‹ Le peur de l'amour; romanChapitre 3 sur 3 · CONSUELO · texte numérisé non relu

CONSUELO

Elle était restée un moment indécise, puis, comme dans un rêve, en achevant de s'habiller, elle s'apercevait dans la glace, boutonnant son manteau, épinglant son chapeau. Elle avait descendu l'escalier, parlé au portier; elle était montée en gondole. Maintenant on longeait la Piazzetta. Elle cacha dans sa poche le message de l'inconnue. Qui donc l'avertissait ainsi? Elle ne le savait pas, mais elle obéissait à Tordre mystérieux, soumise à une sorte de nécessité obscure qui l'entraînait là-bas.

Le gondolier abordait au Pont de la Paille. Du doigt, il montra le ponton. Elle mit le pied sur le quai. Les dalles s'enfonçaient molles sous ses pas. Elle franchit la passerelle inclinéede l'embarcadère. A un guichet, on lui délivra un billet. Le bateau chauffait. Elle s'installa à l'écart. Le capitaine lui réclama son billet. Sans l'examiner, il le lui rendit.

— Fusine?

Elle répondit : « Oui w, de la tête.

Elle regardait devant elle, sans rien voir. Parfois le bateau sifflait, accostait, puis reprenait sa mar-

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clie poussive. Gela dura ainsi longtemps. Enfin le bruit de la machine cessa. Tous les passagers débarquaient. Le capitaine la salua. Elle lui dit :

— Malcontenta?

Il sourit et lui indiqua le tramway à vapeur dont les voitures s'alignaient à quelque dislance et vers lesquelles se dirigeaient les quelques voyageurs qui venaient de descendre du bateau. Elle les suivit. Dans le compartiment où elle pénétra il n'y avait que deux hommes, qui causaient fort, et une femme avec un panier posé sur ses genoux. Au bout d'un moment, le train s'ébranla. Au premier arrêt, elle dit à la femme au panier :

— Malconlenta?

La femme au panier secoua la tôle négativement, puis prononça une longue phrase en vénitien, el, voyant qu'elle n'était pas comprise, leva trois de ses doigts en l'air pour marquer le nombre des stations.

Le train s'éloignait avec un fracas de ferraille. M°'^ de Valenton se trouvait sur une route, bordée d'un fossé plein d'eau. Elle hésitait. Un timbre tinta : un bicyclisle s'approchait. Il allait lentement. Elle lui cria :

— Villa Foscari?

Lestement, il sauta à terre. D'une main, il tenait le guidon nickelé; de l'autre, il lui désigna à travers les arbres un bâtiment carré que dominait

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une grosse cheminée à turban; puis il posa la semelle sur la pédale, se mit en selle et disparut.

Dans la cour de la villa, deux voitures attendaient. Les cochers absents avaient attaché les chevaux à un platane. Des volailles picoraient çà et là. Un chien dormait au soleil, sur le seuil d'une vaste salle délabrée. Le sol y montrait encore quelques traces de pavage. Un large escalier offrait ses marches. A un palier, elle s'arrêta pour respirer. Elle était arrivée dans une galerie aux murs couverts de fresques écaillées et à peu près indistinctes. Plusieurs portes donnaient sur cette galerie. Elles étaient toutes fermées, sauf une à gauche, qui était entrebâillée, et une à droite, qui était toute grande ouverte. Ce fut vers celle-là qu'elle se dirigea en longeant la muraille. Quand elle fut tout près, elle avança un peu la tête.

La pièce était spacieuse, avec un haut plafond et des murs décorés de masques et d'arabesques. Au dossier d'une chaise, des vêtements pendaient accrochés. Sur le pavé une ombre se dessinait de quelqu'un qu'elle n'apercevait pas. Haletante et angoissée, elle se retint au montant de la porte pour ne pas tomber, puis elle regarda de nouveau. Elle distinguait maintenant un ht sur lequel un homme se penchait, et, près du lit, dans un fauteuil, Cyrille Buttelet assis et qui pleurait.

