PRÉFACE DE L'AUTEUR
A un jeune homme dans trente ans, — si ces lignes parviennent jusqu'à lai.
Ce fut une belle soirée I... Tout ce qu'il y a de pur, d'honnête, d'intègre, dans une répétition générale (et Dieu sait ce qu'il en entre dans la composition de ces solennités parisiennes!) par une de ces agrégations spontanées que seul le péril de l'art ou de la nation peut provoquer, se concentra en une poussée vengeresse... L'excès de la pourriture, le scandale éhonté, la littérature morbide venaient de provoquer un haut-le-cœur libérateur et de rendre, aux fidèles gardiens du goût national, le sentiment de leur dignité endormie... Ce fut un concert quasi unanime et superbe, un de ces réveils de la conscience parisienne, auquel je regrette que, pour ton édification, tu n'aies pas assisté... Il y avait dans la salle, ce soir-là, de la joie, de la fraternité émue. On respirait. On se serrait les mains, et le lendemain, fiers de leur tâche ardue, les critiques et leurs directeurs, comme un seul homme, amionçaient au public, en des lignes emplies d'indignation et de mépris mesuré, que justice
était faite, un homme de lettres, honte de la France, exécuté, le parvis lavé, et rendu au culte de la saine tradition française... Encore une fois, la vertu, en France, venait d'être sauvée par le journalisme!...
En vérité ce fut une belle soirée.
Certes je te vois sourire déjà d'un mauvais sourire. Tu te trompes, jeune homme! Ne calomnie pas imprudemment une élite que tu n'as pas connue et qui ne ressemble pas à celle de ton temps. Ne te dis pas que la haine de l'audace, l'envie embusquée, l'irritation, l'agacement de voir un écrivain indépendant et solitaire triompher depuis plus de dix ans auprès du public par le seul moyen de ses œuvres libres, ne le dis pas que l'amour de la médiocrité» le culte du gérontismc, trouvèrent enfin le moyen de se concerter et de se manifester mieux que dans toute autre occasion... Non, jeune homme, tu calomnies une époque qui ne ressemble pas à la tienne ! Mon temps était intègre; je n'ai pas connu de ces compromissions de plume... Si tu lisais les articles de journaux qui, pendant vingt ans, ont précédé de leurs scrupules des œuvres comme le Phalène, tu y trouverais en toute circonstance la même fermeté de conscience devant la pornographie déguisée, la platitude littéraire, le vaudeville obscène et bête...
Mais il a fallu qu'une fois les bornes fussent réellement transgressées et la mauvaise littérature excédée, pour qu'une coalition inconsciente se produisît devant le péril imminent... Et il est bon que cet accès (dont je n'exagère pas l'importance, mon Dieu!) demeure, ainsi qu'il a été dit et écrit par eux-mêmes, une date... Le mot dépasse la chose : un signet. Et si te voilà édifié, une fois de plus, sur l'infaillibilité de la critique, son impartialité, la nécessité du point de vue moral dans l'œuvre d'art, et l'intégrité des mœurs littéraires, eh bien, c'est
déjà quelque chose et le Phalène n'aura pas été écrit en vain!...
Mais le plus drôle de l'afTaire, c'est que le public auquel on faisait vigoureusement appel pour boycotter l'ouvrage ne se soucia pas du tout de cet appel! Il vint comme d'habitude et prodigua pendant deux mois un accueil très chaleureux à l'œuvre décriée. Il parut s'émouvoir, il ne fut pas offusqué, il applaudit; bref, il agit comme s'il se trouvait en face d'une pièce sainement pensée, sainement écrite, et comme si, chose étrange, dans sa sensibilité et son intuition naturelles, il découvrait l'idéal secret de l'auteur, ou comme si, familiarisé depuis des années avec des œuvres précédentes dont il n'avait suspecté ni sincérité ni bonne foi, il ne pouvait mettre en doute que l'auteur lui eût apporté une autre nourriture. Peut-être s'abusait-il, — mais le public est si facilement dupe de ses larmes ! Il y avait même dans ses applaudissements une ironie qui visiblement ne s'adressait pas à l'auteur... Alors des journaux revinrent à la charge. Pourquoi diable crurent-ils que l'honneur de leur sceptre était engagé dans ce débat, pourquoi s'imaginèrent-ils à tort que ce verdict d'une part et, de l'autre, l'indifférence de la foule à ce verdict compromettaient de façon trop apparente leur apanage de mandataires ou d'intermédiaires patentés, nous ne le saurons pas, et ce point de conscience est sans intérêt à élucider!... Écoutèrent-ils, tout à coup, des voix intérieures qui, fallacieusement, leur soufflaient qu'il y avait, dans cette méprise littéraire et dans ce don-quichottisme, quelque chose d'un tantinet ridicule ? Toujours est-il que certaines feuilles récidivèrent abondamment, et ce
fut un autre son de cloche. Les mots d' « insuccès, insuccès, insuccès, chute, chute » revinrent curieusement comme un leitmotiv. Une publication donnait le ton par ce libellé : « Avis. — Le Phalène est une pièce sale, mais c'est aussi une pièce ennuyeuse. » D'autres : « Si le Phalène fait salle comble, c'est que les critiques en ont mis en valeur la morbidité, le faisandé. » Succès de scandale. D'autres encore : « La morale n'est pour rien dans l'insuccès de M. Bataille. Son impuissance seule, etc. » Hélas 1 rien n'y fit. L'œuvre ne parvint pas à périr.
Et rien ne fut changé. Encore un coup d'épée dans l'eau ! La morale, la vertu et la littérature demeurèrent ce qu'elles étaient auparavant ; c'est-à-dire florissantes... des jours passèrent... on ne se souvint pas de l'accès de vertu qui souleva la presse et le public des répétitions générales... les vaudevilles resserrèrent leurs rangs... les plumes rentrèrent dans l'ordre... on parla d'autre chose et le théâtre qui représenta le Phalène connut des jours calmes, sereins et prospères.
Une des choses les plus burlesques de la glorieuse époque où nous avons le bonheur de vivre est incontestablement la réhabilitation de la vertu entreprise par tous les journaux de quelque couleur qu'ils soient.
La vertu est assurément quelque chose de fort respectable, et nous n'avons pas envie de lui manquer. Dieu nous en préserve ! La bonne et digne femme ! C'est une grand'mère très agréable, mais c'est une grand'mère... Les journaux les plus monstrueusement vertueux ne sauraient être d'un avis différent; et, s'ils disent le contraire, il est probable qu'ils ne le pensent pas. Penser une chose,
en écrire une autre, cela arrive tous les jours, surtout aux gens vertueux.
Mon doux Jésus ! Quel déchaînement! quelle furie! Eh! Mon Dieu! messieurs les prédicateurs, si l'on était vertueux, où placeriez-vous vos articles sur l'immoralité du siècle? Vous voyez bien que le vice est bon à quelque chose .
Mais c'est la mode maintenant d'être vertueux et chrétien, on parle de la sainteté de l'art, de la haute mission de l'artiste, de la poésie du catholicisme, de l'humanité progressive et de mille autres choses. Quelques-uns font infuser dans leur religion un peu de républicanisme, ce ne sont pas les moins curieux.
Pour se poser en journaliste proprement dit moral, il faut quelques petits ustensiles préparatoires, — tels que deux ou trois femmes légitimes, quelques mères, le plus de sœurs possible, un assortiment de filles complet et des cousines innombrablement. Ensuite il faut une pièce de théâtre ou un roman quelconque, une plume, de l'encre, du papier et un imprimeur.
Quand on a tout cela on peut s'établir journaliste moral. Les recettes suivantes, convenablement variées, suffisent à la rédaction :
Modèles d'articles vertueux sur une première représentation.
« Après la littérature de sang, la littérature de fange, après la morgue et le bagne, l'alcôve et le lupanar, etc.. (selon le besoin et l'espace on peut continuer sur ce ton depuis six lignes jusqu'à cinquante et au dclàj le théâtre est devenu une école de prostitution où l'on n'ose se hasarder qu'en tremblant avec une femme qu'on respecte. Vous venez sur la foi d'un nom illustre et vous
êtes obligé de vous retirer au troisième acte, etc... » (il y en a un qui a poussé la moralité jusqu'à dire : je n'irai pas voir ce drame avec ma maîtresse. Celui-là, je l'admire et je l'aime; je le porte en mon cœur comme Louis XVIII portait toute la France dans le sien). « Il faut, dans toute œuvre, une idée, une idée... là, une idée morale et religieuse qui... une vue haute et profonde répondant aux besoins de l'humanité; il est déplorable que de jeunes écrivains sacrifient aux succès des choses saintes, et usent un talent estimable, d'ailleurs, à des peintures lubriques, etc. »
Et, de fait, à côté de ces Bossuets de café, de ces Gâtons à tant la ligne, je me trouve le plus épouvantable scélérat qui ait jamais souillé la face de la terre.
