DEUXIEME PARTIE
Marcel Renaudier se rangea contre le mur pour éviter un maçon qui occupait le trottoir de sa prestance limousine, un lourd sac de plâtre sur l'épaule. Tout en se garant de l^blouse blanche et du fardeau, Marcel ne perdait pas de vue la jeune femme qui marchait devant lui et tournait l'angle du quai et de la rue de Beaune en lançant à son suiveur un regard furlif.
Elle était svelte et élégante. Marcel pressa le pas. Elle avait ralenti le sien, croyant sans doute avoir dépisté l'importun. Elle portait un costume de drap foncé et un chapeau orné de violettes. Arrivée devant un des numéros de la rue, elle hésitait, la tête levée. Marcel distingua sa gracieuse figure, ses yeux inquiets derrière le face-à-main d'écaillé. Comme il passait auprès d'elle, elle se décida et il la vit disparaître prestement dans l'ombre d'une porte.
Tout en continuant sa route, Marcel repensait à cette rencontre. Quelque femme du monde allant à un rendez-vous ! Cette vieille et discrète maison delà rue de Beaune était propice au mystère. Maintenant, un peu essoufflée de l'escalier monté trop vite, l'inconnue ôtait ses g-ants, dég-rafait sa jaquette, retirait, l'une après l'autre, les longues épingles de son chapeau... Elle était jolie, un visage clair, le nez droit, une bouche délicate, des yeux sombres et doux...
Marcel éprouvait un peu de tristesse et de fatig-ue. Il venait, d'ailleurs, d'être assez souffrant et se sentait encore faible. C'était sa première sortie. Cyrille Buttelet, ayant appris son indisposition par le docteur Sarrian, lui avait écrit la veille pour lui demander de ses nouvelles, et, comme il se trouvait mieux, il s'était résolu à se rendre lui-même rue du Bac.
Buttelet le reçut dans son parloir. Le feu allumé y flambait dans une haute cheminée. Bien qu'on fût à la mi-mars, il faisait encore très froid. Par les grandes fenêtres, on apercevait le jardin hivernal. Des moineaux voletaient dans les branches nues. Cyrille Buttelet, en veston de velours, se chauffait au foyer. La flamme se reflétait dans le verre de son monocle. Il accueillit cordialement le jeune homme.
— C'est bien ag-réable, un vrai feu, Marcel ! Dans l'atelier, je suis obligé d'avoir le calorifère.
C'est de la chaleur morte, et cela me fait songer à ce qu'un parfum chimique est à l'odeur d'une fleur réelle... Ici, au moins, c'est de la chaleur vivante. Je la déguste comme un vin. Voilà trois jours que je ne quitte pas celte cheminée... Oui, trois jours de repos, et bien gagnés. J'ai beaucoup travaillé 1 Mes portraits sont à peu près finis, et j'ai hâte de retrouver certains petits coins de ma chère Venise, dont je voudrais faire quelque chose.
Son doigt traça dans l'espace des lignes imaginaires. Il avait des mains magiciennes, des mains roses et or.
— Quoi vous partirez bientôt, monsieur Buttelet ! Marcel Renaudier avait dit cela tristement. Il
venait assez fréquemment rue du Bac. L'absence de Cyrille Buttelet augmenterait encore son isolement. Le peintre l'observait à travers son monocle.
— Oui, je décampe dès les premiers jours d'avril... Et pourquoi ne m'accompagnez-vous pas là-bas ? Nous savez que ma maison est la vôtre. L'Aldramin est vaste; vous y seriez parfaitement libre. Vous y vivriez aussi solitaire qu'il vous plairait... Je vous ai invité une fois pour toutes, et je ne vous aurais pas reparlé de ce voyage si je n'avais un motif d'insister sur ce sujet.
Cyrille Buttelet laissa tomber son monocle et le fil danser au bout du cordon, d'un air un peu embarrassé. Brusquement, il se décida :
— Le docteur Sarrian n'est pas content de vous. II ne vous trouve pas en très fameux état. Vous devriez vous soigner. Vous auriez besoin, à son avis, de changer de place : c'est ce qu'il vous a déjà ordonné, il y a deux ans. L'extrême solitude où vous vous renfermez a ses dangers. Vous l'avez reconnu vous-même, mais le remède que vous avez choisi est pire que le mal. Bref, Marcel, il paraîtrait que, sur un certain point, depuis un certain temps, vous n'avez pas été raisonnable.
Marcel comprenait Cyrille Bultelet. Oui, il cherchait à se distraire de sa pesante solitude, et cette distraction, il la demandait aux amours de hasard et à leurs plaisirs vulgaires. Quand il réfléchissait à ce goût subit, violent, qui lui était venu, il ne se l'expliquait pas. Ce n'était ni curiosité ni sensualité, mais une sorte d'ardeur instinctive, involontaire, une sorte d'attrait inconscient et sournois auquel il obéissait. Cyrille Buttelet ne se trompait pas : il n'était pas raisonnable. Aussi répondit-il simplement :
— C'est vrai, monsieur Buttelet.
Buttelet se mit à rire.
— Mon cher, je ne suis pas un moraliste, vous le savez, mais songez à ce que Sarrian m'a en somme chargé de vous répéter. C'est sérieux. Trop de femmes, jeune Marcel, trop de femmes!... Allons, un bon mouvement! Qu'est-ce qui vous
retient à Paris? Vous n'avez pas de maîtresse... malheureusement, car cela vaudrait mieux pour vous... Alors, quoi? Vos camarades, Fremaux? Non, n'est-ce pas?... Et, à propos d'amis, monsieur Roissy, est-ce que vous ne le voyez plus?
Marcel Pienaudier rougit et ne répondit pas. Le peintre allait peut-être s'enquérir de M"^^ de Valenton : la pensée d'avoir, à prononcer ce nom fit trembler les lèvres du jeune homme. Buttelet continua :
— II ne m'a pas soufflé mot de vous... pendant que vous étiez malade, j'ai fait justement le portrait de sa femme... Il a tant insisté!... Une fort agréable personne d'une quarantaine d'années, très bien conservée... et bavarde!...
Cyrille Buttelet redressa délicatement du bout des pincettes une des bûches du foyer :
— Vous vous souvenez, Marcel, de ce que je vous ai raconté souvent de ce bizarre sortilège de la pose qui conduit insensiblement le modèle des propos les plus insignifiants aux confidences les plus intimes. Eh bien ! la brave madame Roissy n'a pas échappé à cette loi fatale. Au bout de quatre séances, elle m'expliquait sa vie, ensuite elle m'a révélé tout ce qu'elle sait de secret sur les gens de son entourage. Ainsi, votre amie, cette madame de Valenton, dont je faisais le portrait il y a deux ans, je suis maintenant au courant de sa situation.
Il reg^ardait Marcel Renaudier du coin de l'œil.
— Voici donc ce que m'a narré madame Roissy... Je ne vous garantis rien, mais je répète... Monsieur de Valenton a un neveu, un monsieur d'Arg-imel, qu'il a élevé et qu'il aime beaucoup. Or ce garçon qu'il a choyé, gâté, ne se gênait pas pour montrer à son vieux parent qu'il s'ennuyait en sa compagnie. II désertait de plus en plus la maison, prétextant ses occupations, ses affaires. Ce fut alors que Valenton, qui craint la solitude, eut l'idée d'épouser la petite Roissy. Elle est délicieuse. La présence d'une jolie femme égaie et orne une maison. Ce fut ,ce dont s'aperçut aussi le d'Argimel. L'oncle marié, voilà le neveu qui rentre au bercail, charmé par la bergère, à la grande joie du pauvre Valenton.
Cyrille Butlelet s'arrêta, un instant... Marcel Renaudier l'écoutait, les yeux baissés.
— C'est vous dire que madame de Valenton est devenue la maîtresse du galant monsieur d'Argimel, et le plus piquant est que monsieur de Valenton, qui ne se doute de rien, est doublement heureux. Oh ! madame Roissy excuse sa belle-fille, car Valenton avait juré à mademoiselle Roissy de n'être pour elle qu'un compagnon, et il n'a pas tenu son engagement... C'est même de ce manque de parole que s'autorisa sa femme pour reprendre le droit de disposer d'elle-même à son gré, ce qu'elle n'eût jamais fait sans cela, car elle est loyale à sa
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façon, la pauvre, et n'aurait jamais traité monsieur de Valenton en mari, s'il ne s'était mis en cas d'en mériter le traitement... Avouez, mon cher, qu'on apprend bien des choses à peindre des portraits !
Marcel Renaudier releva la tête. Il avait les yeux pleins de larmes et dans la bouche un goût d'amertume douloureuse. Il murmura d'une voix sourde :
— Et que pense monsieur Roissy?...
— Mon cher, monsieur Roissy ne pense jamais rien des autres; il ne pense qu'à lui... Mais vous semblez tout song-eur, ami Marcel ! Allons, il faut que je m'habille. Nous nous re verrons avant mon départ, n'est-ce pas ? Et réfléchissez à ce voyage de Venise.
— Attention! il y a encore trois marches.
La fille que suivait Marcel Renaudierse retourna à demi vers lui. La lumière du bougeoir qu'elle portait éclaira son visage. Sous le bouffant roux des cheveux teints, la figure était régulière, mais un peu épaisse ; le nez droit et la bouche charnue lui donnaient une certaine grâce et il y avait en elle comme une allusion aune sorte de beauté dont elle n'offrait que l'esquisse imparfaite et vulgaire.
La clef grinça dans la serrure.
L'étroitesse du vestibule rendait encore plus apparent le peu de hauteur du plafond. La chambre qui faisait suite à cette pièce était oblongue et basse. Marcel écarta le rideau de la fenêtre: elle s'ouvrait, à l'entresol, sur la rue Montaigne et les maisons d'en face, proches et sombres. Marcel, le front à la vitre, entendait derrière lui un bruit d'étoffes... Il avait rencontré cette fille aux Champs-Elysées, Elle revenait à pied d'un café du boulevard. Il l'avait abordée... Elle devait main-
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tenant être dévêtue. Il n'éprouvait pour elle aucune curiosité, aucun désir...
Depuis un moment, elle marchait dans la chambre; son pas était lourd sur le tapis. Marcel se sentait si triste, si morne, qu'il eut envie de parler pour ne songer à rien et il lui posa quelques questions. Avant de répondre, elle s'assit au pied du lit. Elle répondit d'abord d'un ton brusque et maussade, puis elle s'anima. Sa main, appuyée sur le drap, soutenait son corps penché. Sa voix était rauque, avec des finesses subites.
— Pour sûr que ce n'est pas toujours amusant! mais quoi? faut bien trimer. On n'a pas de rentes! Alors... ça ou autre chose... Moi, j'étais née pour ne rien faire... Oui, que j'aimerais mieux dormir!... Et pourtant, je peux dire que je n'ai jamais aimé la nuit, pour pioncer, même quand j'étais g-osse. C'est en plein jour que c'est bon ! Je me paie ça, des fois; mais, tu sais, un pieu, ça ne vaut pas le foin... Et encore le foin, ça vous pique la peau, tandis que l'herbe, une bonne herbe longue, où on sent la terre dessous et qui sent le vert. C'est là qu'on est bien...
Elle s'était renversée en arrière, le corps allongé. Les pointes de ses seins ressemblaient à deux fleurs de trèfle. Elle avait croisé ses bras au-dessus de sa tête. Les yeux fermés, ses traits détendus pre-
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naient une sorte de noblesse. Marcel considérait ce visage d'étrangère, tout à coup familier. Du fond de sa mémoire montait une odeur d'herbe et d'eau, un parfum de soleil, un aspect de paysage, suscités par cette figure endormie qui était comme le calque grossier d'une autre image qui se dessinait vaguement dans son esprit et qu'il n'y voulait pas reconnaître, comme s'il eût craint de l'offenser...
— Ah! Marcel, c'est g-entil à vous de venir me dire adieu ! Vous voyez, je suis dans les paquets...
Les meubles du parloir de Cyrille Buttelet étaient couverts de housses. Par la porte ouverte on apercevait les dressoirs de la salle à manger, vides de leurs porcelaines précieuses. Le lustre japonais aux algues de bronze était enveloppé d'une écume de mousseline. Buttelet fit signe à Marcel de s'asseoir.
— Je vide ce carton, et je suis à vous...
Le peintre achevait de trier des lettres. Rapidement il les parcourait, vérifiait la signature et les déchirait.
— Je suis soigneux, hein? J'ai horreur des paperasses qui s'accumulent... Oui, tout cela qui nous a intéressé ne nous intéressera plus jamais... Estce qu'on a seulement le temps de se souvenir!...
11 gardait dépliée devant ses yeux une lettre écrite sur un papier bleu pâle. Il hésita, un instant, puis la déchira et en jeta les morceaux, qui s'éparpillèrent.
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— Il y a des choses, que c'est ennuyeux qu'elles finissent, ami Marcel, et qu'on sait qu'on ne retrouvera plus... surtout, lorsque, comme moi, on n'est plus jeune... Bah ! j'aurai tout de même bien profité de la vie !
Il secoua un des fragments de la lettre qui s'était attaché à son vêtement, et il reprit :
— Oui, et cela me sera, ma foi, presque égal de mourir... maintenant. J'ai fait à peu près ce que j'avais à faire et j'ai eu à peu près ce qu'on peut avoir. Lorsque je sentirai que ma main s'alourdit et que mon œil se brouille, je ne m'obstinerai pas au travail.
Il se renversa au dossier du fauteuil.
— Quand je ne pourrai plus reproduire la nature, je pourrai encore l'admirer... J'ai souvent pensé à la façon dont j'emploierai mes dernières années. Eh bien, Marcel, je voyagerai. Actuellement, avec les moyens de transport modernes, un barbon qui ne se porte pas trop mal peut très bien faire le tour du monde. Le voyage, c'est le divertissement parfait de la vieillesse !... Et puis les vieillards ne devraient pas mourir chez eux : ils devraient disparaître discrètement au loin, sans déranger personne... Quelle délicatesse de s'en aller mourir en Chine, en Afrique, que sais-je ? dans quelque ville d'Orient, sans gêner !
— Oh ! monsieur Buttelet !
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Le peintre ric't :
— C'est comnic je vous le dis, Marcel... mais, après tout, je me contenterai, à la rig-ueur, de ma chère Venise. J'aime son cimetière aux murs roui^es de l'île San Michèle.
Il s'était remis à trier les lettres en paquets sur ses genoux. Un entendait le bruit du papier déchiré. La porte s'ouvrit brusquement.
— Qu'y a-t-il, Annina?
La petite servante semblait effarée et joyeuse.
— Signor, sono i piccioni...
— Les pigeons 1... Marcel, venez voir ça.
Ils sortirent. Dans un coin du vestibule, une large caisse à clairevoie était posée. Ils s'approchèrent. Entre les barreaux, on distinguait dans l'ombre un amas de plumages. C'était du gris, du jaune, du vert, de l'ardoisé, du zinzolin, — des couleurs et des nuances vivantes qui remuaient doucement, se mêlaient en une harmonie bigarrée. — C'étaient des pigeons d'espèces variées. Il y avait là de ces pigeons «boulants» qui portent haut leurs bizarres goitres de plumes, des « carriers » et des « capucins », des pigeons « paons », qu'on appelle aussi des « trembleurs », et des « culbutants » et des « pattus » et de ces pigeons « cravatés » qu'engonce une collerette baroque, sans compter les « nègres » et les simples « bizets », les uns gros, rebondis et boursouflés, les autres svelles et fins en leurs cor-
selets élégants. Certains semblaient pétris dans de la neige ou faisaient songer à des coquillages. Pressés côte à côte, ébouriffés ou lisses, quiets ou effarés, ils remplissaient la vaste caisse d'un sourd bruissement, comme d'un roucoulement muet. A genoux devant les barreaux, Annina et Beltina passaient leurs doigts pour toucher avec des rires d'admiration les cous souples, les pattes écailleuses et les becs durs des bêtes captives et chaudes. Cyrille Bultelet s'était retourné vers Marcel :
— Eh bien, mon cher, que dites-vous de mes compagnons de route ? Ils viennent de chez un oiseleur du quai de la Mégisserie et je les emporte à Venise. Je veux faire hommage à la place Saint- Marc de ces nouveaux pèlerins emplumés.
Il s'était assis sur la caisse et il caressait alternativement les coques gonflées d' Annina et de Bettina.
— Oui, nous choisirons une belle journée, une de ces divines journées du printemps de là-bas, où après une averse lumineuse, les marbres brillent d'une pureté rajeunie et la pierre d'Istrie semble fondre dans la tiède lueur du ciel. Nous monterons sur Valtana du vieux palais Aldramin et nous donnerons la liberté à nos hôtes. Ah ! ce sera un beau lâcher de couleurs, un beau tourbillon d'ailes, un bel essor, une offrande aérienne à la reine des reflets et des nuances.
LA PEUR DE l'amour i63
Les deux filles battaient des mains. La chevelure d'Annina se défit. BuUelet toucha l'épaule de Marcel Renaudier.
— Allons, Marcel, décidez-vous, accompag-nezmoi, là-bas ; vous assisterez à ma fête volante... Quel entêté!
Marcel hésitait. Le départ de Cyrille Biittelet le troublait. Lui parti, quel abandon! quelle détresse! Il se sentait faible, si las, si à bout de forces ! Les représentations menaçantes du docteur Sarrian lui revinrent à l'esprit. Buttelet insista:
— Alors, Marcel, c'est convenu, je vous emmène?
Marcel Renaudier balbutia. Dans son inertie, prendre un parti lui causait une fatigue inexprimable. Il finit par répondre à voix basse :
— Oui, merci, monsieur Buttelet. Je tâcherai d'aller vous rejoindre... Mais pourquoi vous intéressez-vous à moi, monsieur Buttelet, pourquoi?
Des larmes mouillèrent ses yeux. Buttelet lui tendit la main :
— Vous êtes stupide, mon pauvre Marcel, stupide!
Et, pendant que tous deux se considéraient en silence, Annina et Bettina, dans le dos de Marcel, lui faisaient les cornes pour se garantir du mau vais œil.
Dans la nuit, l'express se ralentit et siffla. Marcel Renaudier se pencha vers la vitre delà portière. Sous un ciel opaque, une terre plate s'étendait, uniforme et basse, où luisaient vaguement des flaques d'eau. Le wagon roulait sur la sonorité d'un pont. Peu à peu. les places miroitantes devenaient plus nombreuses, s'agrandissaient, se soudaient les unes aux autres. Lentement, l'eau succédait à la terre, s'étalait, indéfinie. C'était triste, uni, silencieux, cette lagune déserte sur laquelle le pont soutenait de ses arches le train prudent. Un Monsieur, qui somnolait dans un coin du compartiment, ôtait sa casquette, retirait sa valise du filet. On devait approcher.
C'était toujours pourtant la même étendue noc^ turne sous le même ciel obscur. Enfin, quelques lumières apparurent au ras de l'onde. La locomotive siffla plusieurs fois. Brusquement, le vitrage d'une gare cacha le ciel. Les portières claquèrent.
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des pas résonnèrent sur l'asphalte du quai. Des voix retentirent. Du marchepied, Marcel reconnut Cyrille Buttelet qui lui faisait signe.
Brièvement, ils échangèrent quelques paroles en marchant vers la sortie. Un employé reçut le billet du voyageur et salua le peintre. Soudain un air plus frais frappa Marcel au visage. Une dalle sonna sous son pied. Ses yeux distinguèrent un dôme, puis un autre dôme et la tour carrée d'un campanile. Il abaissa son regard. Une eau sombre où se reflétaient des lumières clapotait à des marches mouillées. Sur cette eau, des gondoles fuselaient leurs longs corps noirs à bec d'argent. Des silhouettes d'hommes s'y agitaient. Des voix s'interpellaient, distinctes et comme lointaines. Marcel respira longuement : il percevait une odeur singulière, odeur mélangée de saumure, de vase, d'humidité. Buttelet lui disait: i^^v^xA. ^.-tt. ''-
— Allons, dépêchons-nous. Il ne fait pas chaud, ce soir.
Marcel Renaudier regarda de nouveau le dôme qui s'arrondissait tranquille et grave sous la nuit, et descendit les marches. Elles étaient glissantes. Il sentit sous son pied le feutre d'un tapis. Sa main se posa sur une manche. Il vit un visage maigre et basané qui lui souriait. L'homme, son béret au poing, balançait un falot. Marcel fit quelques pas à reculons et se trouva assis aux coussins d'un large
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divan de cuir. Buttelet était à son côté. Sur eux, \tfelze bombait son toit de drap noir. La gondole oscilla. Marcel, par la porte vitrée du /e/iré?, suivait les mouvements du gondolier d'avant. Par instants l'homme cessait de ramer, et il levait sa rame comme une batte d'arlequin, puis il la laissait retomber et traîner au fil de l'eau. Parfois il poussait un cri doux et rauque. La gondole en frôlait une autre, puis, c'était un quai longé, l'arche courbe d'un pont, le silence d'un r/o désert...
— Ils prennent par les petits canaux... C'est plus court pour aller au palais Aldramin.
Cyrille Buttelet avait ouvert une des fenêtres àajehe. L'odeur mystérieuse, marine et fade, s'insinua avec l'air frais, et la course étrange continua conduite par les deux ombres aux gestes d'arlequins qui se dessinaient en passant, avec celle de la gondole, à la lueur d'un réverbère, sur quelque mur éclairé.
— Vous arrivez bien, mon cher Marcel, vous aurez une très belle Venise, une Venise de printemps. Ce n'est pas le moment où je l'aime le mieux. Je la préfère en été, où elle brûle de soleil, ou bien à la fin de l'automne, quand elle est toute rougeoyante du brasier qu'elle a été et qu'elle se refroidit en ses premières cendres. Mais, néanmoins c'est une saison charmante que le mois de mai ici. Enfin, j'espère que vous vous y plairez et que le
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palais Aldramin vous ag^réera , . . Tenez, nous y sommes. -//, , . . ■
Entre de grands^ieux bariolés, la gondole s'insinuait adroitement. L'homme au visag'e maigre ouvrait la porte àxïfelze. Son bonnet au poing, il il attendait.
— Je passe devant, Marcel.
Chancelant et courbé, Marcel Renaudier s'appuya de nouveau sur la manche secourable. Son pied franchit le bordage et foula le tapis déroulé sur les marches. En les montant, il leva les yeux. Perpendiculairement, une haute façade se dressait dans la nuit. A la base, de gros blocs de marbre vermiculés plongeaient dans l'eau. Cyrille Buttelet s'était retourné :
— Buona notte, Giacomo ! biiona notte, Simeone !
— Buona notte, slgnor !
Debout sur leur barque noire à bec d'argent, les deux goadoliers saluaient. Ils avaient l'air de personnages de comédie, de danseurs et d'équilibristes, avec leurs souliers de cuir, leurs ceintures à franges et le balancier de leurs rames.
— Venez, Marcel...
Une grille en fer forgé, l'un de ses battants ouvert, s'encadrait aux colonnes torses de la porte. Le vestibule par où l'on pénétrait au palais Aldramin était spacieux et dallé de marbre blanc
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et vert. Une lanterne dorée, placée au sommet d'une hampe, l'éclairait. La lumière vive de l'ampoule électrique se réfléchissait sur le pavage uni et sur les murailles lisses. Il n'y avait là d'autre mobilier que quelques banquettes à dossiers en rocaille et des pots de terre cuite rougeâtre ou jaune selon qu'ils contenaient taillés en boule, des orangers ou des citronniers nains. Marcel aima leur senteur amère et douce. Silencieusement, il suivit Cyrille Buttelet.
Au premier étage de l'escalier, le peintre s'arrêta.
— Mon cher Marcel, voulez-vous prendre quelque chose ou préférez-vous votre lit ? Dites-le franchement... Votre lit, n'est-ce pas? Alors, venez.
