‹ Le phalène: pièce en quatre actes et deux partiesChapitre 8 sur 47 · Scène première · texte numérisé non relu

Scène première

nE MARLIEW, GREEN,

M"' DE Mar[,i

làf

, - Qn'e.

Greeh. — Mais, madame, j'arrose la sculpture de mademoieelle. Rlle n'a pas ét^ mouillée depuis hier et comme il eut deux heures...

M°* DE Marmew. — Enfin tout cela eat inesplicable! Mademoiselle ne vous avait pas donné d'ordr«8l

Grkbn. — Mais non, madame! C'est moi qui ai en l'idpe de mouiller les linges, comme cela m'est arrivé

bien des fois. Mademoiselle m'a dit « chaque fois qu'elle tarderait à rentrer de jeter un peu d'eau ».

M"' DB Marligw. — Je commence à être très inquiète, savez-vous!

Oreen. — Oh! Madame aurait tort de s'énerver.

M"" DE Marliew. — Deus heures! Il lui est sûrement arrivé quelque chose. Elle avait séance, n'estce paat

Qreen. — Mais oui, madame, le modèle est arrivé il y a déjà plus d'un quart dlieure. Il attend à côté, dans la petite pièce d'attente, à côté de l'escalier,

M"* DE Marliew. — Vous voyez... C'est effrayant! (Eltc eiitr'ouvre à gauche la pelile porte qui donne sur une aniichambrr. Elle parif au modrlc.) Bonjour,

Pinatelli! Mademoiselle ne vous avait rien dit de particulier pour aujourd'hui? Elle vous avait commandé de venir à l'heurel

La Voix du Modèle. — Comme d'habitude, madame, h une heure et ([Uiirl.

LA PETITE ILLUSTRATION

M"* DE Marliew. — Bien, attendez.

Elle referme la porte.

Green. — Mais il est déjà arrivé à mademoiselle de ne pas déjemier sans avertir.

M"* DE Marliew. — Oui, mais jamais dans des conditions pareilles. Tout ce que vous m'avez appris est bouleversant. Jusqu'à midi, je n'étais pas trop inquiète, mais maintenant... D'autant plus que c'est mon jour... elle sait que je pourrais m'énerver... que peut-être la comtesse Stéphanie viendra... Voyons, je vous en prie, Green, ne me cachez rien et ditesmoi comment les choses se sont passées ce matin.

Green. — Je ne cache absolument rien à madame. Cela s'est passé exactement comme je l'ai raconté: mademoiselle avait l'air naturel; elle m'a demandé un vieux costume, à moi; j'ai cru qu'elle voulait le mettre à un modèle. Je le lui ai donné *sans explication. Elle l'a emporté dans sa chambre, et puis j'ai été stupéfaite de voir sortir mademoiselle affublée de mon costume. Elle avait mis un chapeau très commun... qui ne devait pas être à elle... des gants de filoselle et je crois même bien me rappeler, tenez, madame, qu'elle portait sur le bras un châle tricoté... noir.

M"* DE Marliew. — Un châle!

Green. — J'ai souri quand je l'ai vue attifée ainsi. Elle m'a seulement dit: « N'est-ce pâs^ je suis bien comme ça,1 » d'un air très naturel, et puis elle a disparu.

M"* DE Marliew. — C'est un peu fort ! Où a-t-elle pu se rendre? Rien dans ses habitudes ne correspond à ce genre de fantaisie. Si capricieuse qu'elle soit... Ah! par exemple! quand elle rentrera, je la gronderai vertement.

Green. — Mais madame sait bien qu'une fois, avec M. Bogidar, elle s'était habillée d'un manteau de pauvresse. Ils étaient allés visiter tous les deux les quartiers pauvres. C'était pour faire des croquis. Est-ce que madame s'en souvient T

M"* DE Marliew. — Oui, oui, je me souviens!

Il lui est arrivé, à Nice, d'aller observer sur nature des gestes, des attitudes, mais dans ce cas, elle m'avait toujours avertie. Ce qu'il y a de stupéfiant, encore une fois, c'est qu'elle n'ait mis personne au courant, surtout de son retard. Mon Dieu! pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé!