Mais quand je pense que j'ai rencontré sous la table, ou même ailleurs, un assez grand nombre de ces dragons de vertu, je reviens à une meilleure opinion de moimême et j'estime qu'avec tous les défauts que je puis avoir ils en ont un autre qui est bien à mes yeux le pire de tous : c'est l'hypocrisie que je veux dire.
En cherchant bien on trouverait peut-être un autre petit vice à ajouter; mais celui-là est tellement hideux, qu'en vérité, je n'ose presque pas le nommer. Approchez^vous et je m'en vais vous couler son nom à l'oreille: — c'est l'envie.
L'envie et pas autre chose.
C'est elle qui s'en va rampant et serpentant à travers toutes ces paternes homélies : quelque soin qu'on prenne de se cacher, on voit briller de temps en temps au-dessus des métaphores et des figures de rhétorique sa petite tête plate de vipère; on la surprend à lécher de sa langue fourchue ses lèvres toutes bleues de venin, on l'entend siffloter tout doucement à l'ombre d'une épilhète insidieuse.
Il y a d'abord l'antipathie du critique pour le poète — de celui qui ne fait rien, contre celui qui fait — du frelon contre l'abeille — du cheval hongre contre l'étalon.
Vous ne vous faites critique qu'après qu'il est bien constaté à vos propres yeux que vous ne pouvez être poète. Avant de vous réduire au triste rôle de garder les manteaux et de noter les coups comme un garçon de billard, vous avez longtemps courtisé la Muse, vous avez essayé de la dévirginer; mais vous n'avez pas assez de vigueur pour cela ; l'haleine vous a manqué, et vous êtes retombé pâle et efflanqué au pied de la sainte montagne.
Je conçois donc cette haine. Il est douloureux de voir un autre s'asseoir au banquet où l'on n'est pas invité. Alors on se venge.
Il y a différentes armes et différentes manières d'être journaliste moral.
Une des principales manies de ces petits grimauds à cervelle étroite est de substituer toujours l'auteur à l'ouvrage et de recourir à la personnalité, pour donner quelque pauvre intérêt de scandale à leurs misérables rapsodies, qu'ils savent bien que personne ne lirait si elles ne contenaient que leur opinion individuelle.
Il est aussi absurde de dire qu'un homme est un ivrogne parce qu'il décrit une orgie, un débauché parce qu'il raconte une débauche, que de prétendre qu'un homme est vertueux parce qu'il a fait un livre de morale ; tous les jours on voit le contraire. — C'est le personnage qui parle et non l'auteur; son héros est athée, cela ne veut pas dire qu'il soit athée ; il fait agir et parler les brigands en brigands, cela ne veut pas dire qu'il est un brigand. A ce compte il faudrait guillotiner Shakespeare, Corneille et tous les tragiques; ils ont plus commis de
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meurtres que Mandrin et Cartouche ; on ne l'a pas fait pourtant et je ne crois pas qu'on le fasse de longtemps, si vertueuse et si morale que puisse devenir la critique.
A côté des journalistes moraux, il y a aussi les critiques utilitaires.
{( A quoi sert ce livre? Gomment peut-on l'appliquer à la moralisation et au bien-être de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre? Quoi, pas un mot des besoins de la société, rien de civilisant et de progressif! Gomment, au lieu de faire la grande synthèse de l'humanité, et de suivre, à travers les événements de l'histoire, les phases de l'idée régénératrice et providentielle, peut-on faire des pièces et des romans qui ne mènent à rien, et qui ne font pas avancer la génération dans le chemin de l'avenir? C'est au poète à chercher la. cause de ce malaise et à le guérir. Le moyen il le trouvera en sympathisant de cœur et d'âme avec l'humanité. Ce poète, nous l'attendons, nous l'appelons de tous nos vœux. Quand il paraîtra, à lui les acclamations de la foule, à lui les palmes, à lui les couronnes... »
Après les journalistes progressifs, et comme pour leur servir d'antithèse, il y a les journalistes blasés, qui ont habituellement vingt ou vingt-deux ans, qui ne sont jamais sortis de leur quartier et n'ont encore couché qu'avec leur femme de ménage. Ceux-là tout les ennuie, tout les excède, tout les assomme : ils sont rassasiés, blasés, usés, inaccessibles. Ils connaissent d'avance ce que vous aller leur dire, ils ont vu, senti, éprouvé tout ce qu'il est possible de voir, de sentir, d'éprouver et d'entendre ; le cœur humain n'a pas de recoin si inconnu qu'ils n'y aient porté leur lanterne. Ils vous disent avec un aplomb merveilleux: le cœur humain n'est pas comme cela; les femmes ne sont pas faites ainsi ; ce caractère est faux. —
V-OU3 croyez, monsieur, que votre fable est neuve? Elle est neuve à la façon du Pont-Neuf : rien n'est plus commun; j'ai lu cela je ne sais où, quand j'étais en nourrice on m'en rabat les oreilles depuis dix ans.
Ceux-là se plaignent continuellement d'être obligés de voir des pièces de théâtre et de lire des livres.
il y a aussi la critique prospective. La recette est simple. Le livre qui sera beau et qu'on louera est le livre qui n'a. pas encore paru. Celui qui paraît est détestable.
Toujours, le critique avance ceci ou cela avec aplomb. 11 tranche du grand et taille en plein drap. .UDSurde, détestable, monstrueux, cela ne ressemble à rien, cela ressemble à tout. On donne un drame, le critique le va voir dans sa feuille, il substitue son drame à lui au drame de l'auteur, il fait de grandes tartines d'érudition, et traite de Turc à Maure de gens chez qui il devrait aller à l'école et dont le moindre en remontrerait à de plus forts que lui.
Les auteurs endurent cela avec une magnanimité, une longanimité qui me paraît vraiment inconcevable. Quels sont ces critiques au ton si tranchant, à la parole si brève, que l'on croirait les vrais fils des dieux? Ce sont tout bonnement des hommes avec qui nous avons été au collège, et à qui, évidemment, leurs études ont moins profité qu'à nous, puisqu'ils n'ont produit aucun ouvrage et ne peuvent faire autre chose que conchier, et gâter ceux des autres. Il y aurait de quoi remplir un journal quotidien et du plus grand format : leurs bévues historiques ou autres, leurs citations controuvées, leurs fautes de français, leurs plagiats, leur radotage, leurs plaisanteries rebattues et de mauvais goût, leur pauvreté d'idées, leur manque d'intelligence et de tact, leur ignorance des choses les plus simples, fourniraient amplement aux au-
leurs de quoi prendre leur revanche, sans autre travail que de souligner les passages au crayon et de les reproduire textuellement, car on ne reçoit pas, avec le brevet de critique, le brevet de grand écrivain, et il ne suffît point de reprocher aux autres des fautes de langage pour n'en point faire soi-même; nos critiques le prouvent tous les jours; mais que MM. Z. K. Y. V. Q. X., ou telle autre lettre de l'alphabet vous gourmandent au nom de la morale, c'est ce qui me révolte toujours et me fait entrer dans des colères non pareilles.
Charles X avait seul bien compris la question. En ordonnant la suppression des journaux, il rendait un grand service aux arts et à la civilisation. Les journaux sont des espèces de courtiers qui s'interposent entre les artistes et le public, entre l'état et le peuple. On sait les belles choses qui en sont résultées. Ces aboiements perpétuels assourdissent l'inspiration, et jettent une telle méfiance dans les cœurs et dans les esprits que l'on n'ose se fier ni à un poète, ni à un gouvernement. Il n'y avait point de critiques d'art sous Jules II et je ne connais pas de feuilleton sur Daniel de Yolterre, Sébastien del Piombo, Michel-Ange, Raphaël, ni sur Ghiberti délie Porte, ni sur Benvenuto Gellini; et pourtant je pense que pour des gens qui n'avaient point de journaux, qui ne connaissaient ni le mot « art », ni le mot « artistique », ils avaient assez de talent pour cela et ne s'acquittaient pas trop de mal de leur métier. La lecture des journaux empêche qu'il y ait de vrais savants et de vrais artistes; c'est comme un excès quotidien qui vous fait arriver énervé et sans force sur la couche des Muses, ces filles dures et difficiles qui veulent des amants vigoureux et tout neufs. Le journal tue le livre...