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Brusquement, elle se rejeta en arrière, en même temps qu'une lourde main s'abattait sur son épaule et l'entraînait. Elle eût crié de douleur, mais aucun son ne sortait de sa gorge et elle perdit conscience de ce qui se passait. Quand elle revint à elle, elle était dans une chambre pareille à celle qu'elle venait d'entrevoir, peinte des mêmes arabesques et des mêmes masques. Dans un coin, un gros tas de blé s'écroulait. Bernard d'Argimel était devant elle. Il était très pâle. Sa barbe paraissait plus noire, son nez plus grand. Lentement, il arrangeait un foulard noué à son cou. Elle le regardait faire comme hypnotisée par son geste. Il lui semblait que la main de Bernard, quand elle aurait fini de toucher l'étoffe, allait peser de nouveau sur son épaule. Et elle le considérait avec une stupeur craintive. Tout à coup il fixa les yeux sur elle :

— Mes compliments, ma chère ! Vous êtes bien matinale pour une personne qui est rentrée si tardj l'autre nuit... Je ne m'attendais guère à vous voir ici et je regrette la déception que je vous cause. Vous pensiez me trouver mort, mais je ne puis pas vous offrir ce plaisir. Cependant j'ai été bien maladroit ! Comment ai-je pu manquer de ma première balle ce galopin?

En ricanant, il souleva le foulard qui cachait son cou bandé. Elle se taisait.

— Enfin ce qui est fait est fait, mais nous n'ai-

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Ions pas rester là comme deux sots. Allons, faisons la paix, belle dame!

Elle recula. Une expression d'horreur contractait son visag"e. Ah! cette fois, elle ne trahirait pas Marcel ! Elle se redressa en un sursaut de mépris et de haine.

Son regard rencontra celui de M. d'Argirael. Il était devenu blême décolère et de souffrance. Entre ses dents, il murmura :

— Eh bien, quoi ! Il vous a eue ; et je vous ai, moi !

Il avançait sur elle. Elle fit un pas en arrière : les grains de blé craquèrent sous ses talons. Il reprit brutalement, — sa voix résonnait, âpre et dure, dans le vide de la pièce :

— C'est moi qui puis baiser votre bouche, dénouer vos cheveux, faire de vous ce que je voudrai, tandis que lui...

Il l'avait saisie par le bras, et il la secouait rudement. L'étau de la lourde main broyait sa chair. Elle essayait de se débattre, mais la main serrait toujours plus fort et elle sentait que rien ne la délivrerait de cette étreinte. Le nom qu'elle aurait pu crier ne représentait plus qu'une ombre vaine. Est-ce que les fantômes peuvent nous défendre des vivants? Oui donc, maintenant, pourrait l'arracher à Bernard ?

Soudain elle sentit qu'il l'avait lâchée. Dans le

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cadre de la porte ouverte, deux messieurs se tenaient debout. L'un d'eux portait une boîte oblongue. A la vue de la jeune femme, ils hésitèrent et saluèrent.

M. d'Argimel les appela d'un geste.

— Entrez donc, messieurs !

Ils entrèrent. Il y eut un moment d'un silence terrible. Le cœur de Juliette palpita une dernière fois son dernier battement de révolte, mais, sous le regard tyrannique de Bernard, subjuguée, elle baissa les yeux, si défaite, si anéantie, si pâle, qu'il comprit qu'elle était vaincue définitivement, et, d'une voix calme, il prononça :

— Permettez-moi, madame, de vous présenter le baron de Hohenheira et le commandant Aldurandi, mes témoins.

Les deux hommes s'inclinèrent. Elle ne répondit pas à leur salut. Elle n'était plus qu'une chose inerte et passive, sans volonté, sans défense, sans pensée, sans larmes, plus morte que celui qui agonisait à quelques pas d'elle...

— Nous venions vous dire, mon cher d'Argimel, que la voiture est prête, — expliqua M. de Hohenheim avec embarras.

