TH\UA
Vous savez que vous êlcs insupportable, jo ne vous
révèle rien 1... Or, vous rappelez-vous que nous avons passé cinq à six jours ensemble au château du Plessis, chez Mme de Gaussay, dans TOise?...
GORNEAU
Oui, certainement!
THYRA
Vous étiez bruyant et tout le monde admirait d'ailleurs votre jeune génie...
GORNEAU
Et même il me semble bien me rappeler, en effet, que je ne vous étais pas très sympathique.
THYRA
Un soir, vers les six heures, vous étiez probablement fatigué d'avoir trop parlé, de vous êtes trop produit, d'avoir lancé trop de balles de tennis, trop de mots cruels et, comme un enfant qui s'est enivré, dans un réduit, à droite, près de l'escalier du château, vous vous étiez endormi tout bonnement, tout simplement... Votre visage ne portait plus la trace d'aucun effort, vous aviez retrouvé dans le sommeil la grâce de l'enfance, toute la simplicité, la pureté de la jeunesse. Vous aviez l'air d'un page endormi... vous respiriez avec de bons gros soupirs, un livre à la main, la tête sur un coussin rouge. Pour un peu je vous aurais baisé au front... Vous avez été peut-être mon premier trouble véritable ! Et vous ne vous en étiez jamais aperçu... C'est tout. Ce n'est pas énorme...
mais vous verrez plus lard, quaud vous serez vieux, vous raconterez cette anecdote avec un certain plaisir, après boire... {Portant la coupe à la bouche.) Oh! comme ces fruits sont glacés ! vous ne vous en faites pas idée !
CORNEAU, après un silence.
Thyra, je comprends comme vous vouliez que je comprenne. Je ne suis pas plus ému qu'il ne faut... mais je n'ai pas envie non plus de gouailler, de plastronner... J'ai écouté gravement une belle histoire... en effet... Je l'enferme dans mon souvenir... sans contrôler ce que cet aveu renferme au juste d'authentique, de blagueur ou d'illusoire...
THYRA, vivement.
Adieu... petit poète ! {Elle appelle.) Lepage !...
Lcpage se retourne, au fond, puis s'approche. Elle congédie Gorneau du gctito qui, en croisant Lepage, fait tinter quelques pièces qu'il a prises dans la poche de son gilet.
CORNEAU, à Lepage.
On liquide!... On liquide!... Passez à la caisse, mon bon !...
TilYRA, avec une ^oix tout autre, gra\e et «onnanle.
Alors, c'est fini ?... Nous nous quittons, mon doux maître...
LEPAGE, jetant son cigare sur les dalles et l'écrasant du pied.
Et ce n'est pas gai !
THYRA
Je vous dois toute la beauté qui m'a enivrée près de cinq années...
Bah ! Vous exagérez mon influence.
THYRA
Comme un sourcier, vous m'avez appris à trouver de la beauté plastique partout... même dans la mort.
LEPAGE
Je suis un vieux sculpteur qui ne sait pas tant de choses ! Je m'estimerai content si, au soir de ma vie, je puis dire que j'ai bien travaillé avec ces deux grosses pattes que voilà... et que je vous demande la permission de fourrer derrière mon dos... de peur peut-être que vous ne les voyiez trembler !
THYRA, derrière lui, appuyée à la table, à voix basse.
Lepage, soyez sincère, m'avez-vous aimée ? LEPAGE, se retourne.
Mais...
THYRA
Osez toute votre pensée, je veux savoir si vous m'avez aimée... d'amour.
Un silence.
LE PAGE
Je ne vous en ai, en tout cas, jamais rien dit î
THYïL\, avec une expression fière.
C'est encore plus beau î Mon bon maître, vous avez été ma pensée la plus haute, la plus altière et peutêtre la plus fervente... (A mi-voix encore.) Qui sait ? Si vous l'aviez voulu fortement, à une époque de ma vie...
LE PAGE
Bah! on croit cela !... On le croit... après... quand ce n'est plus possible !...
Il essaie de sourire.
ÏIIYIL\, sanimant.
Ah ! si j'avais pu être une artiste! Au lieu de ce..* néant!... Lepage, continuez à travailler, à faire de belles œuvres. C'est vous qui avez la grande part... veinard !
Elle le dit avec un regrt-t indicible, en tendant ic poing.
LEPAGE, , sanimant à son tour d'enthousiasme ému.
Le fait est, je crois, que jusqu'au dernier souffle..-
THYR.\, se soulève sur la pointe de ses mules. Jusqu'au dernier souffle !... Lepago, regardez-moi bien... avec force...
Ils si> regardent a>cc ém«»titui tous les deux.
