LA VOIX DE THYRA
Certainement, vous pouvez entrer. Pourquoi pas?
SCEXE VUl THYRA, PHILIPPE
PHILIPPE, rentrant, après avoir regardé la table.
Vous téléphonez ?
THYRA
En effet...
PHILIPPE
A qui ? A cet homme, n'est-ce pas ? Allons ! Avouezle ! (Thyra ne dit rien.) Oh ! Je ne reviens pas vous surveiller...
THYRA
Je vous y autorise maintenant. Je ne vous cache rien et n'ai plus rien à vous cacher. Prenez le récepteur... Si le cœur vous en dit par exemple!... {Le prince fait un geste de répulsion, alors elle s'approche du téléphone et parle.) Non, non, ce n'était rien. J'avais cru entendre sonner, mais je m'étais trompée.
Ce devait être à côlé !... (Elle rit encore à une réponse. Elle parle cette foL^ exprès très haut pour être bien comprise de Philippe.) Non, ce n'était pas Gloria? Gupido ! (Philippe a un mouvement de colère. Elle fait signe à Philippe de prendre le récepteur. Il le refuse.) Moi, je suis prise d'une lassitude de tout, immense, infinie ! Nous n'imaginerez jamais, mon cher, à quel point !...Et encore le mot lassitude n'est certainement pas suffisant... Un autre mot s'impose... dégoût!... Tenez, j'ai là sur ma gorge un collier de verroterie qu'il m'a passé au cou au moment où je suis partie en me disant : « Je suis bien sûr que si vous le portez, un jour je vous rencontrerai et vous reconnaîtrai... » Vous ne pouvez pas me voir, Lignières, mais tenez, cet impur cadeau, je le brise ! je le brise ! (Et ce disant elle casse et jette le collier quelle a arraché de son cou. On devine que ses mots amers et désolés s'adressent à Philippe, derrière elle.) Il y a des jours où on est en veine d'anéantissement, où en quelques heures on n'amoncelle que des ruines, où...
PHILIPPE
Assez !je n'en peux plus ! raccrochez cet appareil!... Donnez !... (// la repousse, prend le récepteur et le raccroche brutalement.) Ah! le misérable que cet homme, que ce Parisien pourri qui a osé se prêter à un jeu aussi abject !... Vous l'avez choisi, votre patito! (Ils restent muets tous deux, les yeux baissés, sans se regarder. Alors seulement elle s'aperçoit que depuis le
moment oii elle esl. entrée, elle est presque dévêtue. Lui la considère. On dirait que maintenant elle comprend et sent la signification de ce regard nouveau. Elle prend à côté d'elle le grand manteau noir quelle avait rejeté tout à rheure et elle s'en revêt complètement. Lui awisi semble très modifié. Il se met à parler d\ine autre façon que tout à l'heure, calme, courtois.) Quel que soit mon ressentimentje vous demande pardon des paroles que j'ai prononcées tout à l'heure. Je n'avais pas le droit en tout cas de vous insulter, parce que vous êtes une âme en détresse. Vous vous êtes désespérée, et perdue ! J'ai réfléchi... quelques courts instants m'ont suffi. Je me suis dit : évidemment, elle vient de tout saccager... dans sa folie... elle ne peut plus être ma femme... Vous êtes souillée. Vous avez ajouté à votre faute des complices, une publicité scandaleuse! Comme vous le disiez tout à l'heure, ça, c'est l'irréparable !... Mais devons-nous rester des ennemis? Tout mon idéal de vous vient de s'effondrer, mais il m'appartient de me contenir et, si je le puis, cela ne vaut-il pas mieux? Ma colère et ma haine viennent de m'éclairer singulièrement sur moi-même. Puisque j'ai crié à ce point, c'est, quelle que soitvotre faute, ou votre aberration, que mon amour et mon désir ne sont pas éteints... Il nous reste une issue, une solution. Si vous voulez que votre folie ne nous sépare pas et nous Inisse quelque espérance, soyons amant et maîtresse...
THYRA, avec révolte.