Eh bien, non, imbéciles, non, crétins goitreux que vous êtes...
Mais je m'arrête... Tu pourrais croire que je me laisse entraîner par le ressentiment ou l'infâme colère... Je vois un nouveau sourire effleurer tes lèvres. J'aime mieux te le révéler immédiatement, car tu manques étrangement d'érudition. Jeune homme, le long paragraphe que tu viens de lire n'est pas de moi. Depuis la phrase initiale de cette diatribe : « Une des choses les plus burlesques de la glorieuse époque où nous vivons », tu lis du Théophile Gautier, tu lis, réunies, sans y changer un mot mais en les rapprochant seulement, pour t'éviler une lecture fastidieuse, quelques pages de la célèbre préface à « Mademoiselle de Maupin ». Avons-nous si peu changés que tu aies pu t'y méprendre?... Bon Théophile, tu as épanché toute ton amertume et ta verte franchise, tu as osé donner cours à ton indignation, à la vertu de ton âme... Pauvre grand homme courageux, sain, robuste, qui ne prévoyais même pas alors les accès de pudibonderie qui ont salué tes contemporains : Baudelaire, Flaubert, et, plus tard, Maupassant, Concourt, Zola, Verlaine (la liste est très longue, hélas!), peux-tu juger du trône où tu sièges, une pipe de terre cuite à la bouche, l'éternité de ta cause, puisqu'un lecteur d'aujourd'hui a pu s"y tromper, et, sans vergogne, mais à la légère, j'en conviens, attribuer l'éternité de ta prose à quelque Trissolin mécontent, falot et dyspeptique!...
Je m'arrêterais sur ce plagiat déloyal, mais j'ai besoin d'ajouter quelques mots relatifs à l'héroïne du Phalène. Pardonne celte digression... Lorsque la Comédie-Française
décida de reprendre au mois de novembre, cette année même, la Marche nuptiale, je choisis tout exprès, dans les sujets que j'ai résolu de porter à la scène, celui du Phalène. Puisque je m'étais donné la tâche de dépeindre, dans tous les cœurs et dans tous les milieux, le sentiment de l'amour et, en face de lui, les fluctuations de la conscience, je voulus cette fois, opposer la païenne à la chrétienne, — la jeune fille française, formée par la tradition catholique et provinciale de notre pays, à la jeune fille étrangère, l'intellectuelle sans tradition ou plutôt la barbare éprise de toutes les traditions, en qui se mêlent confusément l'apport des races et de leurs idées anciennes ou contemporaines, — l'exotique telle qu'elle fleurit dans notre société, mais dans son plus intéressant terrain de culture : l'art et l'amour... Je l'ai fidèlement décrite, je le crois; et, en opposition à la femme française, têtue, mystique, fidèle à sa race, j'ai dressé l'ardente et tumultueuse Slave, sans discipline morale, en proie à ses instincts brutaux et superbes cependant, qui semblent, dans notre société nonchalante, renouveler, si curieusement, des forces et des goûts que nous connaissions certes depuis longtemps, dont nous étions même un peu las, mais qu'un néo-romantisme particulier et une ardeur si expressive à les découvrir métamorphosent presque complètement à nos yeux... On m'a reproché ce romantisme et ce barbarisme mêlés, comme s'ils étaient miens. Je décrivais, au contraire, des romantiques renouvelés au milieu de la société contemporaine, en prenant soin de mettre en valeur toutefois ce qu'il y a de beau et de neuf dans cette assimilation que font les « barbares « de nos goûts et de notre passé. Ce que j'ai écrit jusqu'à ce jour est la négation même du romantisme! Le moindre sens critique suffirait à en témoigner.
Des noms, cependant, auraient dû venir spontanément
en mémoire... Nous côtoyons chaque jour des Thyra de Marliew; j'en ai connu cent exemples; mais est-ce que l'on écoute, est-ce que l'on songe au théâtre?... Est-ce que l'on y comprend l'ironie lorsqu'elle est douloureuse? Je ne partage pas plus l'idéal de Grâce de Plessans que celui de Thyra de Marliew. Je décris, mal sans doute, mais sincèrement mon époque, pas seulement ses mœurs (ce fut la tâche du naturalisme), mais son idéal momentané. L'histoire du Phalène est presque rigoureusement authentique, et elle n'aurait pu se passer dans un autre temps que le nôtre. Dans trente ans, elle sera peut-être devenue incompréhensible. Alors que je faisais des études de peinture, j'ai connu, comme bien d'autres, cette jeune Américaine qui exécutait des tableaux genre Rose- Croix avec le tempérament d'une femme née bien plutôt pour peindre des rognons ou des bœufs éventrés, miss C... Une nuit je la rencontrai, non sans quelque stupéfaction, au bal de l'académie Julian; elle était au bras d'un de mes camarades. Deux jours après, je reçus ses confidences. Elle ressemblait étonnamment à mon héroïne. Certes, elle n'était pas fiancée à un prince de Thyeste, mais elle était rongée de tuberculose, jeune, belle et, de plus, presque ruinée. Son désespoir s'extériorisa dans celte révolte farouche qui l'avait jetée aux bras presque d'un inconnu. J'écoutai avec scepticisme cette confidence, et même avec d'autant plus de scepticisme qu'elle émanait d'une exaltée et d'une étrangère... Il y a quelque six ans seulement, j'appris sa mort; je me renseignai : elle s'était tuée et beaucoup se rappellent cette fin à peu près identique à celle de mon héroïne accompagnée seulement d'un esthétisme m meilleur marché » : Pendant que ses amis réunis dînaient, elle s'étendit somptueusement dans sa chambre, au milieu d'un éclairage préparé. Un masque de chloroforme adhérait à la figure...
L'héroïne du Phalène lui ressemble beaucoup. Cette pauvre Ame, qui croyait entrer dans la mort par une voie triomphale et enchantée, se marquait elle-même pour «ne mort sans grandeur et sans force, malgré son panthéisme apparent. On a souvent prononcé le nom de Marie Baskirslchef et je me suis expliqué dans une lettre à ce sujet; je n'y reviens plus. Assimiler la vie de Marie Baskirslchef à celle de mon héroïne est absurde ; son journal est là comme un démenti irréfutable. Ce n'est pas Marie Baskirslchef qui m'inspira le drame, mais, cet été, en l'écrivant, je relus son journal que je n'avais pas ouvert depuis mes premières années d'atelier... Je fus frappé de l'analogie, non des faits mais delà situation. Et sur l'ange delà mort et sur le démon de la gloire, la malheureuse et orgueilleuse Marie écrivit certains traits frappants d'une grande beauté; je les ai transcrits fidèlement, ils ont pris leur place au cours de ces dialogues enfiévré» et si j'ai laissé le nom de Lepage, ce maître de Thyra de Marliew, c'est que je désirais que l'on ne se méprît pas sur l'attribution de quelques phrases qui appartiennent en propre à Marie Baskirslchef, dont les entretiens avec son maître Baslien Lepage nous sont pour ainsi dire parvenus par la voie de ce journal, si éloquemment vécu. Mais je répète que toute confusion est impossible.
La vie de Marie Baskirlchef est trop connue pour qu'on puisse lui attribuer les actes d'une Thyra, qui se jette dans l'absolutisme plastique, par désespoir, au moment même où elle découvrait le monde moral, terre promise dans laquelle il ne lui aura pas été permis d'entrer !
J'affirme que mon héroïne est, au surplus, conforme à la vérité scientifique. Je n'ai pas été paradoxal en montrant la mentalité d'une Thyra. De mon temps, au moins, jeune homme, elle était exacte, quoique je l'aie stylisée.
PREFACE ai
C'est nettement le type des « tuberculeux intellectuels » comme l'a écrit une autorité médicale à ce propos même, (( grands artistes ou grands amoureux, avec leurs alternaitives de force et de prostration, mais avec augmentation de la vie nerveuse et créatrice... m Ce n'est là, d'ailleuri, qu'un des petits côtés de la question, et cette authenticité est à mes yeux de peu d'importance, bien qu'elle ait présidé à la conception de cette pièce, car je n'ai jamais rien tiré que de la vie et de l'autorité du fait.