11 écarta une draperie et posa le doigt sur un bouton. Une clarté soudaine illumina une longue galerie. Des stalles sculptées en garnissaient la muraille. Le plafond à compartiments se courbait en voûte. Des tapis d'Orient allongeaient sur le pavage leurs rectangles de laine colorée. Au milieu, en son armature de bois sombre, s'arrondissait un vieux globe terrestre. Au bout de la galerie, Cyrille Buttelet s'effaça pour laisser passer Marcel :
— Voilà, mon cher... Vous êtes chez vous.
C'était une vaste pièce tendue de toile ancienne peinte d'arabesques et de coquilles. Des miroirs en appliques étaient accrochés aux murs, et du plafond pendait un petit lustre de cris-
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tal. Dans un coin, une commode gonflait sa panse de laque carminée, avec des bonhommes à la chinoise. Marcel Renaudier se rappela en même temps le meuble où, dans sa chambre des Aulnaies, grimaçaient de semblables personnag-es, et le secrétaire rouge de la maison d'Auteuil, où Antoine Fremaux conservait les lettres de la comtesse Gantarini. Buttelet était allé fermer la fenêtre.
— Vous savez, prenez g-arde aux moustiques... A quoi pensent ces petites, de laisser ainsi les fenêtres ouvertes !... Oui, Bettina et Annina : elles sont toujours là. Que voulez-vous! j'hésite à les renvoyer chez leurs parents. Je suis habitué à leur paresse... Et puis, j'ai Carlo, grâce à qui tout marche à peu près. Un homme merveilleux que Carlo, et qui joue un grand rôle dans la vie d'ici... et que vous apprécierez : tour à tour cuisinier, maître d'hôtel, portier... C'est lui qui surveille le palais quand je ne suis pas là et qui le fait visiter aux étrangers quand j'y suis, pour quelques lire... Il croit que je l'ignore et vous ferez semblant aussi de l'ignorer. Ne vous étonnez donc pas si vous rencontrez des touristes dans l'escalier, de ces gens pour qui la sonore « Venezia «, dont nous avons fait la douce « Venise », devient, en leur langage anglo-saxon ou tudesque , la sifflante « Venice » ou l'aigre « Venedig »... Mais, que voulez-vous ! Carlo est Carlo. Du reste, vous en
jugerez, il va vous apporter vos bagages... Allons, à demain, Marcel !
Cyrille Buttelet serrait la main du jeune homme. Il ajouta :
— J'espère que vous serez bien... Vous vivrez à votre fantaisie. On déjeune à midi et on dîne à huit heures. Je suis une partie de la journée à mon atelier, à moins que je ne rôde par la ville... Ah! vous prendrez vite l'habitude de ces flâneries. Rien n'est plus reposant. . . Mais je ne vous ai pas demandé des nouvelles de votre santé. Sarrian m'a écrit qu'il vous trouvait plutôt mieux. D'ailleurs, nous le verrons peut-être : il doit assister en juin au Congrès médical de Milan et il m'a promis de venir passer quelques jours ici... Adieu, je vous laisse. Voici Carlo.
Un homme apparaissait dans l'encadrement de la porte, courbé, rampant et comme écrasé sous le poids d'une malle de dimension ordinaire. Péniblement, il déposa ce fardeau, comme si c'eût été une caisse de plomb, et se redressa comme mû par un ressort. Il était très grand, très maigre. Sa figure longue, avec un nez coupant, des yeux rapprochés, des sourcils ébouriffés, une moustache eu pinceau, avait l'aspect d'un masque, tant elle imitait exactement celle du classique valet de comédie italienne. D'un geste exagéré, il montrait le colis. Tout son corps en mimait le poids formidable. Son
attitude exprimait le désespoir d'avoir craint de ne pas être capable de le hisser, le contentement de l'effort accompli. Oui, lui, Carlo, il avait transporté jusque-là cette masse, et ce n'était pas tout, . . Il avait fait un pas vers la porte ; soudain il se retourna comme pour implorer secours. Quoi ! personne ne l'aiderait donc à cette tâche terrible? Non I mais que n'accomplirait-il pas pour le service de son maître?... Et tout à coup Marcel avait vu le cocasse personnage courir à lui, lui baiser les mains et se précipiter hors de la chambre, où il rentrait bientôt chargé d'une seconde malle et d'un sac de nuit, qu'il maniait avec aisance, comme s'ils eussent été pleins de vent. Une minute après, le surprenant Carlo avait débouclé les courroies, arrangé les plis de la moustiquaire et s'enquérait en assez bon français à quelle heure monsieur voulait être réveillé, s'il préférait du café ou du chocolat, — et s'éclipsait sans attendre la réponse et si prestement qu'on eût dit qu'un truc mystérieux avait escamoté le funambulesque pantin qui venait d'achever sa parade domestique.
Quand Marcel Renaudier se trouva seul, le silence l'étonna : il remplissait tout le palais, l'habitait comme une présence invisible. Le jeune homme éprouvait une singulière impression , celle d'être arrivé comme au bout du monde, comme au bout de lui-même. Lentement, il s'approcha de la croi-
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sée. Au ciei purifié, des étoiles scintillaient. Marcel ne résista pas au désir d'ouvrir un instant la fenêtre. Il souhaitait entendre un bruit quelconque, un bruit autre que le battement sourd de son cœur. Sa chambre donnait sur un jardin. De nouveau l'odeur fade et molle lui parvint, mais mêlée, cette fois, à un parfum de fleurs et de feuilles. Derrière le mur, un claquement de talon retentit sur la dalle nocturne, puis ce fut le silence, un silence complet, absolu et qui semblait devoir être indéfini, et où il sentait sa pensée mourir de la fatigue et du sommeil qui l'accablaient.
Las de s'appuyer sur le coude g-auche, Marcel Renaudier se retourna sur le sable où il était couché. C'était un sable fin, tiède, et un peu gris. Sur la grève, le flot déferlait, régulièrement et, chaque fois, d'une même longue vague glauque : de la surface lisse de la mer elle se gonflait lentement et s'incurvait, transparente et délicatement ourlée d'écume, avant de s'abattre sur le sable où elle s'étalait en nappe ondulée, en même temps que son gros bruit se divisait en une sorte de frémissement humide.
Marcel considérait le jeu monotone du flot. Tout à coup une forme se dessina sur l'horizon. C'était un jeune garçon d'une dizaine d'années, vêtu de loques, nu-tête et jambes nues, — des jambes fines, bronzées. — Le visage du petit bonhomme n'était pas beau, mais ses yeux étaient vifs et ses dents blanches. Il riait, et, dans un panier, il ofl'rait des coquillages, des algues et de minuscules hippocampes, racornis et desséchés...
Marcel fit signe qu'il ne voulait rien acheter, mais
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déjà le vendeur lui avait glissé dans la main une poignée de coquilles jaunes, pareilles à des ongles d'or, fragiles, légères, cassantes, et deux ou trois des bestioles marines aux dures carcasses épineuses. Marcel les examina. Elles ne pesaient pas plus que des feuilles sèches. L'art de A^'enise avait souvent imité en ses verreries leur élégante structure chevaline et cambré en anses à ses coupes leur fierté nautique. Sur les gondoles, leurs images façonnées dans le cuivre servaient à tendre les cordelières noires qui aident à se soulever de la pente des coussins. Elles sont un des motifs fréquents de l'ornementation vénitienne et l'on propose aux étrangers, comme souvenirs de voyage, leurs momies recroquevillées.
Le cliquetis des coquilles secouées dans le panier tira Marcel de sa distraction. Debout devant lui, le petit marchand attendait. 11 riait toujours. Marcel n'avait pas d'autre monnaie qu'une lire : il la tendit à l'enfant qui la saisit prestement, ramassa son panier et s'éclipsa. Marcel l'aperçut qui l'épiait de loin : se voyant observé et craignant sans doute que \q forestière ne se ra\asât, il se mit à courir et disparut derrière une ondulation du rivage.
Marcel Renaudier soupira. Il ne se demandait, certes pas, ce vagabond basané, s'il est utile d'exister, ce qu'on fait au monde, si la vie a un but! Rien ne valait pour lui que l'heure présente. Il n'y
LA PEtn DE L AMOUU I yO
avait pas d'antre lieu pour lui que le lieu où il était né. Subitement, Marcel Renaudier connut la sensation pénible du dépaysement. Pourquoi avait-il quitté Paris ? Plus déprimé et plus las, depuis quelques jours, il dormait mal et, le soir, il avait les mains brûlantes. Buttelet lui faisait absorber de la quinine et lui recommandait de rentrer avant le coucher du soleil.
Il avait jeté les petites coquilles jaunes, qui s'éparpillèrent sur le sable autour de lui. Dans sa main, les hippocampes se contournaient bizarrement avec leur air de fantômes marins. On eût dit des emblèmes funèbres... Est-ce qu'il devenait superstitieux? Il avait remarqué les simag-rées conjuratoires qu'échangeaient discrètement, à son passage, Annina et Bettina. Il haussa les épaules et se leva péniblement. D'ordinaire, la brise saline du Lido le réconfortait. Il aimait sa plage encore déserte, mais bientôt le Casino allait s'ouvrir. Les hôtels allaient se peupler.
Il avançait courbé et lent. La grève friable cédait sous ses pas. Il se hâta, pour gagner le sol ferme. Il comptait prendre le tramway qui mène à l'em barcadère. Quand il atteignit la station, la voiture venait justement de partir. Il se demandait s'il attendrait la suivante ou s'il irait à pied; un attroupement attira son attention.
Des enfants, des femmes, un cocher qui était
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descendu de son siège, deux moines avec d'étranges chapeaux de castor à long poil et couleur de caramel entouraient un saltimbanque. L'homme faisait danser un singe juché sur une sorte de perchoir. La grimaçante bête était habillée d'une souquenille rouge et d'une culotte de velours verdâtre ; son visage ratatiné semblait porter un masque à travers lequel on distinguait des yeux presque humains, mélancoliques et sournois. Sa gravité dandinante divertissait l'assistance. Au premier rang, le vendeur de coquilles se haussait sur la pointe de ses orteils, son panier humide au bras. Les deux moines se parlaient à l'oreille. Le cocher, d'un geste, montra à Marcel sa voiture libre.
Marcel était mieux : la pensée de marcher ne lui fut pas désagréable. Au bout de l'avenue, il retrouverait la lagune et l'embarcadère. Le vaporetto le conduirait à Venise. 11 goûtait ces retours vers la ville, dans la riche et noble lumière du soleil déclinant. Depuis qu'il était à Venise, il jouissait plus qu'auparavant de la beauté des choses. L'influence quotidienne de Buttelet contribuait, sans doute, à cet éveil eu lui du sens pittoresque. Du reste, il constatait que la compagnie du peintre lui était salutaire. Il était moins malheureux depuis qu'il habitait au palais Aldramin.
Certes ses idées sur la vie n'avaient pas changé.
Qu'elle fut mauvaise et vaine, sa conviction était acquise, indiscutable, et il croyait en avoir suffisamment expérimenté la vérité pour en être persuadé personnellement, mais cette conviction pessimiste s'était comme engourdie et comme assoupie. Si elle lui interdisait les illusions de l'espoir, elle lui permettait de s'accommoder d'une espèce d'inertie résignée, passive. Pour en arriver à ce point, il avait eu à souffrir, à rompre les liens qui nous rattachent au désir du bonheur, mais maintenant la rupture était devenue définitive...
Cependant le vaporetto sur lequel il s'était embarqué atteignait la pointe du Giardino. Venise magnifique se levait des eaux teintes de soleil, et montait lentement sur le ciel clair, comme molle et mouillée encore de son immersion marine. Marcel Renaudier regardait. A droite, tout près, les arbres du jardin massaient leur verdure. Vers la gauche, San Giorgio Maggiore arrondissait son dôme et érigeait son campanile rouge. En face, la ville s'étalait, au ras de l'eau. Le mur rose du Palais Ducal semblait une vapeur de soie. Les deux colonnes de porphyre de la Piazzetta se dressaient d'un jet brusque et trapu. Puis les façades s'incurvaient vers l'entrée du Grand Canal et, dans l'air, la Fortune d'or de la Dogana di Mare étincelait, ailée et tournante, et d'un tel éclat qu'on eût dit qu'elle allait flamber.
178 LA PEUR DE l'amour
Le bateau accostait le ponton du quai. Marcel Renaudier descendit. Sur le pont de la Paille, un groupe de touristes stationnait : deux jeunes femmes en toilettes sobres et deux messieurs bien mis. Accoudés au parapet, l'un d'eux avait passé son bras autour de la taille d'une des femmes. Elle était blonde et jolie. Elle portait au cou un de ces colliers de perles baroques comme en vendent les bijoutiers des Procuraties. Soudain Marcel songea à d'autres perles plus rondes, plus serrées, qui ornaient un autre cou... Comme c'était loin, fini, oublié ! Où était-elle maintenant, Juliette de Valenton ?,.. Les étrang-ers qui allaient vers la Piazzetlale dépassèrent ; Marcel baissa la tête. Devant lui, deux pigeons s'envolèrent lourdement. Ils firent quelques circuits et se' posèrent sur l'un des chevaux de bronze de la galerie de Saint-Marc.
Marcel Renaudier parcourut la place dans sa longueur. Par les rues anguleuses, il s'acheminait. Arrivé au Campo San Zobenigo, il tourna l'angle de la calle. Au traghetto, les gondoles attendaient. L'une d'elles était déjà à demi pleine. Marcel s'y assit sur la banquette de cuir. L'eau du Grand Canal luisait, mordorée et changeante, entre les façades ornementées. Celles de la rive opposée étaient déjà dans l'ombre. La gondole aborda dans leur fraîcheur. Les pas de Marcel retentirent sur les dalles sombres de l'étroite calle San Gregorio.
LA PEUR DE L AMOUR lyQ
Il la suivit, traversa le Çampiello Barbare, gagna San Trovaso et rentra au palais 'Aldramin par la porte du jardin que Carlo vint lui ouvrir à son coup de sonnette, un tablier autour des reins, et une écumoire au poing, le visage tout enfariné des pâtisseries qu'il confectionnait dans la cuisine, où Ton entendait les rires de Bettina et d'Annina profitant sans doute de l'absence de l'opérateur pour goûter sa pâte et voler son sucre.
— Qu'est-ce que c'est que la comtesse Cantarini ? — demanda Marcel Renaudier à C^Tille Bultelet.
Ils étaient à table pour dîner. Marcel ne mangeait rien. Depuis quelques jours, la fièvre ne le quittait pas etil souffrait d'une douleur sourde à la cuisse droite. Il n'avait rien dit de son état à Butlelel, par discrétion. Ce soir, la douleur s'était fixée au côté. Il avait le visage enflammé et respirait difficilement. Cyrille Buttelet piqua avec sa fourchette un des petits poissons frits qui se recroquevillaient dans son assiette.
— La comtesse Cantarini?... mais c'est une des beautés d'ici. Ellehabite le Palais Albarelli,à Santa Maria Formosa... Elle va aussi à Rome et à Paris. Est-ce que vous l'avez rencontrée quelquefois?
Marcel respira avec effort.
— Non, mais mon ami Fremaux me parlait souvent d'elle.
Cyrille Buttelet se mit à rire :
— 11 VOUS a probablement laissé entendre qu'elle était sa maîtresse.
Marcel Renaudier fit un signe affirmatif. Buttelet reprit :
— La comtesse Cantarini... mais elle n'a jamais eu d'amant!... Des adorateurs, oui, d'innombrables. Tous les étrangers de marque qui ont séjourné ici depuis quinze ans ont été amoureux d'elle, mais pas un n'a dû obtenir ça ! Elle est honnête. Elle incarne à ses propres yeux la beauté vénitienne, et c'est un sacerdoce dont elle s'acquitte orgueilleusement, une fonction sacrée, civique, municipale, qu'elle accomplit jalousement. Elle est une des gloires de Venise, comme le Palais Ducal ou la Sainte. . . Avoir la Cantarini, mais c'est comme si vous vouliez louer les Miracoli! Votre ami est un farceur, Marcel.
Il s'arrêta, un instant, et continua :
— Elle est très belle et elle doit avoir un corps admirable. Il faut la voir, quand il y a gala à la Fenice, sortir du théâtre... Vous connaissez l'endroit, n'est-ce pas? le portique à colonnes, l'escalier d'eau. Eh bien, imaginez toutes les gondoles qui attendent là, pressées les unes contre les autres, dans le bacino et dans les canaux voisins, muettes y endormies, chacune avec son fanal qui se reflète à' "^ la surface du rio. Tout à coup, des hommes en habit, des femmes en toilette apparaissent, et sou-
dain, sur les g-ondoles, c'est une levée d'ombres mouvantes. Les gondoliers se renvoient les noms lancés du portique. Les gondoles appelées s'approchent, et chacune emmène son couple mystérieux. C'est là, mon cher, le triomphe de la Cantarini, debout en une de ces robes de brocart blanc qu'elle afîectionne, écartant une minute son manteau pour montrer ses épaules nacrées, étincelantes de diamants, vraiment souveraine quand elle met ainsi le pied sur la barque noire qui va l'emporter à travers la nuit, sur l'eau nocturne, en son coffre clos, comme une chose précieuse, secrète et magnifique. Ah! quel tableau à peindre!... Qu'est-ce qu'il y a Simeone ?
Le gondolier, son béret aux doigts, sa ceinture frangée aux reins, s'inclinait, Buttelet s'écria :
— Ah! c'est juste... J'oubliais que le docteur Sarrian arrive par le train du soir. Je ne vous l'avais pas dit, Marcel... Simeone^ sois là à onze heures juste.
L'homme salua. Buttelet reprit :
— Oui, ce brave Sarrian m'a télégraphié de Milan qu'il venait passer quelques jours à Venise. Il ne veut pas loger au palais Aldramin et préfère Thôtel. Il est avec une petite amie... Voyez-vous, ces médecins ? ils nous défendent tout et ils voyagent en bonne fortune 1... Viendrez-vous à la gare, Marcel?
Marcel Renaudier ne répondit pas tout de suite.
LA P£UR DE l'amour i83
Il souffrait cruellement. Une lame aiguë s'enfonçait dans son côté. Il balbutia :
— Excusez-moi, monsieur Buttelet,mais je ne me senspas bien. J'ai trèsmallà... Jecrois que j'ai un peu de fièvre et que je ferai mieux de me coucher- Marcel Renaudier avait le visage douloureusement contracté. Il s'était levé de table.
— Alors,mon ami, allez vous reposer... Sonnez, si vous avez besoin de quelqu'un... Voulez-vous que je vous conduise ? Non ?
Marcel Renaudier tendit au peintre sa main brûlante. Buttelet le suivit des yeux. Au milieu de la salle à manger, Marcel tituba comme un homme ivre.
Quand il fut sorti, Buttelet et Carlo se regardèrent. La face italienne fit une grimace significative. Le peintre choisit un fruit dans la jatte que lui offrait Carlo et murmura entre ses dents :
— Hum ! hum ! j'ai peur que Sarrian ne soit pas de trop l. . .
Derrière lui, Carlo haussait les sourcils, et les coins de sa bouche s'abaissèrent en une moue dédaigneuse et apitoyée.
— Prenez garde, docteur !
Le docteur Sarrian et Cyrille Buttelet s'arrêtèrent sur l'avant-dernière marche de l'escalier. Devant eux, le vestibule du palais Aldramin présentait, au lieu de son pavé, une nappe d'eau miroitante et qui clapotait doucement. Le canal, par ce jour de grande marée, entrait familièrement dans la maison. Carlo, son pantalon retroussé, établissait, au moyen de planches qu'il posait sur des pots de terre renversés, une sorte de chemin qui permît de gagner la gondole que l'on apercevait en travers de la porte oscillante entre les pâli. Le docteur Sarrian se mit à rire.
— Quelle drôle de ville, tout de même, vous habitez, mon cher !
Buttelet, nerveux, tiraillait le cordon de son monocle :
— Bah ! ça n'est rien. La marée est forte aujourd'hui et Venise regorge d'eau... Mais, là, vraiment, docteur, notre malade n'est pas en danger ?
LA PEUR DE l'amour i85
Le docteur Sarrian caressait sa barbe.
— En danger? non... Seulement, le pauvre diable en a pour quelque temps, je crains bien. Je vous dirai ça dans deux ou troisjours. Nous allons voir. La congestion pulmonaire est sérieuse... Mais soyez tranquille, j'arrangerai tout avant mon départ. Je vais m'entendre avec ce pelit docteur Heinecke, avec qui je suis venu de Milan, et qui est installé ici, où il est, m'a-t-on dit, fort estimé. Il paraît intelligent, ce jeune Allemand. Je vous l'enverrai. D'ici là, il n'y a qu'à continuer les cataplasmes sinapisés et à lui donnera boire du lait, s'il en veut... Ce Carlo fera un excellent infirmier. Voyez, il est déjà là-haut... Ne vous inquiétez pas.
Buttclet demeurait silencieux.
— Pour le moment, non, mais ensuite?
— Eh bien^il est assez probable qu'une phlébite se déclarera, et, dans deux mois, le brave Marcel sera rétabli... à moins que...
Et le docteur Sarrian fit le geste de broncher sur la planche branlante qui le soutenait au-dessus de l'eau.
— Bigre I
Le docteur Sarrian regarda Bultelet, qui baissait la tête.
— Que voulez-vous, mon cher! Il y a toujours des risques à être malade. 11 est certain qu'il fait de l'infection. C'est un garçon surmené, oui, surmené.
i8G LA PEun DE l'amour
par oisiveté, par hypocondrie, par l'existence absurde à laquelle il s'est obstiné... Et, qui sait? cette maladie est capable de lui faire beaucoup de bien, s'il en réchappe, et il en réchappera, rassurezvous!... Oui, ce sera un avertissement salutaire. Il sera tout étonné de s'apercevoir que la vie a du bon... Allons, adieu, mon cher Buttelet... Ah ! dites-moi, quel est le meilleur mag-asin pour acheter de la dentelle ? Ma jeune amie m'a charg-é de vous demander ce renseig-nement...
Quand le docteur Sarrian fut parti, Cyrille Buttelet quitta le vestibule inondé. II considéra, une dernière fois, l'eau ensoleillée qui renvoyait au plafond les éclairs de ses facettes. Les citronniers et les orang-ers nains miraient les fruits d'or jaune ou rouge incrustés dans leurs boules de verdure. Dans le cadre de la porte, dont la g-rille ouverte semblait une dentelle de fer appliquée aux parois du mur de marbre, des hirondelles passaient, vives et noires, comme de minuscules g-ondoles aériennes. Lentement Cyrille Buttelet remonta l'escaher. Il traversa la g-rande g-alerie. Le soleil éclairait les vitraux que protégeaient à l'extérieur des stores d'une couleur ocre, qui produisaient au dedans une lumière fauve et dorée. Au bout de la ealerie, Buttelet s'arrêta un instant, rêveur, puis, vivement, il entra dans la chambre de Marcel.
Les rideaux à demi tirés n'y laissaient pénétrer
LA PEUR DE l'amour 187
qu'un demi-jour. Carlo, sur le coin de la commode, pliait des linges, la mine grave et doctorale. Dans le lit, dont la moustiquaire relevée pendait comme une écume blanche, Marcel Renaudier était couché sur le flanc, la face creusée et durcie par la souffrance. A l'approche de Cyrille Buttelet, il fit un mouvement. Son regard égaré suppliait. Des gouttes de sueur perlaient à son front. Soudain il saisit la main du peintre :
— Monsieur Buttelet, est-ce que je vais mourir?
— Mourir ? mais il ne s'agit pas de cela, mon cher Marcel ! Vous avez un peu de congestion ; Sarrian dit que c'est très douloureux...
Pendant qu'il parlait, Marcel l'observait, puis il détourna la tête et il y eut dans la chambre un long silence, un de ces silences vénitiens où l'air semble mort. A un angle du plafond, un moustique grésilla, aigu, lointain.
