L'EXÉCUTION D'UN MALFAITEUR
Nous n'essaierons de dissimuler notre joie. D'un commun accord, comme si l'on voulait d'un seul coup se venger d'un long temps de dur esclavage, toute la presse s'est révoltée. Ah ! quel bonheur !
FONTERAT.
Bévue critique des Idées et des Livres :
La convention, le mensonge et la barbarie se nomment Henry Bataille. Je ne me sens pas le courage de l'indignation.
Du Freshot.
L'Œuvre :
Un monceau d'ordure...
Cette fois, la presse y a répondu de la belle manière. C'est assurément pour les rédacteurs de l'Œuvre une vive satisfaction d'entendre à peu près tous les critiques répéter aujourd'hui en un chœur indigné, ce que nous avonï» dit si souvent de cette dramaturgie déliquescente... Nous n'avons qu'un regret, c'est que 11. Bataille ne soit pas israélite.
Urbai3i Gohibr.
Le Mercure de France :
La répulsion que je n'ai cessé de professer pour le génie lyrique et dramatique de M. Bataille, vient de faire définilivoment place à un sentiment de pitié très sincère. Le voici éteint, cç soleil dont la lumière trouble ravit tant de sensibilités faussées par la mauvaise littérature et contribua à dévoyer l'art
dramatique et contemporain ! La niaiserie incessante des quatre actes a dessillé les yeux de chacun, voire de M. Gaston Galuiette, et je doute fort que l'auteur de Maman Colibri puisse se relever jamais du faux pas qu'il vient de faire.
Paul Léautaud.
Express du Midi :
Cette pièce n'est pas seulement une ordure, mais une ânerie» On y meurt à la fois de dégoût et d'ennui. Les malheureux acteurs obligés d'interpréter cette malpropreté s'en sont tirés le plus mal possible. Cette médiocrité a d'ailleurs fait plaisir. La salle a, une fois de plus, constaté non sans une vive satisfaction, que les priapées ne portaient pas bonheur aux comédiens et aux comédiennes. Tout ce monde succombait sous la honte et sous l'opprobre. Les honnêtes gens étaient vengés.
Voilà, certes, un bon signe. Est-ce que les directeurs de frhcâtre qui spéculent sur la luxure ne finiront pas par comprendre la leçon que leur donne la faillite de la pornographie ?
Romans-Revue :
La pièce est un très grave scandale. On se demande, écrit le Bulletin des Amis de l'Arl dramatique, si M. Bataille n'est pas détraqué lui-même. Le public écœuré, ajoute-t-il, ne va-t-il pas se lever pour protester contre de pareilles turpitudes ?
M. Lebon.
La Croix du Nord :
Une pièce infâme.
Henry Bataille, polisson des lettres... On se demande quelle hypocrisie sociale fait tolérer de tels spectacles aux gardiens responsables de la moralité publique. Us parlent de fermer les bars suspects, ils traduisent devant les tribunaux les misérables qui sèment les doctrines do la dépopulation. Nous n'imaginons pas dans l'honnête bourgeoisie un seul père, une seule mère, pour aller applaudir un monsieur qui bafoue leur autorité de
chefs de famille, eu échange des paquets de hùiie. Il y a des maisons condamnées aux personnes qui se respectent. La morale n'y est pas plus outragée que dans les pièces infâmes de Bataille. Etc.». Etc..
Pour être impartial, il faut mettre en regard quelques extraits de journaux et revues qui ont défendu la pièce.
La France :
J'imagine que M. Bataille a dû prendre plaisir à lire certain nombre d'articles qui furent écrits sur sa dernière pièce, le Phalène. On lui a reproché de ne pas savoir construire une pièce ; on a affirmé qu'il ignorait la langue française, et rien n'est plus comique : il s'agit, en effet, d'un homme qui nous a donné plusieurs chefs-d'œuvre. Le directeur d'un quotidien littéraire n'a pas hésité à rédiger lui-même un Editorial, ce qu'il ne fait qu'en cas de graves circonstances, quand M. Poincaré est nommé Président de la République, quand le Ministère tombe, quand l'impôt sur le revenu menace, quand M. Nijinski crée l'Après-midi cVun faune. Il paraît que la pièce de M. Bataille déshonorerait l'Allemagne et ses scènes respectées, si elle y était représentée.
