SALOMÉ
Non, monsieur, je ne sais pas danser!
CORN EAU
Elle est drôle !
OSTERWOOD
Passez-moi du feu, alors, dearprincesse !... Du feu, Salomé!
LIGNIÈRES, parlant de loin à Thyra, sans se retourner.
Vous n'êtes pas plus souffrante?... Cela va-t-il ?
THYRA
Pas mal... Bonsoir, bonnes gens!
Elle prend la seringue quelle avait préparée, et on la \oit faire lentement la piqûre au bras.
LIGNIÈRES
Gorneau, mon petit Gorneau, vous allez nous dire les vers que vous écrivîtes sur Mme Hamcrstein dans Salomé.
GORNEAU Ah ! non! jamais de la vie, par exemple î
OSTERWOOD Oui, un vers chacun sur Salomé.
LIGNIÈRES G'est ça. Dans un idiome dilTérent.
On a toujours écrit un vers sur Salomé.
GORiNEAU
Hérodiade est toute en pourpre sombre et brune, Salomé transparente est en nacre de lune !...
LEPAGE
Vous êtes odieux avec vos Salomés de pacotille !... Eh ! corps astral, passe-moi du feu !...
ARTACHEFF
Avez-vous vu les pauvretés persanes chez la comtesse de Ghatriaud?
CORNEAU
Ne dites pas cela, le costume de Mme Sw idson était charmant...
ARTACHEFF
Et les perles, oh ! les perles roses de la Zirtolaki?
Thyra a deux ou trois mouvements convulsifs. Elle roule du divan à terre et sa tête heurte le dallage. Au bruit, les hommes se précipitent.
LIGNIÉRES
Thyra!...
ARTACHEFF \j\\ spasme. .. un évanouissement...
LEPAGE
Ce visage... ces yeux révulsés! Elle a perdu con-
naissance...
Les mains,... vite.
Oh !... mais...
CORNEAL
LIGNIÈRES
On lentoiiTe, on lui soulève la tète. Lignières ramasse la seringue par terre et pousse une exclamation.
ARTACHEFF
Quoi ?
LIGNIÈRES, passe la seringue aux autres.
Regardez, je n'ai pas confiance... (// trouve dans la main crispée de Thyra un papier. Il l'arrache.) Qu'estce? une lettre? (// l'ouvre et pousse un cri.) Jedevance le terme...
On entend des exclamations de terreur,
TOUS, parlent à la fois, en tumulte.
Quelle horreur... Thyra!... Thyra I...
Mais on ne se tue pas avec de la morphine?
OSTERWOOD
Allez chercher un médecin!...
â06 LE PHALENE
LIGNIÈRES
Une piqûre de cyanure... Tenez, elle nous l'a écrit...
C'est foudroyant!... Et sans remède...
On se précipite dans l'affollement, un peu au hasard.
OSTERWOOD
Le pouls...
LIGNIÈRES
Elle ne respire plus... le cœur ne bat plus!...
CORNEAU
Que faire?... Ne perdons pas la tête, surtout!...
ARTAGHEFF
C'est terrifiant !... C'est à devenir fou de terreur !
OSTERWOOD
Elle a tout calculé pour ne pas se manquer... Oh! cette bouche tordue!... cette pâleur!
LEPAGE, sanglotant de toutes ses forces.
Mon enfant ! . . . Est-ce possible ! Toi , tu as fai t cela ! . . . El tu es partie sans rien dire à ton vieux maître!... Thyra !
Ils sont là, prostrés, éperdus, à genoux... Corneau, plus effrayé que les autres parce qu'il est plus jeune, reste agrippé à la table dans une expression d'horreur.
LIGNIÈRES, il lit.
Mes amis, il est cinq heures quand f écris, fai pré^
paré cette lettre... Vous la lirez ce soir, car je sais que Philippe ne reviendra pas, j'en ai la certitude... D'ailleurs, la vie et Vespoir ne m'étaient plus permis... Mes amis, maintenant, il est minuit quand vous lirez ceci... Mon vœu est celui-ci... exécutez-le à la lettre... Mon âme sera partie doucement dans le bruit de vos voix aimées, dans la fumée de vos cigarettes... Ayez soin de ce corps, mes amis, que je vous aurai montré sans voiles et vivant, quelques instants avant que, mort, je vous le confie... Conservez-en limage dans vos yeux. Mon vœu est que vous le veilliez, jusqu'à demain matin... Mais ne me veillez pas à la façon ordinaire... Puisque je suis partie de la belle vie dans la musique, le bruit des voix et la chaleur des mots... réchauffez-moi encore de votre présence... Je me suis en allée sans bruit, je voudrais que vous continuiez vos causeries près de moi jusqu'à V aurore... comme si je dormais... comme vous le devez à votre petite camarade... je voudrais qu'il y ait vos fumées et le murmure de vos voix... Adieu... J'ai écrit mes dernières dispositions là-haut... Je désirerais qu'on brûlât mon corps qui s'est consumé déjà à toutes les lumières de la vie. Je ne connais pas les lois Jrançaises... mais si l'on pouvait disperser ensuite mes cendres sur ce beau rocher de Sicile!... Ce sont malheureusement des gestes qu'on ne fait plus aujourd'hui... Maintenant, mes amis, causez, parlez... Il me semble que je vous entendrai encore... N'avertisse: pas les domestiques, personne... Si vous en donnez V ordre, on ne vous dérangera pas...
Ne réveillez pas ma mère jusqu'à demain matin.,» Alors, frappez à sa porte... La pauvre vieille maman comprendray et pardonnera à celle qui lui avait promis de mourir dans ses bras... Je vous la confie, n'est-ce pas ? Je l'aimais beaucoup... Elle sera si seule... Et puis y c'est tout... Prenez maintenant ces roses que f avais placées moi-même sur la table et mettez-les-moi sous la nuque... Coupez ma chevelure que vous vous partagerez.,.
Ils pleurent.
LEPAGE Ah I elle est là tout entière !... Elle avait tout préparé..- jusqu'à sa dernière heure... Je la savais perdue, moi... Nous ferons ce qu'elle a dit, n'est-ce pas?... Nous allons la veiller... intimement... tous...
Au moment où ils vont soulever le corps, on entend dans la maison une musique endiablée de tambourins, des rires.
CORNEAU Qu'est-ce que c'est ?
ARTACHEFF, va à la galerie, entr'ouvre le rideau. L'entrée des masques dont elle nous avait parlé !
Un moment d'effroi. Tous parlent à la fois.
TOUS, éperdus.
Empêchez, empêchez d'entrer!... C'est abominable ! . . . Donnez Tordre, vite. . . Éteignez. . , Éteignez l'élec-
tricité, pour l'amour de Dieu!... Ici, tenez... Là, je crois...
On éteint.
Restez tous ici..
n'entrera.
ARTACHEFF
je VOUS certifie que personne
Il disparaît derrière la draperie.
Obscurité complète. La musique cesse brusquement. Silence. Il ne reste que les deux candélabres à cire jaune qui éclairent de loin le corps de Thyra, à travers les nuages alourdis des fumées de cigarettes. En sanglotant, Lignières, Corneau et Lepage s'approchent de la table, prennent les fleurs et les dispersent autour de l'enfant endormie et calmée.