Qu'ai-je entendu?... Esl-ce vous qui me proposez cela ! Ah ! non, par exemple ! Philippe ! Déchoir de ce pur amour et de cette altitude, jamais !
PHILIPPE Vous avez déchu singulièrement plus, me semblet-il !
THYRA, éperdue.
Mais pas avec vous !... N'entraînez pas cet amourlà dans ma chute !... Nous avons été trop hauts tous les deux! Il faut que j'aie le bénéfice de mon crime {avec force), car c'est un crime, et monstrueux encore ! Si le mépris et le dégoût ne sont pas assez maîtres de vous pour vous chasser à l'instant même, je suis rassurée {tristement), vous vous retrouverez bientôt... demain !... c'est fatal. Un reste d'amour, voilà ce qui vous ramène ici. Votre maîtresse, dans ces conditions-là ! Ah ! mon ami, vous rendez-vous compte de ce que vous proposez... dans quel boue cet amour serait trempé et quel avenir lui serait réservé? Adieu, adieu... Encore une fois, toute mon estime de vous proteste, tout mon instinct aussi, et, en me le proposant, il me semble que vous insultez le passé ! Il me semble même, tenez, qu'il vous reste vraiment trop peu d'amour !
PHILIPPE, éclataïU.
Et c'est VOUS qui osez dire cette chose phénoménale ! Vous qui ne vous êtes pas souciée une seconde
de ce que seraient ma tristesse, mon découragement quand j'apprendrais ce que vous étiez devenue, — car vous pensiez bien tout de même que, malgré votre rupture d'hier, je reviendrais vous demander des comptes !
THYRA ^on ! J'espérais que l'orgueil vous avait chassé pour toujours.
PHILIPPE
Avez-vous pensé aussi à la rage qui m'étreindrait, s'il m'arrivait d'apprendre que vous vous étiez donnée à un autre?... Je ne parle pas seulement de l'écroulement de notre amour, mais je découvre en moi comme un instinct de maître, de propriétaire frustré qui me met hors de moi !... Il me semble que l'on vient de me voler stupidement, comiquement... Je ne trouve pas d'autre mot pour exprimer ce que j'éprouve que : déception furieuse... et je sens fort bien que mon désir de vous n'est pas éteint! Qui sait même si la rage ne vient pas de l'accroître !
TnYIL\, effrayée.
Que dites-vous, Philippe ?
Ah ! vous êtes épouvantée 1... Oui, vous avez mal et naïvement calculé, ma chère ! Vous avez mal joué votre partie, car si vous aviez été femme plus tôt... vous auriez eu le temps d'apprendre que la jalousie accroît le désir, que la jalousie est lorturanle, cl que la
pensée qu'un inconnu vient de me dépouiller de toutes mes joies, c'est une pensée insoutenable, à la fois ardente et terrible!... Car, en faisant cet aveu, vous venez d'évoquer pour moi des images, de préciser en moi des buts, des possessions que je n'avais pas osé me préciser, tant que je vous convoitais idéalement, presque chastement... Je vous en veux horriblement, j'en souffre... mais je viens de découvrir ceci, que je ne partirai pas de votre existence ! J'y suis tout à coup décidé !... On ne quitte pas ainsi l'être qu'on a aimé l...Je vous plains, je vous hais à la fois, — mais j'étancherai la soif que j'ai de vous !...
THYRA
Malheureux, c'est bien cela qu'il ne faut pas ! C'est cela que je redoute au-dessous de tout, car, cette soif apaisée, que restera-t-il de nous ?... Ce n'est pas le Philippe habituel que je connais, qui me parle en ce moment ! Je le vois à toute l'expression de votre visage ! C'est un mâle blessé qui oublie jusqu'à la raison première, jusqu'à la cause de tout ce drame... qui oublie que je porte la mort en moi ! Dans votre fureur aveugle vous ne vous rappelez même plus cela !... Vous voyez la déception, pas la détresse ! Pourtant je suis condamnée !... Voilà la grande nouvelle !... L'autre n'est rien auprès de celle-là... Évoquez tout l'avenir... Un peu d'imagination, voyons !... Représentez-vous que mes jours connaîtront la décrépi-
LE PH.VLENE 183
tude, la déchéance plus dégradante que tout 1 Je n'aurais plus besoin que de pitié !... Moi ! l'orgueilleuse ! de la pitié... Pas à votre bras! pas à vos côtés !...