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Marcel Renaudier, les yeux fermés, sentit qu'on agitait la moustiquaire. Les plis du voile de mous seline bruirent mollement. Une main palpa son poignet. Il souleva ses paupières, lourdes d'un sommeil d'après-midi, et aperçut une figure rasée, penchée sur lui. Cyrille Butlelet et Carlo se tenaient debout au milieu de la pièce. Le visage glabre à lunettes d'or se déridait.
— Eh bien, monsieur Renaudier, vous devez vous trouver mieux. Le pouls est bon... A présent, la température...
Le docteur Heinecke tirait de l'étui de nickel le thermomètre. Marcel Renaudier déboutonna sa chemise et glissa sous son aisselle le tube de cristal. Le médecin se dirigea vers Cyrille Butteiet en s'épongeant le front. Il s'exprimait en français avec un fort accent allemand.
— Ah ! il fait chaud à Venise, en ce moment, n'est-ce pas, monsieur Butteiet? Beaucoup de personnes sont déjà parties. La comtesse Cantarini est
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à sa villa de Vicence. Je dois aller la voir demain. Un peu de lang'ueur, m'écrit-elle... Ah! ces jolies femmes !
Le docteur Heinecke s'esclafTa. Marcel Renaudier l'écoutait. On riait, maintenant, auprès de son lit. On y parlait de choses étrangères à sa maladie. Cyrille Buttelet y marchait librement. Carlo prenait moins g'arde de faire de bruit. Il n'avait plus cet air de somnambule que donnait à sa physionomie mobile la gravité de ses fonctions d'infirmier. Marcel assujettit le thermomètre, qui glissait, et se redressa sur son oreiller. Il remua sa jambe. Elle avait été pendant des semaines une masse inerte, pesante, tiraillée de crampes. Enfin, elle s'allégeait. La fièvre qui avait brûlé son corps ne chauffait plus sa peau. Depuis trois jours, le thermomètre baissait régulièrement.
Le docteur Heinecke s'était rapproché. Marcel lui remit l'instrument. Le docteur et Cyrille Buttelet se penchèrent sur le cristal gradué. La physionomie du peintre s'éclaira, tandis que le docteur secouait le tube limpide et le replaçait dans l'étui argenté. Il avait croisé ses mains derrière son dos. Ses lèvres minces se pincèrent, puis il dit avec un peu d'emphase :
— Monsieur Renaudier, je peux vous annoncer qu'à dater d'aujourd'hui vous êtes en convalescence. . . Ah ! il faut encore des précautions. Nous irons
igO LA PEtI\ DE L AMOUR
avec prudence. Vous vous lèverez dans une quinzaine. D'ici là, il faut tâcher de reprendre des forces. Mais vous êtes jeune... Etes-vous content, au moins ?
Marcel Renaudier sourit faiblement et murmura:
— Merci, docteur.
Il lui tendit la main et, de l'autre, serra celle de Cyrille Buttelet, tandis que Carlo, au fond de la pièce, faisait une gambade et laissait tomber une soucoupe qui se brisa en morceaux.
Lorsque Cyrille Buttelet et le docteur Heinecke se furent retirés, imités bientôt par Carlo qui prétexta un ordre à donner aux servantes, Marcel Renaudier éprouva une impression singulière. II vivrait. Cette pensée l'emplissait d'étonnement. Il en était déshabitué. Et pourtant, c'était vrai : son sang, dont le caillot arrêté au poumon l'avait déchiré d'une douleur atroce et avait obstrué la veine de sa jambe gonflée, son sang circulait à l'aise par tout son corps. Il en sentait le flux régulier battre à ses artères et à son cœur. Il vivait, et il avait cru mourir. La voix du docteur Heinecke résonnait encore à son oreille. Puis un grand silence se fit autour de lui et en lui-même. La mort... la vie...
Peu à peu, il se rappelait la nuit terrible où son mal avait commencé, et celles qui avaient suivi, et leurs insomnies, et leurs angoisses, et leur détresse. Il se rappelait les interminables journées de souf-
france, d'abattement, où il n'était qu'une chose infirme et tourmentée, et le morne retour des soirs où la fièvre croissante le desséchait^ et le délire des heures brûlantes, et les froides sueurs, et les faiblesses du réveil, et la fuite monotone du temps, sous la brume blanche de la moustiquaire, dans le silence de la chambre, avec la certitude confuse, mais constante qu'un instant viendrait où ses yeux aux paupières appesanties, il ne pourrait plus les rouvrir ! et alors ce serait un silence plus profond encore, et l'ombre et le néant.... Mourir I Et il avait revu, tout au fond de lui-même, sa vie passée. Il l'avait revue lointaine, toute petite, comme à peine à lui, comme déjà morte. Ce qu'il avait fait, ce qu'il avait pensé, lui était presque indifférent ; les lieux où il avait vécu lui apparaissaient indistincts et vagues; les sentiments qu'il avait éprouvés ne se rattachaient plus à sa mémoire que par un frêle hen ; les êtres qu'il avait connus et aimés vacillaient dans son souvenir ; son père même dont il avait pleuré si amèrement la perte, ne formait plus qu'une image effacée, aux confins de l'oubli, incertaine, indécise, et, en même temps que tout s'estompait et devenait irréel et vain, il finissait par s'oublier lui-même. Sa personnalité propre s'évaporait, se dissolvait, et il n'était plus qu'un être anonyme que se disputaient obscurément la vie et la mort, en sa chair et en son sang, en
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son corps, chaud ou glacé, inerte ou douloureux. Brusquement, il regarda autour de lui. La chambre lui fit l'effet d'être immense, grande comme le monde. Le pavimento de mosaïque luisait doucement à la lumière qui filtrait par les vitres voilées de tulle. Au mur, les arabesques de la tenture se contournaient en leur élégance compliquée. Sur une table, brillaient des verres et des fioles. Toutes ces choses familières lui semblaient nouvelles. On eût dit qu'elles se préparaient à quelque événement prochain. Soudain il rougit à l'idée qu'un jour, bientôt, il pourrait se lever. Quoi ! ses pieds se poseraient sur ce pavé I II pousserait cette porte ! II traverserait la galerie qui était derrière! Il descendrait l'escalier ! Quoi ! il sortirait : le ciel serait bleu au-dessus de sa tète ; il se promènerait dans les rues; il croiserait des gens. Il se retrouverait place Saint-Marc. Il aurait soif; il aurait faim : — il vivrait.
Il s'aff'aissa sur l'oreiller et attendit ce qu'allait produire en lui celte pensée. Elle ne lui causait ni joie ni regret, mais seulement une lente douceur, une émotion timide comme celle qu'on ressent devant quelque chose d'inconnu. Un léger bruit le fit tressaillir et, instinctivement, il ferma les paupières comme pour ne pas voir quelque présence surprenante : Carlo venait de rentrer en chantonnant, une tige d'œillet à la bouche et dont la fleur
caressait son menton rasé de comédien. Carlo tenait à la main une tasse de lait.
— Allons, buvez, sig-nor Marcello, et devinez ce que vous aurez à dîner, ce soir !
Joyeusement, Carlo fit claquer sa langue. Son masque mobile prit une expression de gourmandise bouffonne; puis, av^ec la mine grave et du ton sérieux d'un ambassadeur, il ajouta :
— Annina et Bettina présentent à monsieur leurs compliments de sa guérison. Ali ! elles ont fait brûler plus d'un cierge à la Sainte !... Monsieur veutil un peu d'air ? Il commence à faire bon dehors.
Marcel Renaudier, qui buvait, s'arrêta. Par la croisée il apercevait un coin du ciel bleu sur lequel se détachait le cyprès du jardin. Un parfum de fleur monta mêlé à une odeur d'eau. Un claquement de socques retentit sur les dalles de la calle. Vivement, il s'était remis à boire. Le lait descendait dans son estomac en gorgées fraîches. Carlo s'était accoudé à l'appui de la fenêtre, et Marcel, au-dessus de la tasse, le voyait adresser des signes à Annina et à Bettina, dont les rires aigus et roucoules répondaient d'en bas aux gestes du valet qui lançait aux deux servantes l'œillet dont il avait mâchonné la tige, en leur criant, penché, de molles injures vénitiennes.
Elenda sur une chaise long-ue dans la galerie du palais Aldrainin, Marcel Renaudier tira sa montre et dit à mi-voix :
— Déjà six heures !
Il posa sur le pavage le large portefeuille refermé. C'était une curieuse reliure vénitienne. Un entrelacs de fleurs rehaussait de sa dorure les plats de cuir noir : — « une vraie reliure de gondole! » comme disait en riant Cyrille Buttelet, qui en avait fait faire un étui où il rangeait une série de ses eaux-fortes de Venise. — Marcel les lui avait demandées. Il ne sortait pas encore, car il marchait toujours avec un peu de difficulté et l'extrême chaleur de cette fin de juillet était fatigante. D'ailleurs, Marcel n'éprouvait aucune impatience à se hasarder au dehors. Il se trouvait bien au palais Aldramin, soit que Buttelet lui tînt compagnie, soit qu'il lût ou se laissât aller à de vagues rêveries. Plus d'une fois déjà, comme aujourd'hui, il avait été étonné de la fuite insensible et rapide du temps.
Sa montre remise dans sa poche, il avait croisé
ses mains sous sa nuque. Il regardait un angle du plafond où se balançait, à une tresse de soie verte, une de ces cages à la chinoise, au toit retroussé en pagode, dans lesquelles les dames vénitiennes d'autrefois enfermaient quelque oiseau rare ou quelque perroquet parleur, et, doucement, il songeait à la Venise si subtilement évoquée par la pointe de Cyrille Buttelet.
Elle était pour lui une mystérieuse inconnue. Quelle surprise il aurait, quand il s'aventurerait au dédale de ses ruelles et de ses canaux ! Et cependant il l'avait déjà parcourue au commencement de son séjour, mais ce qu'il en avait entrevu alors, il lui semblait l'avoir oublié ! Comme elle devait être différente sous cette lumière torride, par une journée comme celle d'aujourd'hui !
Il regretta presque de n'avoir pas suivi Buttelet quand celui-ci avait offert de le mener en gondole au jardin Ainsworth, dans l'île de la Giudecca. Marcel se serait assis à l'ombre, tandis que le peintre se serait promené avec M. Ainsworth, qui voulait lui montrer ses rosiers. Le vieil Anglais en possédait une collection admirable. C'était d'ailleurs un homme charmant. Etabli depuis des années à Venise, il y habitait un palais du Grand Canal. Il était aussi propriétaire de la villa Foscari, sur la Brenta, qu'il se proposait toujours de faire restaurer. Actuellement elle servait à des fermiers voi-
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sins. C'était du lait de cette ferme que M. Ainsworlh avait envoyé, chaque matin, à Cyrille Buttelet pour le malade du palais Aldramin; mais si M. Ainsworth se montrait fier de son laitage, il l'était encore plus de ses roses. « Eh bien, ce sera pour une autre fois ! » pensa Marcel.
En effet, à quoi bon se hâter, puisqu'il ne quitterait plus Venise et s'y fixerait désormais? Certes il ne pourrait pas abuser indéfiniment de l'hospitalité qu'il recevait au palais Aldramin, mais il trouverait bien quelque coin pour s'installer!
Cette idée lui était venue sans qu'il sût trop comment et, tout de suite, il l'avait acceptée. La pensée de retourner à Paris lui déplaisait. Rentrer en son logis du Palais-Royal ! Cette perspective lui causait un malaise indéfini. Rien ne l'y forçait, du reste. Il ferait transporter à Venise son mobilier de la rue de Valois, ses livres, le portrait de son père. Oui, il ferait cela, certainement, un jour, plus tard 1 En attendant, il s'enquerrait de quelque appartement garni. Carlo le renseignerait, au besoin ; mais, en somme, rien ne pressait! Et il se sentait pris d'une lente paresse, d'une langueur molle, faites de bien-être et d'indécision. Et il demeurait pensif et immobile, regardant le tapis d'Orient qui s'étalait à ses pieds et sur lequel la cage vide, oscillant à sa tresse de soie verte, allongeait son ombre déformée et baroque.
Soudain, il tressaillit en sa rêverie. Brusquement, il semblait que le silence tout à coup se fût brisé en éclats. L'Aue Maria, sonné aux ég-Jises de Venise, pénétrait les murs et remplissait la galerie de ses sonorités lointaines. Le vieux palais vibrait tout entier au branle des cloches. Elles l'envahissaient de leurs rumeurs aériennes. Suspendues en leurs campaniles, elles faisaient penser à des fruits sonores qu'entrechoquerait en un verger de métal une brise enflammée. Leurs noyaux étaient leurs battants qui frappaient leurs écorces de bronze et elles célébraient de leur concert ardent la fête lumineuse de l'été.
Marcel Renaudier écoutait, les yeux mi-clos, quand une voix joyeuse l'interpella :
— Eh bien, Marcel, est-ce que vous ne venez pas faire un tour au jardin? Il faut vous dégourdir un peu les jambes, mon ami 1
Il rejoignit Buttelet debout au seuil de la porte. Ils descendirent l'escalier et traversèrent le vestibule.
Le jardin du palais Aldramin était carré. Le haut cyprès sombre dépassait seul le mur rouge de l'enclos étroit. Des allées sablées séparaient les parterres de fleurs. Au-dessus le ciel était d'une teinte d'or fondu. Un petit bassin qui le reflétait dans son eau ronde semblait une rose liquide, une rose jaune et trop ouverte. Cyrille Buttelet et Marcel Renau-
dier marchaient côte à côte. Les cloches sonnaient toujours.
— Voulez-vous que nous nous asseyions sous la treille, Marcel?
Cette treille formait un promenoir de verdure, A son milieu, près d'une fontaine qui s'écoulait dans une vasque ébréchée, se trouvait une sorte de rondpoint où l'on avait disposé une table et des chaises. Les piliers où grimpait la vigne étaient supportés par des bustes de femmes engainées. Sculptées dans le bois, de leurs bras, elles soutenaient sur leurs têtes des corbeilles pleines de grappes où se mêlaient d'autres fruits.
Marcel Renaudier s'était assis. Cyrille Buttelet debout, à côté d'une des Pomones, en caressait le sein rebondi et nu. La figure rustique paraissait se cambrer voluptueusement sous cette caresse et hausser plus fièrement sa charge allégorique...
Les cloches continuaient à sonner, mais peu à peu leur branle se ralentissait. Il y en avait déjà qui s'étaient tues; maintenant les dernières s'obstinaient encore. Leurs coups espacés rendaient leurs vibrations plus longues, puis, elles finirent par cesser tout à fait. L'air bronzé s'assoupissait. Le silence était encore une fois maître de Venise, qui allait s'endormir, le front sur sa corbeille harmonieuse où reposaient, cueillis par la main du soir, les fruits sonores de ses campaniles.
Ce fut au début de septembre que Marcel Renaudier fit part à Cyrille Buttelet de son projet de louer un petit appartement garni pour passer l'hiver à Venise.
— Mon cher Marcel, il faut que je rentre, moi, à Paris, vers le milieu de novembre; mais, puisque vous vous plaisez ici, pourquoi ne continueriezvous pas à loger au palais Aldramin? Carlo vous servirait et vous y seriez mieux que dans des chambres mal meublées et mal chauffées.
Et Cyrille Buttelet ajouta en riant :
— Ce n'est pas que je craigne pour votre santé! Vous avez une mine excellente, et le brave Heinecke est sûr de vous... Enfin, vous agirez à votre gré.
Marcel Renaudier remercia Cyrille Buttelet de son offre.
— Je m'ennuierais trop sans vous au palais Aldramin, cher monsieur Buttelet. Non ! Il vaut mieux que je loue quelque chose... Et puis, il faut bien que je reprenne l'habitude d'être seul. Je
tâcherai de m'occuper. Je voudrais travailler à un livre sur Venise.
Cyrille Buttelet regardait Marcel aA^ec une surprise heureuse. Cette activité si nouvelle que manifestait le jeune homme l'enchantait. Depuis qu'il pouvait sortir, Marcel faisait de fréquentes promenades dans Venise. Elle le charmait, cette Venise d'été, avec ses matins aérés, ses midis écrasants, ses soirées d'or, ses nuits argentées, et il songeait à en dire la beauté et la grâce... Vraiment, est-ce que le docteur Sarrian avait eu raison? La maladie aurait-elle eu sur le caractère et les idées du jeune homme cette influence bienfaisante qu'il prédisait? Depuis sa convalescence et sa guérison, Marcel peu à peu se transformait. On eût dit qu'enfin sa propre vie commençait à lui appartenir, comme si, l'ayant conquise sur la mort, il se sentait désormais le droit d'en disposer. Et maintenant il formait des projets 1 II se proposait d'écrire un livre !
Les jours qui suivirent furent mag-nifiques. Marcel Renaudier les employa aux flâneries qui lui étaient devenues coutumières. Une après-midi, sur les Zattere, il remarqua une pancarte qui annonçait un appartement à louer. De tous ceux qu'il avait visités sur le quai des Esclavons ou sur le Grand Canal, aucun ne lui avait convenu. La pensée d'habiter aux Zattere, en ce quartier de Venise dont le triangle, fermé par le Rio San Trovaso, a sa pointe extrême à la Dogana di Mare, lui agréa. 11 y aimait la Salute, dont le marbre ressemble à du sel marin, la Badia avec son cloître, les Gesuati avec leurs fresques de Tiepolo, l'Ospedale deg-li Incurabili avec son mur écarlate que dominent des Amours joufflus. La chambre qu'on lui montra était située non loin du Ponte délia Calcina, à côté du palais Zen, De ses fenêtres on avait une vue admirable. Au delà du larg-e canal, l'île de la Giudecca dressait ses façades lointaines que dominaient les dômes de ses trois ég-lises : à
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gauche, les Zitelle; au milieu, le Redentore — si beau avec son fronton et ses colonnes palladiennes ; — plus à droite, Santa Eufemia. Au loin, à l'horizon s'étalait la lagune plate.
L'ameublement de cette chambre, sans être luxueux, était propre et décent avec son lit de fer peint en noir, ses fauteuils de velours et sa table recouverte d'un tapis à bandes de tapisserie. Deux autres pièces plus petites pouvaient servir de bureau et de cabinet de toilette. Ce local avait l'avantage de posséder un escalier particulier. La propriétaire occupait l'arrière de la maison. C'était une vieille dame à lorgnon. Elle était en marché, par lettre, avec un Anglais, mais elle donnerait la préférence si l'on concluait tout de suite l'arrangement. Marcel Renaudier y consentit et, quand il redescendit, il emportait dans sa poche une clé de son futur logis que lui avait remise, avec une révérence du meilleur ton, la signora Angeli.
Il se retrouva sur les Zattere, Des bateaux étaient amarrés au quai. Leurs flancs arrondis étaient peinturlurés de couleurs vives. Leurs mâts et leurs agrès se dessinaient nettement sur un ciel clair. Les amarres geignaient. Des mouettes volaient sur le canal. Marcel enjambait en marchant les câbles attachés à des bornes de marbre. L'hiver, aux heures de soleil, ces Zattere seraient son pro-
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menoir quotidien. Dans sa poche, il lâta ^a clé. Elle lui semblait signifier que, volontairement, il s'enfermait dans la ville choisie. Des phrases du livre qu'il écrirait sur elle lui traversèrent l'esprit. Ce ne serait ni un ouvrage d'histoire ni un roman, mais plutôt un livre de rêveries ; — rêverie à propos d'une nuance du ciel ou de l'eau ; rêverie à propos d'un objet ou d'un personnage, d'un tableau du musée aussi bien que d'une scène de la rue: en somme, ce que peut suggérer à une âme attentive les divers aspects de la cité. — Elle serait pour lui comme une de ces conques nacrées dont elle imite la forme et il en approcherait son oreille pour y entendre l'écho du passé, pour y écouter la rumeur de son propre sang.
Il s'était accoudé sur la balustrade du pont délia Toresela, au-dessus du petit rio qui débouche là dans le canal. L'étroite avenue d'eau était miroitante et solitaire. Une seule barque y glissait. Tout au bout du couloir marin, il la voyait venir à lui. L'homme qui la conduisait ramait doucement. La barque avançait, laissant derrière elle la double ride de son sillage. C'était une barque marchande. Des melons, des choux, des herbages s'y amoncelaient. Elle contenait aussi des poires par tas et des corbeilles de raisins. Maintenant elle était toute proche, son avant s'engageait sous les arches du pont. Marcel penché, respira son odeur potagère
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et saine, où se mêlait l'odeur fade de l'eau remuée par la rame. L'air, un instant, les retint toutes deux, mais l'arôme des fruits errants fut le plus fort et domina la senteur vaseuse de l'eau. Ainsi la vie, pour ceux qui savent vivre! Ils ne gardent de son mélang-e que ce qui la parfume et l'embaume !
Marcel Renaudier avait rebroussé chemin. La barque avait passé le pont et s'éloignait sur le canal. Il se retourna plusieurs fois pour l'apercevoir encore, puis, lentement, il se dirigea vers le Rio San Trovaso et rentra au palais AIdramin.
Cyrille Buttelet n'était pas au palais quand Marcel Renaudier y arriva. Le jeune homme en fut presque dépité. Il avait hâte de lui raconter sa journée. Il éprouvait un sentiment de liberté qu'il connaissait pour la première fois. En allant dans sa chambre pour ranger dans un tiroir la clé de son nouveau logement, il se ravisa. Peut-être M. Buttelet était-il là sans que Carlo le sût, et Marcel, plutôt que de s'arrêter au premier palier, continua de monter l'escalier. Il y avait au second étage du palais une pièce que le peintre affectionnait et où il se retirait souvent pour lire ou se reposer et qu'on appelait « le salon rose ». Ce salon était tendu d'une vieille soie de cette couleur, dont de hautes glaces avec leur encadrement de rocaille dorée reflétaient
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les bouquets tissés dans l'étoffe fleurie. Buttelet aimait beaucoup ce lieu délicat et fané. Il y avait pendu aux murs, quelques portraits anciens, quelques scènes d'intérieur et de carnaval où revivaient la grâce et la gaieté de la Venise d'autrefois. Parmi ces portraits, celui qu'il préférait était celui d'une jeune dame vénitienne en domino de satin noir et masquée d'un petit masque rond. La veille même, il s'était amusé, avec un crayon, sur une feuille de papier, à imaginer le visage secret de l'inconnue. Ces esquisses traînaient sur une table. Marcel, assis dans un fauteuil, les examinait depuis un moment, quand la porte s'ouvrit. Buttelet entra de son pas sautillant et tendit la main au jeune homme :
— Bonjour, Marcel... Carlo m'a dit que vous me demandiez...
Marcel hésita. Pourquoi annoncer si vite à Buttelet qu'il avait loué ces chambres sur les Zattere? Le peintre n'y verrait-il pas un empressement peu aimable à s'assurer un logis indépendant? Etait-il donc si mal au palais Aldramin que non seulement il refusait d'y passer l'hiver, mais encore, dès le mois de septembre, il se pourvoyait ailleurs ! Il sentait une espèce de gêne à lui faire part de ce détail insignifiant. D'ailleurs, comme il ne répondait pas, Buttelet poursuivait :
— Tiens! vous regardiez mes solutions à l'énigme delà dame au masque! Eh bien, j'ai, moi, une
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petite devinette à vous proposer : j'ai rencontré aujourd'hui une personne que vous connaissez!... Marcel posa sur ses genoux la feuille de papier qu'il tenait à la main.
— Une personne que je connais, monsieur Buttelet ?
Buttelet se mit à rire :
— Vous ne trouvez pas qui?... Voulez-vous que je vous aide?... Allons! Eh bien, c'est une femme, et même une jolie femme.
