SCÈNE VU
THYRA, seule.
Elle a une terrible crise de désespoir et de toux. Elle roule son corps brisé dans l'abri des coussins. Puis, comme si l'excès même du désespoir tarissait les larmes, elle se lève et étire longuement, longuement, ses bras dans un geste familier, etqui exprime toute lalassitude physique. Ses yeux tombent alors sur le téléphone. Une seconde d'hésitation. Puis elle fait l'appel téléphonique.
LA VOIX DE Mme DE MARLIEW Thyra ! Thyra ! {Thyra monte rapidement i escalier et redonne un tour de clef à la porte. La voix de Mme de Marliew^ timidement.) Thyra ! Je ne peux pas entrer?
THYRA Pourquoi?... que me veux-tu?
LA VOIX DE Mme DE MARLIEW De ma chambre, j'ai entendu le prince claquer la porte et descendre l'escalier. Tu es seule? Ouvre, ma chérie.
THYRA
Non. (La mère se met à pailler un dialecte étranger...Thyra répond de même; tout à coup.) Je t'en prie, mamita, va dormir, mamalico, je t'embrasserai demain matin, et nous causerons longuement... Va... (Elle écoute, puis elle redescend.) Bon, elle est montée. (Elle va au téléphone à nouveau, sonne quelques instants.) Eh bien, voyons! Voulez-vous me donner Wagram 47-22? On ne répond pas ?... Ce n'est pas possible... insistez... (Elle s'assied sur le coin de table, au milieu des assiettes de fruits, des Jlacons. Au bout de quelques secondes.) Allô ! qui est là?... Ah ! c'est vous. Vous êtes déjà rentré?... J'avais peur que vous ne soyez pas là... Vous n'étiez pas un peu inquiet?... Vous n'aviez pas de remords?... Ah ! si... vous voyez bien î... Vous auriez téléphoné demain matin ?... Oui, je suis entrée depuis déjà... (elle hésite) assez longtemps... Maintenant, il faut que vous me juriez de garder pour vous seul ce que vous avez vu et entendu, ce que le hasard d'une nuit vous a fait connaître ! Somme toute, vous êtes le complice, mon cher !... [Lentement, avec hésitation.) La... suite ?0h! vous la devinez... Vous ne me voyez pas sous ce jour-là ?... Oui ! je comprends!... Le mystère des femmes, mon cherl... (Elle dit cela avec une affreuse ironie dans la voix.) Puis-je compter sur vous? Silence absolu! Merci... Mais ce n'est pas seulement pour cette recommandation superflue que je vous téléphonais... De sang-froid on retrouve toute sa lucidité... J'ai gardé l'anoUNmat
complet, mais il a eu la curiosité (elle a prononcé si vite et si mal quelle se reprend)^ il a eu la curiosité de savoir qui j'étais... Naturellement ! Je ne crois pas qu'il y soit parvenu, j'ai peur, toutefois, et il ne faut pas que cela soit... Oui, maintenant, je sais son nom, mais je me garderai bien de vous le nommer par téléphone... {Un temps.) Yons aviez deviné juste... AméricA\n. (Un temps.)Eh bien, appelons-le désormais, si vous voulez bien, pour les commodités de la conversation.., je ne sais pas, moi... tenez... Gloriœ Cupido !... Ma devise... Ah ! vous ne savez pas traduire. (jE//^ rit.) Non... ce n'est pas ca... mais si vous voulez, après tout!... J'accepte votre interprétation... A la gloire de Cupidon!... Au lieu d'amour de la gloire ! Pourquoi pas ?... (Elle rit fort et faux.) Vous voyez, j'ai la force de rire !... Bah ! pourquoi se frapper? Tout ça n'a pas grande importance I... {Son rire forcé, amer, s'écrase dans la gorge avec une quinte de toux.) Seulement, je veux vous voir demain, parce qu'il faut que vous m'aidiez, que nous prenions du moins quelques précautions, au ca» où cet homme voudrait suivre ma piste... (A ce moment, on sonne à la porte d'entrée à nouveau. Elle dit, en baissant la voix.) Attendez une seconde... (Elle lève ta tête, inquiète.) On sonne à la porte... A une pareille heure, je ne sais pas ce que ça peut être?... C'est peut-être... lui... qui m'aura suivi! Sait-on jamais !... J'ai peur... Ne pas ouvrir?... Hum !... A quoi bon ? Pas d'incertitude de cet ordre ! 11 vaut mieux savoir... Ne quittez pas... je vais laisser
le récepteur décroché. S'il se passait quelque chose d'infjuiétant, je pourrais vous parler. Vous me défendriez, n'est-ce pas, dans la vie? Merci.
Elle va à la porte d'entrée, disparaît dans l'antichambre. On entend le bruit d'une porte refermée.