignit dans l'esprit de Marcel à celle de Bernard d'Argimel. 11 remarqua l'association d'idées et la constata mécanique et naturelle. 11 n'éprouva ni regret ni souffrance, et regarda l'heure à sa montre: il voulait aller jusqu'au Père-Lachaise...
Là-haut, sur la Colline des Morts, les cyprès et les buis répandaient une amère senteur. Des parfums de fleurs s'y mêlaient, très doux, un peu fades, mais l'odeur stoïque des sombres verdures prédominait. Marcel Renaudier la respira longuement. Résineuse et acre, elle le fortifiait et lui communiquait comme l'essence même des noirs feuillages immuables.