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SCÈNE V Les mêmes, LIGNIÈRES

LIGNIÈRES, bas à Thyra, inquiet.

Je suivais à distance sa voiture... j'ai vu...

THYRA, haut.

Mais c'est bien mieux comme cela ! bien mieux !... Evohé ! (Elle s'approche de la table.) Approchez-vous, mes amis ! Versons-nous à boire ! J'ai une soif terrible!... Tenez, donnez-moi du Champagne rosé que j'aime!... Vous êtes tous là... Uegardez-moi, que je

sente tous vos regards braqués sur moi... Que nous fait cette vague humanité qui manque à notre appel, ce soir !... Au fait, Lignières, j'y songe, ce n'était pas à lui que devait revenir l'honneur de cette place de choix... Il manque quelqu'un à cette soirée... Lui seul devait avoir l'honneur de cette place fleurie ! Gomme le maître de la maison... le seigneur du banquet...

CORNEAU et les AUTRES Qui cela ! Nommez-le...

THYRA, s'appuyant à la cathèdre.

Vous ne le connaissez pas... C'est un beau voyageur. Je Tai connu dans une fête... Il étaitcouronné de roses, il avait un lambeau de pourpre sur l'épaule, il était beau, comme un rêve... Il me semble qu'il est là ce soir... Il me faisait boire... la tête renversée en arrière, ainsi... une coupe de vin. [Elle prend la coupe et s adressant à la chaise vide quelle caresse du bras.) Je bois à vous, mon maître... A la gloire de Cupidon !...

OSTERWOOD

Si vous voulez : A la gloire d'un Cupidon, asiatitique, loin du brouillard, et dans la dernière maison où Ton puisse encore invoquer de tels dieux... sans éclater de rire !...

On porte le toast. Elle rit nerveusement et laisse tomber ses cheveux sur les épaules.

Ne faites pas attention à ma gaieté, je suis peutêtre un peu grise... [Elle est prise d'un accès de toux.) Quelle heure est-il, Lignières ?

LIGMKRES

Onze heures passées, je crois.

THYRA, la voix un peu éraillée, brisée, el la respiration oppressée.

Dans quelques instants viendront les masques blancs que je vous ai promis!.. En attendant, camarades... vous qui m'avez tous aimée, ou désirée, vos yeux braqués sur moi me sont une chaude et agréable caresse... J'étais jolie, n'est-ce pas ? Mais, à vingt ans, aucun de vous ne m'a connue... J'étais tellement mieux ! Non, ne répondez rien... restez ainsi, silencieux, en groupe... (Tout à coup, grave.) Vous qui vous êtes contentés de me rêver, je veux vous laisser de moi une impression phis durable, je veux que votre souvenir me contienne toute... que vous gardiez l'image de ce qui aura été moi, lorsque je passai parmi vous... Êtes-vous dignes de ma pensée?... Ètesvous recueillis, graves, et capables de comprendre cette communion spirituelle ? Il le faut !...

LKPAGi:

Mais, Tliyra, à vous voir ainsi agitée, et si tendre pour nous, à l'heure prcscjne du départ, je vous assure que rémoti(in nous étreint tous...

OSTERWOOD

C'est elle qui nous rend presque muets...

ARTAGHEFF Nous écoutons vos paroles la gorge et le cœur serrés...

C'est bien ! Alors, attendez-moi !...

Elle disparaît, légère, dans la galerie dont elle referme la draperie. Les hommes parlent entre eux et baissent instinctivement le ton.

CORN EAU

Que veut-elle dire ?... Que va-t-elle faire ?

LEPAGE

Je ne sais pas...

LIGNIÈRES

Comme elle est étrange, ce soir !

OSTERWOOD

Jamais je ne l'ai vue aussi transparente, aussi fluide !

ARTAGHEFF

Pourquoi nous recommande-t-elle d'être graves ?

L'obscurité se fait dans la salle à manger. Ils s'étonnent tous de cette obscurité. Dans la pénombre, le boy indieu s'avance et va à la grille à gauche, comme s'il avait reçu un ordre.

lig>'ii:res Regardez ce domestique... que va-t-il faire?

Le boy ouvre la grille vénitienne qui grince sur ses gonds et laisse voir le petit oratoire.

Puis il se retire. Les hommes regardent du coté de cet oratoire. Tout à coup lun d'eux s'écrie : « Oh ! regardez ! »

Une lueur intense, pourpre, probablement préparée à ra>ancc, vient d'illuminer ce réduit sonilire qui se met h étinceler. Tous les yeux se fixent là... Ils regardent attentivement, avec un peu de stupeur... Un grautl temps se passe. Us ne disent rien. A la fin, Corneau, à voix basse :

CORNEAU

i^u'elle est belle !

OSTERWOOD Phryné!

Galathée!

LE PAGE

LIGNIÈRES Quelle audace splendide! (Ils de meurent ainsi quelffues instants, dans ronibre, les yeux fixés sur la vision, puis, brusquement, les torchères de retrait s'éteignent. Les hommes se considèrent alors entre eux, gênés, et, dans cette pénombre, se mettent à parler à voix basse, presque en chuchotant.) C'est bien l'adieu d'une artiste qui a toujours été hantée de plastique !

LE PAGE

Le sculpteur et la forme !...

OSTERWOOD Si elle a déchiré le voile d'Isis en notre faveur. Messieurs, et avec le souci de cette mise en scène étudiée, respectons la nudité incomparable et très chaste qui a bien voulu se montrer à nous avant de disparaître ! . . . Elle a osé ce geste..,

LEPAGE

Comme pour étancher nos regrets.

CORN EAU

C'est vrai,.. Assouvir des pensées déjà anciennes.

