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Sulêêéi k préface.
Oe n'esi pas Marie Baahkiirssef qui m'inspira le drame, mais, oet été, en Féonyant, je relus son journal que je n'avais pas ouvert depuis mes premières années d'ateliers,... je fus frappé du rapprochement, non point de la similitude de sa vie, ni des faits ; mais sur Fange de la mort et sur le démon de la gloire, la malheureuse et orgueilleuse Marie écrivit certains traits frappants d'une grande beauté ; je les ai transcrits , fidèlement, ils ont pris leur place au cours de ces dialogues enfiévrés et si j'ai laissé le nom de Lepage, œ maître de Thyra de Marliew, c'est que je désirais que l'on ne se méprit pas sur l'attribution de quelques phrases qui apartiennent en propre à Marie Bashkirssef, dont les entretiens avec son maître Bastien Lepage nous sont pour ainsi dire parvenus par la voie de 06 journal, si éloquemment vécu. Mais je répète, que toute confusion est impossible.
Entre autre référence d'authenticité, j'affirme que mon héroïne est, au surplus, conforme à la vérité scientifique. Je n'ai pas été paradoxal en montrant la mentalité d'une Thyra. Elle est stylisée mais exacte. Cest nettement le type des « tuberculeux intellectuels » comme l'a écrit une autorité médicale à ce propos même, « grands artistes ou grands amoureux, avec leurs alternatives de force et de prostration, mais avec augmentation de la vie nerveuse et créatrice... » Oe nlest là, d'ailleurs, qu'un des petits côtés de la question, et cette authenticité est à mes yeux de peu d'importance.
U n'existe pas de sentiment plus usé en littérature et peutêtre plus conventionnel que : la fraternité de la Mort et de l'Amour. Toutefois, il me parut que dans aucune occasion la mort et l'amour ne s'étaient juxtaposés de plus éloquente et véridique façon. Ici la convention fait place à la réalité... La germination de la vie dans la mort, l'aile palpitante de l'amour se consumant à la lumière... voilà ce qui m'a tenté et ce qui m'a ^PP^ f j*^ voulu que, semblable au modèle que me proposait la nature, l'aile du phalène fût chargée d*un peu trop d'ornements inutiles, et de diaprures qui, issues de la nuit, semblent destinées à la lumière. Il appaurtient à l'auteur dramatique d'exalter et de critiquer en même temps son modèle, car dans la vie tout est admirable et critiquable. Je n'aime points pour ma part, les personnages tout d'une pièce, ceux que l'on appelle, hélas! les personnages sympaihiqties. J'ai témoigné depuis V Enchantement d'une volonté bien établie de mêler l'ironie à la pitié, le comique au dramatique ; il n'y a pas de réalité exacte sans cet amalgame. Je croyais pouvoir aussi bénéficier de quelque crédit, ayant fait mes preuves, par ailleurs... On m'a refusé (je dis, dans la critique) le droit de considérer la nature d'un point de vue qui fut divers et un peu universel. Egalement, je croyais avohr assez témoigné d'expérience théâtrale pour qu'il me fût permis, sans avoir l'air pour cela de m'être trompé, d'écrire une pièce dialoguée, évitant la formule ou le moule habituels... Du tout ! Les férules sont toujours là pour nous accuser d'ignorance ou d'erreur, comme au collège !... Les lois du théâtre, monsieur, après les lois de la morale !... J'ai voulu, une fois, et parce que le sujet s'y prêtcut, délaisser la pièce bien faite, bien construite, soumise à des lois réelles dont je ne nie pas la suprématie, mais que je crus pouvoir momentanément oublier pour me borner à écrire une sorte de dialogue philosophique, me rappelant qu'il n'est pas mauvais de temps en temps que l'art dramatique se souvienne de sa forme première et remonte aux origines de l'Ode.
J'ai encore le sentiment de n'avoir commis aucun crime de lèse-Uttérature.
U en sera probablement du Phalène comme il en a été de mes autres pièces. U Enchantement^ Maman Colibri, Poliche, la Marche nuptiale, suscitèrent les objections ou les oppositions les plus sérieuses, les plus furibondes, à leurs premières « générales B... En ces trois dernières années, les œuvres que je cite ont été reprises, et, à leurs nouvelles « générales », les objections sont
tombées. Lequel l'emporte en raison du premier jugement ou du dernier ? Ce n'est pas à moi de conclure... Mais que vous donniez une heure, un jour ou une semaine de réflexion à qui doit nous juger, cette vérité étemelle n'en subsistera pas moins : totite œuvre qui apporte une nouveauté d^ conception doit nécessairement choquer ses contemporains en vertu de ce principe que toute beauté nouvelle dérange en nous ce qu'il y a de précédent, d'acquis, aussi bien pour la peinture, la musique, que pour la simple mode du costume.