Marcel fit un geste d'ignorance, mais il avait rougi légèrement. Buttelet continuait :
— Oui, mon cher. Je traversais le Campo Morosini en revenant de chez Ainsworlh, quand je croise une passante qu'il me semble bien reconnaître. Je fais volte-face, comme un vieux suiveur. Je ne m'étais pas trompé : c'était madame de Valenton.
Marcel Renaudier baissait la tête. Sur ses genoux la feuille de papier tremblait imperceptiblement. Buttelet ajoutait :
— Oui, elle-même, mon cher! Elle est à Venise pour un mois, et seule! Elle m'a expliqué des .choses confuses; que son mari est resté à Paris ; qu'elle vient ici pour rencontrer son père qu'elle n'a pas vu depuis longtemps et qui est en croisière dans l'Adriatique, avec des amis ; qu'elle est souffrante et qu'elle a besoin de repos, de calme... Enfin, j'ai eu l'impression que j'avais
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devant moi une femme embarrassée, désemparée, et qui m'a bien l'air d'avoir du grabuge dans sa vie... Quand les jeunes femmes de Paris font retraite à Venise, c'est que le cœur est de la parlie. La pauvre Valentonnette doit avoir quelque peine d'amour.
Marcel, troublé, semblait ne pas écouter le peintre. Bultelet acheva :
— Enfin, elle est à l'hôtel Britannia et elle déjeunera après-demain au palais Aldramin.
Marcel Renaudier s'était levé vivement et marchait avec agitation à travers la pièce. Après quelques tours, il vint à Cyrille Buttelet.
— Cher monsieur Buttelet, est-ce que madame de Valenton sait que je suis ici et qu'elle me trouvera chez vous ?... Excusez ma question, mais je craindrais que ma présence ne lui fût pas agréable. Oh ! rien de grave !... des négligences de politesse... Mais je ne voudrais pas être importun... D'ailleurs, j'ai justement à aller à Chioggia...
— Mais, mon cher Marcel, je n'y vois aucune nécessité. J'ai dit à madame de Valenton que vous demeuriez chez moi. Je lui ai raconté votre maladie. Elle paraissait, au contraire, s'intéresser beaucoup à vous et je suis certain, très certain même, qu'elle ne sera pas du tout fâchée que vous soyez là.
Et, souriant, il laissa tomber son monocle en
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face de la petite dame du portrait qui gardait sur son visage caché son masque opaque et rond, — ce masque que les autres femmes portent transparent sur le leur et dont elle montrait, elle, l'emblème visible et singulier.
Marcel Renaudier s'avança vers la balustrade de Valtàna. Carrée, elle formait une sorte de terrasse aérienne, dont le plancher, soutenu par des piliers de bois, s'élevait sur le toit du palais. De là, on dominait la pente de ses vieilles tuiles rougeâtres d'où se dressaient ses trois hautes cheminées enturbanées comme des personnag"es d'une turquerie de carnaval et qui semblaient se faire des salamalecs. En bas, le Rio Ognisanti miroitait au soleil. Les coudes à la rampe, Marcel regardait obstinément l'eau couvrir et découvrir tour à tour la dernière des marches de marbre du palais. Il allait revoir M-ue de Valenton.
A cette pensée, son cœur battait violemment et il passa la main sur son front. Un pigeon se percha lourdement sur les tuiles déclives. Soudain Marcel songea à ceux qu'il entendait jadis, rue de Valois, roucouler derrière les vitres fermées, au temps où il était si misérable, si découragé, si différent de ce qu'il était maintenant !... Comme il avait
changé I Et elle, n'avait-elle pas dû changer aussi? Deux années ! deux années 1 Et, lâchement, il imagina une Juliette mûrie par le désir et la passion, par la vie, pareille à ces beaux fruits qu'a touchés un soleil trop chaud, une saison trop ardente.
Sur l'appui de bois brun, il se penchait. Le pigeon s'envola avec un bruit mat. Une gondole tournait l'angle du rio. Elle glissait, noire, longue, balançant silencieusement son fer dentelé. Marcel distinguait la ceinture orangée de Simeone debout à la poupe et ramant. Sur les coussins, une forme blanche s'allongeait, au-dessus de laquelle s'épanouissait la soie luisante d'une ombrelle. La gondole approchait. Docile et souple, à travers les pâli, elle accosta. L'ombrelle se ferma. La visiteuse se levait. Ses pieds posèrent sur les degrés du seuil. A ce contact, il sembla à Marcel que tout le palais oscillait et, comme pris de vertige, il se retint à la balustrade de Yaltana.
II demeura ainsi, assez longtemps, jusqu'à ce qu'un bruit de pas le fît sursauter. Annina venait lui annoncer que la signora était là et que le déjeuner était servi. Marcel gagna le petit escalier de bois par lequel on descendait de Yaltana. « Monsieur Buttelet et la jeune dame l'attendaient dans le salon rose » : il se fit répéter deux fois l'indication par Annina, qui le précédait en chantonnant. Devant la porte du salon , il hésita, puis, brusquement, il ouvrit.
Ce fut reflétée dans une des grandes glaces à cadre de rocaille qu'il aperçut M™" de Valenton, et il était si troublé que c'eût été vers son imag-e qu'il se fût dirigé, si la voix de Cyrille Butlclet n'avait attiré son regard vers le coin du salon où était assise la jeune femme.
— Eh bien, Marcel, vous voilà ! Vous étiez encore sur Valtana.,. Je vous y ai aperçu du jardin, tout à l'heure... C'est que, voyez- vous, chère madame, mon ami Renaudier est devenu un vrai Vénitien... tellement que je devrais peut-être vous le présenter de nouveau, quoique vous le connaissiez déjà!...
Pendant que Cyrille Buttelet parlait, Marcel avait salué M°^e de Valenton. Il serra silencieusement une main gantée, tendue vers lui, tandis qu'une voix lui disait doucement :
— Bonjour, monsieur Marcel.
Il frémit tout entier... C'était bien la voix de Juliette, mais comme afl'aiblie, lointaine. Le timbre en était voilé, l'inflexion lasse. Ce n'était plus cette voix de jeunesse qui remplissait les corridors des Aulnaies de sa sonorité g'aie et vive. Et Marcel restait debout devant la jeune femme, sans oser lever les yeux sur elle.
Buttelet offrit le bras à M""^ de Valenton. Marcel les suivit. Une fois à table, il se remit un peu. Mme (}g Valenton, placée en face de lui, causait avec le peintre. Marcel tressaillit quand elle lui
adressa la parole. 11 répondit assez naturellement. Leurs yeux se rencontrèrent. Elle était toujours la même, avec son épaisse chevelure d'un brun doré, son nez droit, sa bouche gracieuse ; mais son visage avait pris un aspect plus grave et plus triste. Sur ses traits, M"'* de Valenton ne portait plus l'expression qui auparavant s'accordait avec leur caractère, cet air d'ardeur, de confiance, de hardiesse heureuse. Maintenant on y lisait on ne savait quoi d'inquiet, de craintif, d'asservi, que trahissait imperceptiblement un pli des lèvres ou une lueur des yeux. Et, tout en l'observant, Marcel Renaudier pensait à cette figurine de Clodion à laquelle il avait entendu, un jour, comparer Juliette Roissy, à cette petite Bacchante en terre cuite dont elle rappelait la grâce païenne. Peut-être ressemblait-elle encore à la voluptueuse statuette, mais, hélas ! elle n'en avait plus certes l'élan juvénile et l'ivresse dansante. Le tambourin pampre eut été trop lourd pour ses mains alanguies et son épaule fatiguée eût plié sous le poids de la corbeille trop pesante dont elle haussait jadis vers lui les fruits ensoleillés !
M™^ de Valenton se plaignait, en effet, à Cyrille Buttelet d'un peu de lassitude. Le climat de Venise l'éprouvait, sans doute, au début de son séjour. Elle souhaitait de s'y habituer, car Venise l'enchantait déjà, si singulière, si belle, si riche en sa
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lumière de septembre sur les marbres et les eaux! Cyrille Buttelet s'agitait. Il faisait miroiter, au bout du cordon, la petite lagune de verre de son monocle.
— Le climat de Venise, madame, le climat de Venise^ mais il est excellent! Le mal qu'on en dit est faux! Venise, mais c'est une ville hygiénique! L'air de la mer, tempéré, lénifié!... Pour les poumons, pas de poussière, et, pour les nerfs, pas de bruit!... Une ville lavée deux fois le jour par la marée et qui a pour balayeuse Amphitrite ellemême! Car Amphitrite habite Venise, chère madame. C'est ainsi que je vous dis! Ne croyez pas que nous n'ayons comme dieux marins que les petits hippocampes desséchés que l'on vous vendra au Lido avec des coquillages qui semblent détachés du char même de la déesse... Nous avons aussi, sur la lagune, des néréides, des tritons et des sirènes!... Seulement, tout le monde ne les voit pas; mais nous connaissons leurs demeures, moi, du moins, et vous également, Marcel, je gage!
]\jme (Je Valenton riait. Le rire ramenait sur sa figure son air de jeune divinité dansante. Cyrille Buttelet continuait, animé par l'approbation du charmant visage :
— Oui, chère madame, allez aux Miracoli. Entrez, montez les marches du chœur. A la base des
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colonnes qui le soutiennent, il y a, sculptés en un marbre aussi blanc que du sel, de petits tritons et de petites sirènes. Ils sont doux et apprivoisés. Vous pourrez toucher leurs torses polis et leurs queues écailleuses. Et ce n'est pas tout! Prenez une de nos noires gondoles et faites-vous conduire au vieux fort Saint-André. Vous me direz si sa porte massive n'est pas plutôt le portique de quelque palais mythologique, le palais où se sont réfugiés, pour fuir les indiscrets, les dieux de la lagune qui forment la cour de l'Amphitrite vénitienne...
— Allons, cher monsieur Buttelet, je suis convaincue, et j'irai voir vos petites sirènes et votre vieux fort. Comment l'appelez-vous?
— Saint-André, madame... Quant à vous, Marcel, je pense que vous lui consacrerez une page dans votre livre... Car Marcel Renaudier veut écrire un ouvrage sur Venise.
]\Ime (Je Valenton et Marcel Renaudier se regardèrent.
— Monsieur Buttelet m'a dit que vous aviez été très malade, mais que vous êtes, heureusement, tout à fait rétabli.
La voix de M°^^ de Valenton appuya sur le mot : « heureusement ». Marcel répondit:
— Oui, j'ai été très souffrant à Venise...
Il y eut autour delà table un moment de silence. Par la croisée pénétrait l'odeur fleurie du jardin :
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le parfum des roses invisibles, la senteur amère du grand cyprès. M'"*' de Valenton, distraite, considérait le haut arbre noir écimé par le cadre de la fenêtre. Le bruit intermittent et léger de la fontaine tremblait dans Tair immobile. Buttelet s'adressait à Marcel.
— Il faudra, n'est-ce pas, Marcel ?que madame de Valenton fasse la connaissance de nos jardins vénitiens. C'est une des grâces de notre ville que ces coins de Heurs et de verdure. Ils ont ici un charme particulier, une rareté, un mystère qu'ils n'ont pas ailleurs... Par exemple, ils ne sont pas toujours faciles à découvrir I Ils sont secrets et cachés; mais Marcel Renaudier ou moi, nous vous les ferons visiter. Voulez-vous que nous convenions d'un jour pour aller au jardin Ainsworth, à l'île de la Giudecca ? C'est si beau !
A travers son monocle, Cyrille Bultelet observait ses hôtes. Marcel portait son verre à ses lèvres.
]\Xme (jg Valenton, les cils baissés et d'une main maladroite choisissait un fruit, tandis qu'Annina, d'un œil hardi et malicieux, examinait la dame de Paris, si gauche à se servir qu'elle faisait rouler sur la nappe une des grappes de raisin qui chargeaient la jatte de faïence.
— C'esl ici, — dit Marcel Renaudier.
La gondole frôla le mur de briques rougeâtres qu'elle longeait depuis qu'elle avait tourné dans le petit rio. En accostant, le flanc de l'embarcation racla une marche humide où le gondolier avait posé le pied. Son bonnet au poing, il attendait. Des gouttes de sueur perlaient à son front. Marcel, debout, s'adressa à M™'' de Valenton :
— Voulez- vous que nous descendions ?
Elle ne répondit pas tout de suite, toujours allongée au dossier et comme éblouie par l'étincellement du canal de la Giudecca traversé en plein soleil ; puis, à son tour, elle se leva. Pendant que le gondolier l'aidait à débarquer, Marcel avait gravi en courant l'escalier qui aboutissait à une grille de fer. Il secoua la sonnette.
— On va nous ouvrir. La gardienne habite là.
Da doigt, il désignait à la jeune femme, qui l'avait rejoint, une maison basse à volets jaunes au bout d'une cour où se dessinaient dans le carrelage
des rigoles verdies. Cette cour et celte bicoque offraient un aspect minable et suspect. Au branle de Marcel, la sonnette tinta de nouveau:
— Il faut de la patience, à Venise !
M'^e (Je Valenton se taisait. La grille demeurait toujours close. Enfin une femme âgée se montra. Par l'interstice des barreaux, elle les examinait sournoisement, puis elle se décida à tirer le verrou. Marcel prononça le nom de M. Ainsworth et glissa une pièce dans la main de la vieille. La porte grinça et se referma sur eux. La femme les accompagnait ; soudain, elle disparut dans la maison.
Us étaient seuls. Au-dessus de leurs têtes, le ciel était d'un bleu éclatant, magnifique et doux à la fois. Un unique petit nuage blanc s'y gonflait, isolé et cotonneux. Dans un coin de la cour, une glycine noueuse grimpait au mur , dans lequel était pratiqué une sorte de portique grossièrement construit. Marcel ^e dirigea de ce côté, précédé de quelques pas par M"^^ de Valenton. Tout à coup, elle poussa une exclamation de surprise et de plaisir.
Une longue allée s'étendait. Des piliers de bois la bordaient autour desquels montait la vigne. Elle s'enroulait en spirales, s'élançait en festons, et formait deux murailles et une voûte de feuilles où pendaient des grappes. Cette treille, avec ces pam-
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près et ces raisins, en sa beauté d'abondance et de maturité, donnait une impression de fête et de richesse qui contrastait avec l'entrée misérable du lieu, sa grille revéche, sa maisonnette louche, sa cour humide. Ici, c'était la verdure, l'ombre glauque, un parfum de suc et de sève, un arôme de fleurs encore invisibles et qui augmentait à mesure qu'on allait vers elles.
M"^^ de Valenton et Marcel marchaient maintenant le long des parterres fleuris. Les fleurs étaient en effet la gloire de ce jardin, son luxe odorant. Elles en embaumaient l'air de leurs senteurs diverses et le pénétraient de leur essence. Elles se groupaient en massifs et s'étalaient en plates-bandes. De la molle terre vénitienne, elles croissaient au soleil innombrables et pressées, et elles composaient avec la lumière tout l'ornement de ce jardin sans architectures, sans vases, sans statues et sans horizon, silencieux et désert comme si l'on s'y fût trouvé au bout du monde, perdi^ en quelque muette solitude d'un pays enchanté.
Sans parler, Marcel regardait M""® de Valenton. Elle allait devant elle, au hasard. Les fleurs frôlées caressaient le bas de sa robe. Tout à l'heure, les pampres et les grappes avaient semblé la couronner... Et il avait repensé de nouveau à cette petite Bacchante de terre cuite qui, là-bas, à Paris, dans la maison de la jeune femme, devait dresser sur
quelque socle sa grâce dansante et vineuse. Pourquoi M"""^ de Yalenton avait-elle quitté Paris? Pourquoi était-elle à Venise seule?... Seule avec lui en ce jardin...
Au moment où ils partaient pour la Giudecca, Cyrille Butlelet s'était excusé de ne pouvoir être de la promenade, sur un mot que Carlo était venu lui dire à l'oreille. Il leur laissait la gondole. Durant le trajet, jM°^e de Valenton avait paru un peu soucieuse et contrariée. Ce léte-à-tête lui déplaisait peut-être, encore que les mœurs de Venise permissent cette familiarité. La gondole découverte, la présence des gondoliers, la rendaient bien innocente, et M"^® de A^alenton en avait pris son parti. Cependant, à l'escalier, en face de la grille fermée, elle avait semblé embarrassée. Elle avait rougi à l'accueil narquois de la gardienne. La vue de la treille ^t des fleurs avait dissipé son trouble, et maintenant elle allait, séduite par le charme de ce jardin aux détours embaumés où les vieux cyprès et les jeunes roses mêlaient dans l'air marin leur amertume et leur douceur.
Gomme M"^^ de Valenton tournait l'angle d'une allée, la branche d'un rosier s'accrocha à l'étoJfFe de sa robe. Les fils craquèrent, mais l'épine tenait bon. Marcel voulut dégager la jeune femme. Elle y était déjà parvenue. La branche, en se repliant, cingla les roses du buisson : quelques-unes s'efFeuil-
lèreiit.M™^ de Valenton s'était arrêtée, de nouveau anxieuse. Elle écoutait. Aucun bruit, sinon le cri affaibli d'un coq et les coups d'un marteau lointain. Marcel écoutait aussi.
— Ce sont des pêcheurs qui réparent leur barque. Il y a beaucoup de ces pauvres gens à la Giudecca.
Sa voix, trop forte dans le silence, le choqua luimême, et il ajouta plus bas :
— Ce sont eux qui déploient sur la lagune ces voiles rouges ou jaunes, à dessins bizarres, et qui sont si belles, mais les plus étranges sont celles des barques de Ghioggia... 11 faudra que monsieur Buttelet vous mène là, un jour.
Elle caressait, entre deux doigts, une feuille de rosier et tout l'arbuste fleuri semblait frémir, sensible à ce contact. Elle avait repris cette expression de lassitude infinie, de fatigue vaincue, que Marcel avait déjà observée en elle. Tristement, elle secoua la tête :
— Ghioggia ! non, je n'ai pas envie d'aller à Ghioggia. Venise me suffit. Je voudrais qu'il n'y eût pas de chemin pour en sortir, et demeurer là comme si le reste de l'univers n'existait plus.
Elle parlait lentement, d'un ton grave et mélancolique :
— Oui, je voudrais être née ici, être une fille de
ce peuple et de cette ville, penser que l'univers finit avec l'étendue de ces eaux à riiorizon, et qu'il n'y a rien au delà de ce qu'elles reflètent
Etonné, il la regardait. Etait-ce bien elle qui s'exprimait ainsi, elle qui était partie vers la vie, les lèvres avides et les mains tendues ? Qu'était donc devenu son jeune désir de jouissances aimables, de satisfactions brillantes, d'élégance, de luxe, de plaisir? Quoi ! la fortune, l'adulation, les raffinements de la richesse, les amusements du monde, tout ce qu'elle avait souhaité avec une ardeur ingénue, curieuse, violente, tout cela ne l'avait donc pas contentée? Elle n'en gardait que dédain et dégoût. Toilettes, bijoux, ce qui suffit à tant de femmes lui avait donc paru vain et médiocre!... Mais non! cette désillusion seule ne lui avait pas donné ce visage d'accablement et d'amertume, ce beau visage contracté et assombri! De quelles paroles prononcées sa voix demeurait-elle ainsi brisée et comme assourdie ? Quelle lourde main s'était donc posée sur son épaule dont elle portail encore le poids? Où ses pas l'avaient-ils conduite où elle n'eût jamais voulu être allée? Ah! Juliette ! Juliette!...
Elle se sentit observée et releva brusquement la tête en riant avec effort :
— Voilà qui est, n'est-ce pas? subir le charme de Venise, comme dirait monsieur Buttelet!... Et
VOUS, Marcel, êtes-vous pour longtemps encore au palais Aldramin?
C'était la première fois, depuis qu'ils s'étaient revus, qu'elle l'appelait ainsi par son prénom. Quelque chose de rompu se reliait entre eux. Il répondit :
— Quand monsieur Buttelet sera retourné à Paris,c'est-à-dire en novembre, je m'installeraidans un log"ement meublé que j'ai loué sur les Zattere.
Et il ajouta, après un silence :
— Je ne quitterai plus Venise. Rien ne m'attire ailleurs. Et puis, je lui suis reconnaissant de ce qu'elle a fait de moi. Elle m'a appris bien des choses, Juliette.
Elle baissa les yeux, comme pour mieux écouter ce qu'il allait dire. Il continua :
— Elle m'a appris à accepter la vie... N'est-elle pas elle-même une imag-e parfaite de résignation et de courag-e? Avec ses mille pilotis, n'a-t-elle pas cherché son appui, à travers la vase mouvante de la lagune? C'est de là qu'elle s'est élevée. Ingénieuse, patiente et forte, elle a tiré parti de conditions défavorables à son existence. Elle a su vivre, elle a vécu.
Il avait parlé haut, et il s'arrêta court. Les mots ne représentaient pas ce qu'il aurait voulu exprimer : — il ne savait quoi, qu'il sentait confusément au fond de lui-même. — Troublé, il fit quel-
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ques pas dans l'allée. Juliette le suivait, silencieuse, lis marchèrent ainsi quelque temps, jusqu'à une sorte de rond-point entouré d'un cercle de cyprès. Au centre, sur un socle carré, reposait une de ces corbeilles qui, dans beaucoup de jardins d'Italie, offrent ironiquement aux passants leurs fruits de marbre sculpté. Celle-là était surchargée de pommes rondes et de grappes allongées. La mousse qui les recouvrait leur donnait une réalité savoureuse. M""" de Valenton s'était approchée; accoudée à la pierre, elle les caressait de sa main nue. Marcel avait posé aussi la sienne sur la corbeille. Ils étaient immobiles en face l'un de l'autre. M™'' de Valenton fit un mouvement de recul, Marcel s'éloigna d'un pas en arrière.
— Juliette, vous souvenez-vous des Aulnaies? Sa voix tremblait. Il reprit :
— Vous souvenez-vous, Juliette, de ce matin d'été où vous m'avez apporté des fruits?
]\Ime de Valenton était devenue très pâle. D'un geste, elle fit signe qu'elle se souvenait. Il continua :
— Le panier oscillait au bout de la gaule. Doucement, les fruits venaient vers moi. Ah ! Juliette, Juliette, ils avaient le parfum de la vie ; mais, hélas ! pourquoi se changeaient-ils pour moi en fruits de pierre pareils à ceux de cette vaine corbeille que la mousse velouté et que le soleil tiédit, mais qui n'ont
22^ LA PEUn DE L AMOUR
ni chair, ni suc, ni arôme, ni rien de ce qui calme la soif, ni rien de ce qui apaise la faim ? Il rêva, un instant, puis il reprit :
— Ai-je assez souffert de ce cruel sortilège! Quelle ang-oisse devant la vie! Une peur étrange me serrait la gorge devant elle, me fermait la bouche. Et pourtant j'avais faim et j'avais soif! Une appréhension insurmontable m'étreignait. Une volonté s'imposait à la mienne. Et je serais resté ainsi, toujours, toujours, si...
Il se tut. Les hauts C3^près du rond-point montaient droit, se renflaient à leur milieu, s'aiguisaient à leur cime. Leurs ombres commençaient à s'allonger et l'une d'elles, qui atteignait le socle de pierre, y brisait sa pointe.
— Ah! Juliette! Juliette! II y avait un de ces arbres planté dans le jardin du palais Aldramin. Par la fenêtre je le voyais de mon lit, de ce lit où je crovais mourir. Chaque matin, je m'étonnais de le revoir encore. D'abord, ce fut une surprise indifférente, puis cela devint un désir vague de le retrouver là le lendemain, puis un désir plus fort, puis un désir si violent que mon cœur me remplissait tout entier de son battement.
Elle le regardait avec douceur, et, doucement, elle murmura :
— Mon pauvre ami !
— Pourquoi dites-vous cela, Juliette ? J'ai com-
pris mon erreur. J'ai appris dans la mort le g-oût à la vie... Avez-vous donc oublié ce que vous me disiez, au temps de ma triste folie, ce jour où vous êtes venue chez moi, ce jour où vous m'avez dit : « Il y a de douces choses de par le monde, Marcel, le soleil, la beauté, l'amour » ?...
