Scène IV
Les mêmes, THYRA
Thyra, vivement, écarte la draperie. On se tait.
Je
Lepage, redescendant. — Plum !... Elle a Tair bien ' vous demande pardon, je suis allée déposer un baiser
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sur le front de ma* mère... Me voilà toute à vous... CoRNEAU. — Et'Lignières?
ThyRA. — Il va revenir! (A Allégra qui la suivait.)
Veux-tu arrêter toute Jiusique, chérie, et qu'on ferme bien la draperie... Que personne n'entre plus ici...
(AWégrsL, sur un sig^ne, disparait. La draperie se referme sur
tiic.) Approchez!...
Artachefp et Lepage. — Qu'est-ce qu'il y a?
ThYRA, s'asseyant sur l'angle de la table. — VouS pensez que je vous ai réunis familièrement^ mais un peu au hasard f... N-es amis, il y a des raisons profondes, à cette réunion... J'ai voulu, le soir de mon adieu, avoir devant mes yeux les êtres qui, à un titre quelconque, ont eu une importance... spéciale... dans ma vie...
CoRNEAU — Mais il me semble que...
Thtra, vivement. — Oui... Je possède, pensezrvous, des amis plus proches... c'est vrai, vous n'êtes pas les seuls qui devriez vous trouver ici ce soir, il manque à l'appel cinq ou six personnes, il m'a été impossible de les réunir... mais c'est assez que vous soyez là... J'ai fait venir Osterwood de Londres; M. Austersen était de passage à Paris... Je désire que vous sachiez chacun pourquoi vous avez eu, ne fût-ce qu'un' moment, cette part de moi-même; il était plaisant que je vous en fasse l'aveu... Vous vous taisez f
Elle sourit.
CoRNBAU. — Nous sommes flattés...
Lepage. — Nous sommes touchés...
08TERWCK)D. — Dirai- je même que nous sommes intimidés...
Artachepf. — Un peu confus...
Lepage. — Après un pareil préliminaire, il n'y a plus qu'à attendre.
Thyra. — Mais vous ne voudriez tout de même pas que je vante vos mérites aux uns et aux autres à voix haute.
Corneau. — Nous serions jaloux!
Lepage. — Eh bien, à tour de rôle !
Thyra. — Je ne veux pas vous confier cela solennellement... Fumez, parlez, faites comme si je n'étais pas là... Causez surtout...
Lepage. — Nous retournons dans la galerie... avec Allégra...
Osterwood. — Est-ce qu'il y a une préséance... des numéros?
Thyra. — Vous êtes bêleî... Non! au hasard!... Tenez, Corneau, venez par ici... Apportez-moi ma coupe de fruits que je n'ai pas touchée.
Corneau, aux autres. — Je vais les rendre furieusement jaloux!...
Osterwood, s'en allant en haussant les épaules. — Elle
commence par ce qu'il y a de plus petit!
Ils remontent dans le fond. La tapisserie est poussée. Ils l'écartcnt légèrement, et, pendant l'aparté de Corneau, on les voit converser avec Allcgra qui esquisse ercore quelques pas exotiques.
Corneau. — Je brûle d'impatience.
Thyr.* — Je vous connais depuis trois ans, je crois.. J-^ vous ai trouvé odieux, insupportable, poseur et hél>ote comme tous les jeunes j»ens qui se découvrent...
CoRXKAU. — On nVst i:as plus aimable!... Si c'est pour cela que vous m'avez pris dans un coin, je me console en disant : rju est-ce que vont prendre les aut res !
Thyra. — Vous savez que vous c(es insupportal)le, je ne vous apprends rien!... Or, vous rappelez-vous que nous avons passé cinq à six jours
ensemble au château du Plessis, chez M™* de Caussay, dans l'Oise ?...
C /tNEAU. — Oui, certainement!
Thyra. — Vous étiez bruyant et tout le monde admirait d'ailleurs votre jeune génie...
Corneau. — Et même il me semble bien me rappeler, en effet, que je ne vous étais pas très sympathique.