C*esi toujours le point déterminant de la conception qui suscite Vcbjeetion première. Et, par un fatal mais un peu mélancolique retour, c'est lui qui sera plus tard la sauvegarde et l'intérêt de l'œuvre. Beportez-vous aux novateurs d'autrefois ou de naguère et vous constaterez vous-même cette loi d'équilibre.
Une impression neuve froisse en nous les traditions. On traite de lacune le fruit des vérités retrouvées ou étemelles. Manet rejoignait les classiques; ses contemporains le prenaient pour un anarchiste ou un malade...
Jadis, j'ai moi-même souri du Balzac de Rodin par première impulsion. La volonté d'art du Balzac est pourtant belle, saine, logique. J'étais absurde comme tout le monde 1... n faut, même à un esprit averti, le crible du temps pour qu'il puisse concevoir la sincérité ou l^tendue d'un point de vue nouveau, d'une formule qui rompe avec les canons établis...
En tête de la préface de la Marche nuptiale, j'écrivais jadis ceci :
« Cest ooujotrBs par ob qu'bllb ooimENT db vébitA qu'une œuvre nouvelle choque ses contemporains. C'est toujours et seulement pour ce qu'elle aura
CONTENU DB VÉRITÉ QXHB CETTE ŒUVRE EST APPEiJb A SUB- SISTER DANS l'avenir. Voilà la phrase qu'il faudrait inscrire au fronton de toute salle de spectacle, voUà l'étemelle et funeste contradiction dont se doit persuader l'écrivain de théâtre dès le début de sa carrière. A lui de faire choix. Oe qui constitue son obstacle aujourd'hui sera sa gloire demain ; ce qui est sa sauvegarde aujourd'hui sera plus tard sa ruine...
» On a trop dit au Français qu'il avait du goût. Il a fini par le croire. Le moindre boutiquier se targue de cet apanage qu'il croit héréditaire et conatitutionneL II supporte vaillamment les platitudes pornographiques de mille vaudevilles parce qu'elles sont exprimées avec décence, facticité et selon les coutumes nationales. Mais soudain un mot vrai le choque. Il est blessé. N'y touchons pas... Taine le premier a dit fortement q\ie le bon goût français était la tare indélébile de notre littérature et nous empêcherait toujours d'avoir une grande littérature dramatique. Et il prend à partie pour le démontrer cet amour du terme impropre et déguisé, cette peur des situations franches, cette prédilection inaltérable du classicisme, etc..., etc..., qui nous confinent dans la nuance,, dans une superficie élégante des sentiments que nous croyons, parce que nous l'avons répété, une conformation de notre supériorité. E est juste de dire qu'il ne peut y avoir de théâtre grand s'il n'atteint pas les parties nobles et les parties basses de la passioiL II faut l'humanité totale et le peuple qui a peur des mots et des situations est un peuple timoré qui rend à sa littérature un service détestable.
» C'est pour ces raisons que Shakespeare nous dépasse de trente-six coudées. Cela n'empêche pas qu'aux yeux du public français, malgré toute sa puissance, il demeure encore un beurbare et que par exemple, lorsque j'ai adapté Faust en vue d'une scène parisienne, j'ai été obligé d'émasculer nombre d'expressions et de jeux de scène qui eussent révolté un public de choix comme le nôtre... Je ne sais si la prédiction de Taine se réalisera. U faut se persuader que non,, mais avouer pourtant que nous sommes loin de l'avoir démentie.