Cette allusion à cette visite douloureuse empourpra d'un feu subit le visage de M™" de Valenton. Marcel s'était approché d'elle. Il continua :
— Suis-je donc si à plaindre, Juliette? N'étesvous pas là.
11 avait tenté de saisir sa main, qu'elle retira vivement. Ses lèvres tremblaient. Elle fit un offert sur elle-même et dit d'une voix calme :
— Il est tard, Marcel, rentrons. N'est-ce pas par ici le chemin ?
Elle avait pris une des allées qui aboutissaient au rond-point. Elle marchait vite. Tout à coup, ils débouchèrent vers une terrasse qui longeait la lagune. Devant eux, l'eau s'étendait étincelante et plate sous le soleil déclinant. Une haie de rosiers bordait la terrasse du côté du jardin. Çà et là le mur de feuilles et de fleurs se creusait pour abriter des bancs. Sur le premier qu'ils rencontrèrent, M'"*' de Valenton se laissa tomber. Marcel s'était assis auprès d'elle. Il contemplait la main de M'"= de Valenton. Cette main souple et nue, sans une bague, sans un anneau, le troublait. M'"^ de
2 20 LA PEUR DE l'aMOUR
Valenton sentit le regard du jeune homme et rougit, en souriant.
•— Ah ! je suis une médiocre promeneuse, n'estce pas, Marcel ? Pour quelques tours de jardin, je n'en puis plus... Je vous remercie pourtant de me l'avoir montré, ce jardin. Allons, il faut partir.., mais comme je suis lasse !
Le sourire avait disparu de son visage. Une lente tristesse s'y répandait, assombrissant ses beaux yeux qui se fermèrent un instant, tandis qu'elle se renversait au dossier courbe du banc.
Marcel s'était penché sur elle. Elle se rejeta en arrière, haletante et prompte, mais il la retenait et la ramenait à lui, muet et violent. Sa bouche toucha celle de Juliette. Quelque chose pénétrait en lui de doux, de suave, de fort et de puissant où se confondaient l'odeur des roses, le parfum de l'air, la lumière, le silence. Elle le repoussait faiblement, et elle finit par se dégager. Elle essaya de se lever du banc, mais elle ne put pas y parvenir et Marcel s'aperçut qu'elle pleurait. Des larmes claires coulaient sur ses joues, et elle regardait devant elle, sans un mouvement, sans une parole.
Timidement, il lui caressa le poignet. Elle le laissa faire. Elle ne pleurait plus. Tout bas il murmura :
— Juliette. ..
Elle s'était retournée vers lui, avec effroi :
— Taisez- VOUS, Marcel, taisez-vous !
Elle tordit ses mains avec détresse.
— Ah ! je sais bien ce que vous allez me dire... que vous m'aimez et que vous m'avez toujours aimée ! que vous n'êtes plus le Marcel d'autrefois... Mais, moi, moi! Si vous êtes changé, est-ce que je suis la même? Ah! malheureux, que ne m'avezvous prise, le jour où je suis venue chez vous, le cœur plein d'amour et de faiblesse, libre et désireuse! C'était alors qu'il fallait baiser ma bouche ! Ah ! comme elle vous aurait rendu vos baisers ! Comme ma jeunesse eût communiqué à la vôtre son ardeur! Ah! Marcel, elle eût réchauffé votre tristesse et votre solitude d'alors. Votre haine de la vie n'était pas un mal irréparable. Je vous en eusse guéri. Mais vous n'avez pas voulu écouter ma muette supplication. En retour de cette joie que je rêvais de vous donner, vous m'avez imposé la douleur de m'être offerte en vain; que dis-je, la douleur! l'humiliation... Une femme qui s'offre, Marcel, ce n'est ni bien beau, ni bien digne, c'est plutôt comique, un peu laid !.,. Ah ! pourquoi n'avez-vous pas voulu de moi ? J'étais libre, Marcel, et tendre et amoureuse. Mes lèvres eussent fondu sous les vôtres, comme un de ces fruits dont vous parliez tout à l'heure. Mon cœur eût frémi contre votre cœur ! Vous ne l'entendiez donc pas, dans le silence de votre triste logis ? Il me sem-
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blait qu'il le remplissait tout entier de son battement, et qu'il devait vous étourdir les oreilles; mais vous étiez sourd, sourd, sourd. Ah ! cette journée ! Tenez, je me rappelle encore cette colombe du jardin qui roucoulait à votre vitre fermée. J'étais comme elle. Je vous apportais le message de la vie, et vous ne l'avez pas compris, et elle est partie vers l'aventure, vers les pièges, vers l'oiseleur ! Un sanglot souleva sa poitrine.
— Et je vous aimais, Marcel, et, quand je vous ai revu, j'ai senti que je vous aimais encore. Et je vous aime. En entrant dans ce jardin, il me semblait que je n'irais jamais jusqu'au bout de cette allée de vigne sans vous dire mon amour. Et je pensais : « Goûter avec lui quelques jours de bonheur dans celle ville délicieuse et secrète... et ensuite, qu'importe ?... » Mais je ne voulais pas parler^ je serais plutôt morleque de parler, et c'est vous, c'est vous qui avez prononcé les paroles divines que je n'ai plus le droit d'écouter, vous à qui je n'ai plus le droit de répondre !
Sa voix désespérée montait dans le silence.
— Hélas ! hélas! il est trop tard, Marcel, trop tard.
Elle cria ce mot : « Trop tard ! » avec un accent de regret, de reproche et d'amertume :
— Ah ! Marcel, pourquoi la vie m'a-t-elle si perfidement tentée ? Pourquoi ai-je cédé à ses
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attraits les plus grossiers ? Comment ai-je pu souhaiter ses biens les plus faux et les plus vains jusqu'à leur sacrifier mon cœur? Ah I Marcel, quels mensong-es que son luxe et ses plaisirs ! Aussi lui ai-je demandé davantage, et elle m'a répondu par votre indifférence. Ah ! j'ai souffert, et la souffrance conseille mal. J'allais vers l'amour qui console et j'ai rencontré l'amour qui asservit. Au lieu de sa caresse, j'ai subi sa dure étreinte. Il est venu à moi comme un maître. Il m'a prise par les poignets. Il m'a courbée jusqu'à lui. Il m'a brûlée de son haleine de feu et j'ai le cœur plein de sa cendre amère. Je ne m'appartiens plus, Marcel, et c'est parce que je vous aime, que je dois vous repousser.
Elle reg-arda autour d'elle, comme émue d'une peur soudaine. La lag-une vide était un miroir d'or. La terrasse s'étendait déserte le long" de sa haie de rosiers.
Marcel considérait Juliette immobile et frémissant. Les paroles qu'elle venait de dire s'évanouissaient en sa mémoire, déjà lointaines et comme indistinctes. Tout ce qu'il savait, c'était qu'elle était là, qu'il l'aimait et qu'il la voulait. Et, lentement, il se courbait sur elle, et, à mesure, il ressentait un désir plus fort, plus doux, plus tendre, plus profond. Maintenant leurs souffles se confondaient et le visage proche ne se reculait pas. Il en voyait le front uni, les yeux dilatés par les larmes,
aSo LA PEUR DK l'aMOUR
les joues mouillées, la bouche tremblante. Tout cela venait à lui avec une expression terrifiée et heureuse. Ses lèvres touciièrent des lèvres qui murmuraient entre des dents serrées, dans un soupir de joie et de regret :
— Ne me tentez pas, oh! Marcel ne me tentez pas... Oh! prenez g-arde !
De la lagune montait un bruit de rames ; Marcel se redressa brusquement. Une g-ondole long-eait la terrasse marine. Un monsieur et une dame étaient étendus sur les coussins. Le monsieur montrait du doigt la haie de roses que le soleil couchant incendiait. Marcel Renaudier crut vaguement reconnaître cette figure, mais la gondole s'éloignait : l'eau remuée clapotait doucement.
De nouveau, ils traversaient le jardin. Leurs ombres grandies s'allongeaient sur le sable des allées découvertes. Ils repassèrent devant le socle quadrangulaire sur lequel reposait la corbeille aux fruits de pierre, à présent comme mûris et vivants d'une couleur d'or. Ensuite la treille balança sur leurs têtes ses grappes suspendues. Dans la petite cour, la gardienne lavait du linge. Elle se dérangea un instant de son ouvrage et vint fermer derrière eux la grille. Aux marches de l'escalier, leur gondole attendait. Ils s'assirent à côté l'un de l'autre, en silence. Le mur rouge les teignait d'un reflet de pourpre.
LA PEUR DE l'AiMOUR 23 1
Les rames frappaient maintenant l'eau du canal de la Giudecca. Quand ils furent au milieu, ils tournèrent la tète. Derrière eux, l'île se dessinait sur un ciel magnifiquement enflammé. La coupole du Redentore semblait ruisseler de sang tandis que sa façade, comme toutes celles de la longue rive, s'assombrissait déjà de crépuscule. Au contraire, celles du bord opposé réverbéraient l'ardente lueur du couchant. Les gondoliers ramaient d'un mouvement cadencé. La gondole balançait son fer de proue sur l'eau lumineuse. Tandis qu'on obliquait vers la pointe de la Dogana, Marcel, d'un geste, désigna une des maisons des Zattere dont les fenêtres rougeoyaient, comme si un brasier eût été allumé derrière leurs vitres éclatantes, et dit :
— C'est là, Juliette.
Elle se pencha un peu avant, puis se laissa retomber aux coussins. Marcel lui murmura tout bas:
— C'est là mon logis. Je vous attendrai demain, à deux heures. Faites-vous mener en gondole au Ponte délia Calcina. Je serai là. Viendrez-vous ?
Elle ne répondit pas. 11 lui dit :
— Je vous aime.
Elle regardait fixement devant elle. Au sommet de la Dogana, la Fortune aérienne appuyait son talon ailé sur la boule d'or. Il dit, une seconde fois:
— Je vous aime.
Puis il répéta encore :
— Je vous aime, je vous aime.
Elle frémit. Son visage prit une expression singulière d'angoisse et de volupté et elle baissa la tête :
— Vous l'aurez voulu, Marcel, vous l'aurez voulu !
Il se redressa. Son cœur battit fortement et ils ne dirent plus rien jusqu'à l'hôtel.
Le lendemain malin, comme Marcel Renaudier s'engageait sous la Tour de l'Horloge pour se ren dre à la Merceria, où il voulait faire quelques emplettes, il s'entendit appeler par son nom. 11 se retourna. Antoine Fremaux, les mains dans ses poches, le considérait narquoisement.
— Comment, c'est vous, mon cher Renaudier ! Ma foi, je ne comptais pas vous retrouvera Venise. Vous y voilà donc tout de même, vous, le récalcitrant !... Et vous ne vouliez pas me croire quand je vous disais, naguère, au moment de votre deuil, que cette ville était faite pour vous ! Parbleu, ce qui arrive est fatal. C'est ici le rendez-vous des mélancoliques et des désabusés. Mais Venise semble vous avoir réussi particulièrement. Vous avez excellente mine et plus du tout votre air penché d'autrefois... Mais, moi aussi, je vous parais un peu changé, hein !
Il riait. Bien pris en sa taille, élégamment et simplement vêtu, il caressait une fine moustache
2 3/) LA PEUR DE l' AMOUR
noire. Ce n'était plus, en effet, le Fremaux de jadis. C'était un Fremaux dépoétisé. Sa voix même s'était transformée. Plus de lang^ueur dans l'intonation. Il parlait bref, en garçon habitué à commander. Marcel le regardait et l'écoutait avec étonnement comme un personnage de comédie dont le masque serait tombé. Dans ce pelit homme vif et sec, il cherchait le Fremaux d'autrefois, affecté et mystérieux.
Cependant Antoine Fremaux avait saisi Marcel par le bras et l'entraînait vers la place Saint-Marc.
— Eh oui, mon cher, voilà 1 J'y ai passé comme les autres. Que voulez-vous! la vie est la vie, vous aurez beau m'examiner, vous n'y ferez rien. C'est ainsi, plus de pantalons étriqués, plus de redingotes à jupe, plus de cravates couleur du soleil couchant sur les lagunes, plus de cheveux plats, tenez.
Il souleva son chapeau et montra sa coiffure en brosse dont les cheveux désoxygénés avaient repris leur couleur naturelle.
— Et mes mains : plus de bagues à cabochons; une alliance... Et tout cela, c'est la faute à ma pauvre tante, madame Durantet.
Il lâcha Marcel pour allumer une cigarette.
— Excusez-moi, mon cher, si je ne vous ai pas mis au courant moi-même de mon avatar, et n'y cherchez aucun mauvais procédé; mais, vraiment,
LA PEUR DE e'aMOUR 235
VOUS viviez si à part, vous vous intéressiez tellement peu aux humains que j'ai pensé que vous seriez assez indifférent à ce que j'étais devenu... Marchand de papiers peints, mon cher !... Vous vous rappelez cette tante que j'étais allé soigner à Vichy? La pauvre femme, tout à fait malade, laissait péricliter les affaires de sa maison. Alors j'ai pris mon parti et j'ai dépouillé le jeune homme. Ah ! c'a été dur ! Baste, maintenant, ça marche, ça marche, et me voilà, moi qui vous parle, un des notables commerçants de notre bonne ville de Paris. Le dandysme n'a qu'un temps. Je suis un homme rangé et marié.
Il rit de nouveau et jeta le bout de sa cigarette sur un pigeon qui ne s'effraya pas et remua à peine sa boule de plumes roulante, montée sur deux pattes de corail.
— Oui, marié! J'ai épousé une jeune fille charmante. Jolie fortune, grosses espérances, parents honorables, éducation soignée, figure délicieuse, cœur tendre et sûr, la perfection, quoi ! la perfection... Seulement... Je ne sais pas si je devrais vous avouer cela... Vous allez vous moquer de moi...
Il regarda Marcel du coin de l'œil.
— Tant pis, du reste !... Donc je suis marié, et c'est encore ma brave tante Durantet qui en est la cause. Le mariaqe achevait ce qu'elle appelait ma conversion. Ma foi, j'ai cédé: elle mourra heureuse
la pauvre dame... Mais revenons où nous en étions. Eh bien, mon cher, imaginez que cette douce personne, que je croyais une délicate fleur de notre plus raisonnable bourgeoisie, — dont je suis maintenant, comme vous le prouvent mon aspect et ma conduite, — cachait sous une apparence de pensionnaire timide une âme de vieux romantique... Oui, mon cher, je n'exagère pas, madame Antoine Fremaux, ma femme, est un vieux romantique !... Ce n'est pas qu'elle ne soit aussi la meilleure des ménagères et la plus agréable des épouses, mais un démon secret est en elle ! Comment y est-il entré, je l'ignore, mais il y est, et je suis venu ici pour lui donner satisfaction.
Marcel écoutait Antoine Fremaux, se demandant jusqu'à quel point il plaisantait.
— Ma parole, mon cher Renaudier! Elle raffole des balcons, des échelles de soie, des masques, des mandolines, des sérénades, des clairs de lune. Elle est hugolâtre, byronienne, musseltiste, sandesque, que sais-je encore!... Dites, est-ce assez comique, inattendu, paradoxal! Elle possède par cœur tous les romans, tous les vers de la chère époque. Ces messieurs et ces dames de i83o sont ses dieux et ses déesses, et ce qu'elle désirait le plus voir au monde, c'était Venise. Aussi nous sommes descendus à l'Hôtel Danieli, comme de juste ! Heureusement que nous quittons aujourd'hui ce lieu historique
pour l'Hôtel Britannia, plus tranquille. C'est la seule concession que j'aie obtenue; pour le reste, nous allons nous plong-er dans les souvenirs romantiques pendant un bon mois... Après tout, je ne suis pas trop à plaindre, n'est-ce pas? madame Fremaux est charmante et la gondole lui va à ravir. Convenez, mon cher, que mon histoire •est drôle. Moi qui supposais en avoir fini de Venise et ne revoir jamais que sur les affiches de voyages circulaires, ou sur les papiers peints que je fabrique, la ville des canaux et des sérénades, la ville de la divine comtesse Cantarini!... Et, à ce propos, il faut que je vous fasse un aveu. Vous vous rappelez les lettres que je vous ai envoyé chercher chez moi, à Auteuil, dans le secrétaire rouge ? Hélas ! elles étaient simplement d'une petite modiste quis'appelaitErnestine et qui m'avait plaqué... Quant à la Cantarini elle n'était ma maîtresse que dans mon imagination... Ah ! comme c'est déjà loin tout cela, mon pauvre Renaudier ! Etions-nous bêtes, tout de même ?
Et Antoine Fremaux, d'un geste de sa canne, fit s'envoler deux pigeons qui becquetaient du grain sur la dalle polie, au pied des candélabres de bronze qui soutenaient, jadis à la pointe de leurs mâts, les étendards de la Sérénissime République.
— Ce sera voire faute, Marcel, si je ne connais rien de Venise...
Rieuse, Juliette essayait de se lever du lit où elle était étendue. Tendrement, Marcel l'y retint et elle retomba la tête sur l'oreiller. Elle résistait et tentait de se dégager.
— Laissez-moi, Marcel, il est tard.
11 ne l'écoutait pas. De gai et d'animé, le visage de la jeune femme redevenait ardent et sérieux. Soudain Marcel la sentit qui se rapprochait de lui. Elle liait ses jambes aux siennes, cherchait ses lèvres de sa bouche. Dans un soupir, elle murmura :
— Je t'aime.
Sa voix, dans le silence de la pièce, était tendre et basse. Par les fenêtres entraient les rayons du couchant. L'air semblait être devenu de miel, tant il était doux à respirer. La vie se bornait à euxmêmes. Le temps n'existait plus. Ils n'étaient plus en aucun lieu de la terre...
Le timbre d'une pendule leur fit ouvrir les yeux. Le soleil avait disparu et le crépuscule envahissait la chambre avec la fraîcheur humide montée des eaux proches. Marcel courut à la cheminée. Bientôt des sarments de vigne pétillèrent. Peu à peu les bûches prirent feu. Sur la table ronde Marcel alluma la grosse lampe à colonne. Sa lueur disait la journée achevée, le soir venu, la nuit. Il fallait partir, se séparer... Juliette, accoudée à l'oreiller, les cheveux défaits, contemplait le foyer flambant, puis, soudain, elle repoussa le drap, posa ses pieds sur le tapis et vint s'accroupir devant le feu. Elle tourna vers Marcel sa face ardemment éclairée. La lueur rougissait sa peau tiédie. Marcel, doucement, caressaitl'épaule ronde et nue de ce corps gracieux, courbé devant lui. Brusquement il le vit lointain, comme rapetissé, pareil à quelque statuette pourprée, tout au fond de sa mémoire, là-bas, là-bas...
L'une après l'autre, Juliette chauff"ait ses mains à la flamme, puis elle les passa ensemble dans les ondes de sa chevelure. EUe ne se décidait pas à s'habiller. Enfin elle lendit ses poignets au jeune homme.
— Allons, Marcel, aidez-moi. Je ne peux pas cependant rentrer ainsi à l'hôtel.
Elle s'étirait, debout, gracieuse et svelte. Elle soupesa la masse lourde de sa chevelure réunie entre ses doigts et la roula en couronne bizarre
2/)0 LA PEUR DE l'.VMOUR
dont le métal fauve se nuançait, à la clarté de la lampe, de reflets dorés. Marcel la considérait.
— Vous ressemblez à une statue de l'automne, Juliette,
Elle devint grave et réfléchit un instant.
— C'est que je ne suis plus jeune, Marcel. J'ai vingt-sept ans.
Et elle ajouta :
— Comme le temps fuit! Encore un jour!
Son visage s'assombrit d'une expression d'angoisse. D'une voix inquiète, elle demanda :
— A quelle date sommes-nous, aujourd'hui, Marcel?
Il fit un geste d'indifférence :
— Mais le 5 octobre... ou le G... je ne sais pas au juste.
Elle fit quelques pas jusqu'à la fenêtre. A travers la vitre, le ciel était encore clair. De l'autre côté du canal, les lumières brillaient dans l'île de la Giudecca. Par-dessus l'épaule de la jeune femme, Marcel regardait. Elle appuya sa joue contre la sienne.
— Aurez-vous été heureux, Marcel ?
Il ne répondit pas, et ils s'étreignîrent. Sur sa poitrine, il sentait battre le cœur de la belle vendangeuse qui avait offert à ses lèvres le plus beai fruit de la vie.
Ils se retrouvaient, chaque après-midi, dans la maison des Zattere; et chaque fois, ils se séparaient avec plus de regret et de désir. Juliette de Valenton sortait la première, car ils évitaient de quitter en même temps la Casa Angeli, aussi bienque d'y entrer ensemble. Marcel comptait les minutes, puis se hâtait pour rejoindre la jeune femme. Aujourd'hui encore, il s'était conformé à ce manège. Quand il aperçut Juliette^ elle longeait lentement le mur rouge de l'hôpital des Incurables. Entendant marcher derrière elle, elle se retourna. Marcel s'approcha :
— Voulez-vous que nous fassions un tour avant d'aller au palais Aldramin? On ne dîne qu'à huit heures et cette fin de journée est douce, n'est-ce pas, Juliette?
Elle baissa la tête en souriant. Sous un de ces ciels voilés de la Venise d'automne, où l'air enveloppe les choses comme d'une soie transparente et molle, au delà de son canal luisant, la Giudecca
apparaissait vague et lointaine. Au quai des Zattere, les barques et les bateaux oscillaient imperceptiblement. Des mouettes argentées volaient. Marcel les désigna :
— Elles sont bien nombreuses aujourd'hui. Cela veut dire que la mer doit être mauvaise. Elles viennent s'abriter sur la lagune. Du reste, il y a un peu de sirocco. Regardez comme les dalles glissent... Est-ce que nous faisons le tour par la Dogana ?
— Non ! J'aime mieux revenir à l'hôtel par le plus court. Nous nous reverrons ce soir chez monsieur Buttelet. Je suis un peu fatiguée... et puis j'attends une lettre.
Marcel tressaillit.
— Oui, une lettre de mon père. Vous savez bien qu'il est en croisière sur l'Adriatique. Il doit arriver ici d'un jour à l'autre.
C'était depuis la promenade au jardin Ainsworth, sa première allusion à un fait, à une personne de jadis. On l'eût dite séparée de tout ce qui composait sa vie jusqu'alors, désintéressée de tout ce qui était son existence de la veille, de tout ce qui redeviendrait son existence du lendemain. Elle semblait sans passé et sans avenir, et n'appartenant plus qu'au présent... Tous les liens qui la rattachaient à hier s'étaient brisés soudainement, comme si elle eût été brusquement déracinée, vi-
LA PEUR DE l'amour 243
vante en son seul parfam, en sa seule saveur, fruit d'amour et de volupté, docile à la main qui l'avait cueilli, en cet enclos de cyprès et de roses, là-bas, dans l'île silencieuse, au milieu de la lagune endormie...
Ils avaient rebroussé chemin et, après avoir quitté les Zattere, traversaient le Campo Santa Ag-nese, solitaire avec sa pauvre église et son pauvre campanile, pour gagner le Traghetto San Gregorio. Il faisait déjà sombre dans les étroites calli dont ils suivaient les détours. Au Campiello Barbaro, ils franchirent le petit pont courbe du Rio délia Toresela. Quelques gondoles étaient rangées au traghetto. L'une d'elles accosta l'escalier de bois dont la plate-forme s'avançait un peu sur l'eau. Juliette s'embarqua. Marcel la vit s'étendre aux coussins noirs et s'éloigner sur le Grand Canal. Un vaporetto balança la gondole au remous de son sillage. Elle se dessinait nettement sur les façades de l'autre rive, où les fenêtres commençaient à s'éclairer. Dans le ciel crépusculaire, audessus du Pont de l'Académie, une nacrure délicate entourait le croissant aiguisé d'une petite lune naissante. A l'opposé, vers l'ouverture du Canal, vers San Giorgio et la Lagune^ la sirène d'un bateau stridait.