Green. — Oh! madame, c'est impossible!

M"* DE Marliew. — Je viens de monter dans sa chambre et cela ne m'a pas rassurée. Il y a les traces d'une nuit agitée. A^ademoiselle a dû boire du thé toute la nuit.

Green. — Oui, mais le Ht était défait.

M"* DE Marliew. — A terre il v a des livres avec des coupe-papiers. Elle a dû lire, selon son habitude, près du poêle électrique. Enfin, nous allons avoir l'explication tout à l'heure! Le prince doit venir vers quatre heures. Il est hors de doute qu'elle sera rentrée pour la visite de son fiancé!

Un domestique nègre entre.

Le Nègre Yoro. — Madame, est-ce du Champagne rosé qu'il faut mettre sur les grappes-f ruits f

M"" DE Marliew. — Bien entendu. Vous l'avez mis dans la glace?

Yoro. — Oui, madame.

M™* DE Marliew. — Et a-t-on téléphoné chez Rumpelmayerf

Yoro. — Oui, madame.

M™' de Marliew. — Tout est ai^ortéî Le chocolat au cocof

Yoro. — Ah ! on a oublié, madame I

M°* DE Marliew. — Comment, ou n'a pas encore commandé chez Fullers et il est deux heures! Vous n'en faites jamais d'autres ! (Le domestique sort. A Green.) Tenez, frottez-moi un peu les ongles, j'ai

les mains dégoûtantes. (Un domestique entre avec un bouquet.) Ah ! VOilà le bouquet habituel. (Elle détache la

carte.) Naturellement, prince Colona de Thyeste. (Le domestique sort. A Green.) Mettez le bouquct dans le grand vase... ou plutôt non, elle l'arrangera ellemême. Tenez, dans le seau d'eau. Mon Dieu! Mon Dieu! mais j'oubliais Thyra, moi!... Je ne sais pas l'heure.

Elle cherche de l'œil machinalement une pendule.

Green. — Madame se souvient que mademoiselle a proscrit les pendules dans l'atelier; il n'y a qu'un sablier... je n'ai jamais pu voir l'heure à un sablier.

M"** DE Marliew, prenant le sablier noir. — Moi JïOTl

plus! J'ai envie de téléphoner à M"* Popesco. Peutêtre M. Lepage a-t-il quelques nouvelles. Regardez s'il est dans son atelier.

Green, s'approche de la fenêtre vitrée de Tatelier. se

hausse sur les pieds, et dit. — On ne Voit pas bien d'ici, mais je pense bien que M. Lepage doit avoir sa séance habituelle. Si madame veut je vais descendre...

M"* DE Makuew. — Attendez encore.

Yoro, rentre. — Madame, il y a quelqu'un.

M"" DE Marliew, s'exciamant. — Déjà! Je ne reçois qu'à quatre heures! Faites descendre tout de même au salon.

Yoro. — Non, madame, ce n'est pas une visite pour madame... c'est une visite pour mademoiselle. Un journaliste. Mademoiselle avait, paraît-il, donné rendez-vous. Voici sa carte. Il attend déjà depuis un quart d'heure.

M"* DE Marliew, lisant. — Un journaliste! Estce qu'il a un appareil photographique?

Yoro. — Je ne crois pas, madame. 11 a l'air seul.

M"' DE Marliew. — Il y a un quart d'heure qu'il est làî Faites monter. (Yoro sort.) Je vais le recevoir. Il ne faut pas faire attendre un journaliste. C'est toujours horriblement dangereux! Vous voyez, vous voyez, elle avait donné rendez-vous! Elle avait donné rendez-vous! Oh! mais ça devient extrêmement inquiétant, je vous assure.

Green. — Oh! un journaliste!... Mademoiselle n'y aura seulmeent pas fait attention.

M"* DE Marliew. — Descendez vite. Demandez à M. Lepage si ma fille ne lui avait rien dit qui puisse nous expliquer son retard. Mais, de toutes façons, ne lui parlez pas de l'accoutrement dans lequel mademoiselle est sortie.

Green. — Bien, madame.

Elle sort, le nègre fait entrer le journaliste.

Page 1