Scène II
Les mêmes, LIGNIERES
Corneau. — Mais vous avez peut-être droit à la cathèdre?... Sait-on jamais!
Lignières. — Je me contenterai d'un tabouret !
Allégra. — Voulez-vous prendre quelque chose?
Lignières. — Tout à l'heure... ne vous dérangez pas pour* moi.
Thyra, bas. à Lignières. — Eh bien?
Lignières. — Voulez-vous que nous passions à côté, je vous donnerai la réponse?
Thyra. — Inutile! (Elle s'adresse à tout le monde.)
Comme j'ai l'intention de renvoyer dans quelques instants cet orchestre tchèque, dont vous devez avoir assez, pour le remplacer par des musiciens ordinaires, voulez-vous qu'AUégra vous danse une dernière fois une danse exotique?
Tout le Monde dit. — Mais, très volontiers!... Avec plaisir!...
Thyra, aux domestiques. — Ecartez la draperie du
fond. (Allégra va dans la galerie, les hommes se retournent et la suivent. Pendant qu'elle danse dans la galerie, Thyra amène Lignières au premier plan, près du divan.) Eh bien?
Vite*! vite!
Lignières. — Je l'ai vu, mais il a refusé de venir.
Thyra. — Il a refusé !
Lignières. — Il m'a d'ailleurs reçu très correctement, au milieu de malles et de paquets préparés...
Thyra. — Alors, il part bien ce soir, c'était vrai?
Lignières. — Dans une heure, à la gare de Lyon... Il a été très poli, correct, il m'a dit: « J'ai reçu les lettres de Thyra... »
Thyra. — Ah ! il avoue les avoir lues !...
Lignières. — Maintenant que le plus dur est fait, a-t-il ajouté, dei)uis six mois nos cœurs ont pris l'habitude d'être si'pan's, pourquoi ce nouvel adieu inutile?... Plus tard nous nous retrouverons...
Thyra. — Etc.. etc.. Et vous lui avez tout dit?
LiGNiÊRES. — Tout! que vous partiez demain matin à votre tour et pour toujours, que vous réintégriez votre pays... Je lui ai dit que vous aviez attendu son départ à lui, que vous teniez à faire coïncider cette disparition...
Thyra. — Il n'a pas trahi d'émotion?
LiGNiÈRES. — Il paraissait être au courant de vos projets... Il a ajouté : « Faites comprendre à ma pauvre Thyra le sentiment de réserve qui m'empêche d'accepter son étrange invitation...
Thyra. — Vous avez bien dit que j'y tenais pardessus toute chose?
LiGNiÈRES. — Il ne faut plus penser à cela, Thyra! S'il vous aimait encore, si peu que ce fût, après les paroles que je viens de prononcer, il serait là... Vous-même, pourquoi ce caprice? Puisque vous savez qu'il ne devait modifier quoi que ce soit à l'irréparable.
Thyra. — A la veille de l'éternité, car il va se marier et moi je disparais, j'aurais voulu le revoir, lui parler... une dernière fois!... Caprice, vous avez raison! Maintenant que les deux trains s'en vont chacun de leur côté, alors le cœur chavire... Ah! la mémoire du cœur!
LiGNiÈRES. — Alors, vous l'aimez donc toujours, malgré ce que vous» en disiez?... Cependant vous avez pu vivre six mois sans lui...
Thyra. — Parce que je me reposais de la fatigue de notre amour, je me délassais dans l'indifférence des autres avec une stupeur étourdie, mais si vous aviez vu le fond...
LiGNiÈRES. — Je l'ai vu... je vous ai vus souffrir à deux... là-bas...
Thyra. — C'est depuis lors, tenez, que le désaccord n'a fait que s'agrandir. Une fureur insensée s'est emparée de nous, nous étions acharnés à nous détruire comme deux ennemis... Du jour oii devant vous j'ai parlé de ses sentiments cachés pour moi... c'a été fini...
LiGNiÈRES. — Oui, vous ayicz admis entre nous une vérité dont il a profité tous les jours, qui lui a gagné du terrain...
Thyra. — Nous nous attaquions sans cesse même en nous aimant... Je l'ai laissé partir... Mais maintenant, je veux le revoir, m'eiaplir une dernière fois les yeux de son visage!.;. Et il viendra! il viendra ce soir! Vous entendez, il va venir... De cela je suis
sûre. ( Ses yeux s'exalent.)
LiGNiÈRBS. — Ah! éternelle chimérique!
Thyra. — Non, car je vais lui écrire les trois lignes désespérées, la lettre à laquelle on ne résiste pas... Vous allez la lui porter, vous me rendrez encore ce dernier service, mon petit Lignières, pauvre compagnon de voyage... et il viendra!
LiGNiÈRES. — Thyra!... Vous vous acharnez sur l'amour, comme vous vous acharniez sur vos sculptures... Et vous êtes ce soir si pâle, et vous toussez affreusement...
Thyra. — Venez vile dans ma chambre.
Ils se glissent, par une petite porte dans le fond.