SCE.\E VI PHILIPPE, THYRA
THYRA Oui, je me rends compte en effet que je vous devais une explication. Je vais vous la donner complète, sans une omission. Nous ne nous reverrons plus, il vaut donc mieux que vous sachiez qui je suis... Je ne vous épargnerai rien. Peut-être ne comprendrez-vous pas tout de suite ; c'est probable... mais je suis rassurée, plus tard, dans quelques années... vous comprendrez . . . Voici ma confession. Je vous donnerai les dates et les heures. D'ailleurs, je tiens à être précise. [Elle passe les mains sur son front. Philippe ne bronche pas. Il la regarde anxieusement.) Quand j'ai eu perdu ma voix... voyons, c'était il y a cinq ans... oui... ce fut un effondrement pour moi, épouvantable... Je me suis consacrée à la sculpture parce qu'on m'avait trouvé des dispositions et parce que la vie sans but, sans l'art, ne signifiait rien à mes yeux... J'entrevoyais bien l'amour au bout... mais ça c'était le couronnement de l'édifice, pas autre chose !... Je me suis mise à travailler avec acharnement, dix heures par jour... De temps en temps je me sentais fatiguée, lasse, malade... seulement comme le lendemain je reprenais mes bonnes couleurs je n'y prêtais pas grande attention... J'avais été atteinte autrefois d'une pleurésie, je ne sais pas si vous ave? été au courant..
PHILIPPE, sans sourciller, évasivement.
Oui, oui, je sais. . .
THYRA
C'est en visitant les catacombes de Rome qu( j'avais senti la première fois ce petit point dans 1( dos... Ces temps-ci ça n'allait guère!... Mais j( m'étais tellement surmenée pour mon Salon ! D'ail leurs je n'en parlais à personne. Ma mère? Vous l£ connaissez ; un étourneau, un étourneau raisonnable pourrais-je dire... toujours dans ses rêves mondains incapable de s'inquiéter de moi par elle-même!.. Enfin, l'autre nuit, comme j'avais souffert particulièrement entre le cou et Foreille gauche et que j'avaiî passé des heures à écrire, à penser à vous, à lire, l me coucher par terre avec mon chien, à lui confiej mon amour pour vous, à prendre vingt tasses de thé, une idée brusque m'est venue... une de ces résolutions soudaines sur lesquelles on joue toute sa vie... Je suis partie de bonne heure, ayant emprunté à ms femme de chambre son costume le plus minable, et, avec deux ou trois tricots de laine pour me déformer, un gros châle noir tricoté par-dessus le tout, je me suis rendue à... {elle s'arrête) à la consultation de l'hôpital Lariboisière. [Philippe réprime un niouveîïie ni d'effroi.) Et là, dans le cortège des souffreteux, j'ai prétendu que j'étais une pauvre femme, que j'avais besoin de connaître toute la vérité sur mon état. J'avais soi-disant un mari qui pouvait me faire
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soigner, mais ne s'y résoudrait que s'il me savait très malade, etc., etc.. Alors, en cinq minutes, oh! pas plus... en cinq minutes j'ai été édifiée. Ça s'est abattu comme un coup de massue sur ma tête ! Je ne voyais plus rien ! Je n'entendais plus rien ! Les mains de glace, les mâchoires contractées, je regardais ce gros docteur avec des yeux éperdus!... J'avais entendu ce qu'il murmurait à son assistant !... Troisième degré!! Enfin l'horreur! l'horreur!... Je me suis enfuie... Deux heures se sont passées encore à obtenir de-ci de-là tous les renseignements. Je suis montée chez trois médecins de quartier. J'étais avide de savoir... je voulais connaître les phases de l'avenir!... J'ai su!... Certes, ce n'est pas la mort, mais c'est la vie désormais limitée... Cinq! six! peut-être dix ans de vie! La durée du bail de notre hôtel!... Je ne guérirai jamais. 11 y en a un qui m'a dit cela tout simplement, comme la chose la plus naturelle du monde. Avec des soins, pourtant... l'ex-il des sanatoriums, des altitudes... qui sait?... Ah! il m'a semblé que j'allais devenir folle ! Je me suis mise à marcher droit devant moi... jusqu'à Suresnes. J'ai côtoyé la Seine ! J'allais toujours ! Quand je me suis sentie morte de fatigue, je suis rentrée chez moi, couverte de poussière... Mais, après le coup effroyable, celte méditation marchée de deux heures avait porté ses fruits. Deux heures pour s'habituer à l'idée de la mort, cela n'a l'air de rien, n'est-ce pas? C'est énorme!... Les cinq premières minutes, on pense qu'on n(> pourra pas le
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supporter, il semble que la mort ça ne peut pas se regarder fixement, pas plus que le soleil !... Eh bien, au bout de deux heures, je ne vous dirai pas que je m'étais apprivoisée à l'idée, mais ce n'était plus la mort elle-même qui me faisait peur. Dix ans ou cinquante ans de vie c'est la même chose ! Les sensations enfermées entre le commencement et la fin ne laissent pas de traces... Seulement, voilà... mourir dans l'oubli, mourir sans avoir rien réalisé...