LEPAGE, se détache brusquement, dans un geste de fureur bougonne et rustaude pour cacher ses larmes.
Ah ! les départs ! Bon Dieu ! (// remonte avec les autres.)
THYRA, se maîtrise et appelant bruyamment. Messieurs ! Il y a de la bonne aventure pour tout le monde !
ARTAGHEFF, de loin, dans la galerie, en montrant Osterwood et Austersen.
A qui de nous deux le ticket trois ?...
THYRA, riant.
Mais à vous, si vous voulez... comme à la foire, hein ? Et puis, vous êtes très gentils... nous avons lair de jouer une charade et vous êtes là, tout sages, avec la complicité du silence... Vous êtes des amours !
ARTAGHEFF Alors, ma bonne aventure ?
THYRA
Ohl vous, Artacheff, ce sera très court ! Mais, descendez, vous aussi, Osterw^ood... Austersen... C'est la distribution... On liquide!... Tenez, Artacheff... pour vous.
ARTACHEFF
Qu'est-ce que ces papiers ?
Elle lui tend une page écrite.
THYR.\
Vous lirez... Deux pages de mon journal, du journal qui paraîtra après ma mort... Allez lire ça dans un coin... et gardez-le après... Il y a des dates... Du quinze avril au vingt septembre d'il y a trois ans, cette jeune écrivassière eut le mauvais goût de penser tout à coup qu'un certain fils d'ambassadeur de Russie... Les jeunes filles sont des sottes !... Vous, messieurs, une seconde, je vous prie... Un mot à dire à AUégra.
THYRA, à Allégra, pendant qu'on fume et bavarde dans la galerie.
Tu as deviné, n'est-ce pas, que j'avais envoyé Lignières chercher Philippe... J'ai écrit deux pages désespérées. Il a porté la lettre et Philippe va venir.
ALLÉGRA
Qu'en sais-tu ?
THYRA
Si, si, il va venir!... J'ai le pressentiment... mes pressentiments ne me trompent pas... J'ai peur de ne pouvoir supporter l'émotion de le voir entrer tout à coup... ici... sans être prévenue.
ALLÉGRA Eh bien, veux-tu que je t'avertisse dos qu'il arrivera ?
THYRA
C'est justement ce que j'allais te demander. J'ai
tout préparé, son entrée, les paroles que je dirai, les gestes que je ferai...
ALLÉGRA
Ma pauvre Thyra ! Tu as l'air, ce soir, à bout de souffle et de force.
THYRA
Tu vas guetter à la porte, en bas.
ALLÉGRA
Mais oui.
Tiens ! un signal... Dès que tu entendras la voiture s'arrêter sous la porte cochère, tourne le bouton qui éteint la galerie... Quand je verrai l'obscurité se faire dans la galerie je comprendrai qu'il est là, qu'il monte... qu'il...
ALLÉGRA
Convenu.
THYRA
Va vite!... Mon espoir n'est plus que là!... Tu ne peux pas savoir ce qui est attaché à cette venue ou à ce refus !... En sortant, veux-tu faire signe à Osterwood d'approcher ? {Allégra rit.) Ne ris pas. C'est si triste tout cela ! {En s'en allant elle touche Osterwood à V épaule, qui comprend, se détache du groupe et s'approche de Thyra.) Vous n'êtes pas étonne que je vous aie fait venir de Londres tout exprès pour mes adieux?
LE PHALEÎ^E 289
OSTERWOOD
Je ne vous aurais pas pardonné de l'avoir oublié... Je ne suis nullement étonné... mais troublé... comme les autres...
THYRA
Non, pas comme les autres, Osterwood... Nous avons voyagé quinze jours, passé quinze nuits presque entières à deviser sur le pont du yacht... vous poète sanguin, grisé de whisky, de cocktails et de métaphysique... Et moi, qu'étais-je, alors ? Une femme... mais quelle femme à ce moment-là... en quête de sensations, cherchant à ressusciter chaque matin le désir !
Oui, nous avons été loin dans les aveux, et à cause de cela proches l'un de l'autre... J'étais heureux de découvrir cette artiste, à Theure où je perdais ma grande confidente qui se retirait déjà du monde et avait organisé en elle son monastère !... J'ai appelé vos confidences !... Vous les avez faites à ce mauvais confesseur que je suis, à ce vieux paradoxe errant et sans emploi...
TIIYRA
Pas toutes !... Je vous ai avoué, en tout cas, mes langueurs sensuelles, njon ardeur de vivre juscju'à mourir...
OSTERWOOD Oui... Vous m'avez intéressé, passionné... J'ai
jalousé beaucoup même ce beau Danois à la nuque de rustre... qui avait eu le bonheur de vous troubler et que je retrouve aujourd'hui... parmi nous... Sait-il maintenant, ce beau rustre, qu'il eut l'honneur d'inspirer votre désir?