PHILIPPE, plus calme et plus maître de lui.
Vous me comprenez mal, Thyra I Ce que je vous propose, en effet, ce n'est pas une humiliation. Je ne vous propose pas de vous apporter ma pitié, soyez tranquille. Je vous connais trop ! Je sais que vous ne la supporteriez pas ! Je ne vous propose même pas une affection secourable, je n'ai pas envie de vous secourir. Oui, malgré votre douleur, votre efifroi, je ne me sens même pas cette charité-là I... Mais ce que vous vouliez réaliser seule, je vous offre de le réaliser à deux. Oublier celte nuit tragique... dédaigner même jusqu'au nom de votre mal. Nous aimer, sans remords ! Aller de Tavant sans nous préoccuper de rien, puisque nous nous aimons tout de même et malgré tout ! Nous brûler à notre double ardeur ! Ce sont vos paroles mêmes, ce sont vos propres vœux ! Après tout, femme ou amante, qu'importe !... Votre programme, pas autre chose I Vivons!... Aimonsnous ! puisque je sens que je suis encore et malgré tout possédé de vous ! l*as une fois je ne vous parlerai de guérir ! Et qui sait, si ce n'esl pas, d'ailleurs, le moyen de vaincre le mal et de le défier !...
THYRA
Et si cela n'est pas, malheureux ?
PHILIPPE, s'exaltant à son tour dans un optimisme résolu.
Eh bien, tant pis ! Appelez cet amour-là un suicide... mais que ce soit un suicide de joie! Oh I je vous ai entendue et comprise ! Vous voulez respirer d'un coup toute la terre, dites-vous, connaître tous les désirs? Je vous les offre. Je ne vous en épargnerai pas un 1 Nous allons voyager éperdument 1 Nous allons dépenser éperdument notre argent, notre temps et nous-mêmes... Et vous serez ma maîtresse adorée vous entendez, vous serez...
Sa bouche s'approche d'elle.
THYRA, avec un retrait de tout l'être.
Non 1 je vous en supplie encore une fois ! Pas cela.
PHILIPPE
Et tu sais bien que tu le seras ! Tu sais bien qu'il faut que ce soit et tout de suite, entends-le bien, tout de suite ! Il faut que j'efface les baisers de l'initiateur, que je les écrase immédiatement sur ta bouche, sans quoi demain ils reparaîtraient ! Il faut qu'à force de t'aimer, avant que le jour vienne me détromper, j'en arrive à croire plus tard que c'est moi qui t'ai eue le premier. La pensée du contraire m'est insupportable!... Oui, tu me regardes apeurée... Je sais, il y a quelque chose de bestial dans l'idée que je te convoite, chaude des baisers qui viennent de
m'être volés !... Mais rien rien ne fera que je ne t'aime encore, entends-tu ! et que même dégradée je ne te veuille à moi ... Tu ne m échapperas pas ! Je sens déjà que tu n'as plus la force de résister ! Sais-tu ce qui peut nous sauver, ce qui me sauve ? C'est que tu t'es livrée sans amour, à l'inconnu, par désespoir... tu n'as pas aimé!... Ou alors ton désir douloureux, ton désir d'être arrachée à la mort par des bras enlacés, ne s'est jamais adressé qu'à moi... L'autre n'était qu'une image créée par ton cerveau ! Avoue-le, il n'y a que nous 1 que nous ! Et il n'y a jamais eu que nous deux!
THYRA, murmurante.
Vous ne savez pas ce que vous faites ! Je vous en supplie, allez-vous-en !... Plus tard... peut-être... qui sait !...
PHILIPPE, se rapprochant.
Non maintenant. Je viens de comprendre, pauvre petite, que ton acte n'était pas vil et qu'en te pressant dans mes bras, je vais maintenant seulement hii donner sa réalité !