Il n'existe pas de sentiment plus usé en littérature et peut-être plus conventionnel que : la fraternité de la Mort et de TAmour. Toutefois, il me parut que dans aucune occasion la mort et l'amour ne s'étaient juxtaposés de plus éloquente et véridique façon. Ici la convention fait place à la réalité... La germination de la vie dans la mort, l'aile palpitante de l'amour se consumant à la lumière... n'avais-je pas le droit d'être tenté par ce sujet? J'ai voulu que, semblable au modèle que me proposait la nature, l'aile du phalène fût chargée d'un peu trop d'ornements inutiles, et de diaprures qui, issues de la nuit, semblent destinées à la lumière. 11 appartient à l'auteur dramatique d'exalter et de critiquer en même temps son modèle, car dans la vie tout est admirable et critiquable. Je n'aime point, pour ma part, les personnages sympathiques. J'ai témoigné depuis V Enchantement d'une volonté bien établie de mêler l'ironie à la pitié, le comique au dramatique ; il n'y a pas de réalité exacte sans cet amalgame... On m'a refusé (je dis, dans la critique seulement) le droit de considérer la nature d'un point de vue qui fût divers et un peu universel. Également, je croyais avoir assez témoigné d'expérience théâtrale pour
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qu'il me fùl permis, sans avoir l'air pour cela de m'être trompé, d'écrire une pièce dialoguée, s'écartant de la formule ou du moule 'habituels... Du tout! Les férules sont toujours là pour nous accuser d'ignorance ou d'erreur, comme au collège! Les lois du théâtre, monsieur) après les lois de la morale! J'ai voulu, une fois, et parce que le sujet s'y prêtait, délaisser la pièce bien faite, bien construite, soumise à des lois réelles dont je ne nie pas la suprématie, mais que je crus pouvoir momentanément oublier pour me borner à écrire une sorte de dialogue philosophique, me rappelant qu'il n'est pas mauvais de temps en temps que l'art dramatique se souvienne de sa forme première et remonte aux origines de l'Ode.
J'ai encore le sentiment de n'avoir commis aucun crime.
Il en sera peut-être du Phalène comme il en a été de mes autres pièces. L^Enchantement, Maman Colibri^ Poliche, la Marche nuptiale, suscitèrent les objections ou les oppositions les plus sérieuses, les plus furibondes, à leurs premières « générales »... Or en ces trois dernières années, les œuvres que je cite ont été reprises, et, à leurs nouvelles « générales », les objections sont tombées. Lequel l'emporte en raison du premier jugement ou du dernier? Ce n'est pas à moi de conclure...
Je ne témoigne à la presse, en écrivant ces lignes, aucune ingratitude.
Je me souviens avec une reconnaissance attendrie de certains enthousiasmes, de quelques mains tendues et je n'ai pas de peine à me rappeler les noms aimés — assez rares, à vrai dire — qui sont attachés au souvenir de mes premiers essais. J'ai plaisir à rappeler ici ceux de Catulle Mendès, de Muhlfeld, de Nozière, de Jean Lorrain, entre autres, qui, dès la première heure, me défendirent, me suivirent et m'encouragèrent. L'idée saugrenue ne me vient donc pas de prétendre, après une
carrière déjà longue, que je sois un méconnu et que des éloges ne m'aient pas été prodigués au delà même de ce que je méritais. Mais ce n'est pas la vanité seule qui nous incite à écrire des œuvres sincères dont la portée nous intéresse parfois plus que le résultat effectif... La douleur, l'émotion, la joie, la dure ou mélancolique expérience nous poussent à regarder au delà de nos propres pensées comme à travers des cristaux colorés. C'est le mirage créateur. Ce que l'on veut dire est parfois plus important que ce que l'on dit. Le dessein d'un ouvrage est quelquefois la préoccupation supérieure qui plane au-dessus de toutes les autres, et nous souffrons plus de voir méconnaître nos intentions artistiques, probes et désintéressées, que nos productions elles-mêmes.
Or, jusque dans les éloges, la critique, depuis quinze ans, n'a jamais cessé, à de rares exceptions près, de s'inscrire contre le sens de mes ouvrages, d'incriminer leur morale; je peux môme dire qu'elle n'a jamais cessé de les flétrir devant l'opinion publique, tout en en reconnaissant le talent ou la réussite. Elle n'a pas cessé de les inculper et de les écraser de charges dont elles étaient indemnes. C'est la critique qui, dès mes débuts, s'est interposée entre le public et mes pièces, qui, dès la première représentation de chacune d'entre elles, a volontairement placé entre la scène et la foule cette espèce de voile susceptible d'inquiéter des spectateurs que les audaces, s'il y en a, et les sincérités de ma production eussent séduits ou attirés plus facilement. Encore maintenant, c'est le public qui s'est fait à la longue une conviction personnelle, et n'écoute plus d'autre expérience que la sienne ; il vient d'en donner une nouvelle preuve et en, rejetant le verdict insidieux de la presse, il a eu, cette fois, plus de mérite que de coutume ! On l'a trompé ; il le sait. Il a compris pourquoi.
Jeune homme, puisque c'est à toi que ces pages s'adressent, tu liras plus loin quelques-unes de ces violences qui furent adressées au Phalène. Elles me sont familières. Dès ma première pièce j'ai connu ce langage: ce fui le ton avec lequel on accueillit mes premières démonstrations ; c'est à l'aide de ces armes qu'une certaine presse forgea tout de suite cette cuirasse de mascarade, créa cette légende d'immoralité suspecte, de complications inquiétantes dont le souvenir n'est sans doute jamais parvenu jusqu'à toi... Maman Colibri, Poliche, la Marche nuptiale, VEnfant de V Amour, la Vierge folle, provoquèrent la même obstruction véhémente, un chœur de protestations indignées.
Exactement l'opposé de ce que l'on aurait dû dire !... Morne idiotie l
La décadence, la névrose, le morbide, c'est l'appauvrissement des formes et la dégénérescence des vérités fondamentales qui alimentent l'art et la morale.
Et justement il faut voir, dans toutes les époques, avec quelle rage Géronte essaie de jeter l'accusation d'une infirmité dont lisent ses moelles s'ankyloser, à la tête de ceux qui viennent ouvrir les fenêtres et balayer les ordures... Oui, il existe un malsain en art : c'est celui qui s'épanouit le plus librement sous la protection de ces sévères censeurs et qui corrompt le théâtre. C'est la pornographie du vaudeville national, l'autre sournoise pornographie de la pièce légère qui dissimule sous des dehors de convention le vice le plus vulgaire, c'est le mélodramme pleurnicheur, la sucrerie élégiaque et bourgeoise, le faux ptimisme béotien, signe suprême de décadence.
Les voilà avec leurs complices éhontés de la presse, les officines de salles de rédaction, les voilà les corrupteurs de la bourgeoisie française et les exploiteurs du mauvais goût public...
Ce sont généralement de froids méthodistes, des spéculateurs sans sincérité qui habillent la routine au goût du jour, — arec la complicité bienveillante de toute la corporation, auteurs et journalistes.
Mais l'art veille, — et la France a toujours été la première à se porter aux avant-postes.
Ah! la vérité... Sais-tu, jeune homme — j'y songe parfois — ce qui m'en a donné le goût, sans pour cela m'en avoir donné le pouvoir, hélas ! je le reconnais ? C'est mon éducation de peintre. A contempler cinq ans la nature au milieu de ces gens sains et frustes que sont pour la plupart les peintres, dans leur adolescence, j'ai acquis la vénération dos formes vraies, de la ligne d'expression. La pureté du nu m'a donné le goût de la noblesse naturelle de l'homme, l'horreur de la pornographie, de l'hypocrisie, de l'équivoque, du sournois en art... Le nu a môme eu, par son enseignement hautain, des retentissements plus profonds en moi... 11 m'a justement donné la probité intellectuelle, et cette religion de la nature que depuis je porte en moi... Ce fut durant les années d'atelier que je compris la composition en art, le dessin ferme et synthétique, et conçus à jamais l'horreur de l'anémie et de la mollesse... Je me souviens que cet amour du trait essentiel et de la ligne d'expression, je les ai toujours enviés chez les maîtres qui donnèrent de la vie des représentations sincères et directement inspirées : Rembrandt, Velasqucz, Manet, Degas, Degas surtout... dont le dessin est un puissant enseignement. Pour les infirmes, ce dessin-là c'est la déformation, le laid, l'exceptionnel, le morbide. Point du tout. La structure humaine et son expression sont établies chez Degas, selon des observations de plan, de valeurs, de rapports qui sont autrement puissants que les faux muscles d'école (oh! le faux muscle en littérature aussi, quelle
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plaie !) ou le modèle académique, — nous vînl-il de Raphaël et de la Renaissance !...