... Malgré les lois, malgré les justes préjugés, il y a des moments où toute l'humanité cède à la violence de l'instinct, à cette protestation merveilleuse de tout l'être contre les forces de la mort. Sougcz-y bien ; l'attrait qui assure la perpétuité de la race a été considéré par les religions les plus austères comme le péché le plus nécessaire. Eve écoute le serpent et quand clic a suivi ses conseils, Adam sent naître en lui l'amour. Quelle différence y a-t-il entre celte histoire sacrée et l'aventure qui unit à Thyra le prince de Thyestc ? Les légendes primitives du peuple qui proclama l'unité de Dieu mêlent la créature humaine à tout l'univers. Elles ont la splendeur du panthéisme, il est impossible de scparcrresprit de la chair. Comme l'écrivit dans une dédicace, M. Henry Bataille : «A riel est dans Caliban ».
... Rien n'est plus pur que cette fin de Thyra, qui n'accepte
pas l'humiliation do la maladie, qui se glorifie d'avoir conservé intacte l'harmonie de son corps et qui s'en va après une fête délicate sous les roses qu'elle prit soin elle-même d'amonceler. C'est ainsi que j'ai compris la pièce nouvelle de M. Bataille. J'ai été très ému et peut-être y a-t-il dans cette œuvre un autre papillon que le Phalène. Au moment où s'échappe le dernier soufQe de Thyra, j'ai cru voir s'envoler le papillon qui s'appelle Psyché et qui est son âme nuancée.
NOZIERB.
Gil Blas :
Malgré l'enseignement qu'elle eût pu retirer de tant de ses prophéties que les événements ont infirmées, la critique dramatique ne cesse point de retomber dans les mêmes erreurs; et le cas du Phalène l'oblige une fois encore à avouer son manque de perspicacité. Ses reproches, au lendemain de la répétition générale, furent, on s'en souvient, quasi unanimes. Durant quelques jours les journaux publièrent des protestations vertueuses contre ce qu'on est convenu d'appeler depuis de longues années : « Théâtre de décadence », « littérature morbide », f* spectacles immoraux ».
Le bel artiste qu'est M. Henry Bataille fut traité avec une commisération presque insultante, comme si le Phalène n'était point de la même veine si hautement poétique et si profondément humaine qui a déjà donné aux lettres françaises : Policke et Maman Colibri, la Marche nuptiale et la Femme nue. Quelques-uns de nos confrères firent mieux que de protester : ils réclamèrent le silence en prétendant que les protestations mêmes risquaient d'accroître le scandale et allaient assurer à la pièce un succès qu'elle ne méritait pas.
Puis la critique dramatique alla exercer sur d'autres œuvres son infaillible diagnostic, etc.. Le Phalène poursuivit au Vaudeville, devant son véritable et dernier juge : le public, sa triomphale carrière.
Les spectateurs se passionnèrent chaque soir pour Thyra de Marliew. Us pleurèrent, admirèrent et applaudirent.
Le cas du Phalène et celui de la Marche nuptiale sont iden-
tiques. Qu'on se souvienne des critiques amères qui, Yoici «ept ans, saluèrent l'apparition de cette dernière pièce. On disait déjà — ces clichés sont éternels — «« spectacle immoral, littérature morbide, théâtre de décadence ». Le temps a fait son œuvre. Il a mis à sa place, la première, l'œuvre critiquée. Le Phalène subira le même sort. Souhaitons que M. Henry Bataille donne aussi fréquemment à la critique dramatique l'occasion de se tromper.
PiBRRE Mortier.
Le Matin :
M. Bataille n'a jamais manifesté plus hardiment ses dons, qui sont ceux d'un maître, don de créer une qualité particulière d'intérêt et d'angoisse ; don de créer autour du spectateur comme la musique ou la poésie, une atmosphère différente ; don de pénétrer et de révéler le fond des cœurs, de faire toucher, à travers des cas ou des êtres d'exception, la réalité et la généralité de la vie.
LÉos Blum.
Le Touche à tout :
J'ignore le pourquoi de la résistance soudaine de la critique à cette nouvelle et très belle pièce de M. Henry Bataille.