Thyra. — Un soir, vers les six heures, vous étiez probablement fatigué d'avoir trop parlé, de vous être trop produit, d'avoir lancé trop de balles de tennis, trop de mots cruels et, comme un enfant qui s'est enivré, dans un réduit, à droite, près de l'escalier du château, vous vous étiez endormi tout bonnement, tout simplement... Votre visage ne portait plus la trace d'aucun effort, vous aviez retrouvé dans le sommeil la grâce de l'enfance, toute la simplicité, la pureté de la jeunesse. Vous aviez l'air d'un page endormi... vous respiriez avec de bons gros soupirs, un livre à la main, la tête sur un coussin rouge. Pour un peu je vous aurais baisé au front... Vous avez été peut-être mon premier trouble véritable! Et vous ne vous en étiez jamais aperçu... C'est tout. Ce n'est pas énorme... mais vous verrez, plus tard, quand vous serez vieux, vous raconterez cette anecdote avec un certain plaisir, après boire... Oh ! comme ces fruits sont glacés! vous ne vous en faites pas idée!
Corneau, après un silence. — Thyra, je comprends comme vous vouliez que je comprenne. Je ne suis pas plus ému qu'il ne faut... mais je n'ai pas envie non plus de gouailler, de plastronner... J'ai écouté gravement une belle histoire... en effet... Je l'enferme dans mon souvenir... sans contrôler ce que cet aveu renferme au juste d'authentique ou d'illusoire...
Thyra. — Heinî
Corneau. — Dame! Quand une femme de votre sorte nous dit: « Je vous ai aimé... », on est comme celui auquel le riche rend de la monnaie; on n'ose pas vérifier s'il vous a mis dans la main du bronze, du nickel ou de l'argent. On empoche sans regarder... Alors... j'empoche...
Il fait le geste, gamin.
Thyra. — Adieu... petit poète! (Elle appelle.) Lepage !...
Lepage se retourne, au fond, puis s'approche. Elle congédie Corneau du geste qui, en croisant Lepage, fait tinter quelques pièces qu'il a prises dans la poche de son gilet.
Corneau, à Lepage. — On liquide!... On liquide!... Passez à la caisse, mon bon !...
Thyra, avec une voix tout autre, grave et sonnante.
Alors, c'est finif... On se quitte, mon doux maître...
Lepage, jetant .son cigare sur les dalles et l'écrasant du
pied. — Et ce n'est pas gai!
Thyra. — Je vous dois toute la beauté qui m'a enivrée près de cinq années...
Lepage. — Bah! Vous eygérez mon influence.
Thyra. — Comme un sourcier, vous m'avez appris à trouver de la beauté plastique partout... même dans la mort.
Lepage. — Je suis un vieux sculpteur qui ne sait pas tant de choses! Je m'estimerai content si, au soir de ma vie, je puis dire que j'ai bien travaillé avec ces deux grosses pattes (jue voilà... et que je vous demande la permission de fourrer derrière mon dos... de peur peut-être que vous ne les voyiez trembler!
Thyra, drrrière lui, appuyée à la table, à voix basse. —
Lepage, soyez sincère, m'avez-vous aimée?
LePAGE, se retourne. — MaîS...
Thyra. — Osez toute votre pensée, je veux savoir si vous m'avez aimée... d'amour.
Un silence.
Lepage. — Je ne vous en ai, en tout cas, jamais rien dit!
Thyra, avec une expression fière. — C'est encore plus beau! Mon bon maître, vous avez été ma pensée la plus haute, la plus altière et peut-être la plus fervente... (A mi-voix encore.) Qui sait? Si VOUS l'aviez voulu fortement, à une époque de ma vie...
Lepage. — Bah ! on croit cela !... On le croit... après... quand ce n'est plus possible!
Il essaie de sourire.
Thyra, s'animant. — Ah! si j'avais pu être une artiste! Au lieu de ce... néant!... Lepage, continuez à travailler, à faire de belles œuvres. C'est vous qui avez la grande part... veinard...
Elle le dit avec un regret indicible, en tendant le poing. Lepage, s'animant à son tour, d'enthousiasme ému. — Le
fait est que je crois que jusqu'au dernier souffle...
Thyra, se soulève sur la pointe de ses mules. — Jusqu'au dernier souffle!... Lepage, regardez-moi bien... avec force...
Ils se regardent avec émotion tous les deux.
Lepage, se détache brusquement, dans un geâte de fureur bougonne et rustaude pour cacher ses larmes. — An ! leS départs! Bon Dieu!... (il rémonte avec les autres.)
Thyra, se maîtrise et appelant bruyamment. — Messieurs! II y a de la bonne aventure pour tout le monde !
ArTACHEFF, de loin, dans la galerie, en montrant Oster-
wood et Austersen. — A qui de nous deux le ticket trois?...
Thyra, riant. — Mais à vous, si vous voulez... comme à la foire, hein? Et puis, vous êtes très gentils, nous avons l'air de jouer une charade et vous êtes là, tout sages, avec la complicité du silence... Vous êtes des amours!