En s'en retournant au palais Aldramin, Marcel Renaudier réfléchissait. — M. Roissy à Venise...?
2Ù,[\ LA PEUn DE l'amour
Venait-il, sa croisière finie, chercher sa fille pour la reconduire à Paris? A celte pensée, Marcel éprouva une angoisse subite, celle que lui causait la nécessité de prendre une décision urgente. Pas une fois, il n'avait interrogé Juliette de Yalenton sur ses projets. II avait vécu les semaines rapides de leur liaison dans l'oubli de tout ce qui ne s'y rapportait pas. Ce qui l'occupait, c'était l'entente de leurs rencontres et de leurs rendez-vous, la gondole qui amenait la jeune femme à la chambre des Zaltere où ils se retrouvaient chaque jour, c'était son pas dans l'escalier, sa façon d'ôter sa voilette et de se dévêtir, la langueur ardente de son corps, l'odeur de sa peau, ses cheveux, son visage. Et il écartait de son esprit tout ce qui aurait pu importuner leur joie sensuelle, leur sécurité amoureuse et leur ivresse partagée.
D'ailleurs sa maîtresse ne montrait-elle pas la même insouciance? Tous deux s'abandonnaient aux cours des heures heureuses. Pourtant, l'autre jour, elle lui avait demandé la date du mois et elle avait paru soudain mélancolique et préoccupée. Prévoyait-elle donc que la liberté délicieuse dont ils jouissaient aurait son terme? L'arrivée de M. Roissy annonçait-elle la fin du rêve oiî ils s'absorbaient sans souci de sa durée et de son issue ?
Marcel frissonna. Cette Juliette, qu'il avait tenue ':* aujourd'hui entre ses bras, cœur contre cœur, don
LA PEUR DE l'amour 245
il avait respiré Je souffle mêlé au sien, bouche à bouche, JuHelte, demain, bientôt, il pourrait être séparé d'elle. Il ressentit, à cette idée, une douleur si cruelle, si insupportable, qu'il s'arrêta. La laisser partir ! jamais ! Il reg'arda autour de lui. Le Campiello Barbaro était désert et muet. Ce vieux mur, ce pont, ce rio, ce palais, résumaient Venise tout entière. Elle était là, autour d'eux, silencieuse et complice, la Cité des Amants ! Elle les protégeait du lacis inextricable de ses canaux et de ses ruelles. C'était elle qui les avait enlacés d'un lien d'amour aux mailles de son filet argenté et subtil de pêcheuse d'âmes. Elle les garderait dans le mystère de son labyrinthe !
Cette pensée le rassura. Dans la ville romanesque et compliquée, il se sentait comme à l'abri de toute entreprise hostile. Il passa sa main sur son front comme pour en chasser un cauchemar et se remit à marcher. Les Fondamenta Venier étendaient devant lui leur double quai tranquille. Des enfants jouaient. Deux filles en châles causaient, face à face. L'une d'elles, d'un doigt amical, tout en parlant, rajustait une épingle dérangée au chignon de sa compagne. Aujourd'hui, en aidant Juliette à se recoiffer, il avait enfoncé dans ses cheveux une épingle, une longue épingle d'écaillé transparente et toute unie. Juliette, en effet, ne portait plus aucun bijou : ni ce collier à grosses
2/j6 LA. PEUR DE l'aMOUR
perles égales qu'il lui avait connu, ni aucun des joyaux dont elle aimait à se parer. Devant les orfèvres de la place Saint-Marc, elle avait une fois souri de dédain et d'indifférence. La vie mondaine ne la tentait plus. Juliette n'était plus la Juliette de jadis. Et il réentendit les paroles désabusées qu'elle lui avait dites en ce jardin de la Giudecca où une existence nouvelle avait commencé pour tous deux.
Ils s'aimaient! Celte certitude l'apaisa. Ah ! comme elle quitterait tout volontiers pour cet amour! Un seul mot, et elle lui appartiendrait à jamais! Ils demeureraient à Venise. Ils habiteraient une maison, là, sur les Zattere, une maison où Juliette serait à lui, non plus seulement à des heures convenues et toujours trop brèves, mais à toutes les heures, dans une présence continuelle, le jour, la nuit, et jusqu'en son sommeil, — car jamais elle n'avait dormi à son côté : ce soir encore, après qu'elle aurait dîné au palais Aldramin, elle retournerait à l'hôtel, sans vouloir même qu'il la raccompagnât. — Et ce serait fini de ces contraintes, de ces ménagements. Elle serait à lui, à lui, à lui... Il hâta le pas. Un sursaut de désir et d'orgueil l'exalta. Enfin! Tout cela lui semblait simple, naturel, aisé, sans obstacles. — Son mari?... Marcel haussa les épaules. — Son père?... Et que pourrait bien objecter M. Roissy? Elle lui avait obéi
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jadis. Elle s'était prêtée aux calculs de l'égoïsme paternel, A son tour de disposer d'elle-même! D'ailleurs M. Ptoissy ne reconnaissait-il pas le droit qu'a une femme à l'amour? Marcel sourit. Il songeait à leur conversation nocturne des Aulnaies, ce soir où ils se promenaient dans le potag-er, le long- des 'espaliers. Juliette avait tenté l'épreuve; aujourd'hui elle était libre.
Libre ! Brusquement, ce mot éveillait en l'esprit de Marcel une douleur aiguë. Une pensée volontairement chassée de sa mémoire y rentrait violemment et rudement. Libre, Juliette! Mais non! ÎS^e s'avouait-elle pas elle-même, vaincue, dominée, captive? Ne portait-elle pas sur son visage, quand il l'avait revue, l'expression désespérée de la servitude? Ne s'était-elle pas lamentée amèrement et douloureusement de cet esclavage dont elle avait tu la cause et la nature?... Et il l'évoquait sur la terrasse marine du jardin Ainsworth, craintive et anxieuse comme si quelque ombre redoutable se fût glissée derrière elle. Soudain il crispa ses poings. L'ombre incertaine qui, plusieurs fois déjà, avait rôdé autour d'eux, se dressait maintenant ironique, impérieuse et menaçante ; maintenant elle prenait une forme, elle avait un nom...
Les oreilles de Marcel bourdonnèrent. Des propos jadis à lui tenus par Cyrille Buttelet lui rêve-
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liaient à l'esprit. Qu'y avait-il de vrai en eux?... Calomnie, médisance ou simplement une de ces rumeurs vag-ues qui se répandent sans qu'on sache pourquoi, qui ne se fondent sur rien de réel?... Néanmoins le nom de Juliette de Valenton figurait sur la liste des scandales parisiens accolé à un autre nom, à celui de Bernard d'Argimel.
Bernard d'Arg-imel avait-il été son amant? Etaitce à lui qu'elle faisait allusion, quand elle avait parlé avec réticence et terreur d'un lien redoutable et détesté qui l'enchaînait? Plus d'une fois sur le point de l'interroger à ce sujet, il avait toujours hésité. A quoi bon gâter leur bonheur? D'ailleurs, si elle avait appartenu à cet homme, n'avait-ce pas été par surprise, par faiblesse, par lâcheté, par détresse ? Et lui, Marcel , n'étaitil pas responsable de tout cela? Comment oser lui reprocher une faute dont il était peut-être la cause? Ne valait-il pas mieux oublier? Oublier, n'est-ce pas -un des privilèges de la vie? Que n'oublie-t-on pas? Ne s'était-il pas oublié lui-même? N'avail-il pas oublié les préceptes paternels? L'amour transforme : que leur restait-il, à Juliette comme à lui, de ce qu'ils avaient cessé d'être? Qu'elle allât donc, l'ombre suspecte et haïe, rejoindre leurs ombres dans le vain passé! Pourquoi venait-elle le troubler? Juliette était libre, puisqu'il l'avait délivrée, puisqu'il saurait la défendre!
LA PEUR DE l'amour 249
Dans un mouvement de défi, il leva les yeux. Au ciel éclairci, la lune courbe étincelait, aig-uisée et coupante entre deux hautes cheminées, dont on eût dit qu'elle allait décapiter, de son tranchant, la g-rosse tête enturbannée, pleine de la cendre des mauvais souvenirs.
Quand Marcel Renaudier entra dans le salon rose, Cyrille Buttelet l'y attendait, en lisant le journal.
— Eh bien, ami Marcel, une bonne journée? Le peintre le reg-ardait g-aiement à travers la
petite lune de cristal de son monocle. Marcel roug-it. Cyrille Buttelet lui frappa sur l'épaule.
— Allons, heureux homme, tant mieux! Ah! vous avez de la chance d'être jeune!... Tenez, j'ai fait dans le quartier du Castello une trouvaille qui m'aurait enchanté jadis. Oui, une fillette délicieuse, quinze ans, des cheveux de dog-aresse. Mais baste! c'est trop tard... Madame de Valenton dîne ici, n'est-ce pas? Elle est bien belle, en ce moment: Venise lui réussit!...
Cyrille Buttelet se- mit à rire et continua :
— A propos, j'ai rencontré tout à l'heure votre ancien ami, Antoine Fremaux. Il m'a présenté à une fort jolie femme, la sienne du reste!... Il s'est plaint de ne pas vous voir. 11 était sur la Piazzetta, à regarder un superbe yacht qui s'ancrait dans le bassin...
Marcel tressaillit. Au mur, le portrait de la dame masquée l'observait. Elle semblait l'emblème de la Venise secrète et subtile dont il sentait autour de lui la solitude protectrice et le favorable mystère.
La Néréide^ ancrée dans le bassin de Saint- Marc, en face de l'église de la Pietà, était un grand yacht, peint en blanc, à vapeur et gréé en brigantine.
Sur l'eau calme de la lagune il reflétait ses lignes
élancées, ses mâts, ses cordages et son pavillon. A
mesure qu'elle en approchait, M™^ de Valenton
distinguait mieux le détail du navire. A l'avant,
sous le beaupré, elle remarqua la figure dorée
qui représentait une déesse marine. Dans la coque
blanche, les hublots ouverts arrondissaient leurs
disques d'ombre. Personne ne se montrait sur le
pont. Sur la passerelle, deux matelots fourbis-
aient des cuivres que le soleil faisait briller. La
ondoie se rangea contre l'échelle; M"^® de Valen-
on, la main à la corde, monta les marches, x^ la cou-
Ȏe elle demanda au matelot de garde si M. Roissy
e trouvait à bord. Le stewari accouru la conduisit
l'arrière. Des chaises longues et des fauteuils
osier entouraient une table où le café était encore
252 LA PEUR DE l'aMOUR
servi. Dans une soucoupe, un gros cig-are à demi fumé trempait. Un souffle de vent passa; un journal déplié frissonna avec un bruit léger. Tout en expliquant que M. et M""*^ Bartin étaient descendus à terre, mais que M. Roissy était dans sa cabine, le stewart examinait M'"e de Valentou avec le plaisir qu'il y a à voir quelqu'un qu'on ne sert pas tous les jours depuis six semaines, puis il disparut prestement pour aller avertir M. Roissy.
Au bout de quelques minutes, M. Roissy parut. Il portait une casquette de yachtman. Il embrassa, sa fille de bon cœur, s'assit devant elle dans un des fauteuils d'osier, allongea les jambes et alluma | un cigare.
On parla tout d'abord du voyage. Le temps! avait été assez mauvais en sortant de Tries te, etl ]y[me Roissy avait été un peu éprouvée par la mer : elle se reposait en ce moment. Ce sont les petits! inconvénients du yachting^ mais aussi que d'avantages! M. Roissy ne tarissait pas. On eût di' qu'il avait le premier découvert la Sicile, rArchi-i pel, la Dalmatie. Le séjour à Venise ne serait pail long : il est si facile de s'y rendre autrement qu'en yacht, tandis qu'il y a mille endroits dont on ml peut bien jouir que sur un bateau bien aménagé! i
M'^'- de Valenton écoutait son père distraitement! Elle avait pris sur la table une petite cuiller d'arj gent et tapotait le rebord d'une tasse. Elle contemj
LA PEUR DE l'amour 253
plait, là-bas, le mur rose du Palais Ducal, sur lequel se détachaient parfois le vol lourd d'un pigeon ou les ailes vives d'une mouette. Enfin M. Roissy se tut, lança une bouffée de fumée et rajusta la visière de sa casquette. M™^ de Valenton cessa de remuer la cuiller d'argent.
— Eli bien, et loi, chérie, comment vas-tu... Mais dis-moi un peu pourquoi diable tu es ici!
Il considéra, un instant, la pointe de ses bottines :
— Ta lettre du mois dernier, que j'ai reçue à Malte, m'a un peu étonné, je ne te le cache pas. Ce départ subit... C'est évidemment très gentil de venir dire bonjour à son papa à Venise... Qu'estce qu'il y a là-dessous ?
Elle se taisait.
— As-tu des ennuis ? quelque chose qui ne va pas ?... Ton mari ?... Non, toujours le mari modèle, ce brave Valenton !... Il est à Paris, m'a-t-on écrit de là-bas... Et d'Argimel ?
Elle leva les yeux sur son père et répondit lentement :
— Monsieur d'Argimel est dans le Tyrol pour affaires. C'est lui qui m'a accompagnée ici et qui m'y reprendra pour me ramener à Paris...
Puis elle ajouta, comme si elle se parlait à elle, même :
— Il est à Inspruck, au Grand-Hôtel...
M. Roissy caressait sa barbe.
— Mais tout cela, ma chérie, me paraît on ne peut mieux. Valenton n'aime pas à se déplacer et d'Arg-imel t'a chaperonnée... Et Venise, hein? c'est beau!... Tiens, je suis content de te voir. Tu es jolie à ravir.
M. Roissy regardait M'"^ de Valenton avec complaisance. Dans ce cadre inusité, il appréciait mieux la grâce de sa fille. Tout à coup, il remarqua le visage, soudain devenu grave et anxieux, de la jeune femme. Aussi pourquoi l'avoir interrogée ? Quel besoin delà provoquer aux confidences ? Maintenant, à son air, il était certain qu'elle allait lui annoncer quelque nouvelle désagréable. Fâcheuse idée qu'il avait eue là d'engager ainsi la conversalion ! Juliette était assez grande pour agir sans le consulter. 11 ne lui avait jamais donné qu'un conseil, — mais un bon, — celui d'épouser Valenton. Il préférait en rester là.
— Mais ta belle-mère est peut-être habillée... Elle me reprocherait de ne pas l'avoir prévenue de ta visite...
Il fit un mouvement, qu'elle arrêta d'un geste. M. Roissy, résigné, se pencha au dossier du fauteuil et attendit.
— Papa, j'ai une chose à te demander.
M. Roissy soupira dans sa barbe.
— Eh bien, demande.
LA PEUR DE l'amour 255
Juliette de Valenton crispa ses doigts aux bras du fauteuil et dit d'une voix sourde :
— Emmène-moi.
M. Roissy sursauta et jeta par-dessus bord le bout éteint de son cigare.
— T'emmener?
Elle fit signe que c'était bien cela qu'elle voulait. Il répéta :
— T'emmener ! mais où ?
— Mais où tu voudras... d'abord avec toi sur le yacht... ensuite à la Gorraterie, aux Aulnaies... où tu iras... chez toi...
Il l'écoutait, stupéfait. Elle redit d'un ton calm e :
— Emmène-moi, pour tout à fait, pour toujours, comprends-tu?...
11 était debout devant elle :
— Mais tu es folle !... qu'est-ce que cela veut dire?... Quitter ton mari, ton...
Il allait dire un autre mot, il se reprit :
— Ta situation... Tu es folle, archi-folle... Et, quoi I alors, tu veux divorcer ?
Elle baissa la tête :
— Pourquoi pas ?
M. Roissy bondit. Il lui semblait que le bateau se mettait à marcher, que Venise oscillait . Puis, brusquement, il éclata :
— Divorcer ! mais tu es à lier ! Divorcer ! mais c'est de la folie ! ... Tu n'en as aucune raison. Valen-
256 LA PEUR DE l'amour
ton est parfait pour toi. Et puis, moi, que veux-tu que je fasse de toi ? Est-ce que ce yacht m'appartient ?... Et ensuite ?... Tu n'auras pas un sou. C'est un coup de tête idiot. Que diable, on s'arrange. On ne vient pas tout détraquer autour de soi... Tu me fais beaucoup de peine, Juliette... Moi qui avais si bien combiné ton existence !... J'étais tranquille de le savoir mariée, élégante, fêtée, gâtée... et patatras!... Divorcer! Mais tu as des habitudes de luxe, des goûts de dépense ! Esl-ce que je puis te donner de quoi y subvenir? Madame Roissy a de la fortune, soit, mais enfin !... Crois-tu que si nous étions vraiment si riches, nous voyagerions sur un yacht d'amis? Ces Barlin sont d'excellentes gens, mais insupportables à la longue. Leur croisière est très mal organisée. On est parti trop tard. L'Adriatique commence à être mauvaise en cette saison et leur maudit bateau roule, roule... Ah,ça va être gai, ce retour par mer ! Et ils ne veulent pas nous lâcher !
Il enfonça sur ses oreilles sa casquette marine et reprit rageusement :
— D'ailleurs, il ne s'agit pas des Bartin... Tu me fais dire des bêtises; mais, sacredié ! ton histoire n'a pas le sens commun. Rompre ton mariage, un mariage admirable avec un ami à moi, qui le laisse aussi libre que possible, qui ne te refusé rien, qui te passe toutes tes fantaisies !... La preuve,
LA PEUR DE l'amour sSy
c'est que tu es à Venise sans lui... Et pas jaloux, le pauvre homme !... Le quitter, mais ce serait infect ! Réfléchis deux minutes et tu renonceras à ton projet. Parbleu, je sais bien qu'il y a dans l'existence des femmes des difficultés, mais tu es assez fine pour les aplanir, une grande fille comme toi ! Il s'était calmé et lui posait la main sur l'épaule, en souriant.
— Voyons, ma petite. Tu dois t'assommer, seule, ici, à l'hôtel... Je suis sûr que tu ne connais personne dans cette sacrée ville , qui m'a l'air, entre nous, d'un vrai tombeau... Je suis sûr que tu y vis comme une sauvage. C'est ce qui a dû te tourner la cervelle... Mais oui! on s'imagine des choses... C'est pourquoi tu devrais télégraphier à ce bon d'Argimel de hâter son arrivée. Veux-tu que je lui écrive ?... au Grand-Hôtel, à Inspruck, n'est-ce pas?
M. Roissy épiait sur le visage de sa fille l'effet de sa proposition. Une expression d'angoisse contracta les traits de la jeune femme.
— Il ne faut pas que monsieur d'Argimel me retrouve ici.
Debout, elle parlait d'une voix brève et basse. M. Roissy, devenu subitement soucieux, considérait sa fille avec embarras, en fourrageant sa barbe. Il fit quelques pas et revint vers elle :
— Ecoute, petite, je vais m'exprimer avec la
258 LA PEUR DE l'amOUR
liberté d'un vieux camarade et avec la franchise d'un marin. Mais je dois t'avertir que tu joues un jeu dangereux. Tu es en train de détraquer ta vie... Je ne peux pas t'en dire davantage, et je ne veux pas me mêler de cette affaire: ce n'est pas le rôle d'un père. Mais fais attention, sapristi ! Elle haussa les épaules avec dédain :
— J'aurais préféré ton secours à tes conseils. Alors, adieu.
M. Roissy se mit à rire :
— Bon, la voilà fâchée! Quelle mauvaise tête!... Alors, tu t'en vas?
Elle fit sig-ne que oui.
— Tu ne vas pas partir ainsi... Visite au moins la Néréide. Tu verras comme c'est confortable et astiqué, hein!
Du geste, il montrait l'étendue du yacht net et brillant. Elle répondit sèchement :
— Non, je suis attendue.
— Eh bien, reviens diner avec nous ! Cela te changera du menu de l'hôtel et t'empêchera de songer à des folies.
— Non, je dîne au palais Aldramin, chez Cyrille Buttelet...
Elle se tut, boutonna un bouton défait de son gant et ajouta, comme par défi :
— Avec Marcel Renaudier.
Elle regardait fixement son père. Ils s'observe-
LA PEUR DK l'amour sSq
rent un instant en silence. M. Roissy dit simplement :
— Tiens, tiens! il est donc ici, le jeune Marcel? Toujours mélancolique?... Est-ce que, par hasard, il aurait repris intérêt à l'existence ?
M. Roissy conclut ironiquement:
— Je lui disais jadis, aux. Aulnaies, qu'il ne fallait jamais désespérer... Tout arrive et tout s'arrange. C'est ma devise. Penses-y, ma petite Juliette.
Ils marchèrent côte à côte, sur le pont luisant du yacht, jusqu'à la coupée. Juliette tendit sa joue à son père. Il l'embrassa.
— Allons, j'irai te faire visite demain matin à l'hôtel, mon enfant. Je crois qu'on appareillera dans la soirée. Adieu.
Elle descendit les marches de l'échelle. Une fois dans la gondole, elle vit son père qui soulevait galamment sa casquette marine. Le gondolier, son bonnet au poing, se pencha.
— A la Calcina.
— Benissimo, signora !
Le fer argenté vira. Il se balançait au-dessus de l'eau lumineuse du bassin. Là-bas, au sommet de la Dogana, la Fortune d'or talonnait sa roue de son pied ailé. Juliette ferma les yeux. Dans la chambre des Zattere, Marcel devait compter les minutes, impatient, le front à la vitre. Une autre
zGo LA PEUR DE l'amOUR
image traversa Tesprit de la jeune femme, et, malgré la tiédeur de l'air, elle frissonna... Que lui réservait l'avenir? Mais quoi, échappe-t-on à l'inévitable ? Et elle sentit que c'était là, dans la ville énigmatique et silencieuse, devant l'emblème de cette Fortune aérienne, que se dénouerait le triple fil de sa destinée.
Ifti
Le surlendemain du départ de la Néréide, Marcel et Juliette s'étaient quittés vers six heures. Par exception, il l'avait accompagnée jusqu'à l'hôtel, et, pendant qu'elle montait chez elle, il avait demandé au bureau Antoine Fremaux. Fremaux, venu deux fois au palais Aldramin sans rencontrer Marcel, avait, la veille, laissé sur sa carte un mot de reproche. Marcel devait donc à Fremaux une visite indispensable.
Quand il sortit du salon où les Fremaux l'avaient reçu au milieu des portraits de Bjron, de Musset et de Georg-e Sand qui, posés çà et là, attestaient les goûts romantiques de la jolie M'"^ Fremaux, il se trouva dans un corridor sur lequel donnaient d'autres portes. Un domestique passait avec un plateau. Marcel fut sur le point de se faire conduire à l'appartement occupé par M™^ de Valenton; mais il pensa que sa présence inopinée la contrarierait peut-être, car elle tenait fort à éviter tout commen-
2G2 LA PEUR DE l'amour
taire malveillant. Il valait mieux renoncer à ce projet. Cependant Juliette ne dînait pas, ce soir-là, au palais Aldramin I Aussi fut-ce à regret qu'il descendit l'escalier.
Une fois dehors, au lieu de gagner San Trovaso, il prit une des calli anguleuses qui mènent à la place Saint-Marc. Il flâna assez longtemps sous les Procuraties, se reposa un instant au Café Ouadri, puis se dirigea vers la Piazzella. Devant lui s'étendait la lagune. La Néréide n'y était plus à l'ancre. Marcel en éprouva comme un soulagement.