Je ne suis cependant pas de ceux qu'on appelle des réalistes ou du moins de ceux qui demeurent dans les données précises du réalisme... mais d'autre part s'il m'est arrivé de trop subtiliser la matière — môme quand je me suis trompé, et ce dut être souvent — le sens humain m'a seul préoccupé. Et j'ai acquis aussi, chemin faisant, à ce contact permanent avec la nature, d'excellentes certitudes comme celle-ci : que dans toutes les branches de l'art on ne peut atteindre au général que par le particulier... C'est une grande leçon.
Mais je ne m'attarderai pas ici à des discussions d'art. Je veux souligner simplement l'erreur flagrante de la critique d'aujourd'hui lorsqu'elle adresse des reproches qui consistent, en fin de compte, à prendre bénévolement du nu pour du déshabillé, des franchises pour des licences, des exactitudes pour de l'anormal, des développements ou de la synthèse pour de la préciosité ou de la brutalité; ainsi de suite!... lié quoi! diras-tu, jeune homme, n'est-ce pas la loi ancestrale, depuis deux ou trois siècles au moins, mais pas plus, que la critique s'est inféodée dans les arts... ? Votre cas ne fut pas unique!... Et tuas raison, jeune homme. Les plus hardis comme les plus minimes novateurs n'ont-ils pas été accueillis par les mêmes épithètes ?... Et puis le temps passe... tout disparaît... et l'on s'étonne des résistances oubliées; on arrive même à les nier... Dans mon cas, l'intéressant c'est que la résistance ne vint pas du public (c'est généralement le contraire qui se produit), mais d'une élite soi-disant chargée de diriger ce public ! Le public, lui, transgressa les ordres donnés. Il comprit peu à peu la sincérité indubitable de mes pièces, et s'y livra parfois totalement. Ce ne fut qu'aux reprises de ces
pièces que les détracteurs désarmèrent, ce qui prouverait peut-être, en partie au moins, la bonne foi de leurs objections ou de leur colère, si l'on ne savait de reste qu'il est plus aisé de rendre justice à des ouvrages passés qu'à des ouvrages récents, et que très souvent on n'encense le passé que pour mieux écraser le présent. Je constate, quoi qu'il en soit, qu'à ces reprises, la presse fit entendre un autre son de cloche : « Est-ce nous qui avons changé à ce point?... Le public n'était pas mûr, il y a quelques années, pour écouter celle œuvre qui, aujourd'hui, apparaît claire, directe, etc.. ; elle a gagné en vieillissant comme le bon vin, etc. » Image absurde d'ailleurs et inopportune !
La plupart de mes pièces ont été ainsi reprises dans ces trois dernières années et ont rencontré la même palinodie ; j'ai cité : V Enchantement, Maman Colibri, Poliche. Et je songe que si l'on avait tout de suite rendu justice à la mentalité de ces pièces et à leur probilé artistique, au lieu de les honnir au début, il n'y aurait plus maintenant à souffler sur cette fumée encombrante et asphyxiante qui se renouvelle à chaque expérience, et devient procédé stratégique chez une certaine opposition. (( Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose )), comme disait un grand créateur de légendes ! Et, de fait, la légende a le plus souvent force acquise. Ceux qui la créent savent bien ce qu'ils font. La postérité elle-même l'accepte sans contrôle et que de fois elle a été la dupe d'une poignée d'anecdotiers ou de mystificateurs ! La pure spiritualité d'un Baudelaire, pour ne pas remonter plus haut, ne porte-t-elle pas, devant le public, le poids d'une légende suspecte, créée par ses contemporains ?... Les salisseurs professionnels sont d'habiles psychologues ! Croyez-vous que lorsqu'un Ferdinand Brunetière écrivait des choses déshonorantes
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comme celles que je cite ici à propos de Baudelaire, il faisait œuvre de critique ou de malfaiteur?
« Le pauvre diable (Baudelaire) n'avait rien du poète que la rage de le devenir. Non seulement le style mais l'harmonie, l'imagination lui manquent. Si Baudelaire ne fut pas ce qu'on appelle un fou, du moins fut-ce un malade, et il faut avoir pitié d'un malade... Ce serait un scandale, ou plutôt une espèce d'obscénité que de voir un Baudelaire en bronze de son piédestal continuer de mystifier les collégiens. 11 faut bien que quelqu'un le dise!...)) Non, ce critique était conscient de son mensonge. Plein de fiel et d'envie, il profitait de son crédit (sur lequel il s'illusionnait comme tant d'autres) pour tenter d'étouffer le génie. Il le diffamait et souhaitait de le déshonorer !...
C'est Sainte-Beuve qui pour châtier Balzac d'avoir osé a louer à mort )) Stendhal (on sait, écrivait-il avec modestie, combien je suis loin de partager l'enthousiasme de M. de Balzac) accusa publiquement, dans une causerie du lundi, — et le pauvre grand homme n'était plus là pour se défendre — l'auteur du Père Goriot d'avoir été payé de cet éloge par l'auteur de la Chartreuse de Parme : 3.000 francs (on précise, dans le métier), u Un service d'argent contre un service d'amour-propre, commentet-il. Je n'ajouterai qu'un mot : ce mélange de gloire et de gain m'importune! » Quelle intégrité professionnelle!... Ah ! les braves gens !
Croyez-vous qu'un Gustave Planche faisait œuvre de critique lorsqu'il écrivait : w M. Victor Hugo a maintenant trente-six ans et voici que l'autorité de son nom s'affaiblit de plus en j^lus !... » J'ai recueilli cette sottise tendancieuse parce qu'elle est si monumentale et si symptoinalique qu'après cela il semble qu'il n'y ait plus qu'à tirer l'échelle !
Quand, plus près de nous, Jules Lemaître (je cite ici impartialement un critique qui fut toujours sympathique à mes productions) écrivait de Verlaine : « Lea ahuris du symbolisme le considèrent comme un maître et un initiateur », n'essayait-il pas tout simplement d'intimider le sentiment public? Le procédé est habituel. Je n'hésite pas à dire qu'il sera éternel comme la répulsion qu'il nous inspire.
il faut en prendre son parti et écrire selon son cœur. Cette équivoque, entre autres, dont parle Théophile Gautier, qui tente d'assimiler l'auteur à ses personnages, est une arme basse qui a trop rendu de services à l'opposition, depuis qu'il existe une critique, pour qu'elle soit abandonnée de sitôt !... Ayons confiance dans un arsenal aussi éprouvé! A l'Enfant de V Amour, cette feinte indignation atteignit déjà au paroxysme. Sans paraître comprendre quoi que ce soit à l'idéalisme d'un auteur qui poursuit son étude dans tous les milieux, la plus grande partie de la critique fut prise d'un haut-le-cœur comparable à celui que provoqua le Phalène. Une ligue contre l'immoralité de la scène française livrée à l'ordure fut même fondée à cette occasion par des journalistes, il m'en souvient et lancée par le journal le Matin !... Je ne vois dans mes œuvres que la Femme nue qui ne souleva pas cette objection d'immoralité et, à la rigueur, les Flambeaux, mais encore dans ce dernier cas avec de fortes restrictions. On me traita alors comme une brebis égarée qui revient au bercail de la salubrité publique ! Mais il y avait sans doute maldonne. Les apparences seules, le milieu où j'avais situé les Flambeaux, la pitoyable et simple aventure de la Femme nue, avaient dû égarer l'opinion de la presse, car le malheureux auteur récidiviste eut le chagrin de coutrister à nouveau la classe la plus susceptible et la plus délicate de la société parisieime !...
