‹ Le phalèneChapitre 22 sur 42 · TH\KA · texte numérisé non relu

TH\KA

Et je n'ai que le temps, Pliilippo, que le temps I... lion Dieu ça va être court, mais beau, je vous le garantis, et sans remords, comme cela doit être !... Que je puisse dire à la vie : « Si je ne l'ai pas étreinte dans la joie de la production, si j'ai été stérile, nimporle...

je t'aurai possédée tout de même... et je me serai brûlée à ta flamme... entière 1 ... Après quoi je consens à mourir tout d'une pièce!... » Cinq ans ! S'il y avait quelqu'un avec qui traiter, je ferais un marché !

Elle se jette sur un fauteuil, en lançant en l'air le mouchoir dont elle étanchait ses sanglots.

PHILIPPE, après un silence contenu.

Ce n'est pas le tout d'invoquer les instincts, ma chère. Vous auriez beau faire appel à toutes les puissances et faire tous les marchés diaboliques du monde, si ces instincts n'étaient pas en vous, déjà bien avérés ou prêts à sortir, vous en seriez pour vos frais d'invocation ! On ne s'improvise pas des appétits... on les a... Donc...

THYRA Eh bien, qui vous dit le contraire !

PHILIPPE Ah ! vous avouez ! vous avouez!...

THYRA, se relevant et changeant de ton, simple et froide tout à coup.

Ah ça! croyez-vous que j'ai peur de ma franchise! Philippe ! Pourquoi donc? Il faut que vous le sachiez, si pur qu'ait été mon amour pour vous, si gardée qu'ait été ma vertu, jamais je n'ai cessé d'être sollicitée, troublée même par la plastique et la beauté. Regardez mes œuvres et vous comprendrez... Elles disaient, par avance et franchement, la sensualité des

cires et des choses ! C'est dans les romans, mon ami, que Ton voit des niaises avoir du génie en effeuillant les lis !... Je suis saine {elle se reprend), du moins j'étais robuste. J'avais les yeux ouverts ! Avant vous j'ai eu des toquades d'enfant... j'ai éprouvé des sensualités... Même dans le travail... tenez, face au modèle, quelquefois... à cause d'une forme, d'une couleur... quelque trouble étrange... Si vous lisiez mes cahiers vous le verriez... j'ai eu la hantise de certains yeux... et quand vous m'appeliez votre perle chaude, l'expression était juste. Certes, j'ai repoussé toujours hautainement toute tentation, car j'ai l'orgueil de moi et de ma destinée à un point fou ! Mais j'ai parfaitement senti l'éveil de mon être, entendezvous !... Et ce n'en est que plus cruel aujourd'hui !... Oui, je l'ai attendue la vie, la vie chaude qui m'aurait prise, étreinte, serrée î... Et, dans ce désastre abominable d'hier, je l'ai appelée de tout mon désespoir la réaction delà vie !...Pas le froid delà mort ! Par pitié, la chaleur encore, la chaleur de tout ce qui palpite, de ce qui est jeune, sain et beau... comme le refuge, le refuge suprême!... Je les ai appelés à mon secours, du fond de moi, les instincts qui sauvent... puisque rien de ce qui est durée ne m'est plus permis !..- Et, comme on se suicide en un cri d'adoration et de rage vers la vie, je me suis livrée, au moment qui passe !... Être la cellule emportée qui germe et qui meurt !... JN'ctre plus que la chose ardente, animale, désespérée, mais avoir été!... avoir

