SCÈNE Vin THYRA, LIGNIÈRES, Mme DE MARLIEW
Mme DE MARLIEW, à Lignières,
Monsieur, monsieur, je vous en prie... je ne sais pas ce qu'elle est capable de faire! Thyra, regarde-moi ! (Lignières s est filancé.)]Q,i'Qxvs\\^^\\Q... je suis restée... j'avais peur... Écoute, tu n'es pas raisonnable, vrai-
ment I Ne me fais pas de chagrin... 11 ne faut pas me faire de chagrin, ni jouer à m'effrayer... Je suis si vieille maintenant... Ne te penche pas ainsi!... Mon Dieu, je ne sais plus ce que je dis!... {A ce moment Lignières a tiré brusquement Thyra en arrière^ il la maintient, presque en la portant, et la ramène au premier plan. Mme de Marliew saisit les mains de Thyra et U embrasse .Thyra est immobile, raidie. Quand Lignières desserre son étreinte^ elle s'appuie à la vieille ruine tombale, celle-là sur laquelle Thyra voulait faire s'allonger le chien. Mme de Marliew, bas, à Lignières.) Merci, monsieur. Laissez-nous seules... je la reconduirai.
LIGNIÈRES, bas.
Mais comment ferez-vous? Sera-t-elle en état?
La voiture a l'ordre de revenir me prendre ; dans un
quart d'heure, elle sera ici... Prévenez qu'on se mette à
tahle.
Klk"5 restent seules.
SCÈSE IX TllYUA, Mme Do MARLIEW
Mme DE M.\RLIEW Thyra, n*entends-tu pas, ma chérie?
THYRA, un peu égarée comme si elle voulait reprendre pied.
Comment se fait-il que tu sois là? Tu n'es donc pas descendue avec elles ?
Mme DE MARLIEW
J'ai bien senti qu'il allait se passer quelque chose de grave... Je ne voulais pas m'éloigner de toi... J'ai guetté... mais la voiture va venir nous reprendre. Tu vois, j'ai même un manteau pour toi.
THYRA
Mais alors, tu as entendu... là... tu viens d'entendre ?
Mme DE MARLIEW
Tout.
THYRA, avec effroi.
Tu as entendu ce que j'ai dit de moi ?
Mme DE MARLIEW, grave et simple.
Oui, Thyra.
THYRA
De ma santé, de...
Elle s'arrôte.
Mme DE MARLIEW
Oui, mon enfant.
THYRA, la regarde fixement, puis, tout à coup elle pousse un gémissement.
Ah ! tu savais !
Mme DE MARLIEW
J'ai toujours su !...
THYRA
Et tu n'osais pas me le dire, et tu me le cachais ?
Mme DE MARLIEW
Et toi aussi, ma chérie, tu te cachais de moi... Philippe nous avait bien gardé le secret I
THYR-A
Et nous vivions dans ce mensonge!... Quelles folles nous étions de nous imaginer que l'autre ne savait pas!... Comme si c'était possible!... Mamita !...
Mme DE MARLIEW, la serrant affreusement dans ses bras.
Mais ce n'est rien! Je viens de t'entend re... ïu t'exagères aussi !... Ce n'est rien ! Tu dois guérir... Je le sais... on me l'a dit dernièrement encore... Oh ! vois-tu, c'est un bienfait que cet affreux silence qui était entre nous n'existe plus !
THYRA, voluptueusement pressée contre elle. Ah! que c'est bon de te retrouver tout à coup... (Pais ^//^^^mi7.) Mère, mère, pourquoi m'a voir donné la vie, si tu devais me donner la mort !
Mme DE MARLIEW
Ohl quel reproche!... Je n'en sais rien, moi... Que veux-tu? c'est la fatalité!... Ton père était bien portant... Ah! si je t'avais soignée aussi, au lieu de le laisser vivre à ta cuise.,. Enfin, je te reprends, main-
tenant, moi! Je serai là, toujours... Que tu le veuilles ou non, je ne te quitte plus...
THYRA
Oui, reprendsla petite fille dans tes bras. . . Redonnemoi ma première place dans tes coudes, la place qui m'a bercée et qui me bercera encore au dernier moment,.. Mère chérie, toi d'où tout vient et où tout retourne !... Ah ! je ne me rappelais pas que c'était si bon! Maman! Mamita! Mamita ! Calme-moi, j'ai tant de chagrin ! Ah ! situ savais ce que j'ai pu avoir de chagrin!... Je te raconterai tout... comment j'ai découvert... Mon Dieu! qu'il est doux d'avoir encore sa mère quand l'ombre monte!... Non, non, ne pleure pas ainsi, ne te désole pas et serre-moi fort.
Mme DE MARLIKW
Si fort que maintenant plus rien ne pourra t'arracher de moi.
THYRA, comme une enfant modèle maintenant. Je suis petite, hein?... Regarde ce que c'est que le hasard?... Nous sommes toutes deux seules dans une prairie et tu me berces sur une tombe... Tu te souviens, quand j'étais toute petite et que je voulais être bercée près de la grande albia qui sentait le sapin frais... tu avais peur pour moi de la neige... déjà!... et Vladu passait avec ses brebis, les buffles et le chien Hotzu, si maigre, qui me mettait la buée de son museau près de la joue. .. C'est loin I ... Tu vois ce sera pa-
reil... tu seras là, plus tard, pour m'enipêchci- de pleurer?... Va ! Mère, imprime à la tombe le rythme des berceaux... Plus que nous deux, comme autrefois!... Je ne veux plus que cette douceur que je retrouve... Chante, comme autrefois, mama doïca... en berçant... j'aimerais me souvenir de ta voix d'alors... quand tu chantais...
Mme DE MARLIEW Ma chérie, ma chérie, que me demandes-tu là !...
THYRA
Fais l'effort, calme-moi, comme autrefois lorsque j'avais du mal... dans le jardin... iNani-Nani, mama... Dieu qu'il était maigre, le chien Hotzu !... Tu te souviens? Chante!...
Mme DE MARLIEW
Mes vieilles lèvres ne savent plus ta chanson, mon enfant...
THYRA
Force-toi! Pour me faire souvenir... doïca... Rapprends... Comment était-ce déjà... dis?... Comment était-ce donc ! Rapprends...
Mme DE MARLIEW, brisée.
Je ne peux pas !...
THYRA, les yeux clos cl donnant aux bras de sa mère le mouvement des berceuses.
Mais si, mais si, essaie... Berce... avant qu'il neige dans le jardin... Berce toujours...
Mme DE MARLIEW, avec une vieille grosse voix qui pleure.
INani, nani... puiu mami!
Elle c hantonne ainsi les premiers mots de ces chansons qui, dans tous les pays du monde, veulent dire: « Dodo, l'enfant do... » pendant qu'on entend les grelots de la voiture qui remonte et que, de loin, un voiturier crie à travers les branches :
« Il est tard... On fait dire à ces dames... qu'il est temps de rentrer... »
RIDEAU