Dans le Phalène, comme dans toutes ses autres œuvres, M. Henry Bataille reste un observateur d'âme clairvoyant, rigoureux, véridique et en même temps un poète rare, un évocatcur de beaux symboles, un créateur d'atmosphères, pour
tout dire un grand artiste.
Pierre Valdagnb.
Femina :
11 y a tant de beautés dans l'œuvre d'Henry Bataille, qu'elle* ont échappé à la plupart des critiques habitués à trouver les phrases originales et profondes habilement encadrées et présentées par des écrivains astucieux...
Mais au plus fort de sa gloire, l'écrivain, au lieu de se reposer timidement sur es lauriers, affronte le combat.
Hb:<ri DuYBRnois.
Le Parthénon :
Cette œuvre a soulevé devant le vertueux tout-Paris des gé nérales, un toile de réprobation unanime et de pudeur outra géc. On est parti en guerre avec un touchant ensemble contn cette pièce immorale, nauséabonde, outrageante... Les épi thètes ont manqué sur bien des points. Je suis donc allé vol le Phalène (c'était la seconde représentation) en ayant pris soii do cuirasser mon âme d'un triple airain et j'avoue que je n'a pas très bien compris l'indignation générale. J'ai écouté for attentivement et, je le dis à ma honte, je n'ai pas rougi ui seul instant. Paris aurait-il été victime, une fois de plus, d'ui de ces mouvements irraisonnés qui le secouent de temps ei temps, ou avait-il été indisposé qu'on eût fait clore les porte de la salle dès le lever du rideau et fait attendre dans les cou loirs quelques-uns des plus notoires représentants ?
Au demeurant, vous verrez qu'il en sera de cette œuvre d Bataille comme des précédentes et que, lorsqu'on la reprendr dans quelques années sur une autre scène, on la traitera d chef-d'œuvre.
Louis Paye».
L'Indépendance belge:
La répétition du Phalène a présente ceci de particulier que 1 salle témoigna d'un formidable enthousiasme et que les couloii prirent l'allure d'un cirque où l'auteur eût été livré aux bêtes
Henri de Weindel.
Le Monde Artiste:
Le public de» répétitions générales, dont les ridicules nou paraissaient un peu nombreux, vient d'en ajouter i sa liste Le» personnages que l'on a coutume d'assembler pour juger 1 valeur de notre production théâtrale, ont été pris d'un accê de pudeur qui dépasse en comique tout ce que pourraient in venter nos chansonniers les plus rosses, associés à nos revuiste le» plus cinglants. Ce public qui se plaît d'ordinaire au liberti nage ; qui trouve affriolants les scandales les plus gros ; c
public dont les femmes « poussent à bout les traductions exactes du collant », comme disaient les Concourt ; ce public qui a inventé l'art compliqué de joindre « l'hypocrisie réglée au cynisme de ses propres dérèglements >>, comme disait à son tour Barbey d'Aurevilly ; ce public s'est regimbé tout à coup en écoutant une comédie de M. Henry Bataille ; il a rougi, il s'est voilé la face ; il a déclaré que l'étude de caractère qu'on lui présentait allait, par son immoralité, mettre en péril la bonne renommée de la France auprès des nations étrangères ! Notez qu'il s'agit d'un écrivain qui a doté notre littérature dramatique de plusieurs chefs-d'œuvre. Et loin d'en vouloir au public des répétitions générales de son ineffable pudibonderie, remercions-le. Mais oui, remercions-le, car son accès de vertu est pour nous une source de gaité délicieuse.
Paul Milliet.
Conférences des Hautes- Etudes sociales du 12 janvier i9îU :
Il est possible que le Phalène ne soit pas le chef-d'oeuvrc dramatique de M. Henry Bataille (l'auteur y fait table rase de trop de détails de métier), mais c'est assurément son chefd'ocuvre poétique. Jamais on n'a décrit avec autant de magnificence l'ardente flambée d'une âme et d'un corps consumés par le même incendie passionnel. Musset seul a évoqué cette formidable image dans une de ses strophes les plus ardentes :
Puisque c'est par toi que j'expire,
Ouvre ta robe, Déjanire,
Que je monte sur mon bûcher.
Et ceci emportera cela. Non seulement devant la postérité, mais devant le public de demain, le Phalène connaîtra les triomphales revanches de la Marche nuptiale.
Camille Le SE?i?iS.
Etc.. etc..