Bernard d'Argimel se tourna vers M""^ de Valenton :

— Vous entendez, madame ?

Ils sortirent tous les quatre dans la galerie. Elle

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était déserte. Toutes les portes qui y donnaient étaient maintenant fermées.

M. d'Argimel disait au commandant Aldurandi :

— Mon amie, madame de Valenton, était un peu inquiète de l'issue de la rencontre, et elle est accourue aux nouvelles. Elle est rassurée maintenant... une simple éraflure... Demain il n'y paraîtra plus... Mais je ne sais comment elle a pu découvrir la villa Foscari...

Le commandant sourit, de ses belles dents blanches :

— Tout se sait, à Venise, cher monsieur, et il y faudrait, sur la Piazzetta, entre celle du Saint et celle du Lion, une troisième colonne avec l'effigie de l'indiscret Argus... C'est pourquoi je vous conseillerais de ne pas trop vous attarder chez nous. Il y a un train pour Milan vers trois heures...

Le maître d'hôtel emportait sur un plateau le café et les liqueurs. A la lueur d'une grosse làmpé électrique, basse et voilée, M. de Valenton, renversé dans un fauteuil, feuilletait des journaux illustrés.

Parfois, M. de Valenlon levait les yeux, pour considérer Bernard d'Argimél, qui se promenait de long en large.

Brusquement, M. d'Argimel s'arrêta :

— Vous dormez, Juliette ?

A la voix impérieuse, elle frissonna, tremblante et domptée, regardant M. de Valenton, qui s'absorbait dans sa lecture... M. d'Argimel s'était remis à marcher. M. de Valenton ferma son magazine.

— C'est assez amusant, ce « Paris partout ». Il plaça la brochure sur la table et il reprit :

— Il y a de tout, là-dedans... A propos on y annonce que Cyrille Buttelet ne passera pas l'iii-

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ver à Paris et que, de Venise^ il ira à Gênes s'embarquer pour un long- voyage en Eg-ypte... Mais cette lampe vous incommode Juliette. . .

Il pencha l'abat-jour. La lumière déplacée éclairait sur la console la petite Bacchante de Clodion. Svelte et dansante, en son argile vineuse et sanguine, Juliette la contemplait en silence. Elle pensait aux Aulnaies, à ce matin où elle avait réveillé Marcel Renaudier; elle pensait au jardin de la Giudecca et à ses corbeilles aux fruits de pierre, elle pensait aux Zallere et à cette chambre où, un jour de rouge soleil, ils avaient mangé du raisin vermeil... La petite statuette lui apparaissait toute pbUrpréê, comme si elle l'eût vue à travers url voile de sang... Et elle demeurait immobilcj mordant sur ses lèvres le sanglot secret qui la faisait trembler.

M. d'Argimel marchait toujours. Son pas était devenu plus brusque. 11 semblait écraser quelque chose sous son talon. Le bruit mat en retentissait au cœur de Juliette, — si lourd dans sa poitrine, lourd comme un de ces fruits de pierre de la Giudecca, lourd comme une chose morte !

— Vous devriez vous reposer. Vous savez que nous allons demain rendre visite à votre père à la Gorraterie.

M. de Valenton acquiesça d'un signe de tête, puis il ajouta :

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— Bernard a raison... il faut vous ménager, ma chère enfant.

Elle se leva péniblement.

— C'est vrai. Je suis un peu lasse.

Les deux hommes restèrent seuls.

Lorsque la porte se fut refermée sur Bernard d'Argimel, qui allait achever sa soirée au cercle, M. de Valenton soupira. Il avait vieilli. A pas lents il fit quelques tours dans la pièce vide, s'arrêta un instant devant la statuette d'argile, pais, avec un geste de résignation, il se dirigea vers les rayons de la bibliothèque. Sur l'un d'eux il prit un volume. C'était l'Homme et la Vie, de Paul Renaudier, et, le livre sous le bras, il monta se coucher.

ACHEVE D'IMPRIMER le cinq avril mil neuf cent sept

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