Artacheff. — Alors, ma bonne aventure?
Thyra. — Oh ! vous, Artacheff, ce sera très court ! Mais, descendez, vous aussi, Osterwood... Austersen... C'est la distribution... On liquide!... Tenez, Artacheff, pour vous.
Artacheff. — Qu'est-ce que ces papiers?
Elle lui tend une page écrite.
Thyra. — Vous lirez... Deux pages de mon journal, du journal qui paraîtra après ma mort... Allez lire ça dans un coin... et gardez-le après... Il y a des dates... Du quinze avril au vingt septembre d'il y a deux ans, cette jeune écrivassière eut le mauvais goût de penser tout à coup qu'un certain fils d'ambassadeur de Russie... Les jeunes filles sont des sottes!... Vous, messieurs, une seconde, je vous prie... Un mot à dire à AUégra.
Thyra, à Allégra, pendant qu'on fume et bavarde dans
la galerie. — Tu as deviné, n'est-ce pas, que j'avais envoyé Lignières chercher Philippe... J'ai écrit deux pages désespérées, il a porté la lettre et Philippe va venir.
Allégra. — Qu'en sais-tu?
Thyra. — Si, si, il va venir!... J'en ai le pressentiment... mes pressentiments ne me trompent pas... J'ai peur de ne pouvoir supporter l'émotion de le voir entrer tout à coup... ici... sans être prévenue.
Allégra. — Eh bien, veux-tu que je te prévienne dès qu'il arrivera?
Thyra. — C'est justement ce que j'allais te demander. J'ai tout préparé, son entrée, les paroles que je dirai, les gestes que je ferai...
Allégra. — Ma pauvre Thyra! Tu as l'air, ce soir, à bout de souffle et de force.
Thyra. — Non, non, ne me plains pas!... Tu vas guetter à la porte, en bas.
Allégra. — Mais oui.
Thyra. — Tiens ! un signal... Dès que tu entendras la voiture s'arrêter sous la porte cochère, tourne le bouton qui éteint la galerie... Quand je verrai l'obscurité se faire dans la galerie je comprendrai qu'il est là... qu'il monte... qu'il...
Allégra. — Convenu.
Thyra. — Va vite, ma chérie!... Mon espoir n'est plus que là!... Tu ne peux pas savoir ce qui est attaché à cette venue ou à ce refus!... En sortant, veux-tu faire signe à Osterwood d'approcher? (AUégra rit.) Ne ris pas, c'est si triste tout cela! (En s'en allant
elle touche Osterwood à Tépaule, qui comprend, se détache du groupe et s'approche de Thyra.) VouS n'êtes paS étonné
que je vous aie fait venir de Londres tout exprès pour mes adieux.
Osterwood. — Je ne vous aurais pas pardonné de l'avoir oublié... Je ne suis nullement étonné... mais troublé... comme les autres.
Thyra. — Non, pas conune les autres, Osterwood... Nous avons voyagé quinze jours, passé quinze nuit*» presque entières à (ieviser sur le pont du yacht... vous poète sanguin, grisé de whisky et de métaphysique... Et moi, qu'étais-je, alors? Une fenune... mais quelle femme à ce moment-là... en quête de sensations, cherchant à ressusciter chaque matin le désir.
Osterwood. — Oui, nous avons été loin dans les aveux, et à cause de cela proches l'un de l'autre... J'étais heureux de découvrir cette artiste, à l'heure oii je perdais ma grande confidente qui se retirait déjà du monde et avait déjà organisé en elle son monastère!... J'ai appelé vos confidences!... Vous les avez faites à ce mauvais confesseur que je suis^ à ce vieux paradoxe errant et sans emploi...
Thyra. — Pas toutes!... Je vous ai avoué, en tout cas, mes langueurs sensuelles, mon ardeur de vivre jusqu'à mourir...
Osterwood. — Oui... Vous m'avez intéressé, passionné... J'ai jalousé beaucoup même ce beau Danois à la nuque dç rustre... qui avait eu le bonheur de vous troubler et que je retrouve aujourd'hui... parmi nous... Sait-il maintenant, ce beau rustre, qu'il eut l'honneur d'inspirer votre désir...
Thyra. — Il est loin de s'en douter... Mais j'ai voulu qu'il soit là, à l'heure de la sincérité... Et puis, ai-je désiré quelque chose sur la terre!... Un amour qui n'est plus... un idéal qui est mort... Le reste, peuh!... Des rêves!... J'ai enfoncé les ongles dans des rêves!...