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Je ne mets en cause que le grief d'immoralisme, car j'en donne ici la plus formelle assurance, je ne m'insurge pas le moins du monde contre les critiques qui furent adressées aux défauts ou aux défaillances artistiques de mes pièces. Je ne vais pas si loin que Théophile Gautier cl je m'incline devant la tâche un peu vaine, mais non sans intérêt, de la critique lorsqu'elle verse dans l'analyse, et lorsqu'elle n'est pas l'émanation de l'esprit négateur qui retarde la marche du monde. La critique a droit de vie dans les lettres. Toutes les formes de la pensée sont belles. Si la censure en soi est chose absurde, l'analyse attentive, le disséquage réfléchi des œuvres est un louable exercice qui a ses maîtres, s'il n'eut jamais ses génies. Certes, la petite critique imbécile qui consiste à relever que le troisième acte est meilleur que le deuxième ou que la fin du premier paraît insuffisante, est tout à fait dénuée de valeur ou d'intérêt ; mais quand la presse n'est pas la circulation de la mort (voyez même les grossières et pernicieuses erreurs d'un Sainte-Beuve), elle est, au contraire, la circulation de la vie. Elle fait l'effet d'un sérum généreux qui active l'organisme et enrichit les échanges cérébraux. Non, jamais il ne me viendrait à l'idée, encore une fois, de minsurger contre les critiques adressées à des faiblesses d'exécution ou à des tares littéraires, le reproche fût-il inexact ou sévère. Il est fort possible que je ne sache pas écrire en français, ni construire un caractère et que mes ouvrages soient, selon l'expression dont un critique notoire (t) salua mes débuts, « un crime de lèse-littérature qui devrait être puni par les tribunaux ». En tout cas, c'est un droit de l'écrire. Je m'élève seulement contre l'intervention du point de vue moral, qui constitue une éternelle déloyauté.
(1) M. Adulphu Uriiison.
Toutefois cette déloyauté n'est pas seulement le fait de l'envie embusquée. Songez au nombre d'ennemis naturels que l'on compte dans une salle de théâtre ! Ceux qui se sentent atteints confusément dans leurs habitudes littéraires, dans leurs convictions politiques (ceci domine terriblement toutes les autres questions) ou artistiques, voire même dans leurs habitudes confessionnelles. Beaucoup de ces gens ont une clientèle à satisfaire I 11 faut compter aussi les naïfs qui ne peuvent pas dépasser leurs doses coutumières, ceux qui n'ont jamais réfléchi sur eux-mêmes et se trouvent en face tout à coup d'un spectacle où la vie est exposée, selon une excellente expression, « en profondeur », les demi-intellectuels qui s'en tiennent à la lettre, les snobs qui sont des microbes prolifères et contagieux; il y a des négateurs systématiques; les admirateurs éternels du poncif en art; d'autres qui, sur des œuvres assez diverses comme les miennes, ne savent pas bien sur quoi étayer leurs convictions ou leurs répulsions; ceux qui croient sincèrement que parce qu'on traite des sujets vivants ou bourgeois, on déchoit de la poésie ; ceux pour qui le gros succès de public, la centième représentation, est un critérium infaillible d'infériorité. 11 y a les partisans du réalisme intégral qui haïssent l'approche de tout lyrisme et aussi les arrièregardes des anciennes écoles d'avant-garde... Que sais-jc !... Les rédacteurs qui sont obligés d'obéir à leurs directeurs et aux amis de la maison ! Tous s'accordent sur un point : trouver en face d'eux le signe de l'immoralité et de la décadence. C'est là, pour l'opposition, un terrain d'entente toujours très facile parce qu'il est vague et que l'accusation portée a la force d'un argument d'intimidation.
Mais on trouve encore à cette résistance une raison supérieure : elle est d'ordre général, éternel, celle-là, et dépasse toutes les autres. C'est qu'une pièce, lorsqu'elle
apporte une conception un peu neuve, doit choquer non pas les êtres incultes ou à culture assez inférieure pour qu'ils ignorent le parti pris, mais ceux au contraire qui sont enrichis de formules, de traditions, de conventions antérieures et de beautés classifîces. La brièveté du spectacle, le tumulte des couloirs, le goût naturel de nier ou de rabaisser l'effort, la joie d'avilir, de dénigrer, de défendre des intérêts opposés et des firmes commerciales, l'impossibilité aussi où se trouve l'auteur de développer en scène l'idée profonde de son œuvre, chargé qu'il est de représenter de la vie directe, l'habitude que l'on a de considérer la valeur de la pièce intrinsèquement, sans l», rattacher à des conceptions générales de l'auteur, cette légèreté dans l'information qui est une des plaies du journalisme et de l'opinion, tout cela fait le reste et forme un poids mort qui retarde effroyablement la vérité, — malgré l'intelligence ou la capacité de l'élite ! Je parle de cette véritable élite dont le silence et la réprobation « fout le tourment des mauvais écrivains », et qu'un auteur du dix-huitième siècle appelait : les quarante justes de lu capitale. (Ce ne sont pas les académiciens!)
Mais, que vous donniez une heure, un jour ou une semaine de réflexion, ou même cinq ans (cinq ans vaut mieux cepeudant), à qui doit nous juger, il n'en subsistera pas moins ceci : toute œuvre qui apporte une nouveauté de conception doit nécessairement choquer ses contemporains en vertu de ce principe que toute beauté nouvelle dérange en nous ce qu'il y a de précédent, d'acquis.
C'est toujours le point déterminant de la conception qui suscite Vobjection première. Et, par un fatal mais un peu mélancolique retour, c'est lui qui sera plus tard la sauvegarde et l'inlérêt de Vwuvre. Reportez-vous aux novateurs d'Hiitrefois ou de naguère et vous constaterez vous-même celte loi d'équiUbre.
Une impression neuve froisse en nous les traditions. On traite de lacune le fruit des vérités retrouvées ou renouvelées. Xianet rejoignait les classiques ; ses contemporains le prenaient pour un anarchiste ou un malade.
Jadis, j'ai moi-même souri du Balzac de Rodin, par première impulsion. La volonté d'art du Balzac est pourtant belle, saine, logique. J'étais absurde comme tout le monde ! Il faut, même à un esprit averti, le crible du temps pour qu'il puisse concevoir la sincérité ou l'étendue d'un point de vue nouveau, d'une formule qui rompt avec les canons établis.
On devrait savoir surmonter la première impression que vous procure le contact d'une œuvre un peu nouvelle, car cette première impression, désagréable en ce qu'elle blesse, comme je l'ai dit, les conceptions acquises, ne peut être évitée. Des gens qui, en musique, avaient la conception de la mélodie selon le mode de Gounod, devaient être nécessairement choqués par la conception de la mélodie wagnérienne; ainsi de suite. Chaque œuvre apporte une atmosphère à elle particulière, qui l'envcloppc, l'étreint et procure toujours au premier auditeur une vague sensation d'incohérence. 11 faut la dépasser. Malheur à ceux qui s'arrêtent à l'objection l Us seront éternellement Bouvard et Pécuchet et, avouons-le, c'est, la plupart du temps, le cas de la critique. L'objection est dans tout, même dans les chefs-d'œuvre. Wagner faisait du bruit, c'était vrai I... Debussy aujourd'hui est compliqué... Eugène Carrière peint dans la fumée : c'est vrai !... Besnard éclaire ses personnages avec des lanternes : c'est vrai !... Puvis est un déformateur : c'est vrai !... Et qu'est-ce que cela peut faire, grands dieux !... Le ju. gement initial des contemporains s'arrête à ces impressions. Les auditeurs ou les spectateurs ne savent pas s'accuser eux-mêmes d'infériorité ni surmonter l'irritatioa
que leur procure ce premier contact indécis, franchir les frontières au delà desquelles, avec un peu d'effort et de bonne volonté, ils trouveraient de suite ces satisfactions intellectuelles et ces plénitudes d'esprit qu'ils finissent par trouver quelques années plus tard, lorsque d'autres novateurs sont arrivés à leur tour et ont porté plus loin encore leurs jalons dans un champ où l'expérience est illimitée et où l'évocation s'accroît de façon incessante.
Mes pièces, sans être, je l'avoue, des phares de cette importance, et avec toutes leurs faiblesses, mais parce qu'elles apportaient successivement quelques nouveautés de point de vue, parce que la douleur ou la joie, les mouvements de l'âme, Famour-passion, s'y exprimaient selon des modes inaccoutumés à la scène et peut-être surtout parce que ma franchise jetait un jour plus concentré sur certains aspects intérieurs, mes pièces subirent ce sort commun. J'ai toujours eu horreur de me répéter, et j'ai par cela même déçu souvent des sympathies à l'heure juste où elles venaient de s'habituer à mes précédentes tentatives . Il m'eût été facile de faire le contraire . Le vrai succès, hélas ! n'est généralement obtenu par l'artiste qu'au moment même où il rabâche et ne vit plus que sur ses procédés. Progresser, chercher autre chose, c'est l'art certain de décevoir.