Marcel avait hélé une gondole pour rentrer au palais Aldramin. Surle Grand Canal devant l'Hôtel Britannia, il regarda les fenêtres de M ™ de Valenton. Que faisait-elle derrière leurs vitres éclairées? A quoi songeait-elle? A l'avenir? Formaitelle le même rêve que lui de solitude et de liberté? Le front entre ses mains, il réfléchissait. Un choc léger de la gondole contre les />a// du palais Aldramin le flt sursauter. Il paya le gondolier et pénétra dans le vestibule.
Carlo, qui l'y guettait, d'un air discret, lui remit une enveloppe : le masque mobile du Vénitien semblait le masque même de la Comédie. Marcel s'approcha du haut fanal de galère qui, au sommet de sa hampe en spirale, dardait par ses verres bombés son feu électrique. La suscription était d'une écriture hâtive et troublée, qu'il ne reconnut pas
LA PEUR DE l'amour ^63
d'abord. La lettre ne contenait que ces mots signés de Juliette :
Je serai à neuf heures où vous savez. J'ai à vous parler.
Que signifiait ce billet?... Elle avait dû le lui écrire et le lui faire porter pendant qu'il rôdait sur la place Saint-Marc. Il fallait quelque grave événement pour décider M™^ de Valenton à se rendre ainsi, le soir, aux Zattere. L'idée qu'elle allait lui annoncer son départ vint soudain à l'esprit de Marcel. Cette visite nocturne, dont il avait si souvent sollicité la faveur toujours refusée, n'était-ce pas l'augure d'une séparation nécessaire ? Marcel frémit : cette pensée lui fut odieuse. Son cœur se serra...
A table, Cyrille Butteiet remarqua l'anxiété et l'agitation de Marcel. Il ne lui adressa aucune question. Le dîner fini, Marcel fit quelques tours dans la galerie et, au bout de quelques instants, il demanda à Butteiet la permission de se retirer ; il avait à s'absenter pour une affaire urgente.
— Allez, allez, mon cher Marcel... Rien de fâcheux, n'est-ce pas ? Bon ! Vous savez je suis tout à vous.
Marcel regarda le peintre longuement :
— Je le sais, monsieur Butteiet, et je vous en remercie...
204 LA PEUR DE l'aMOCR
Rapidement, il atteignit les Zattere. Du brouillard flottait sur le canal de Giudecca, dont il n'apercevait les lumières que voilées et indécises. Il ne pleuvait pas ; l'air était seulement humide et moite. Sous un réverbère, Marcel consulta sa montre : elle marquait neuf heures moins un quart. Il hésita s'il attendrait Juliette sur le quai. Il valait mieux monter : la chambre devait être froide et il ferait du feu. Il se hâta. Derrière lui, il laissa la porte d'en bas entr'ouverte, ainsi que celle de l'appartement. La lampe allumée, il enflamma les sarments du fojer et s'assit sur une chaise. Brusquement, il courut au palier : la robe de Juliette emplissait l'escalier d'un froissement soyeux. Malgré son inquiétude, Marcel éprouva un sentiment de volupté. C'était elle ! Il allait la voir, lui parler...
Lorsqu'elle posa le pied sur la dernière marche, il se précipita vers elle et lui saisit les mains. EUes étaient glacées. Il l'entraîna dans la chambre. Debout, elle dégrafait le manteau qui l'enveloppait tout entière, et elle ôta son chapeau. Marcel avait pris la lampe et la haussait. Le visage de Juliette apparut en pleine clarté, avec cet aspect de lassitude, d'angoisse, de tristesse, qu'elle avait, le preniier soir, au palais Aldramin. Elle courbait les épaules, comme accablée d'un poids invisible, puis, lourdement, elle se laissa tomber sur le petit canapé.
A côté d'efle, Marcel l'enlaçait.
LA PEUR DE l'amour 265
— Juliette, mon amour, qu'y a-t-il? Juliette, Juliette...
Les douces syllabes de son nom retentissaient dans la pièce sonore. Elle les écoulait, silencieuse. Marcel chercha sa bouche. Tout à coup, elle se redressa. Des pleursjaillirent de ses yeuxet, d'une voix basse, faible et comme honteuse, elle murmura :
— C'est fini... Il revient.
Un sanglot lui coupa la parole, si douloureux, si profond qu'il ébranla tout son corps et que sa nuque heurta le bois dur du canapé. Elle resta ainsi, la tête renversée, la face inondée de pleurs. Elle fit un geste de désespoir :
— Ah ! pourquoi m'as-tu voulue !... J'étais liée, captive, asservie. Rappelle-toi, dans le jardin de la Giudecca, je te l'ai dit... mais tu n'écoutais pas. Ah ! le marteau de ces pêcheurs qui réparaient leurs barques 1... il aurait dû me faire souvenir que Tanneau de ma chaîne était rivé pour toujours !... Tu n'as pas voulu comprendre. Ton désir brûlait dans ton cœur rajeuni. Je ne pouvais pas cependant te dire davantage... Ah ! Marcel, je t'ai crié : « Ne me tente pas ! » Mais j'étais déjà à toi. Gomment résister à ce qu'on aime, quand on n'est pas capable de résister à ce qu'on déteste?... Pardonne-moi. Je ne t'ai pas menti. Tu savais bien... Je t'ai donné de moi tout ce que je pou-
2C6 LA PEUR DE l' AMOUR
vais te donner... Laisse-moi partir, maintenant, m'en aller... Il le faut, Marcel. Aie pitié de moi !
Elle s'était levée. Elle se couvrait la figure de ses mains tremblantes. Elle aurait voulu se boucher les oreilles pour ne pas entendre les paroles de colère qu'elle allait entendre, fermer les yeux pour ne pas voir les regards de mépris qu'elle allait voir. Le feu pétillait aigrement. Oh ! être sur les Zaltere, dans le brouillard, dans la nuit, seule, perdue. Pourquoi ne la frappait-il pas ? Rien que les pétillements du feu. Ah ! ce silence ! Est-ce que Marcel n'était plus là ? Peureusement, elle écarta ses doigts crispés.
Marcel se tenait debout devant elle, sombre et muet. Lentement, il dit :
— Juliette:
Elle tressaillit. Il répéta :
— Juliette...
La voix n'avait ni fureur ni haine. Elle interrogeait presque avec pitié ^
— Tu as été la maîtresse de Bernard d'Argimel...
Juliette baissa les paupières sur ses yeux craiiftifs.
— Réponds. Tu as été sa maîtresse ?.,.
Elle poussa un cri étouffé. Marcel l'avait saisie par le poignet et le serrait avec force. Elle le considérait fixement. Les étincelles du foyer se reflé-
LA PEUR DE l'amour Z*^']
taient sur ie visag-e du jeune homme, et sur ce visag-e elle reconnaissait l'expression du désiret de l'amour. Elle ne l'avait donc pas perdu, Marcel ! Elle sentirait encore sa bouche sur sa bouche. Il allait la porter sur ce lit, défaire sa robe, dénouer ses cheveux. Il l'aimait. Encore une fois, le silence de Venise les entourerait de sa vaste sécurité. Pourquoi donc était-elle là, sinon pour être étreinte et enlacée ? De quoi s'agissait-il donc tout à l'heure ? Pourquoi avait-elle souffert ? Il lui semblait que cetle main, qui serrait son poignet, l'arrachait à un dang^er.
Tout à coup, elle frissonna si fort que ses dents claquèrent :
— Non, non, laisse-moi partir, il le faut, il le faut. Laisse-moi, Marcel, laisse-moi, laisse-moi.
Avec un sourd gémissement, elle se dégagea. Elle fit quelques pas à travers la 'chambre, titubante et comme égarée, puis elle revint vers le canapé et s'y abattit en sanglotant. Marcel la regardait pleurer. Les pleurs coulaient de ses yeux, mouillaient ses joues, et il semblait à Marcel qu'ils ruisselaient Jur tout son corps, — car, en pensée, il la voyait nue sous ses vêtements. Et elle lui apparaissait comme purifiée. Les larmes lavaient sur cette chair aimée les anciennes caresses de l'autre amant. Elles effaçaient le passé. — Peu à peu cependant Juliette s'apaisait. Elle pleurait maintenant tout bas, les
2G8 LA PEUR DE l'aMOUR
mains posées à plal sur ses genoux. Marcel, doucement, s'était assis auprès d'elle. Il attira la pauvre tête, aux lèvres chaudes et gonflées, sur son épaule ^ et murmura à l'oreille de la jeune femme :
— A présent, Juliette, dis-moi tout.
Anéantie, elle se pressa contre lui, comme si elle
eût cherché protection.
— Sauve-moi, Marcel, sauve-moi...
Marcel écoutait le lamentable récit. Il s'échappait
de la bouche de Juliette par lambeaux, décousu, incohérent, trag-ique dans son désordre. Elle racontait comment elle s'était mariée,, par frivolité, par intérêt, par faiblesse, influencée par son père, séduite par la perspective d'une existence nouvelle. Au sortir des tristes Aulnaies, Paris, le monde, avaient de quoi éblouir une jeune fille ! L'argent ! le plaisir, la liberté, quels appâts^ et comme son père avait su les faire valoir à ses yeux ! Inexpérimentée, ardente, coquette, légère, elle avait cédé ! Et pourtant, il aurait suffi de bien peu pour qu'elle agît autrement !
Elle avait trouvé en M. de Yalenton un mari attentif et galant, qui s'était refait mondain afin de lui plaire, qui l'avait gâtée, choyée afin de lui faire oublier son âge, car il n'avait pas voulu être seulement un compagnon et un ami, comme elle supposait qu'il se contenterait d'être avec elle. Néanmoins, elle avait été presque heureuse. Elle avait
LA PEUR DE l'amour 2O9
accepté cette situation et payé loyalement de sa beauté le luxe dont M. de Valenton s'ingéniait à la parer. Et puis, pendant plusieurs mois, l'enivrement, la dissipation de Paris l'empêchèrent de réfléchir. Mais un moment vint où elle se sentit lasse et désemparée. C'était à l'époque de ce portrait de Buttelet. Subitement l'illusion se dissipait; elle sentait battre son cœur. Alors elle avait éprouvé un désir vague, une langueur tendre, un trouble indéfini, et elle l'avait rencontré, lui, Marcel.
Ah! comme la clarté avait vite achevé de se faire dans son esprit ! Ah ! cette promenade au Bois, un jour de printemps!... Ce jour-là, elle avait compris que la vie, c'est aimer, et l'amour avait pris en elle la forme la plus subtile, celle de la pitié. C'était alors qu'elle avait rêvé de rajeunir la jeunesse de celui dont elle plaignait la solitude et la mélancolie, et elle était venue à lui, chez lui. Humble, fervente, elle s'était offerte, et il avait détourné la tête. Et elle était rentrée chez elle, brisée de honte et de regret. Elle aurait voulu mourir, et, un mois après, elle devenait la maîtresse de Bernard d'Argimel !
Ah ! comme il avait su guetter le moment ! Aux premiers temps de son mariage, il se montrait avec elle camarade un peu hautain, mais attentif. Elle le traitait avec amitié, sachant le sentiment
paternel que nourrissait pour lui M. de Valenton. Bernard lui en lémoig-nait une reconnaissance respectueuse, qui se nuança bientôt de familiarité correcte. M. de Valenton semblait charmé de cette intimité. Parfois cependant elle remarquait le reg'ard de M. d'Arg-imel fixé sur elle avec une insistance singulière; puis, un jour, ce regard ne l'avait plus quittée, et, douloureuse, faible, désarmée, elle en avait subi l'impérieuse fascination et l'ardente autorité.
Ah ! malheureuse, comment aurait-elle résisté à la dure volonté de cet homme ? Il s'imposait à elle moins en amant qu'en maître. Rudement, il lui avait crié son désir et fait subir son pouvoir. Il l'avait subjuguée, domptée presque par la seule force de sa présence, et elle avait été à lui.
Frissonnante et épouvantée, elle se tordait les mains avec désespoir. Elle parlait d'une voix haletante :
— Ah ! Marcel, Marcel, j'ai peur, j'ai peur. Sauve-moi de lui, mon amour... Tu ne sais pas comment il est ! Mais il est mon maître, tu comprends ! Mais il lit dans mes pensées. Il verra que je t'aime. Je n'ai rien de secret pour lui. Il devinera. J'ai peur. Il va m'interroger, et lu crois que je saurai dissimuler, mentir; mais non, mais non! Je ne suis rien devant lui. J'avouerai tout. Je lui dirai ton nom, où tu habites, l'heure de nos rendez-
LA PEUr\ DE L AMOUR 27I
VOUS, tout, tout, tout, et nous serons perdus, perdus, perdus...
Sa voix montait, lâche, suppliante, lamentable :
— Sauve-moi, Marcel, sauve-moi. Ah ! c'était si bon de vivre sans songer à rien! Et puis je me jurais que je serais forte. Chaque soir, devant ma glace, j'étudiais ma fîg-ure. Je m'exerçais à remettre ce masque de captive qu'il a posé sur mon visage et que tes baisers du jour avaient effacé... D'autres fois, je pensais que je n'en aurais pas besoin. Il me semblait, par moments, que je ne le craignais plus, que je l'avais chassé de ma vie. Et le temps passait. . . Je ne supposais pas qu'il reviendrait si tôt. Il m'écrivait d'Inspruck; je complais sur une semaine, deux semaines... Et il m'annonce son retour, et il ne faut pas je le revoie, Marcel. Il ne faut pas !...
Elle se cramponnait à lui, si fort qu'il faillit tomber et qu'il la repoussa involontairement. Elle gémit :
— Ah 1 tu me repousses, tu m'abandonnes ! Ce n'est pas ma faute si je m'adresse à toi. J'ai essayé autrement. Quand papa était ici, sur le yacht, je lui ai demandé de m'emmener avec lui. Ah ! si papa avait voulu !... mais non ! S'embarrasser de moi, se créer des ennuis !... Et pourtant, c'était si simple !... Tandis que maintenant 1 Pense donc, Marcel, il sera là demain, demain... Ah ! tu me fais mal!
Il l'avait prise par les poignets, et il la regardait fixement. Ce n'était pas son visage bouleversé qu'il voyait, ses yeux fous, sa bouche gonflée. C'était, derrière elle, l'image du rival, de l'ennemi. Et cette image éveillait en lui un instinct furieux et animal. Il se sentait pâlir de colère, de jalousie, de rage. Ah ! il avait voulu vivre! et les forces les plus ardentes et les plus grossières de la vie se mouvaient en lui, tendaient ses muscles, brûlaient son sang, et, de plus en plus, il serrait les poignets délicats que meurtrissait son étreinte. Soudain il lâcha la jeune femme qui reculait devant lui , en même temps qu'il éclatait d'un rire aigu :
— Ah I il revient, ce monsieur! eh bien, qu'il revienne! Tu lui diras, entends-tu, que tu es à un autre, à moi, moi, Marcel Renaudier. Tu lui diras que je t'ai eue, moi, et pas par peur et par surprise, comme lui! que, s'il a été ton maître, je suis, moi, ton amant, et que, moi, je t'ai envoyée vers lui pour le lui apprendre... Et il n'y pourra rien. Estce qu'on peut quelque chose sur une femme qui ne veut pas de vous? Il y a des sonnettes, des domestiques... Et il souffrira, car je suis sûr qu'il te désire encore; il souffrira, parce que tu es belle, parce que, quand on t'a eue, on ne peut pas se passer de toi. Il souffrira, parce que tu lui diras que tu m'aimes, que, cette nuit encore, j'ai possédé ton
LA PliUR DE l'amour 2^3
corps, qu'il n'aura plus, parce que tu es à moi, entends-tu, à moi, à moi, à moi...
Leurs visag-es se touchaient. Juliette ne reculait plus. Il l'avait empoignée si furieusement qu'elle tomba à la renverse sur le lit où elle l'entraîna dans sa chute. Et elle gémissait, sous les baisers, de terreur, de désespoir et de volupté...
Lorsqu'elle se réveilla, — car elle avait dormi, — une clarté indécise blanchissait les carreaux de la fenêtre. Marcel, dans un fauteuil, auprès du feu éteint, était si absorbé qu'il ne l'entendit pas se lever. Le froid de la pièce la fit frissonner... Quand elle fut prête, elle s'approcha de la croisée : c'était l'aube d'un jour pluvieux; les vitres ruisselaient. Sur le quai, les dalles s'étendaient luisantes. Audelà du canaJ, l'île de la Giudecca était une chose molle, flasque, livide. La pendule sonnait six heures. Lentement, Juliette se pencha sur le jeune homme et le baisa aux lèvres. Ses yeux l'implorèrent. 11 la regarda tristement. Il avait l'air obstiné et dur. Elle s'assit auprès de lui et ils restèrent silencieux. Avec la pincette, il remua la cendre du foyer, puis, au bout de quelque temps, il fit quelques tours de chambre. Il revint à elle, avec son manteau et son chapeau qu'il lui tendit. Elle agrafa le manteau et, debout devant la glace, elle piqua son chapeau d'une longue épingle. Quand elle se retour-
274 I-'^ PEL'K DE L AMOLTi
lia, il ouvrait la porle. Elle rougit à l'idée de rentrer à l'hôtel ainsi, sous l'œil narquois du portier, comme une fille qui a découché, puis elle devint très pâle... Mais non, c'était impossible! Il ne pouvait pas exiger d'elle une telle épreuve. Il allait la mener au palais Aldramin. Bultelet était bon : il les aiderait. De là, ils iraient à la gare, et ce serait fini de ce cauchemar...
Au dehors, ils se trouvèrent sur les Zattere désertes. Il pleuvait. Marcel prit une des calli dont les lacets aboutissent au Grand Canal. Pourquoi ne se dirigeaient-ils pas vers San Trovaso? Les dalles semblaient couler sous leurs pas. Venise se dissolvait dans une buée inconsistante. Au bout de l'étroite Galle San Gregorio, il n'y avait pas de gondole au traghetto. ^Wqs étaient groupées, en face, au Campo San Zobenigo.
Marcel s'avança sur les planches de l'embarcadère et cria :
— Poppel
Paresseusement, de l'autre bord du Grand Canal, une gondole se détacha. Avec son feUe bombé, longue et noire sur l'onde visqueuse, elle ressemblait à un escargot funèbre traînant sa coquille. Le gondolier, couvert d'un caoutchouc, avait l'air encore tout enduit des ténèbres de la nuit. Son ombre se dessinait sur les façades opposées. On eût
LA PECa DE L AMOUi
dit qu'elles étaient devenues gélatineuses et qu'elles flottaient sur l'eau, prêtes à se fondre en leur reflet. Venise était comme disparue autour d'eux. Il n'en demeurait que cette apparence incertaine. Elle qui les avait protégés, qui leur avait prêté sa couleur, sa lumière, les abandonnait, les trahissait. Dans le filet de la pluie, elle n'était plus qu'une coquille dénacrée et morne.
La gondole approchait. Son fer dentelé se balança, menaçant. Elle accosta. Juliette descendit la première marche de l'embarcadère. Elle descendit la seconde. Marcel ne la suivait pas. Elle se retourna. Ses yeux le supplièrent une dernière fois. Il secoua la tête.
— Va.
Elle posa sa main sur le bras verni du gondolier. La gondole oscilla à son poids léger. L'homme attendait le second passager. Marcel fit signe qu'il ne s'embarquait pas et dit :
— Conduisez la signera à l'Hôtel Britannia.
Le gondolier referma la porte dnfiUe où était entrée Juliette et, comme il était seul, il gagna la poupe de la gondole. Au mouvement de la longue rame, elle vira. Au petit carreau dnfelse, Marcel aperçut le visage de Juliette. Sur le verre mouillé les gouttes de la pluie glissaient en longues larmes...
Antoine Fremaux pénétra en sifflotant, dans le salon de THôtel Britannia, où sa femme lisait, élendue sur une chaise longue. Elle posa le volume sur ses genoux :
— Enfin, te voilà, Antoine. Comme il est tard!
Sa voix marquait un peu d'humeur. La lecture de Consuelo, si enivrante qu'elle fût, n'était pas i parvenue à lui dissimuler tout à fait la longueur d'une attente qu'elle avait tâché d'abréger en compagnie d'un de ses auteurs favoris . Du reste, aujourd'hui, son mari paraissait affairé et mystérieux. On lui avait remis, au déjeuner, une lettre qu'il avait serrée dans sa poche, et, peu après, il avait prétexté le mauvais temps pour sortir seul. Oh ! rien d'intéressant : un renseignement à demander à l'agence Cook pour leur prochain départ...
A son retour, il avait raconté à sa femme qua] fi Cyrille Buttelet l'avait retenu indéfiniment à un table du Café Florian. 11 devait, du reste, revoi M. Buttelet dans la soirée : le peintre désirait léj
charger d'une petite commission pour Paris. II avait accepté, car il fallait ménager les artistes... Aussi, après dîner, était-il reparti, malgré la pluie battante, et, maintenant qu'il rentrait il était près de onze heures ! Ou'avait-il pu faire si long-temps ?
La petite M"'^ Fremaux dévisageait son mari avec soupçon. Qu'est-ce qu'Antoine lui cachait ainsi ? Que signifiaient ces allées et venues ? Pourquoi cette obéissance subite aux moindres désirs de M. Buttelet ? De quoi s'agissait-il ?...
Antoine Fremaux marchait de long en large en tortillant sa moustache avec une mine plus soucieuse que triomphale. La sagesse bourgeoise de la jolie petite M""® Fremaux reprenait le pas sur son imagination romanesque. Peut-être avait-il reçu quelque fâcheuse nouvelle de Paris : un incendie à l'usine, un caissier indélicat, un débiteur insolvable...
Cependant il s'était assis auprès d'elle :
— Eh bien, Laurette ! C'est tout ce que tu me dis?... Mais tu es fatiguée, et nous ferions mieux de nous coucher... d'autant plus que je me lève demain de bon matin.
Elle l'examinait avec inquiétude. Ses sourcils se froncèrent. Sûrement, il la trompait.
— On m'a demandé de servir de témoin dans une affaire d'honneur. . . Ah ! cela ne m'amuse pas, mais je ne pouvais guère refuser!
278 LA PEUR DE l'amour
Elle s'était dressée soudain : Coiisiielo tomba sur le tapis. Tout son petit visage se crispait bouleversé, prêt à pleurer.
— Tu vas te battre!... Je ne veux pas, je ne veux pas...
Elle tapait du pied, puis elle se pendit au cou de son mari en répétant :
— Je ne veux pas, je ne veux pas . . . Antoine Fremaux se mit à rire.
— Me battre, moi? mais avec qui? tu n y penses pas?... Pourquoi est-ce que je me battrais, bon Dieu!... Mais, puisque je t'assure que je suis témoin, chère petite sotte ! Voilà la chose en deux mots. Marcel Renaudier, tu sais... Marcel Renaudier a une affaire et me prie de l'assister. Je ne puis pas faire autrement, quoique, depuis que nous sommes ici, il n'ait pas montré beaucoup d'empressement à nous fréquenter... mais, après tout, je comprends pourquoi, maintenant... Enfin! il faut que je lui rende ce service. Nous avons été assez liés, il y a trois ou quatre ans... Un gentil garçon, d'ailleurs, un peu braque, un peu vague. C'est toujours à ces gens-là que cela arrive... Ils demeurent à l'écart et puis, dès qu'ils se mettent à vouloir vivre, cracl... Enfin j'ai consenti. Comprendstu, à présent? L'autre témoin est monsieur Buttelet. Il est très embêté... C'est un vieil ami du père de Marcel, et Marcel lui tient au cœur...
La jolie M'"^ Fremaux, maintenant rassurée, considérait son mari avec admiration. Son romanesque s'exaltait. Un duel ! oh 1 la belle fin d'un séjour à Venise !... Comme cela complétait bien ces semaines passées dans la ville romantique en compagnie de ses héros favoris, ce duel!... Et elle n'imaginait pas qu'il eût d'autre cause qu'une histoire d'amour. Elle interrogeait Antoine :
— Mais enfin, pourquoi se battent-ils ?... pour une femme ?...