PHILIPPE, désespérément.
Thyra! Thyral
THYRA, sans l'écouter.
Ah! ça, c'est la chose innommable!... Cette orgueilleuse qui n'aura rien été!... Et que cela arrive à un être jeune, vivant, enragé de vie !... Tomber au seuil de tout!... Ah! c'est si cruel de la part de Dieu, s'il existe là-haut! (Elle pleure.) Car je représentais des espérances énormes !... Je suis certaine que si j'avais pu me réaliser, j'aurais été quelqu'un... Mais parbleu, cela devait arriver ! Cette soif, cette exubérance, ces aspirations démesurées... ne pouvaient pas durer! C'était trop beau aussi!... Deux buts : mon art d'abord ; vous ensuite !...
PHILIPPE
Oh! moi!... parlons-en!
THYRA
Vous c'était récent, mais irrésistible tout de même^
LE PHALENE ir,l
De suite tous les deux, je vous ai envisagés !... Je l'ai fait froidement, fixement, dans ces ténèbres qui se levaient. Ah! on est lucide!... En rentrant, sans tergiverser, j'ai voulu aller jusqu'au bout... achever la consultation... A Lcpage aussi j'ai demandé la vérité, toute la vérité... où j'en étais de ma route. 11 me l'a dite lui aussi et, coïncidence atTrcuse, les deux chiffres se balançaient : cinq, six ans de travail pour arriver à quelque chose... Ce chiffre ironique, fatal 1... Le même temps de course pour toucher les deux buts! Et lui aussi il me disait cela très simplement : cinq ans, six ans! du bout de sa cigarette!... Il ne savait pas qu'il me condamnait une seconde fois !... Et voilà!... Inutile de faire l'effort puisque je ne peux pas arriver au haut de l'escalier, puisque je n'aurais pas le souffle pour monter au bout !... L'art sans réalisation possible... sans l'avenir... à quoi bon?... A quoi bon y aspirer! Il n'y a plus rien à attendre... Pourquoi se fatiguer et se martyriser l'âme, pour du néant !... Et, d'un geste net, inflexible, j'ai renoncé à tout jamais, purement et simplement ! J'ai ouvert cette fenêtre. Sous le rayon de soleil qui l'éclairait, j'ai regardé une dernière fois la pauvre petite chose qui représentait tous mes espoirs, toutes mes transes, toutes mes vertus (un sanglot Vétoujfe encore) et je l'ai broyée comme j'aurais broyé ma vie, ou ce qui m'en reste, et je me suis juré que plus jamais je ne toucherais un él»archoir !... Je tiendrai parole!...
PHILIPPE
Vous avez fait cela!... Vous avez eu cet affreux couraofe?
THYRA, se redressant.
Oh ! j'ai fait plus ! C'est à ce moment que vous êtes entré, vous... vous ma paix, ma douceur future, vous dont la seule présence me détendait le cœur, vous qui faisiez que, lorsque je me réveillais le matin, mon premier cri était : « Mon Dieu ! ce n'est pas juste d'être heureuse à ce point-là! C'est trop! » Oui, vous êtes entré... et je me suis représentée mourante dans vos bras, vous étreignant avec des cris de regret ! Oh ! vous laisser un jour l'horreur des solitudes! Et j'imaginais la déchéance lente, la consomption près de votre robustesse et de votre pitié. Et savez-vous de quoi vous m'avez parlé?
PHILIPPE
Non!... Qu'ai-je dit?