ÏHYR\
Ayez pitié de moi! Depuis ce malin je vis dans un cauchemar ! Je vis comme une folle subite qui a traversé des pays qu'elle ne connaissait pas... Songez donc que depuis hier j'ai fait connaissance de ces deux vertiges terribles : la mort et l'amour! Ils se sont emparés de moi. Us m'ont bouleversé le corps et l'âme ! Je vis dans une sorte d'ahurissement éperdu î Ils
m'ont meurtrie, je suis leur proie ! Et voici que j'entends au-dessus de ma tête, tout à coup, au bout du rêve, au bout du voyage, votre voix... votre adorable voix qui me parle de ces deux choses, d'elles toujours... toujours d'elles... l'amour et la mort, la mort et l'amour !
PHILIPPE
Non, l'amour seul, l'amour triomphant de tout !... même de la mort 1
THYRA
Eh bien, mon cher amour, êtes-vous si cruel? Oh ! restez là-haut, là-bas.,, loin I... J'aime mieux vous savoir loin pour toujours !... Eteignez ce désir que je viens d'exaspérer stupidement sans m'en rendre compte. Mon cher enfant, allez-vous-en !...
Non, Thyra, je ne m'en irai pas 1 Je retrouverai ma tendresse, ma protection de tout ton être!... Tu ne t'endormiras que dans mes bras d'une fatigue et d'un anéantissement que seul je t'aurai procurés... Tant pis!... Puisque tu as devancé l'heure de l'étreinte, puisque tu as appelé la vie, qu'elle suscite en nous tous les désirs, toutes les forces I
THYllA Mon cher enfant! allez-vous-en de moi!... Je ne suis plus que malheur !... (Elle a la tête languissamment rejetée en arrière pendant qu'il lui tient les poignets. Le petit jour s'est levé derrière la verrière de
l'atelier, le petit jour blême et glauque de Paris sur les vitres embuées.) Écoutez ! {On entend dans la cour un refrain, une sorte de sifflement d'homme comme on en entend le matin dans les rues. La petite figure de Thyra 2 Vair tout à coup de hennir. )Cesi Lepage,le sculpteur, 5ui se met au travail. 11 a bien dormi 1 II se réveille, il 3st content... Il ouvre sa fenêtre et siffle en jetant la glaise sur la selle... Dans le petit jour, à l'heure des laitiers et du premier cri des oiseaux, en lui s'éveille la bonne joie matinale du travail, de la santé ! Il va sculpter... faire de belles choses... 11 va travailler !
Son œil s'enflamme, puis se ternit de larmes et d'un regret indicible.
PHILIPPE, dans un souffle.
Je t'aime... encore...
THYRA Hélas 1... Voilà le soleil... Dieu! que j'ai froid ! 7/ la saisit dans ses bras. Elle dit en frissonnant.) Je mis glacée!... glacée...
Il l'enveloppe chaudement, lenilrenient de ses bras. Elle ne résiste plus, mais les larmes coulent toujours de ses yeux.
PHILIPPE, répétant comme machinalement, tout b.is.
Encore... encore...
TIIYUA
Je ne suis plus quuue chose... Il me semble que j»l'ai plus d'àme I
188 T-E PHALENE
PHILIPPE
Mais tu vois bien que tu ne peux plus résister I
THYR/V, les bras ballants.
Je ne peux plus lutter, voilà tout I
PHILIPPE, la tenant, appuyée.
Mon amour... tout oublier... tout retrouver !... Dis, dis que c'est possible... dis ?...
THYRA., sans force.
Vous le voulez ?... {Alors elle se recule. Elle tire le grand rideau de la verrière., l'ombre se fait. Le soleil pâle du matin fait une tache d'or dans les rideaux. La chanson de Lepage s'est arrêtée. Elle frissonne. Elle se rapproche de Philippe, la tête dans un coude levé, Vautre main tendue, peureusement, avec un mouvement de défense, et une triste plainte de reproche.) Que faites-vous !... Que faites-vous là !...
D'un geste infiniment las et de désespoir résigné, près du divan, debout, elle dégrafe le grand manteauninrqui tombe à ses pieds, bref, comme tombent les oiseaux abattus.
RIDEAU