Comment pouvait bien être l'héroïne de ce drame ?... Et M'"^ Fremaux supposait quelque brune italienne aux yeux sombres, coiftée de bandeaux épais, ou quelque blonde Française, ardente et sensuelle. Antoine Fremaux hésitait. Mais non, aucun nom de femme n'avait été prononcé... « L'adversaire de Marcel Renaudier, un certain M. d'Argimel, lui avait envoyé ses témoins : un baron autrichien, M. de Hohenheim, venu avec lui d'Inspruck et descendu à l'Hôtel Britannia, et un officier de marine, Ettore Aldurandi, commandant un des torpilleurs de la Défense du port. Les conditions de la rencontre avaient été réglées sans difficulté. Elle aurait lieu le lendemain matin, au pistolet. Quatre balles seraient échangées au commandement, à une distance de vingt-cinq pas. Le seul embarras avait été le choix du terrain. On songeait d'abord au jardin de M. Ainsworth,à
la Giiidecca, mais le vieil Ang-lais avait indiqué, de préférence, une villa abandonnée et transformée en ferme, qu'il possédait à Malcontenta, sur la Brenta. On s'y rendait facilement de Fusine, en voiture ou en tramway, et M. Ainsworth avait offert à Cyrille Buttelet et à ses amis son canot à pétrole pour traverser la lagune. M. d'Argimel et ses témoins prendraient, eux, celui de l'hôtel . De cette façon, Ton éviterait que les adversaires se trouvassent sur le même bateau, le petit vapeur qui fait le trajet de Venise à la terre ferme. En partant vers huit heures et demie, on serait à dix heures à la Villa Foscari, et, une fois là. . . ))
La jolie M"^^ Fermaux ferma ses beaux yeux effrayés. Il lui semblait entendre la détonation des armes, le cri du blessé... Ah ! si c'eût été son Antoine, quelle horreur ! Mais elle ne l'aurait pas laisse tuer. Elle aurait été là pour s'interposer entre les combattants et détourner le coup fatal !... Elle aurait été là, au moins, pour soigner le blessé, le blessé qui n'aurait pu être que l'adversaire d'Antoine... Il la contemplait ainsi toute palpitante d'émotion imaginaire.
— A quoi réfléchis-tu, ma chérie ?
Elle leva sur lui son regard malicieux :
— Tu ne m'ôteras pas de l'idée qu'il y a une femme là-dessous.
Elle pinça les lèvres et agita son petit pied vif. Antoine Fremaux souriait :
— Curieuse, va! Vraiment, je ne sais rien... mais je puis te faire part de mes suppositions...
]\Irae f\Q Valenton, en rentrant des Zaltere à l'Hôtel Brilannia, était montée tout droit chez elle et elle s'était jetée sur son lit, sanglotante, anéantie et honteuse. Elle revoyait le salut narquois du portier. Il lui avait semblé reconnaître la même moquerie dans l'œil de la femme de chambre qui lui apporta la tasse de chocolat qu'elle prenait chaque matin à son réveil. Sûrement, son aventure amusait le personnel. Devant le plateau, posé sur le g-uéridon, elle restait immobile et comme pétrifiée, mais bientôt une seule préoccupation avait remplacé toutes les autres. Bientôt Bernard serait là, et la pensée de ce qu'elle avait à lui dire la faisait frissonner.
Elle demeura ainsi longtemps tremblante et anxieuse, tressaillant au moindre bruit. Vers midi, la femme de chambre était revenue : « Est-ce que la sig-nora n'avait besoin de rien ? Elle paraissait fatiguée. Est-ce qu'elle déjeunerait à table? >) A ces questions, il avait fallu répondre : « Elle sonnerait,
LA PEUR DE l'amour 283
s'il lui fallait quelque chose... » Et les minutes avaient continué à couler, lentes, monotones, angoissantes, mortelles. Ce n'était que dans l'aprèsmidi qu'elle avait entendu frapper à sa porte. Ah! comme son cœur avait battu 1 Elle avait cru que jamais elle ne pourrait crier : « Entrez! » et elle avait fermé les yeux.
M. d'Arg-imel était là.
Sans lui tendre la main, ironique et hautain, il la regardait. Ah, ce regard! C'était bien le regard de l'amant tyrannique et dur qui lui avait imposé le joug sous lequel elle s'était courbée lâchement; de l'homme qui avait fait d'elle sa chose docile et complaisante, qui l'avait obligée à obtenir de son mari la permission de ce voyage; de celui dont la jalousie l'avait confinée à Venise pendant que lui courait le Tyrol pour ses affaires ; de celui qui n'avait pour elle ni douceur ni pitié, rien qu'un amour égoïste, despotique et brutal... Elle s'était levée de son fauteuil en même temps que M.d'Argimel s'asseyait sur une des chaises, de sorte qu'elle se tenait debout devant lui. Ce fut lui qui parla le premier.
— Eh bien! ma chère Juliette ! vous ne semblez pas contente de me voir. C'est cependant pour vous que j'ai hâté ma venue. J'avais encore affaire à Inspruck, mais j'ai craint que le séjour trop prolongé de Venise ne vous convînt pas et qu'il ne fût pas sans inconvénients pour vous... et pour moi.
284 LA PELR DE l' AMOUR
Il s'exprimait avec tranquillité. Elle l'écoutait, les yeux baissés. Il reprit, en jouant avec son chapeau :
— Mais vous ne me demandez pas même si j'ai fait bon voyage?...
Elle balbutia :
— Mais oui, c'est vrai... depuis quand êtes-vous ici ?
Il sourit :
— Mais je suis arrivé par le train de minuit, hier. On m'a assuré à l'hôtel que vous n'étiez pas rentrée. Alors je vous y ai attendue jusqu'à deux heures du matin : oh ! je n'avais sommeil, j'avais dormis en wagon... Ensuite je suis allé me promener : il ne faisait pas beau. J'ai fumé des cigares sous les arcades des Procuraties. Et, quand je suis revenu, au jour, à l'hôtel, le portier m'a dit que vous veniez de regagner votre chambre. Voilà.
A mesure qu'il parlait, elle pâlissait. Toujours du même air impassible, il avait ajouté :
— Vous n'êtes pas raisonnable, ma pauvre Juliette.
Il avait haussé les épaules. Ses yeux eurent un mauvais regard.
— Sans compter que les nuits de Venise sont froides et que vous avez une mine affreuse !...
Il lui avait saisi la main et il avait continué :
— Je vais vous ramener à Paris. Allons, j'étais
bien renseig-né... Mais auparavant il faut que je termine une petite affaire. Oh ! elle est en bonne voie, cela ne nous retardera pas beaucoup. Ce soir, mon ami M. de Hohenheim et le commandant Aldurandi ont rendez-vous au palais Aldramin et j'espère que demain, dans la soirée, nous pourl rons prendre le train... Ah! ma chère amie, vous aurez de charmants souvenirs de Venise...
Il s'était levé.
— Vous n'êtes pas bien; tenez, vous devriez vous coucher. Un bon lit, il n'y a encore que cela. .. Adieu.
Il avait mis son chapeau sur sa tête, et il pivota sur ses talons. Elle le suivait, pas à pas, haletante. Ils traversèrent ainsi la chambre en silence. Il ouvrit la porte et la referma rudement. Elle sut par ce I bruit qu'il était parti, car depuis un moment elle ne le voyait plus. Une brume roug-eâtre flottait devant ses yeux et une rumeur assourdissait ses oreilles, où le battant claqué mêla sa brusque détonation...
Quand elle revint à elle, la femme de chambre mouillait ses tempes de vinaigre ; elle offrait d'envoyer chercher le médecin... Elle était entrée pendant le dîner, croyant madame sortie, parce que personne ne répondait, et elle l'avait trouvée sans connaissance sur le tapis. Alors elle l'avait portée sur le lit, mais il faudrait peut-être un médecin...
286 L.V PEUR DE l'aMOUR
]\jrae (](. Valenton avait refusé. Elle se sentait mieux. Elle avait seulement besoin de repos, qu'on la laissât.
Quand elle fut seule, elle ferma les yeux. De ses paupières closes, les larmes coulaient sur ses joues. Elle était extrêmement faible. Elle essaya de pousser le bouton pour éteindre une des ampoules électriques dont la clarté lui faisait mal. Son bras retomba sans force. Elle sentait ses jambes lourdes et tout son corps brisé. Une chaîne plus pesante que si les anneaux eussent été de bronze liait ses membres. C'était fini, fini. Elle n'avait pas pu. Ah! Marcel, Marcel! Gomme elle lui avait lâchement désobéi ! Pourquoi, au moins, ne s'était-elle pas dressée en face de cet homme pour lui crier son autre amour? Mais non, elle avait été muette, et lâche. Et son silence, son misérable silence, n'avait même pas détourné de Marcel le danger qui le menaçait... Mais qui les avait vendus? Car Bernard avait parlé du palais Aldramin. Il savait donc.
Elle frémit. Ah! tout à coup elle comprenait. Son père les avait dénoncés! Et elle se souvenait de sa visite sur le yacht, du nom de Marcel prononcé devant M. Roissy. C'était M. Roissy qui avait averti Bernard, qui avait provoqué son retour... Oh! l'égoïste! l'égoïste! Il pouvait être en paix maintenant. Que lui faisait, à lui, la honte,
LA PEUR DE l'aMOUU 287
la douîeur, la détresse de sa fille ? Ah ! l'égoïste, l'égoïste!...
Et elle, ne l'était-elle point aussi? Pourquoi avait-elle cédé à son désir de bonheur et d'amour? Pourquoi s'était-elle donnée à Marcel? Pourquoi, pourquoi?... Et un remords montait en elle, lentement. Le duel ! Marcel tué, elle serait la cause de sa mort !
Elle se souleva sur son oreiller. Une expression d'espoir brillait sur son visage. Il lui semblait que l'étreinte qui étranglait sa gorge se desserrait. Elle revivait. Elle croyait voir Bernard debout dans la chambre, ironique et hautain comme tout à l'heure ; puis, soudain, il chancelait, portait la main à sa poitrine et roulait sur le tapis, et les rosaces devenaient une flaque rouge qui s'agrandissait, s'agrandissait... Ah ! être libre, Marcel, Marcel !... Elle se renversa en arrière et ferma de nouveau les yeux. Les larmes qui filtraient de ses paupières l'affaiblissaient comme si sou sang eût coulé et qu'elle se fût dissoute en lui.
La barque à pétrole coupait l'eau rapidement. La double volute du sillage s'élarg-issait en éventail sur le miroir divisé de la lagune. Dans le silence, on entendait le bruit vif et sec du moteur. Le ciel était doucement lumineux. Le soleil ne brillait pas, mais il éclairait l'air. Quelques voiles, couleur d'ocre, erraient à l'horizon .
A côté de Marcel Renaudier, Antoine Fremaux tapotait du bout de sa canne une boîte oblongue, placée entre ses jambes. Cyrille Buttelet rajustait son monocle, qui tenait mal sous son sourcil froncé. Le docteur Heinecke, ses lunettes relevées sur son front, feuilletait les pages d'une brochure. Le canot quittait le canal de la Giudecca et dépassait San Biagio. La lagune s'étendait unie et terne. Peu à peu, Venise s'éloignait...
Marcel, qui avait un instant tourné la tête, regardait maintenant devant lui. Il songeait à Juhette. 11 ne l'avait pas revue depuis la veille au matin.
LA PEUR. DE l'amour 289
lorsqu'ils s'étaient séparés au Traghelto San Gregorio. En ces vingt-quatre heures, pas un billet... Seuls, le baron de Hohenheim et le commandant Aldurandi , s'étaient présentés au palais Aldramin, demandant à être mis en rapports avec deux amis de M. Renaudier. A leur requête, il avait senti battre son cœur, non de la crainte de ce duel, mais d'une émotion plus angoissante : Juliette avait parlé. Alors, pourquoi ne venait-elle pas? Pourquoi ne lui écrivait-elle pas? Puisqu'elle avait avoué à ce d'Argimel, qu'est-ce qui la retenait donc auprès de lui?... Il attendit.
Il avait attendu jusqu'au soir en marchant de long en large dans la grande galerie du palais. A chaque minute, il espérait. Un bruit de rames sur le canal, un bruit de pas dans l'escalier le faisaient frissonner. Etait-ce elle ? Les heures passaient. Après le dîner, où il avait touché à peine aux plats que Carlo lui servait, il était remonté dans la galerie, oii Antoine Fremaux et Cyrille Buttelet lui avaient tenu compagnie] usqu'à l'arrivée des témoins de M. d'Argimel. L'eulrevuc terminée, ses amis lui avaient rendu compte de leur mandat. Retiré dans sa chambre, il ne s'était point couché. L'aube avait paru. Il éprouvait une affreuse tristesse. Puis il avait éteint la lampe. Il ne lui restait que le temps de se préparer : à huit heures et demie, le canot à pétrole, avec Antoine Fremaux et le docteur Hei-
agO LA PEUR DE L AMOUR
necke, devait être au palais Akîramiii, pour les conduire à Fusine...
Marcel souffrait. A la pensée de Juliette se mêlait une amertume atroce. Ainsi donc elle l'avait trahi. Elle avait parlé à Bernard d'xVrgimel, mais ce n'avait pas été pour se reprendre à lui, pour lui jeter le défi d'un autre amour. Elle lui avait parlé, mais sans doute en suppliante qui confesse sa faute et qui en demande l'oubli. Elle avait dû se traîner à ses g-enoux, s'avilir, s'accuser. A la vue du maître, elle était retombée sous le joug. Peut-être qu'elle s'était débattue, un instant, sous sa main tyrannique, à moins que, résignée et passive, elle n'eût accepté de nouveau, sans résistance et presque heureuse, le pardon et l'esclavage.
A l'image de cette Juliette vaincue, une sourde colère envahissait Marcel. Son pied heurta la boîte de pistolets. Dans un éclair rouge, il imagina les armes luisantes. D'Argimel roulait sanglant sur le sol. Une seconde fois, Marcel lui arrachait sa proie. Subitement, il s'attendrit. Pourquoi avait-il imposé à Juliette celte dangereuse épreuve? C'était à lui d'aller trouver d'Argimel. Mais tout à l'heure il réparerait sa faute... Et il considéra avec amour la longue boîte noire que Fremaux tapotait du bout de sa canne.
Un brusque coup de sifflet retentit. Le canot croisait une péotte chargée de planches. Une odeur
fraîche de bois scié se mêla à l'odeur de la machine. Le canot obliquait. On laissait sur la gauche la petite île de San Giorgio in Alga. Plus loin, des alçrues flottaient dans le chenal rétréci. Une terre basse et plate se montrait avec un groupe de maisons pauvres : c'était Fusine.
Cyrille Buttelet assura son monocle. Marcel continuait à réfléchir. Maintenant, ce n'était plus d'Argimel qu'il imaginait gisant, c'était lui-même. Cette terre, qu'il apercevait là-bas, il la sentirait rude à son dos quand il y serait allongé sans mouvement. Instinctivement, il tâta sa poitrine. La balle entrerait là, il éprouverait un choc, puis il tomberait. Mourir ! Il retira vivement sa main et, comme Buttelet et Fremaux l'observaient, il leur sourit.
Une singulière impression de douceur l'apaisa. De nouveau, il toucha sa poitrine. Son cœur battait d'un rythme régulier. Tout le sang s'en pourrait écouler que rien ne ferait qu'il n'eût palpité d'amour et de tendresse. Mourir! qu'importe, si l'on a vécu ! . . .
Il regarda autour de lui. Fremaux et Buttelet causaient à voix basse. Heinecke avait abaissé ses lunettes et le soleil en faisait scintiller les verres. La brume se dissipait. La journée serait délicieuse, — sa dernière journée. Comme Venise eût été charmante dans cette douce et fine lumière! Il ferait bon sur les Zattere.
292 L.\ PEUn DE L AMOUR
« Les Zaltere! Les Zatlere! » il se répéta plusieurs fois ce mot, mentalement. Juliette et lui l'avaient bien souvent redit. « Les Zattere 1 » Les syllabes sifflantes et sonores en murmuraient à son oreille : « Les Zattere!... » Et il revoyait la chambre où ils s'étaient aimés. Il se souvenait d'un jour, d'un certain jour où, en allant à leur rendez-vous, il avait rencontré sur un petit rio, un marchand de fruits. La barque était chargée de si beaux raisins qu'il en avait acheté un panier. Il le posait sur la table, quand Juliette était entrée, et elle avait couru à lui avec tant d'ardeur qu'elle avait failli renverser la corbeille. Ce n'était que plus tard, accoudée à l'oreiller, qu'elle l'avait remarquée. Pour aller y chercher une grappe, elle avait traversé la chambre qu'empourpraient alors les rayons du soleil couchant et tout son corps s'était teinté de la couleur de la lumière. Oh! qu'elle était belle ainsi, éclatante et voluptueuse, riant à la grappe qu'elle soulevait d'un geste lent, et comme dansante en sa nudité!
Marcel Renaudier frémit. Une rougeur brusque lui monta au visage. Le désir palpitait en lui, un furieux désir d'aimer et de vivre. Et ce désir, n'était-ce pas à Juliette qu'il le devait? Déjà ce matin de jadis, aux Aulnaies, elle lui avait fait signe, mais alors il n'avait pas compris; plus tard, il n'avait pas voulu comprendre, quand elle lui avait
LA PEUR DE l'amour SgS
apporté sa jeunesse et sa beauté. Mais, un jour, pourtant, il avait mordu au fruit merveilleux, et voici qu'il en était ivre à jamais. Son sang- brûlait du philtre absorbé. Mourir? Allons donc! il appartenait à la vie.
Soudain il pensa à son père. La sévère et douloureuse fig-ure de M. Renaudier se dessina dans son esprit. Quoi donc ! c'était là ce que son fils avait fait de ses conseils! C'était en vain qu'il lui avait chuchoté si souvent à l'oreille : « Prends g-arde, abstiens-loi. Ne demande rien à l'existence. Reste à l'écart : elle n'a rien à t'offrir; ses roses sont épineuses et ses g-rappes donnent l'ivresse. » Et il n'avait pas cru la voix paternelle et il était maintenant comme les autres hommes. Il connaissait la colère, la jalousie, la haine. Tout à l'heure sa main se crisperait sur la poignée d'une arme et il essayerait de tuer. L'imag-e de Juliette reparut. Nue et muette, elle était l'enjeu empourpré du combat proche.
Cependant le canot ralentissait sa marche. La lagune était de plus en plus encombrée d'algues. Elles formaient des îles flottantes à fleur d'eau, qui ondulaient mollement au passag-e. L'hélice stoppa. On arrivait. Le débarcadère dressaitses pilotis . Marcel Renaudier sauta à terre le premier. C'était un pauvre endroit. Quelques maisons misérables entouraient une sorte de gare où stationnait le tramway
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à vapeur qui va à Padoue. La voiture commandée par Cyrille Bultelet était là. Le peintre parlait au cocher; Marcel regardait sur la lagune l'autre canot, qui amenait Bernard d'Argimel et ses témoins, et qui se hâtait vers le rivage. Fremaux frappa sur l'épaule de Marcel :
— Venez-vous, mon cher ? Nous partons.
Pendant que ses témoins et ceux de M. d'Argimel se concertaient, Marcel Renaudier se promenait devant la villa Foscari. Elle était située à un coude de la Brenta,dans ce pays plat, fertile, planté de vignes, coupé de canaux, peuplé de villages et de maisons, qu'est la campagne de Venise. Cette villa, jadis demeure patricienne de la puissante famille ducale dont elle gardait le nom, était un grand bâtiment carré en pierre. Les colonnes qui supportaient son fronton à la grecque reposaient sur une espèce de terrasse où l'on accédait par un double escalier extérieur dont ii ne restait que les marches, car les rampes et les baluslres étaient rompus... M. Ainsworth se proposait de faire restaurer cette maison abandonnée, où il passait parfois quelques jours dans une chambre qu'il y avait fait aménager, A côté, on avait construit une ferme que M. Ainsworth entretenait avec soin et qui contrastait avec la décrépitude de la villa. Celle-ci, en effet, était presque en ruines, certaines de ses fenê-
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(res fermées par des planches. Tel quel, le lieu conservait une sorte de grandeur mélancolique. Marcel marchait doucement. De loin, un petit g-arçon qui faisait paître une chèvre l'observait curieusement. A l'angle de la maison, Cyrille Buttelet l'appela : il se dépêcha de rejoindre le peintre.
Cyrille Buttelet paraissait anxieux.
— Mon cher Marcel, voilà le moment... Oh! je suis sûr que tout ira bien, mais je ne pensais pas que votre séjour au palais Aldramin se terminerait ainsi... Et dire que c'est moi qui vous ai fait venir à Venise !,..
Marcel lui saisit la main :
— Ne vous reprochez rien, cher monsieur Buttelet, j'ai été bienheureux auprès de vous, et, quoi qu'il arrive...
Derrière la villa s'étendait une large cour qui se continuait par une avenue bordée de vignes. Marcel Renaudier et Cyrille Buttelet s'y engagèrent. En passant, Marcel arracha à la vigne une de ses feuilles d'un pourpre sombre veinée d'un rouge plus vif. Il la fit tourner, un instant, entre ses doigts, puis la laissa tomber. Sur le sol, on eût dit une petite tache de sang. Buttelet, qui marchait derrière le jeune homme , fit instinctivement le signe en cornes qui conjure les mauvais présages, puis il
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haussa les épaules : décidément, il devenait par trop Vénitien.
L'emplacement choisi était un vaste pré bordé de peupliers grêles. Les places avaient été tirées au sort par les témoins. M. d'Argimel était déjà à son poste. IMarcel gag'na le sien. Il empoigna la crosse du pistolet que lui tendait Fremaux. Il regardait son adversaire. C'était donc là, ce Bernard d'Arg-imel ! Marcel distinguait son nez hardi, sa barbe dure, son air impérieux. Il ne pensait à rien et n'éprouvait qu'un sentiment d'extrême fatig-ue. Ce pistolet était bien lourd.
La voix militaire de M. Aldurandi, qui dirigeait le combat, vibra dans le silence.
— Êtes-vous prêts ?
— Oui.
— Oui.
— Feu !... un, deux...
Marcel Renaudier perçut un sifflement bref et aigre et pressa la délente. M. d'Argimel porta la main à son cou. Les témoins et les médecins se précipitèrent. Il y eut un conciliabule, puis ils s'écartèrent, et Marcel revit M. d'Argimel debout. Fremaux, en lui remettant le second pistolet, lui murmurait à l'oreille des mots confus. II y eut un silence. Une chèvre bêla.
— Êtes-vous prêts? — cria la voix.
— Oui.
— Oui.
— Feu!...
En même temps que Marcel inclinait son arme, M. d'Argimel abaissait la sienne.
— Il y a un bateau pour Fusine, à neuf heures, n'est-ce pas?
Le portier de l'hôtel ôta sa casquette. M™^ de Valenton l'interrogeait d'un ton bref. Il répondit :
— Oui, madame, à neuf heures, de la Riva dei Schiavoni.
Il considérait la jeune femme avec étonnement : tout le monde allait donc à Fusine ! Le canot de l'hôtel venait de partir pour le même endroit... Il ajouta, en consultant sa montre ;
— Si madame veut prendre le bateau, elle aura juste le temps. Je vais appeler une gondole.
]\Ime (Je Valenton, assise sur le coussin de cuir, déplia le papier qu'elle tenait serré dans sa main.
Tout à l'heure, dans sa chambre, elle avait entendu un léger frôlement. Sous la porte, quelqu'un glissait quelque chose. Elle avait sauté hors du lit sur lequel elle était couchée à demi vêtue, et elle avait ramassé ce feuillet. Il ne contenait que ces
mots grifFonnés à la hâte, et d'une écriture de femme :
La rencontre a lieu ce matin, à la villa Foscàri à Malcontenta. Prenez le bateau de neuf heures pour F usine.