Rappelez-vous, rappelez-vous ! Tout de suite vous m'avez parlé d'éternité, de durée, d'avenir! Toujours! Vous étiez là, frais de bonheur, de santé, qui attendiez dans un bon sourire éclatant la joie que je devaiis vous apporter. Ah !... je ne le pouvais pas ! Ça je ne le devais pas!... Il y a des renoncements qui sont le plus humain et le plus sacré des devoirs !...
PHILIPPE
Le devoir? le devoir, malheureuse, consistait à venir à moi, à m'appeler, à...
THYRA, en proie à l'exaltation la plus vive.
Non, vous méjugerez après !... Laissez-moi achever. C'est la prescience obscure de ce devoir, Philippe, qui, ce matin-là où j'avais trop mal dans le cou et dans le dos, m'a forcée à aller au-devant d'une vérité que peut-être je repoussais depuis des années !... Quelques semaines plus tard, c'était l'irréparable... notre mariage était consommé!...
PHILIPPE Thyra... Thyra, voilà donc la raison de votre énigme, de cette rupture déchirante...
THYR.V
Oui ! Et comment peut-on vivre des journées pareilles ? Comment peut-on trouver en soi le courage de prendre des résolutions de cette taille ! En pleine jeunesse, tout à coup, en une journée, me trouver veuve de tout!... Le vide, plus rien, plus même Ja possibilité d'une action déclat... pas même de quoi mourir en beauté !... C'était à secasserla tête contre les murs et j'ai failli le faire...
PIIILIPPK
Non, non ! Pas vous !
THYRA, s accrochant à la selle.
!Si, j'ai senti que je ne pouvais pas résister à cette
attraction! Il s'en est fallu d'an rien que nous allions, ce morceau de glaise et moi, nous écraser en bas, comme un paquet de linge!... Mais, dans l'affolement de ce vertige, alors que je me cramponnais à cette selle pour ne pas me précipiter dans le vide, il m'a semblé tout à coup que j'entendais une voix qui me criait: « Mais non, voyons, c'est trop bête!... tu vaux mieux que ça!... Finir comme une grisette, avec ce que tu avais d'aspiration dans la poitrine!... toi qui t'étais réservé tout de la vie pour la bien vivre! », car c'est vrai, Philippe, je n'avais môme pas voyagé, figurez-vous!... Je vous attendais pour commencer... Alors tout quitter, avant d'avoir rien connu!... N'avoir éprouvé que le pressentiment et l'impatience de la vie!... (Appuyée à la selle vide, elle se balance automatiquement, comme au premier acte, revivant Vheure de la décision.) « Va donc, ma fille, bois-la d'un trait, cette vie ! Bois-la comme l'ivrogne boit son verre de vin d'un coup... et sache avant de t'en aller ce que c'était que cette matière immortelle que tu rêvais d'étreindre et d'asservir 1... » Après tout, il n'y a pas besoin de produire? Pourquoi produire? Pourquoi cette vieille folie humaine?... Sentir que c'est beau, c'est suffisant, et comprendre pourquoi c'est beau, voilà le plus haut bonheur ! Il n'y a qu'une seule chose terrible dans la vie, c'est de n'en être pas! Et voilà l'abomination!.... [Elle se redresse.) Il faut avoir ou mourir'... Je ne suis pas de celles qui désirent sourdement et restent là... J'au-
rai !... Oh î voir ! voir, tous les pays que je n'ai pas vus et que je m'étais réservé de voir avec mon amour!... les montagnes de Sicile, la Grèce, l'Inde, surtout l'Orient î Oh î jouir de Tété encore cinq ou six fois, écouter encore les pluies d'automne, étirer ses bras au printemps!... J'adore! j "adore! Tout voir, tout avoir!... Dieu ! c'était si beau ! Et tout ce qu'il y avait dans ce cerveau ne peut pourtant pas être perdu tout à fait, n'est-ce pas?... Ce serait trop révoltant!... Et mon petit corps non plus, il ne faut pas qu'il ait vécu en vain, mon corps intact que je n'asservirai pas à la maladie, ah ! ça ! je vous le garantis! Non, je ne lui mettrai pas de la flanelle; non, je ne 'le salirai pas avec de l'iode... Guérir... traîner?... Pouah!... Je ne serai pas la Mi mi sentimentale qui pleure et meurt en respirant un bouquet de violettes de deux sous ! Puisque je renonce à vous et à l'art.. . que mon corps soit jeté en pâture à mes instincts et mon esprit à la connaissance !...
PHiLiPPr:
Ah I nous y voilà donc !...