ÏHYRA
Il est loin de s'en douter... Mais j'ai voulu qu'il soit là, à l'heure de la sincérité... Et puis, ai-je désiré quelque chose sur la terre!... Un amour qui n'est plus... un idéal qui est mort... Le reste, peuh !... Des rêves !... J'ai enfoncé les ongles dans des rêves !...
OSTERWOOD
Les rêves sont la beauté suprême, lorsqu'ils sont liés entre eux par l'idée et embellis par l'expression... Ceux-là nous les avons atteints, certains soirs, n'estce pas ?
THYRA
Vous avez fait danser les idées et les mots devant moi jusqu'au vertige...
OSTERWOOD
Certains soirs, je me suis penché sur vous comme le vieux Pan au son de sa flûte...
THYRA, le regardant du coin de l'œil.
Un vieux Pan un peu rougeaud et sarcastique... Dites... Osterw^ood... vous qui avez tant vécu... et qui avez atteint, dit-on, le fond de la volupté, vous en reste-t-il autre chose que de l'amertume ? ..
LK PHALEîîE 291
OSTERWOOD
Oui, ma camarade, autre chose ! Rien ne vaut la volupté lorsque la pensée lui confère son maximum d'expression... Donnez-vous à moi malgré mes tempes blanchies... Je vous jure que j'en ferai un moment divin !...
TilYRA
Le désir n'est rien... Osterwood... vieux diable !... Ce qui seul est vrai, c'est l'amour ! ... Oh ! oui, l'amour triomphant, comme le disait autrefois Philippe, l'amour terrible... vainqueur de la mort !... lui seul... {La galerie s éteint. Elle pousse un cri de joie.) Et le voici!... Enfin !... Je l'aurai vu encore une fois !... Messieurs, messieurs !... tous mes amis... Voilà l'hôte de la cathèdre, l'invité mystérieux!... Votre maître à tous... le voilà... il arrive !...
CORNEAU, ARTACHEFF et les AUTRES Ah ! enfin ! nous allons savoir !
Rangez-vous pour le saluer !... Tenez, poussez la cathèdre... Soyez tout à fait naturels... Recevez-le comme vous recevriez mou meilleur ami... mon meilleur, n'est-ce pas ?... J'y tiens... Soyez déférents... soyez...
LE PAGE
Mais qui est-ce donc ?Qui ça peut-il bien être ?
THYRA, transfigurée.
Vous allez le voir !... Il monte ! Il monte... [Elle prend des fleurs élégamment dans ses bras et lesjettepar terre. A cet instant la galerie se rallume.) Que signifie ?... Pourquoi la galerie se rallume-t-elle ?
A cet instant entre un domestique portant sur un plateau une lettre qu'il remet à Thyra bouleversée. Nerveusement elle brise les cachets.
ALLEGRA, arrive en courant et, bas, à Thyra. J'ai fait éteindre dès que je l'ai \u descendre de voiture, mais il s'est contenté de remettre cette lettre à un domestique et il est reparti...
THYRA, avec un geste piteux.
Bah!... La partie est jouée, voilà tout !... (Elle s'appuie.)
ALLÉGRA Prends garde, on dirait que tu vas t'évanouir.
THYRA, avec effort.
Oh! ne crains rien... Je me surveille ! [Elle se ressaisit.) Tiens, mon enfant... {Elle lui donne la dernière fleur quelle tient à la main.) Mets un manteau, faistoi conduire par Taulo à la gare et tu lui lanceras cette fleur par la portière de son compartiment en lui disant ceci : « De sa part, cardinalino ! ')
ALLÉGRA Ce sera fait !...
THYKA
Qui m'eût dit, ià-bas, en Sicile, que ce serait toi, toi, la dernière messagère !... (Allégra se sauve. Thyra^ se retournant, souriante, vers les hommes qui, inquiets ou étonnés de ce qui se passe, causent entre eux.) L'ignoble invité qui nous fait faux bond à la dernière heure !... Mais, qu'avoiis-nous besoin de lui, après tout ?... Vous êtes là, et c'est vous la vérité !... Osterwood, j'en suis sûre, maintenant... c'est vous la vérité!... [Un domestique introduit Lignières qui entre précipitamment. Tliyra l'interpellant en le voyant entrer.) Eh bien, Lignières, bon chasseur, nous sommes bredouilles, il paraît î... C'est assez farce ! avouez 1... [Aux autres.) Oui, figurez- vous, Lignières avait la bonté de relancer notre invité récalcitrant. Nous en sommes pour nos frais I...