été!... J'ai regardé mon corps, mon tendre corps de vingt ans qu'aucune décrépitude n'a encore touché, j'ai regardé ma gorge respirer bien à l'aise. ..et, pleine de pitié pour moi, j'ai tendu mes bras, hors du cercueil, vers mon image vraiment pitoyable, vers toutes les images !... Puis, revêtue de ces étoffes, de ces bijoux, je me suis enfuie pour me ruer, enfin, vers le tumulte, pour étouffer le glas sinistre de mes oreilles, appeler la santé du rire, me mêler à la sueur saine de la foule... Et je suis entrée dans ce bal, Philippe, au milieu de la joie des désirs et des appétits, comme une païenne désespérée résolue à tout, avec le frisson que devaient avoir les belluaires antiques lorsqu'ils entraient dans l'arène!... J'ai bu, je me suis enivrée, j'ai dansé, j'ai chanté... {Elle s arrête.) Le reste, vous le savez, ne me le demandez pas ! Ce trésor chaste de mon corps que j'avais réservé, tout l'amour que je vous gardais, hélas ! tout cela n'est plus 1 {Désespérément.) Quel regret 1... Une nuit a suffi pour saccager tous mes rêves!... Il n'y a plus devant vous... dans cette lugubre aurore... qu'une pauvre loque humaine, une vaincue qui se réveille et qui peut dire, comme Juliette à l'aurore: « Quoi, l'amour?... ce n'était que cela?... » (Elle le dit, triste, avec un immense écœurement.) Maintenant, vous savez lout... J'ai eu le courage d'arriver au bout de ma confession. Ne me torturez plus et allez-vous-en vite, je vous en prie, car il est quatre heures du matin, je suis lasse et j'ai très froid ! (Elle tombe dans les coussins, épuisée.)

PHILIPPE, après un long silence.

Non, je ne saispas tout. J'écoulais sans interrompre. cette confession atroce, en elfet, mais vous passez sous silence les choses capitales pour moi, la seule chose qui me regarde... les heures que vous venez de vivre avec cet inconnu... Ce que vous me révélez maintenant de votre santé et qui hier m'aurait navré, toutes ces tristesses qui font que je vous aurais serrée dans mes bras en sanglotant, je ne les écoute même pas en ce moment ! {Repoussant avec rage toute idée de pitié.) J'ai le souvenir d'une scène ignoble dans ce bal ! J'ai vu votre fuite, je sais d'où vous venez ! Cela seul compte et il n'y a pas d'excuse. Il n'y en a pas une ! Si vous avez été la folle éperdue et vaniteuse qui va dans un coup d'effroi livrer sa chasteté à un passant et se donner comme la dernière des filles, aucune excuse au monde, même la terreur de la mort, même le délire, n'en diminuerait à mes yeux le crime ! D'ailleurs vous ne me dites pas toute la vérité.

TKYRA

Toute !

PHILIPPE

Non, vous omettez ceci : que vous ne m'avez pas aimé ! Car si vous m'aviez aimé, c'est à moi que vous auriez couru dans la détresse ! Il n'y a pas de force au monde qui vous eût empêchée de vous réfugier dans mon affection, de tendre les bras vers moi, je vous en réponds I

TilYUA

Vous auriez été le dernier parce que je vous aime I Répondez, Philippe, si je vous avais dit : « Je suis atteinte, je suis frappée à mort », vous seriez-vous arraché à moi, seriez-vous parti?

PHILIPPE, clans une protestation de tout l'être.

Jamais !

THYRA

Par}3leu ! Voilà bien le cri du cœur ! Et voilà ce que je ne voulais pas, Philippe ! Je vous aime trop pour que vous souffriez jamais par moi, je place trop haut cet amour pour lui apporter ma décrépitude, ma dégringolade. Maintenant, vous êtes sauvé ! Entendezvous, maintenant, je vous ai sauvé ! {Triomphalement.) J'ai mis l'irréparable entre nous et votre pitié ne pourra même rien contre moi, car je vous connais bien, et. je vous défie maintenant de m'épouser ! Non seulement je me suis dégradée, mais je Tai fait presque publiquement ! Songez, l'anecdote a des témoins... Elle s'ébruitera... Je suis tranquille ! J'en suis sûre, c'est ce désir d'irréparable plus que tout autre sentiment, qui m'a poussée à saccager en une nuit ce que j'appelais hier mes deux couronnes de noces I

PHILIPPE

Mensonge ! Mensonge encore ! Car si vous aviez éprouvé cette détresse, vous n'auriez pas pu faire ce que vous venez de faire, et, dans un moment pareil,

entendre parler de joie ! Qne dis-je, penser même à vous la procurer...