LEPAGE

Montrons-lui que nous l'avons compris, n'est-ce pas?...

OSTERWOOD

Et elle vient d'oser cela avec cette espèce d'enfantillage touchant qui fait d'elle une divine barbare... Quand nous la reverrons, pas un mot du rêve que nous venons d'avoir ! Évitons de la blesser d'une phrase qui ne traduirait pas le respect que nous éprouvons. ..

Murmures : « La voilà! » Thyra franchit la grille. Elle ne porte plus la robe de tout à • l'heure. Elle est vêtue hâtive-

ment d'une sorte de péplum à peine accroché, les cheveux défaits. Elle avance, sans regarder personne, vers la table, les bras obstinément sur les yeux, pleine de honte maintenant et de gêne, puis elle s'abat sur la table, secouée de sanglots.

On s'empresse autour d'elle :

«Qu'y a-t-il?...Qu'avez-vous?...

Thyra, ma petite Thyra ?... »

THYHV

Rien ! rien! laissez-moi... Laissez-moi... Ne me parlez pas, surtout. Vou? me feriez mal !... Oh! ce soir... je souffre... c'est douloureux!... (Elle se redresse.) Maintenant, de la musique ! de la musique!... et de la lumière! {Elle appelle.) Yoro!... Pignallelli !... De la musique!... {Lignières soulève la tapisserie, et transmet Vordre. On redonne toute l'électricité et le nouvel orchestre attaque un air vibrant et fort.) La musique î Mes amis! comme je l'ai aimée !... Comme nous l'avons aimée, Philippe et moi!... Oh! même la musique des paroles... m'en serai-je grisée!... La joie des mots!... J'ai joué avec eux comme avec des pierreries!... Quand je mourrai, je voudrais que mon mausolée soit rempli de hellcs sculptures... belles comme celles que je n'ai pas pu réaliser... Je voudrais avoir une chapelle à Paris, entourée de fleurs, dans un endroit très apparent et, à chaque anniversaire, je voudrais qu'on y fasse chanter des messes de Pergolèse ou de Bach... Oh! mes amis!... mes amis... je voudrais m'en aller dans une vapeur dorée... avec des fleurs... des fleurs entassées qui feraient songer au convoi impossible de quelque jeune dieu ! ... Je suis folle, n'est-ce pas, mais c'est si beau l'enthousiasme! C'est si beau la vie!... J'ai soif!... ma gorge a soif!... Donnez-moi encore à boire!... Donnez, Austersen... de votre main...

Elle est prise d'une quintu dt:

loiix.

Ne buvez pas de boisson glacée, mon enfant ; prenez garde, c'est mauvais pour vous!

THYRA, fiévreusement, les yeux dilatés et jetant son mouchoir

taché de sang.

Mauvais pour moi !... Qu'est-ce qui peut être mauvais pour moi !... Et puis, je ne sais de quoi vous voulez parler, Lepage... Êtes-vous bête !... Je ne suis pas malade !... (^4 un domestique.) Faites entrer... miss Salomé !

AUSTERSEN et LEPAGE

Salomé!...

LIGNIÈRES, étonné.

Qui appelez-vous ainsi ?

THYRA

Oh!... une femme très quelconque qui va simplement vous apporter des liqueurs... un modèle auquel j'ai fait revêtir, pour ce soir, certain costume de Salomé, que j'ai porté et dont Lignières se souvient fort bien...

LIGNIÈRES, avec reproche.

Pourquoi cette fantaisie sacrilège?...

TIIYRA /

Mais, mon cher.., pour voir mon double évoluer... pour me voir, de ces coussins où je vais m'étendre... car j'ai un mal de tête afTreux... pour me voir comme

j'étais autrefois, probablement... Je regarderai mon image voleter dans la salle au milieu de vous... comme un papillon noir... Vous savez bien que j'ai tous les caprices... Un mauvais souvenir, hein, mon vieux Lignières, ce costume-là !... Bigre!...-

Entre la femme revêtue exactement du costume du deuxième acte.

LIGNIÈRES, bas, à Thyra en souriant.

Vous étiez mieux tout de même !

THYRA

Ce n'est pas sûr !... Ah 1 la pauvre fille que voici... Si elle se doutait de ce qu'elle nousévoque... de sifou... et de si triste...

La femme, au fond, sur un grand plateau passe les liqueurs.

CORN EAU

Elle n'est pas mal! C'est un modèle !

ÏIIYRA

Fi! c'est mon corps astral!.^. Mes amis, causez avec elle... causez de tout : d'art, d'amour, de littérature... de tout ce que vous voudrez... Moi, je suis anéantie, j'ai un mal de tête affreux...

LEPAGE

C'est vrai? Il faut aller vous reposer, pelile.

THYRA

Oh ! mais je vais y remédier de suite, pendant que vous causerez avec mon double... Je vais m'allonger sur ce divan cinq minutes.

LIGNIÈRES

Voulez-vous un cachet ?

THYRA

Non! non, j'ai mieux... une once de morphine...

LEPAGE Ah! ah! vous vous livrez à ce petit jeu?...

THYRA

Quelquefois... des migraines... Ne me regardez pas... c'est l'afTaire de quelques secondes... Causez, surtout !... Faites du bruit plus loin... Laissez-moi. (Elle s'étend, sur le divan, entre les deux côtés de la table.)

Les hommes remontent en entraînant Salomé.

LIGNIÈRES Mademoiselle, voulez-vous me donner un verre de cherry brandy? ,

ARTACHEFF

Est-ce que vous dansez aussi, mademoiselle?

CORNEAU

Salomé doit toujours danser, môme sans aucun des sept voiles!

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