SCENE II
Mme DE MARLIEW, LE JOURNALISTE Mme DE MARLIEW
Entrez, entrez, monsieur. Ma fille n'est pas encore i. Je Texcuse auprès de vous...
LE JOURNALISTE
Oh ! madame...
Mme DE MARLIEW
Si. Ma fille a Thabilude d'être ponctuelle, mais elle occupe aujourd'hui d'une œuvre de bienfaisance vec Mme Juliette Adam. Je craindrais de vous faire ttendre trop longtemps.
LE JOURNALISTE
Mon Dieu, madame, je viens surtout en informa- 5ur. J'aurais été heureux pour notre journal d'une iterview personnelle à propos de la médaille qui ient d'être décernée, au Salon, à Mlle de Marliew. bus aurions désiré aussi quelques renseignements ersonnels sur les habitudes, les mœurs et les projets e mademoiselle votre fille.
Mme DE MARLIEW, le toi»ant.
Mais, ma fille, monsieur, a des mœurs extrêmement
ormales !
LE JOURNALISTE
Excusez-moi, madame, je me suis mal exprimé.
lais nous aurions été heureux de donner dans notr«
journal quelques détails sur la vie intime et artis tique d'une personne qui, en quelques mois de vi parisienne, a su conquérir une célébrité considérable aussi bien dans la société mondaine que dans la se ciété artistique... D'ailleurs, il me suffit de pénétre dans cet intérieur: je vois tout de suite le goût et l luxe dont vous êtes entourée. L'atelier de travail sans doute?...
Mme DK MARLIEW Oui, monsieur ! le petit coin où ma fille sculpte, li et reçoit quelquefois, quoiqu'elle vive un peu en sai vage...
LE JOURNALISTE
Je serai tout à fait sincère. Je viens aussi de lapai du journal vous demander si la nouvelle des fian cailles de Mlle de Marliew à un des plus grands rc présentants de l'aristocratie italienne est confîrmable et, dans ce cas, madame, je vous aurais demand l'autorisation de faire paraître, dans notre journal une toute petite photographie des fiancés... Ces l'usage...
Mme DE MARLIEW
Mais, monsieur, en effet, la nouvelle est exacte c officielle. (Avec orgueil.) Vous voyez là justement le fleurs quotidiennes que le prince de Thyeste envoie sa fiancée... I
LE JOURNALISTE
Dans ce seau?... Ah! c'est très intéressant, m; dame... très intéressant...
LE PHALENE fi3
-Mme DE MARLIEW
Jusqu'à un certain point... mais je me mets à votre disposition si vous désirez quelques détails généraux.
LE JOURNALISTE, prenant son calepin.
Depuis combien de temps mademoiselle votre fille s'est-elle consacrée à la sculpture ?
Mme DE MARLIEW
Trois ans seulement, monsieur. Elle avait une très jolie voix, mais elle a préféré se consacrer à la sculpture. Ça été une vocation irrésistible, pure vocation d'ailleurs, car notre situation personnelle et mondaine nous permettait...
LE JOURNALISTE, déférent.
Je sais, madame, je sais... Elle est l'élève, je crois, de M. Lepage ?
Oui, monsieur. Elle a étudié aussi avec Rodin ; mais, enfin, c'est Lepage qui est son conseiller habituel. 11 habite en face. C'est sur ses avis que nous avons loué cet hôtel que les décorateurs les plus connus ont décoré de façon assez moderne, vous voyez. Nous allons donner quelques réceptions dans les salons du bas où je reçois, car ma fille, elle, ne reçoit jamais. C'est justement mon jour et je m'excuse d'écourter cet entretien. Ah ! n'oubliez pas de dire, monsieur, que ma fille est catholique... que l'infante est de nos meilleures amies. Et, d'ailleurs, les premiers succès de Thvra ont eu le don d'enthousiasmer
nos compatriotes. Notre ancienne souveraine, la prin, cesse Eléonore de Hongrie, depuis qu'elle a abdiqués'intéresse beaucoup à l'art et, dans ses voyages, elle ne manque jamais de venir causer avec ma fille qui est sa protégée, son amie.
LE JOURNALISTE
Très intéressant... très intéressant. (// prend des notes.) Je voyais tout à l'heure des livres sur la table... Puis-je jeter un coup d'oeil sur les lectures préférées de la jeune artiste?
Mme DE MARLIEW Faites, monsieur.
LE JOURNAUSTE Oh ! mais c'est un livre latin, Ovide 1
Mme DE MARLIEW
Oui, monsieur, ma fille connaît le latin. Elle lit même un peu le grec. Elle lit en ce moment... Plotin (elle prononce Plautine), à moins que ce ne soit Plantin, ou...
LE JOURNALISTE, souriant.
