‹ Le phalèneChapitre 32 sur 42 · SCENE VU Les mêmes, PHILIPPE · texte numérisé non relu

SCENE VU Les mêmes, PHILIPPE

PHILIPPE Oh ! ne vous dérangez pas, je vous en prie ! Je n'ai nullement l'intention de troubler ce rendez-vous.

Mais, monsieur, il n'y a pas, croyez-le, de rendezvous suspect...

PHILIPPE, élégant et dédaigneux.

Je vous en prie !... Si je suis revenu, c'est par pure formalité, et, une fois que je vous aurai dit, monsieur, que je ne suis pas dupe. .. que ma clairvoyance remonte au jour où vous avez suivi votre gracieux Télémaque dans des endroits de plaisir... je n'aurai plus qu'à retourner auprès de ces dames... Je suis rarement ridicule... du moins, je le crois ; il m'eût été pénible que vous pensiez que je pouvais l'être.

Simple nuance!... Maintenant que je Tai fixée, en souriant, croyez que je me déclare enchanté de vous avoir ce soir à dîner. Vous êtes placé à côté de cette charmante comtesse Stéphanie. La place vous convient-elle ?

LIGNIÈRES

Je ne laisserai point passer l'occasion que vous me fournissez de m'expliquer. J'accompagnais, le soir dont vous parlez, mademoiselle de Marliew et je n'avais pas la garde de sa personne. Je ne l'aurais acceptée à aucun titre, ni d'ami, ni de confident. Si j'ai péché par imprudence ou légèreté, admettons, j'ai pu le regretter depuis et souvent, mais de cela j'assume toute la responsabilité. Et, maintenant encore, monsieur, je suis prêt, si vous le jugez bon, à vous rendre raison.

PHILIPPE

Il ne s'agit pas de cela, monsieur. Vous vous égarez 1 Comment, je vous le demande, devrait-on qualifier deux hommes qui se permettraient de compromettre aussi étrangement une personne qui a droit à tout notre respect. Et si Thyra n'avait pas cru devoir donner à votre rencontre je ne sais quelle apparence de mystère ou de complicité...

THYRA, après avoir fait de loin, à Lignières, signe de se taire.

Oh ! je vous en prie... évitez ces mols-Ià...

PHILIPPE, vivement.

Pardon, ma chère amie. J'insiste... Depuis ce matin on dirait que vous avez plaisir à nous mettre tous deux, monsieur et moi, en fâcheuse posture... Vous attisez le feu !... Si c'est un jeu, avouez qu'il n'a pas réussi.

THYRA

Vous savez fort bien que je n'aî nulle envie de jouer avec ce feu-là !,.. Ce rendez-vous avait d'autres raisons.

PHILIPPE, ironique.

Eh bien, vous l'entendez, monsieur... Quand bien même ce rendez-vous serait dû à une sympathie, une sympathie naturelle, je ne m'en formaliserais pas... et...

THYRA, l'interrompant.

Vous dites ? Répétez cette insinuation ! Répétez ces paroles que vous savez mensongères ! Vous avez osé dire une sympathie...

PHILIPPE Tout doux ! du calme, Thyra... pas de scène...

Allons, ne tâchez pas de lui faire croire sournoisement que vous êtes ici par jalousie ! Car cela n'est pas, vous n'êtes pas jaloux du tout, Philippe !

PHILIPPE gÊ

C'est exactement ce que je viens de vous dire.

THYRA

Et qui n'est que trop vrai ! Vous ne prononcez que des paroles mesurées, dédaigneuses ! Vous tenez à me diminuer ici, devant lui, par orgueil, par respect humain!... Pas un cri décolère ou de ressentiment n'est sorti de vous, Philippe î Et c'est un indice terrible, voyez-vous !

PHILIPPE

Faudra-t-il vous rappeler que tout à l'heure je vous ai dit vertement et ici même, que je trouvais l'acceptation de nous faire rencontrer à bord du Cydnus, monsieur et moi, tout à fait déplacée?... Ne vous ai-je pas témoigné ma colère?...

THYRA

Philippe, soyez sincère !... Votre amour-propre seul s'est cabré un moment ! Le plaisir de passer quelques jours avec votre charmante cousine, en tête à tête, vous a subitement calmé.

PHILIPPE, à bout de patience.

Entendu, ma chère, n'insistez pas. Nous resterons, comme je le souhaitais, chacun chez nous et à nos bords respectifs... Je joue ici un jeu de dupe... et je vois trop où vous voulez m'cntraîner ! Excusez, monsieur, le ton outré que prenait cette conversation, et, encore une fois, à tout ù l'heure!... Smoking... le

dîner sur le pont...

Il va se retirer.

THYRA

Non, ne pars pas, Philippe ! Maintenant que tu es revenu, ne me fais pas cette insulte!... Prends-moi le bras... Descendons ensemble.