» Du reste, il est deux reproches que les contemporains font toujours aux écrivains et particulièrement aux dramaturges :
LA PETITE ILLUSTRATION
le défaut d*idéal et Tamoralité. Ce furent de tous temps les griefs qu'on invoqua pour tenter le procès de la génération montante. Deux vocables qui sont les deux armes ancestrales de la réaction : c'est le sabre, le sabre de nos pères, — an sabre de garde nationale, et que Prudhomme a fait flamboyer. L'un de ces vocables — immoral ou amoral suivant les circonstances — s'il veut signifier atteintes aux conventions bourgeoises, dans ce cas emprunte un sens dont on peut contrôler le plus ou moins d'à-propos, mais enfin un sens. L'autre : malsain, ne veut rien dire du tout. C'est un argument ab abêurdo qu'on emploie perfidement parce qu'il est sans réplique ; il a la force d'un argument d'intimidation : aussi est-il d'un ùsckge courant et le voyez-vous réapparaître, suivant les besoins de la cause, devant toute œuvre audacieuse, plus particulièrement devant les œuvres de pitié. Tour à tour nos meilleurs livres, nos plus robustes tentatives se sont vu appliquer cette épithète flagellante. Dédaignons ces pauvretés. Nietzsche assurait que ce sont les peuples ou les individus débilités qui font le plus appel au bon sens et à la santé parce qu'ils ont besoin de se sentir étayés par des bornes de toute sécurité... On a beaucoup agité ces temps derniers l'autre grief d'amoralité. Celui-là est plus spécieux quoique aussi dénué de valeur. Si amoral signifie — par son a privatif — privé de sanctions morales, il n'y aurait déjà guère motif à reproche, car toute œuvre d'art, tableau, statue, roman, a le droit strict de n'être que purement plastique. Seulement amoral emprunte sous la plume de ceux qui s'en servent un sens péjoratif, un sens d'indignité qui l'apparente au mot immoral, avec, en plus, je ne sais quelle sk)cusation de veulerie et d'inconscience qui n'est pas dans l'étymologie du mot. En ce cas, ce n'est plus qu'un moyen pour tenter d'associer aux œuvres grossières ou communes qui ont existé de tous temps des œuvres qui ont pour base une morale agrandie — c'est leur but — mais une morale très nette qui s'efforce de retracer quelques luttes humaines, non point tout à fait dépourvues de beauté, et où l'on peut voir se débattre des êtres u qui ne portent oas leur âme en vain. >
Tels sont les propres termes de cette préface de la Marche nuptiale qui, sans avoir la valeur de celle de Gautier, signifie bien aussi quelque chose... Je ne trouve pas un mot à y changer.
Précisément, à l'heure où j'écris ces lignes, la Marche nuptiale reçoit à la Comédie- Française, de la part du public et des critiques mêmes qui, jadis, l'ont pourfendue, un accueil presque sans restriction ; bref, une consécration si enthousiaste qu'il m'est permis de me reporter au jour de sa création, où la pièce fut si discutée et médiocrement goûtée. Alors comme aujourd'hui, moins âpres mais tout aussi fla-
grantes, c'étaient les éterneUes rengaines : « détraquement, névrose, malsain, etc... » Et il n'y a que sept ans de cela ! L« temps marche vite et l'évolution se fait rapide. Ce qui était impur hier est pur aujourd'hui... Ainsi va le monde, et c'est très beau, très réconfortant et très sain ! Il en fut de même pour V Enchantement, Potiche, Maman Colibri.
Mes prophéties ne sont donc pas téméraires et pas une preuve, en tous cas, ne m'a été donnée que je me fusse tromoé- Il faut par conséquent excuser ma présomption. La cour d'appel fait autorité. Il reste bien une autre et suprême juridictioni mais celle-là, il est trop hasardeux d'y prétendre : ellê^ ne dépend que de la postérité. Contentons-nous de la leçon du pr««eîit.
Pour moi je continuerai, dans ma bonne foi et dans une solitude rcRoiue, dé donner les ouvrages dont j'ai le dessein ou l'ambition... Je crois qu'il n'est p&s de plus grand honneur que celui de recevoir l'éloge de ses forces, lorsqu'il se présente ; qu'il faut être fier de recueillir l'assentiment de ceux que l'on admire, l'assentiment aussi du public, — mais si, par hasard, ils vous font défaut, l'un ou l'autre, ou tous deux, il convient de ne s'en inquiéter guère, et de continuer son chemin, insensible au concert d'imprécations, plus ou moins sincères que, pour ma part, j'entends à mes oreilles depuis quinze ans, et derrière les voix plus autorisées que nous aimons et que nous vénérons.
oi je me trompe, je le ferai en toute honnêteté, et aussi en toute indépendance (il n'y a d'intéressant que de produire), persuadé, par ma propre sincérité, qu'en matière dramatique j'ai apporté des œuvres bonnes ou mauvaises — c'est un autre point de vue — mais à coup sûr les plus idéalistes, les plus droites et aussi les plus morales, de ces dernières années » Je le dis comme je le pense...
Mais je m'aperçois, jeune homme, que je t'oubliais!.. A l'heure où tu lis ces lignes, tout ceci est un débat si lointain, si oublié, n'est-ce pas !... Pardonne-moi de t'avoir aussi longuement importuné. Mais, si la morale de ton temps n'est pas meilleure que ceUe du nôtre, si, par impossible, tu as souffert des mêmes souffrances, triomphé peut-être des mêmes erreurs, va, console-toi allègrement, travaille avec douceur dans la solitude, sans t' occuper d'autre souci que celui, par surcroît, d'aimer, de t' enthousiasmer et de vivre... Permets que je te quitte, en te rappelant — pour le cas où tu douterais de toi-même et où les voix fallacieuses auraient troublé ta volonté — la belle parole de Banville : « On périt de ne pas oser ».
Oui, on ne meurt que de cela... Mais on meurt bien !
HENRY BATAILLE
Le 10 décembre 1913.