Mettons que mes pièces aient été, quand elles ont paru» quelque peu en avance sur le mouvement théâtral (ce qui ne veut pas dire qu'elles aient été meilleures ni plus parfaites pour cela), et voilà peut-être ce qui explique le mieux les dilVérences d'accueil qui leur ont été réservées à leur création et à leur reprise. Je n'exagère pas d'ailleurs l'importance de cette avance et n'en tire d'autre vanité que celle d'avoir un peu poussé à la roue, avec ardeur. Car, qu'est-ce que cinq ou six ans d'avance, lorsqu'il s'agit d'un art comme l'art dramatique, lequel,
grâce aux mensonges et aux artifices florissants, retarde toujours, comme il a été dit, de cinquante bonnes années sur les autres formes de la littérature !... Paradoxe tout de même un peu exagéré que ce retard, si l'on veut bien se reporter aux chefs-d'œuvre de la comédie dramatique qui n'ont jamais été plus abondants que dans les trente dernières années. (Trente chefs-d'œuvre en trente ans, c'est un record et ce chiffre ne paraît pas exagéré.) Amoureuse, le Passé, la Course du Flambeau, Amants, VInvitée,... tout ce répertoire si riche et si varié où, dans les sphères les plus diverses ou les plus opposées de la pensée, voisinent journellement et de façon si vivante, des œuvres comme la Nouvelle Idole, et le Duel, de beaux rêves de visionnaires comme Intérieur ou Pelléas, des farces tragiques comme les Affaires sont les affaires, et tant d'autres témoignages de l'activité superbe de notre époque !
En tête de la préface de la Marche nuptiale, j'écrivis jadis ceci :
a C'est toujours parce qu'elle contient de vérité qu'une œuvre nouvelle choque ses contemporains. C'est toujours et seulement pour ce qu'elle aura contenu de vérité que cette œuvre est appelée à subsister dans l'avenir. »
Précisément, à l'heure où j'écris ces lignes, la Marche nuptiale reçoit à la Comédie-Française, de la part du public et des critiques mêmes qui, jadis, l'ont pourfendue, un accueil presque sans restriction; bref, une consécration si enthousiaste qu'il m'est permis de me reporter au jour de sa création, où la pièce fut si discutée et médiocrement goûtée. Alors comme aujourd'hui, moins âpres mais tout aussi flagrantes, c'étaient les éternelles rengaines : « détraquement, névrose, malsain, etc.. ». Et il
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n'y a que sept ans de cola ! Le temps marche vite et l'évolution se fait rapide. Ce qui était impur hier est pur aujourd'hui... Ainsi va le monde, et c'est très beau, très réconfortant et très sain !
Mes prophéties ne sont donc pas téméraires et pas une preuve, en tout cas, ne m'a été donnée que je me fusse trompé. Il faut par conséquent excuser ma présomption. La cour d'appel fait autorité. Il reste bien une autre et suprême juridiction, mais celle-là, il est trop hasardeux d'y prétendre : elle ne dépend que de la postérité. Contenions-nous de la leçon du présent.
Pour moi, je continuerai, dans ma bonne foi et dans une solitude résolue, de donner les ouvrages dont j'ai le dessein ou l'ambition... Je crois qu'il n'est pas déplus grand honneur que celui de recevoir l'éloge de ses forces, lorsqu'il se présente ; qu'il faut être fier de recueillir l'assentiment de ceux que l'on admire, l'assentiment aussi du public, — mais si, par hasard, ils vous font défaut, l'un ou l'autre, ou tous deux, il convient de ne s'en inquiéter guère, et de continuer son chemin, insensible au concert d'imprécations, plus ou moins sincères que, pour ma part, j'entends à mes oreilles depuis quinze ans, et derrière les voix plus autorisées que nous aimons et que nous vénérons.
Si jo me trompe, je le ferai en toute honnêteté, et aussi en toute indépendance (il n'y a d'intéressant que de produire sans s'occuper du résultat), persuadé, par ma propre sincérité, qu'en matière dramatique j'ai apporté des œuvres bonnes ou mauvaises — c'est un autre point de vue — mais à coup sur les plus idéalistes, les plus droites et aussi les plus moraf^s, de ces dernières années. Je le dis comme je le pense...
Au bout du compte, c'est l'ensemble de ces pièces et de ces personnages qui sera peut-être intéressant.
PREFACE a?
J'ai devant moi des sujets tout tracés, de quoi alimenter de longues années encore de ma vie. Chaque pièce viendra à son heure; il faut écrire ce que l'on a l'envie impérieuse ou distraite d'écrire.
Je serai peut-être impuissant à réaliser mon espoir dignement, mais je peindrai jusqu'à l'amour dans le peuple et même chez des cœurs bourgeois. Je dirai l'amour dans tous les cœurs. Et j'estime que je fais œuvre saine et robuste si cette œuvre émane au fond d'un esprit d'idéaliste passionné. Je vais même paraître plus présomptueux encore : Je suis sûr que tout ce que j'ai écrit doit témoigner de cette recherche de beauté à travers le jardin des âmes et que tout y clame la pitié, la forme la plus haute de la justice. J'ai pitié de tout ce qui souffre, de toutes les forces écrasées, je hais les hypocrites, les opportunistes, les oppresseurs. J'aime la France de la liberté et de la pensée généreuse. Je crois au peuple, à l'affranchissement de la femme et de tous les esclaves. J'ai foi dans le progrès humain. Je déteste les idées conventionnelles, les préjugés sociaux. J'aime passionnément la nature, et je mourrai avec la conviction que l'humanité marche vers des codes merveilleux de justice et de fraternité, en dépit de toutes les horreurs. J'accepte de nos pères cet héritage d'idéalisme.
J'ai écrit en épigraphe, quelque part : « Ariel est dans Caliban. » Celte phrase résume à peu près toute ma conviction. Elle veut dire que la matière et l'esprit sont indissolubles, se combinent l'une l'autre et que les forces admirables mais terribles de la vie sont éternollcment perfectibles : Ariel est partout prêt à jaillir, comme l'eau du rocher. Cette phrase veut dire que toutes les lois de nature sont belles et respectables, à commencer par l'amour, splendeur de la vie, et'que le péché et l'ordure ne sont pas à sa base. Elle veut dire, cette phrase, que le
rythme de la vie, avec ses instincts et ses lois imposées, est la chose admirable contre laquelle il ne faut pas s'insurger en la salissant, mais qu'on doit admettre en la vénérant. Les hommes, les sociétés et les reUgions ont eu le tort antique de nier ou de déformer la beauté de ces forces génératrices. Mais, par contre, ces forces ne sont que des bases; Caliban n'est que de la matière. Et celte phrase veut dire aussi, par conséquent, que l'honneur de l'humanité doit être de s'attacher à spiritualiser l'instinct et Tinluition, à agrandir les limites de la conscience. J'ai été heureux de voir préciser magnifiquement, en ces dernières années, par Bergson, des idées sur l'intuition qui, chez moi élémentaires, faisaient l'objet de mes préoccupations. Dans leur humble et mince sphère, mes pièces ne signifient pas autre chose que cela : quelques luttes de l'âme humaine en face des lois secrètes, indestructibles, belles ou fatales de la vie et de l'évolution. C 'est une très simple philosophie, voyez-vous, qui m'inspire, une philosophie de « constatation », si j'ose m'cxprimer ainsi. Plus de thèses, plus de théories, plus de systèmes, plus de satires ! L'auteur dramatique ne doit pas être autre chose qu'un enregistreur impartial et un observateur résolu. Sans cela nous ne peignons plus et ne dramatisons plus la vie, mais des entités ou des chimères arides. Le réel doit sans cesse baigner, envelopper les contours de nos conceptions et elles doivent cependant plonger leurs racines dans le sol invisible qui est le creuset mystérieux de la nature. Gœthe a imaginé les Mères, les maf riccs cachées du monde, procréatrices lointaines, toujours tangibles, du moindre de nos gestes, génératrices de ces forces indisciplinées que l'on nomme : l'instinct et l'intuition. Eh bien, il faut que malgré le sens humain sans lequel il n'est pas d'art dramatique, malgré les apparences les plus subtiles du réel, il y ait,
dans la coulisse comme dans le tuf profond que nous foulons, ces personnages vénérables, ces déesses inamovibles qu'un poêle nomma si exactement : les Mères.
Mais Tentreprise serait trop grande !... Je laisse à d'autres l'espoir de la réaliser!... Je connais mes forces et je n'ai ni fausse tiumilité ni sot orgueil. Je veux dire simplement que les intentions sont bonnes, l'exécution plus douteuse, et qu'au surplus il ne faut travailler que lorsqu'on a quelque chose à dire. Mes écrits sont dépourvus de concession ou d'inquiétudes de carrière ; leur simple franchise passe même pour de la suffisance ou de la morgue — à tort d'ailleurs !.., Au point où j'en 5ui3, je n'ai qu'à continuer d'écrire ce que je désire écrire, sans m'occuper du résultat, tout bonnement, et les pieds au feu...