PHILIPPE

Vous n'y pensez pasl... Comment notre retour serait-il commenté ! Je vous conjure de réfléchir à ce qu'on penserait si j'avais l'air de vous ramener de force et d'être venu vous chercher. Vous créez volontairement une situation équivoque, supportez-la et ne la compliquez pas, jusqu'à nous rendre ridicules. (// va s'en aller.)

THYRA

Prends garde ! Ne pars pas sans moi. Je te conseille de mesurer l'insulte que tu me ferais, maintenant que tu es revenu, en me laissant ici... J'en rougis de honte!

PHILIPPE, glacé.

Pourquoi donc? Vous donnez un rendez-vous à l'un de vos amis. Agissez comme vous l'auriez fait si je n'étais pas remonté. Nous nous retrouverons en bas pour le dîner. Je n'ai que le temps d'aller rejoindre nos amis et de passer mon smoking...

Tout cela a été dit précipitamment, presque à voix basse.

LIGNIÈRES, rompant les chiens.

Mais qu'à cela ne tienne, ïhyral... Il est tard, la

nuit tombe! Permettez-moi de vous reconduire jusqu'à la passerelle de VAtalante.

Il va à elle et lui offre cavalièrement le bras.

THYRA

Un moment, Lignières... S'il te reste un atome d'amour... s'il...

PHILIPPE

Je ne répondrai pas devant monsieur, je vous en avertis !

THYRA, lui barrant la roule.

Et pourquoi donc ?... Au contraire !... C'est le seul témoin devant lequel nous puissions parler, le seul au monde qui puisse comprendre le sens de nos paroles.

PHILIPPE, les bras croisés.

Non, je ne répondrai pas.

THYRA

Il connaît la raison, lui, qui fait que notre amour était empoisonné à sa source d'une rancune impossible 1...

PHILIPPE

Quel passé tenez-vous à réveiller ?...

THYRA

Je vous l'avais dit. je vous l'avais prophétisé, jamais

VOUS n'avez oublié cette chose ! Dès le soir où tu m'as prise, Pliilippe, tu t'es vengé de l'amour par l'amour ; comme on assouvit une vengeance... Après, tu as cru effacer, mais nous avons eu beau nous jeter dans la volupté, beau nous griser de nous-mêmes et de sensations, j'avais le pressentiment de notre folie, je savais que je ne ferais qu'attiser ta désillusion et que nous épuiserions le désir, sans jamais retrouver Tamour... Aujourd'hui, nous en sommes-là ! Il y a en toi de la fatigue et de Tindifférence... Tu es las de ta maîtresse, Philippe !... Nous ne pouvons plus mordre à des fruits qui nous ont donné toute leur eau ! iV deux, nous sommes arrivés à je ne sais quelle basse satiété ! Et tout doit être écrasé en moi, l'orgueil et l'amour !

LIGNIÈRES

Thyra, je vous en supplie !...

PHILIPPE

Calmez, calmez votre esprit exalté et ne donnez pas, je vous en prie, à celui qui nous juge ici, et bien malgré moi I l'impression que vous êtes restée l'excessive enfant qu'il a connue... et qui jouait dangereusement avec la vie.

THYRA

Ah! je tremble!... Je tremble de vos mots, Philippe... Excessive, exaltée !... Ah ! vous me reprochez mon exaltation ! . . . Dans ce cas, tant pis, qu'il le sache ! Voulez-vous que je dise alors la raison atroce de votre

froideur à vous, de la reprise que vous faites de vousmême, jour à jour ?

C'est-à-dire ?... Osez toute votre pensée...

THYR.\

Oh I Oh ! Philippe, ne me forcez pas à la dire I...

PHILIPPE

Maintenant je vous l'ordonne !...

THYIL\

Oh î... Philippe !... Oh! Philippe !... J'ai senti petit à petit, à mesure que le mal monte en moi, votre bouche se détourner de moi... Et c'est bien la pire des épouvantes que de voir naître cette peur de la contagion sur les lèvres de l'aimé !...

PHILIPPE

Mais vous êtes simplement monstrueuse, savez-vous bien !

LIGMÈRES

J'ai peur de comprendre, à mon tour... A quel mal obscur fait-elle allusion ?

PHILIPPE Ne l'écoutez pas î... Elle divague 1...

THYR.\

Eh bien. oui. Lignières, oui, je suis perdue !... Ce n'est plus qu'une affaire de temps !

LIGNIÈRES

Thyra î... Que dites-vous là?

Et, à mesure que ce temps approche, sa peur augmente !

PHILIPPE

Ah !.. Je m'insurge, cette fois ! Vous n'êtes plus maîtresse d'un cerveau fiévreux...

THYRA

Non, Philippe, il ne ment pas ce mouvement de la bouche qui glisse, qui cherche à mettre l'espace entre les lèvres... Tout cela n'échappe pas à mon désespoir ! Et tu m'aimes peut-être encore pourtant, c'est vrai, et je te fais pitié, c'est vrai... Un soir, j'ai trouvé dans votre buvard une lettre commencée, une lettre à un vieux parent, inquiète, agitée ; vous lui demandiez, à lui qui avait connu vos antécédents, s'il n'y avait pas trace de phtisique dans votre famille...