Osterwood. — Les rêves sont la beauté suprême, lorsqu'ils sont liés entre eux par l'idée et embellis par l'expression... Ceux-là nous les avons atteints, certains soirs, n'est-ce pas?
Thyra. — Vous avez fait danser les idées et les mots devant moi jusqu'au vertige...
Osterwood. — Certains soirs, je me suis penché sur vous comme le vieux Pan au son de sa flûte...
Thyra, le regardant du coin de l'œil. Un vieux Pau
un peu rougeaud et sarcastique... Dites... Osterwood... vous qui avez tant vécu... et qui avez atteint, dit-on, le fond de la volupté, vous en reste-t-il autre chose que de l'amertume?...
Osterwood. — Oui, ma camarade, autre chose!
Rien ne vaut la volupté lorsque la pensée lui confère son maximum d'expression... Donnez-vous à moi mal-
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gré mes tempes blanchies... je vous jure que j'en ferai un moment divin!...
Thyra. — Peuh!... Quelle misère!... Un tremblement de chair... rien de plus... Désir! Vous croyez eneêre à ce Dieu-là î... « Désir! mystérieuse face affamée, est-ce toi qui es le sens profond de la ^âe!... Désir! serait-ce toi la vérité?... » Eh bien, non, ce n'est pas lui... Le désir n'est rien... Osterwood... vieux diable!... Ce qui seul est vrai, c'est l'amour!... Oh! oui, l'amour triomphant, comme le disait autrefois Philippe, l'amour terrible... vainqueur de la
mort!... lui seul... (La galerie s'éteint. Elle pousse un cri.)
Et le voici... le voici!... Enfin!... Je l'aurai vu encore une dernière fois!... Messieurs, messieurs... Tous mes amis... voilà l'hôte de la cathèdre, l'invité mystérieux!... votre maître à tous... le voilà... il arrive!...
CORNEAU, ArTACHEFP et LES AUTRES. Ah !
enfin ! nous allons savoir !
Thyra — Rangez-vous pour le recevoir!... Tenez, poussez la cathèdre... Soyez tout à fait naturels... Recevez-le comme vous recevriez mon meilleur ami... mon meilleur, n'est-ce pasf... J'y tiens... Soyez déférents... soyez...
Lepage — Mais qui est-ce donc? Qui ça peut-il bien être?
Thyra, transfigurée. — Vous allez le voir !... 11
monte! Il monte... (Elle prend des fleurs élégamment dans ses bras et en jette par terre. A cet instant, la galerie se
rallume.) Que signifie?... Pourquoi la galerie se rallume-t>-elle ?
A cet instant, entre un domestique portant sur un plateau une lettre qu'il remet directement à Thyra bouleversée. Nerveusement, elle brise les cachets. AlLÉGRA, arrive en courant et, bas, à Thyra. — J'ai
fait éteindre dès que je l'ai vu descendre de voiture, mais il s'est contenté de remettre cette lettre à un domestique et il est reparti...
Thyra, avec un geste piteux. — Bah!... La partie est
jouée, voilà tout!... (Elle s'appuie.)
All/.gra. — Prends garde, on dirait que tu vas t'évanouir.
Thyka, avec effort. — Oh! ne crains rien... Je me sur\'eille! (Elle se ressaisit.) Tiens, mon enfant... prends
cette fleur... (Elle lui donne la dernière fleur qu'elle tient
à la main.) mets un manteau et fais-toi conduire par l'auto à la gare et tu lui jetteras cette fleur par la portière de son compartiment en lui disant ceci : u De sa part, ciirdinalino ! »
Allégra — Ce sera fait!...
Thyra. — Qui m'eût dit, là-bas, en Sicile, que ce serait toi, toi, la dernière messagère!... (Aiiégra se
sauve. Thyra, se retournant, souriante, vers les hommes qui, inquiets ou étonnés de ce qui se passe, causent entre eux. —
L'ignoble invité qui nous fait faux bond à la dernière heure !... Mais, qu'avons-nous besoin de lui, après tout?... Vous êtes là, et c'est vous la vérité!... Osterwood, j'en suis sûre, maintenant... c'est vous la
vérité!... (Un domestique introduit Lignières qui entre précipitamment. Thyra, l'interpellant en le voyant entrer.) Eh
bien, Lignières, bon chasseur, nous sommes bredouilles, il paraît !... C'est assez farce ! avouez...! (Aux autres.) Oui, figurez-vous, Lignières avait la bonté de relancer notre invité récalcitrant. Nous en sommes pour nos frais!...