Dans la solitude seulement, on peut récréer un peu la vie et se la rappeler... Il n'est rien de tel que de rêver et, dans le secret de soi-même, d'embrasser des images, ou de réveiller des souvenirs... pour s'en aller un soir comme un petit Poucet, qui, le long de la route, aura semé des cailloux blancs, noirs ou roses, devant que le temps les chasse dans le fossé...
Mais je m'aperçois, jeune homme, que je t'oubliais !.. . La violence et la prolixité des attaques m'ont entraîné à enfreindre la pudeur naturelle de l'écrivain. J'ai parlé bien longuement de mes préoccupations et de moi-même. Tant pis ! Au moment où tu lis ces lignes, tout ceci est un débat si lointain, si oublié, n'est-ce pas 1 A l'heure actuelle, tu
sais que rien dans aucune branche de l'esprit, n'a pu arrêter le progrès et la marche de l'évolution qui entraîne la France vers des buts de clarté, de justice... Et c'est l'essentiel ! Le monde s'est sans doute encore éclairci, illuminé pour toi, avant que tu tendes le flambeau à d'autres coureurs... Pardonne-moi de t'avoir aussi longuement importuné de moi-même. Mais si, par hasard, la morale de ton temps n'est pas meilleure que celle du nôtre, si, par impossible, tu as souffert des mêmes souffrances, triomphé peut-être des mêmes erreurs, tire de ces lignes un léger mais salutaire enseignement ! Va, console-toi allègrement ; travaille avec douceur dans la solitude sans t'occuper d'autre souci que celui, par surcroît, d'aimer, de t'enthousiasmer et de vivre... Permets que je te quitte, en le rappelant — pour le cas où tu douterais de toi-même et où les voix fallacieuses auraient troublé ta volonté — deux belles paroles; l'une de Renan qui li.'rmiiie les Souvenirs de Jeunesse : « Le public a l'esprit plus large que n'importe qui. « Tous » renferme beaucoup de sots : c'est vrai; mais tous renferme les quelques milliers d'hommes ou de fenimes d'esprit pour qui seuls le monde existe. Écrivez en vue de ceux-là. »
L'autre, de Banville, est plus belle encore : « On périt de ne pas oser. »
Oui, on ne meurt que de cela... Mais on meurt bien.
Henry Bataille.
Décembre 1913.
La publication où a paru le Phalène et les passages principaux de la préface qu'on vient de lire a coutume de faire suivre chaque pièce qu'elle édite des éloges décernés par la presse. Cette fois l'auteur du Phalène tint à ce que cette revue des journaux fut impartialement exacte. En témoignage des incidents relatés dans la préface, et à titre documentaire, nous détachons quelques-uns de ces extraits, au hasard ; à ceux qui, plus tard, douteraient de la violence des attaques, ils donneront une idée de co que fut la presse parisienne et provinciale au lendemain de la représentation du Phalène, eu octobre 1913.
IS'ote de l'éditeur.
Le Figaro (éditorial) :
Gomme à Bayreulh pour les représentations du Dieu allemand on ne pouvait hier avoir accès dans la salle de la Chaussée d'Antin quand le nouveau mystère était commencé.
Les invités d'une avant-première ne peuvent, comme hier, que s'étonner de ces orgueilleuses consignes ; les spectateurs moins favorisés des représentations suivantes, en payant à la porte le droit de protester, décideront, à moins qu'ils ne préfèrent porter leurs pas plus satisfaits vers des scènes plus gaies.
Quel théâtre pénible, en effet, quel thé&tre morbide nous crée l'immense talent de M. Bataille ! C'est contre sa production nouvelle qu'il faut protester ; toute son'œuYre s'en effon-
drcrait s'il persistait : après les ravages de la lèpre, ce sont des folies erotiques d'une phtisie embrasée, pressée de vivre, puis de mourir, qu'il nous décrit au Vaudeville... Je suis certain que le public s'étonnera, comme nous tous, de la singulière idée de l'auteur du Phalène choisissant les ruines d'un cimetière et ses pieuses tombes pour les flirts, les danses et les chants d'une société malade en folie qu'il qualifie fort innocemment de gens du monde...
Tout y est immoral, en effet, tout y est faisandé, et, quand la toile est enfin tombée, on sort avec un sentiment de profonde commisération pour l'auteur dont l'incontestable talent vingt fois consacré par de beaux succès se fourvoie maintenant comme par gageure en ces choses nauséabondes et dépravées.
Paris mérite d'autres œuvres que celles que la Russie, l'Allemagne, l'Angleterre interdiraient comme avilissantes sur leurs scènes respectées.
Gaston Calmette,
L'Echo de Paris :
J'hésite vraiment à raconter le sujet de cette pièce, car ce journal a des lectrices et des lecteurs qui souhaitent d'être respectés...
On sent que je prends la chose en souriant pour ne pas avoir à m'en fâcher. Mais il est bien entendu que, dans cet article écrit en hâte, je fais mes plus expresses réserves sur le sujet, le ton du dialogue et l'immorale niaiserie de tous les sentiments exprimés.
François de Nion.
L'Action Française:
Pauvre Bataille, pauvre faisandeur de poulets maigres ! Il aura donné consécutivement dans toutes les sottises des m'astu-tu> et combien sa prétendue complexité sentimentale apparaît aujourd'hui ce qu'elle est en réalité : l'entortillement des fèves malsains autour d'une vanité de potache.
LéON Daudet.
L'Action Française :
Cette fois, le gibier était trop faisandé. 11 était même pourri jusqu'à la corde, en sorte que la corde a cassé. Cela devait arriver, et il y avait quelque temps déjà que cet événement était prévu.
... Que ces extravaga<ices de collégien soient prises au sérieux, jouées sur un théâtre du boulevard, examinées par la critique, voilà, au fond, ce qu'il y a de plus surprenant dans l'affaire.
La Libre Parole :
Il est bien inutile de critiquer les détails de cette pièce que l'auteur a visiblement crue titanesque et où il se révèle surtout comme un louftinguc grandiloquent. Les deux derniers actes sont surtout désopilants et le théâtre d'aujourd'hui ne nous donne pas tellement l'occasion de rire.
M. Bataille qui scribouille en prose n'a donc d'autre excuse que celle-ci, qu'il veut en tout se montrer licencieux.
Jean Dhault.
La Liberté :
Le Phalène, c'est le second Faast d'Henry Bataille, son Chan^ tecler. C'est le testament du symbolisme et du théâtre mufle réunis. Vingt-cinq ans d'anarchie intellectuelle, morale et sentimentale se terminent par cette fôte de nuit décadente et bizarre où le Phalène a brûlé ses ailes diaprées.
JeAII DB PlKRREFEU.
Comœdia :
C'est un désordre moral prodigieux qui ne laisse dans notre esprit qu'une pénible impression d'incohérence, parfois même de démence.
Le Gaulois:
II est impossible de s'intéresser à cette femme qui est peutêtre phtisique au troisième degré, mais qui est assurément folle au dernier degré, ce qui est la seule explication de sa débauche.
Jamais n'ont été concentrées tant de malodorantes et grouillantes fermentations.
FÉLIX DUQUBSNEL.
Paris-Midi :
Avec le Phalène on tombe dans la plus misérable animalité. On voudrait ouvrir toutes larges quelques fenêtres, faire passer un grand courant d'air frais sur ces âmes avilies.
Robert Ca.tteau.
Gil Blas:
M. Bataille nous a fait beaucoup de bien, mais il peut nous faire plus de mal encore. Et il ne faudrait tout de même pas que les spectateurs (ils se composent d'hommes et de femmes enfin !) qu'il nous a conquis, le lâchent et nous lâchent pour retourner écœurés, épuisés et ahuris à des amusettes moins littéraires qui, du moins, ne les fatigueraient pas autant, mais les déshonoreraient davantage !
Edmond Sée.
Le Progrès, à Lyon :
C'est le destin des auteurs médiocres de connaître l'insuccès dès qu'ils se réalisent complètement. M. Bataille, qui se cher-' • hait, s'est trouvé ici.
Eugène Morand.
L'Autorité :
Je crois que cette fois M. Henry Bataille a désiré se révéler h nous comme humoriste.
II m'est absolument impossible de raconter en détail cette pièce particulièrement amorale.