Mon Dieu, madame, je ne suis pas très fixé moimême,
Mme DE MARLIEW
Malgré sa connaissance des langues étrangères, vous pouvez le dire, monsieur, ma fille est très française, très française 1
LE JOURNALISTE
Bravo, madame !
Mme DE MARLIEW Je tiens beaucoup à ce mot, — française ! Ma fille a été élevée à Monte-Carlo et c'est pourquoi elle n'a pas le moindre accent. Nous vivions beaucoup à Monte- Carlo, à cause de la santé de mon pauvre mari qui y est mort dernièrement. Oui, monsieur, je vis seule avec ma fille. Nous avons beaucoup séjourné en Italie aussi... à Rome, où l'aristocratie romaine nous a tout de suite fêtées.
LE JOURNALISTE
Et c'est sans doute à Rome que vous avez rencontré le prince de Thyeste ?
Mme DE MARLIEW
Il s'est épris tout de suite de ma fille, oui, monsieur.
LE JOURNALISTE
Continuera-t-elle la sculpture, après son mariage?
Mme DE MARLIEW Mais, certainement. Elle a montré des dispositions si éclatantes ! Tous les artistes s'intéressent à elle. A Paris, nous recevons d'ailleurs toute l'élite...
LE JOURNALISTE k Et sur ses habitudes, pouvez-vous me donner quelques renseignements, quelques particularités qui intéresseraient nos lecteurs... Elle monte à cheval, je crois?...
Mme DE MARLIEW, avec volubilité.
Oui, monsieur, généralement tous les matins elle va faire un tour au Bois et en reviendrait si, comme je vous l'ai dit, une œuvre de bienfaisance ne l'avait attirée ce matin tout particulièrement... Elle a chassé le renard et le cerf dans les hauts comtés. Que puisje vous dire encore?... Elle fabrique des parfums et des essences elle-même... Elle a acheté un champ en Toscane, où se trouvait du lapis-lazuli, pour broyer elle-même une cire bleue dont elle a fait une statue de la Vierge...
LE JOURNALISTE
Ah! vraiment madame...
Mme DE MARLIEW Elle danse comme pas une, des danses de John Dowland... Quoi encore?... Que puis-je vous dire?... Le poète italien d'Aponzio a dit qu'elle avait une voix qui était comme un arc-en-ciel déployé... Quoi encore?... Elle joue de la harpe délicieusement et du cymbalon.
LE JOURNALISTE Du?
Mme DE MARLIEW, de plus en plus vite.
Un de nos instruments nationaux. Très joli, monsieur, très joli.. Quoi encore?... Elle adore les chiens qui ne font pas de bruit : celui que vous voyez vient des élevages du Devonshire. Il a le plus célèbre pedigree du monde. Elle voudrait faire avec lui une « Diane au lévrier » : la Diane en ivoirect le lévrier en ébène...
Quoi encore? En été, elle se nourrit de melons d'eau, rouges et frais... Elle...
LE JOURNALISTE
Mais jamais je ne pourrai raconter tout cela, madame !...
Mme DE MARLIEW
Vous choisirez, monsieur, vous choisirez...
A ce moment la porte s'ouvre et la femme de chambre entre précipitamment et \icnt parler à voix basse à Mme de Marlicw.
GREEN
Madame, c'est mademoiselle... qui rentre!
Mme DE MARLIEW Dieu soit loué ! (Elle se signe.)
GREEN
Elle a Fair d'une humeur exécrable. Elle va entrer ici directement !
Mme DE MARLIEW Jésus ! mais il ne faut pas que le journaliste la voie dans cet accoutrement! Elle est toujours habillée de la sorte ?
GREEN
Oui, madame.
Mme Di: MARLIEW
C'est affreux !... (//aa^) Monsieur, pardonnez-moi, mais une visite très urgente... La comtesse Noc mie- Stéphanie est en bas et il est indispensable...
LE JOURNALISTE
Mais, madame, je prends congé de vous. Avec ces renseignements, d'ailleurs, j'aurai déjà un petit papier...
Mme DE MAIILIEVV
C'est cela, monsieur...
LE JOURNALISTE
Et nous pouvons compter sur une photographie
des fiancés ?
Mme DE MARLIEW
Oui, monsieur, ma fille vous enverra tout cela.
LE JOURNALISTE, en s'en allant.
Au mur... c'est un portrait de mademoiselle votre
fille?
Mme DE MARLIEW
Oui, un portait de Sargent.
LE JOURNALISTE
Oh ! c'est d'une élégance... d'un chic...
Oui, monsieur, trente mille francs !... Je vous en prie, je suis pressée...
LE JOURNALISTE
Excusez-moi, madame...
Il sort. La porte de g.mche donnant sur l'escalier particulier de l'ateiier, s'ouvre et Thyra entre dans le costume décrit plus haut, châle noir. ..canotier noir sur la tète... souliers boueux.