LIGNIÈRES Phtisique !...

PHILIPPE

Elle ne sait plus que délirer, vous voyez bien !

THYRA

Allons, Philippe, ne proteste pas 1 Tu fais tous tes loyaux efforts pour te surmonter... Mais je suis celle qui contamine ! Nous y voilà donc, Philippe... Je l'ai

enfia votre détestable pitié ! Demain, quand les heures terribles viendront, j'aurai peut-être votre dégoût, je verrai votre envie saine de respirer ailleurs, de fuir...

LIGNIÈRES

Assez, par grâce, mon amie... ne vous abîmez pas ainsi à plaisir ! Épargnez-vous tous deux.

THYRA

Oh ! maintenant qu'est-ce que je risque ? Je te le cric, Philippe : une affection passerait dans ma vie, je ne vais pas jusqu'à croire que tu en serais heureux, mais tu fermerais les yeux inconsciemment dans l'espoir que quelque chose de plus fort que ta volonté me prenne à toi. Je le sais, tu formes des projets qui dépassent le terme de mon existence.

PHILIPPE Ah ! l'abomination de ce que j'entends !... Quelle injuste clameur sort de vous tout à coup ! Vous vous trompez 1 Je suis prêt à continuer, Thyra ! Je vous aime toujours. N'ai-je pas suivi à la lettre notre pacte et notre programme ? Kappelez-vous vos propres mots : M Un suicide à deux, un suicide de joie et d'amour !... » Eh bien, allons plus avant encore!... je suis prêt !...

THYRA

Peine perdue ! Le suicide pour un seul, oui !... Alors que je me consume, la vie entre en vous à pleins

25Ô LE PHALENE

flots... Vous n'avez rien à redouter de moi, allez ; je réponds de vous 1 II se passe ceci que je suscite la joie, le plaisir, la volupté, toutes les richesses de la vie. Je les ai appelées. . . nous nous les sommes payées. . . et c'est vous seul qui en profitez !

Ne départagez pas votre bonheur I

L'heure des comptes serait-elle venue !

THYRA

Sache-le, Philippe, le plaisir, lajoie, la volupté n'ont pas le même sens pour ceux qui vont mourir ou pour ceux qui restent !... Sache que c'a été chez moi sans cesse une volupté, triste, toujours terrifiée. Pour toi l'heure de vivre commence. Chaque volupté, chaque plaisir, t'ont fait plus conscient, plus dispos, plus apte à la vie. Moi, ils me laissent plus morte, plus désespérée !...

PHILIPPE

Nous y voilà !...

THYRA

De ce suicide-là, vous sortez vainqueur. Ah ! l'atroce course à deux que la nôtre!... Atalante, Atalante, comme dit l'inscription de votre bateau ! Oui, Atalante éperdue, et qui vous a laissé tous les fruits d'or qu'elle n'a pas ramassés pour ellel...

PHILIPPE

Oh! Thyraî Quelle tristesse! Voilà que, comme les malades aigris, vous jalousez la vie de ceux qui vous entourent et vous chérissent!... Un jour, vous nous reprocherez à tous l'air que nous respirons.

THYRA

Non... vous savez bien que vous mentez, que ce cfue vous dites est faux!

Je suis effondré devant une pareille accusatrice. C'est à cette scène qu'elle voulait que vous assistiez, monsieur!... Elle l'a obtenue, et se venge!

LIGxMÈRES Ne craignez rien! Je ne suis plus un témoin : je me sens, tout à coup, votre ami à tous deux, un ami désolé, qui voudrait vous venir en aide...

PHILIPPE A ce soir, Thyra!

THYRA, scandalisée.

Philippe, ne pars pas ! Je te le défends!...

PHILIPPE

J'en ai trop entendu !

LIGNIl^RES, la retenant par \c bras.

Thyra, je vous en supplie, calmez-vous...

Ou entend desappels à nunvcaii, au bas d« la colline.

PHILIPPE

Écoutez, nos amis m'appellent. Écoutez, leurs cris et leurs voix se rapprochent ; ils montent à ma recherche... un moment encore et ils seront ici...

LIGNIÈRES, à Thyra.

En effet, Thyra. Il a raison, il faut qu'il parte !...

THYRA

Moi aussi, je t'appelle, Philippe! Philippe ! (Philippe disparaît en courant pendant que Lignières s'adresse à lui et lui dit de loin: « je la ramène... Ne craignez rien. » Thyra en profite pour s élancer à travers les rochers et, comme on entend en bas : u Eh ! Hop ! Eh I Hop! », elle crie à son tour, du haut d'un rocher. )Ph\lippe! Reviens, Philippe... ne me défie pas...

Elle reste penchée en avant, presque suspendue au-dessus de l'abîme. A cet instant, Mme de Marlicw mère surgit derrière les amandiers.

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