THYRA, tristement.

De la joie I... Hélas !...

PHILIPPE Vous auriez couru à toutes les solutions, à toutes sauf à celle-là !

THYRA Oui! Je sais... Me jeter dans la philanthropie ou la religion !:.. Je connais ça !... Le suicide même aurait emporté les suffrages!...

PHILIPPE

Des blagues ! On ne va pas à l'amour, ma petite, comme on va au suicide !

THYRA, se rodressanl.

L'amour I L'amour ! Comment osez-vous prononcer ce mot {sa bouche dessine une grimace dégoûtée) à propos de cette chose et de ce qu'il adviendra désormais de la pauvre Thyra ! Ah ! vous vous estimez alors bien peu!... Rassurez-vous, l'amour vrai peut ne pas être éternel, mais il est unique ! Ne vous comparez pas, je vous en prie!... (Elle le dit avec une ferveur navrée. Reprenant.) Oui, sans doute, vous auriez préféré quejeme lamente dans un coin avec l'admiration et la pitié de tous! Jamais!... Je ne suis pas cette victime-là, Philippe!... Du moment que l'art et

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l'amour sont écartés, il me faut tout ! Le reste ne suffit pas 1

PHILIPPE Tout !

THYRA

Même la possibilité de plaire dans la rue ! Que mon corps pleure de souffrance et crie, mais que quelque chose qui est au-dessus de moi se réjouisse de vivre ! Désormais, avec quelle passion religieuse je vais regarder la nature et les êtres qui vont m'être ravis ! Musique, peinture, livres, monde, luxe, rire, volupté ! Je veux me gorger de tout, me confondre avec tout, mourir avec extase, dans l'adieu à tout ce qui fut humain, et je vais avancer quand même, les yeux fermés, mais les mains tendues, comme quelqu'un prêt à être englouti !...

PHILIPPE

Je vous hais! Je vous hais!... Le cynisme de votre récit î Pas même la honte de vous !... pas même la pudeur de voiler devant moi l'insouciance d'une débauche résolue !

THYRA

J'accepte votre colère comme un surcroît de douleur!

PHILIPPE

Si vous ne m'aviez pas donné l'horreur de tous les mots dont se servent les femmes qui tombent pour

grandir leur vilenie, je vous dirais que vous avez fait une hécatombe de tout !... Mais je ne regrette rien ! Tôt ou tard, vos instincts se seraient révélés et vous auriez fait table rase de notre amour, en trouvant encore mille bonnes excuses ! Ah ! ils auraient ronflé les mots sonores !...

THYRA

Ne soyez pas méchant !

Ce petit mot: méchant î... Dites au moins cruel! Cruel... comme une femme sait l'être ! Ah ! oui, cette fois, c'est bien fini entre nous, bien fini, Thyra ! (Il la tient aux épaules.) Et qu'il vous reste la dernière expression de mon visage ! Tenez, je ne vous demande plus rien! ... Gardez vos ignobles secrets, vos vœux suspects, allez retrouver demain votre bellâtre, descendez d'échelon en échelon, de Tanonymcau passant, de...

THYÏLV

Philippe!

PHILIPPE, se ressaisissant au moment même où il la rudoie. 11 vaut mieux que le dégoût me chasse ! Une minute de plus, je ne répondrais pas de moi-même... Je m'enfuis comme devant une maison en feu... Addio, per sempre .^,.

11 se précipite vors la porte eu proaou«,-ant machinalement des mots italiens.

ÏHYFxA, éperdue.

Philippe !... Souvenez-vous seulement que je vous adorais !

PHILIPPE, se retournant.

Souvenez-vous seulement que je vous ai haie !

Il sort en claquant la porte.

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