LA VOIX DU MODÈLE
Comme d'habitude, madame, à une heure et quart.
Mme DE MARLIEW
Bien, attendez.
Elle referme la porte.
GREEN
Mais il est déjà arrivé à mademoiselle de ne pas
rentrer déjeuner, sans avoir averti.
Mme DE MxVRLIEW
Oui, mais jamais dans des conditions pareilles. Tout ce que vous m'avez appris est bouleversant. Jusqu'à midi je n'étais pas trop inquiète, mais maintenant 1... D'autant plus que c'est mon jour... elle sait que je pourrais m'énerver... que peut-être la comtesse Stéphanie viendra... Voyons, je vous en prie, Green, ne me cachez rien et redites-moi comment les choses se sont passées ce matin.
GREEN
Je ne cache absolument rien à madame. Gela s'est passé exactement comme je l'ai raconté : mademoiselle avait l'air naturel ; elle m'a demandé un vieux costume, à moi ; j'ai cru qu'elle voulait le mettre à un modèle. Je le lui ai donné sans explication. Elle l'a emporté dans sa chambre, et puis j'ai été stupéfaite de voir sortir mademoiselle affublée de mon costume. Elle avait mis un chapeau très commun... qui ne devait pas être à elle... des gants de filoselle et je crois même me rappeler, tenez, madame, qu'elle portait sur le bras un châle tricoté... noir.
Mme DE MARLIEW Un châle !
GREEN
J'ai souri quand je l'ai vue attifée ainsi. Elle m'a seulement dit : « N'est-ce pas, je suis bien ? » et puis elle a disparu.
Mme DE MARLIEW
C'est un peu fort ! Où a-t-elle pu se rendre ? Rien
dans ses habitudes ne correspond à ce genre de fantaisie, si capricieuse qu'elle soit... Ah ! par exemple ! quand elle rentrera, je la gronderai vertement.
GREEN
Mais madame sait bien qu'une fois, avec M. Bogidar, elle s'était habillée d'un manteau de pauvresse. Ils étaient allés visiter tous les deux des quartiers pauvres. C'était pour faire des croquis. Est-ce que madame s'en souvient ?
Mme DE MARLIEW Oui, oui, je me souviens ! Il lui est arrivé, à Nice, d'aller observer sur nature des gestes, des attitudes; mais dans ce cas, elle m'avait toujours avertie. Ce qu'il y a de stupéfiant, encore une fois, c'est qu'elle n'ait mis personne au courant, surtout de son retard. Mon Dieu ! pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé !
GREEN
Oh ! madame, c'est impossible !
Mme DE MARLIEW
Je viens de monter dans sa cdambre et cela ne m'a pas rassurée. Il y a les traces d'une nuit agitée. Mademoiselle a dû boire du thé toute la nuit.
GREEN Oui, mais le lit était défait.
Mme DE MARLIEW
A terre il y a des livres avec des coupe-papiers. Elle a dû lire selon son habitude, près du poêle électrique.
Enlîn, nous allons avoir l'explication tout à l'heure ! Le prince doit venir vers quatre heures. Il est hors de doute qu'elle sera rentrée pour la visite de son fiancé.
Un domestique nègre entre.
LE NÈGRE YORO
Madame, est-ce du Champagne rosé qu'il faut verser sur les grappes-fruits ?
Mme DE MARLIEW
Bien entendu. Vous l'avez mis dans la glace?
YORO
Oui, madame.
Mme DE MARLiEVV
Et a-t-on téléphoné chez Rumpelmayer ?
YORO
Oui, madame.
Mme DE MARLIEVV
Tout est apporté? Le chocolat au coco ?
YORO
Ah ! On a oublié, madame !
Mme DE MARLIEW
Comment,on n'a pas encore commandé chez FuUers et il est deux heures 1 Vous n'en faites jamais d'autresl {Le domestique sort. A Green.)Tenez, frottez-moi un peu les ongles... j'ai les mains dégoûtantes. (Un domestique entre avec un bouquet.) Ah! voilà le bouquet habituel. {Elle détache la carte.) Naturellement,prince
LE PHALENE ô'J
>olona de Thyeste. {Le domestique sort. A Green.) iettez le bouquet dans le grand vase... ou plutôt non, lie l'arrangera elle-même. Tenez, dans le seau d'eau. Ion Dieu ! Mon Dieu ! mais j'oubliais Thyra, moi !... e ne sais pas l'heure.
Elle cherche de l'œil machinalemenl une pendule.
GREEN
Madame se souvient que mademoiselle a proscrit les )endules dans l'atelier; il n'y a qu'un sablier... Je l'ai jamais pu voir l'heure à un sablier.
Mme DE MARLIEW, prenant le sablier noir. Moi non plus ! J'ai envie de téléphoner à Mlle Po- )esco. Peut-être M. Lepage a-t-il quelques nouvelles, legardez s'il est dans son atelier.
GREEN s'approche de la fenêtre vitrée de l'atelier, se hausse.
On ne voit pas bien d'ici, mais je pense bien que A. Lepage doit avoir sa séance habituelle. Si madame ^eut, je vais descendre...
Mme DE M.\RLIEW Attendez encore.
YORO, rentre.
Madame, il y a quelqu'un.
Mme DE MARLIEW, s'eiclamant.
Déjà ! Je ne reçois qu'à quatre heures 1 Faites des- :endre tout de même au salon.
60 LK PHALENE
YORO
Non, madame, ce n'est pas une visite pour madame... c'est une visite pour mademoiselle. Un journaliste. Mademoiselle avait, paraît-il, donné rendez-vous . Voici sa carte. Il attend déjà depuis un quart d'heure.
Mme DE MARLIEW, lisant.
Un journaliste ! Est-ce qu'il a un appareil photographique ?
YORO
Je ne crois pas, madame. Il a l'air seul.
Mme DE MARLIEW
Il y a un quart d'heure qu'il est là ? Faites monter. {Yoro sort.) Je vais le recevoir. Il ne faut pas faire attendre un journaliste. C'est toujours horriblement dangereux ! Vous voyez, vous voyez, elle avait donné rendez-vous ! Oh ! mais ça devient extrêmement inquiétant, je vous assure.
GREEN
Un journaliste !... Mademoiselle n'y aura seulement pas fait attention.
Mme DE MARLIEW
. Descendez vite. Demandez à M. Lepage si ma fille ne lui avait rien dit qui puisse nous expliquer son retard. Mais, de toutes façons, ne lui parlez] pas de l'accoutrement dans lequel mademoiselle est sortie.
GREEN
Bien, madame.
Elle sort, le nègre fait entrer le journaliste.