‹ Le phalène: pièce en quatre actes et deux partiesChapitre 9 sur 47 · M"* DE MARLIEW, LE JOURNALISTE · texte numérisé non relu

M"* DE MARLIEW, LE JOURNALISTE

M"* de Marliew. — Entrez, entrez, monsieur.

Ma fille n'est pas encore là. Je l'excuse auprès de vous...

Le Journaliste. — Oh! madame...

M"' de Marliew. — Si. Ma fille a l'habitude d'être ponctuelle, mais elle s'occupe aujourd'hui d'une œuvre de bienfaisance avec M"* Juliette Adam. Je craindrais de vous faire attendre trop longtemps.

Le Journaliste. — Mon Dieu, madame, je viens surtout en informateur. J'aurais été heureux pour notre journal d'une interview personnelle à propos

de la médaille qui vient d*ètre ^jtf^fjjfr' au Salon, à M"* de Marliew. Nous aurions désiré aussi quelques renseignements personnels sur les habitudes, les mœurs et les projets de mademoiselle votre fille.

M*"* DE Marliew, le toisant. — 'Mais, ma fille, monsieur, a des moeurs extrêmement normales!

Le Journaliste. — Excusez-moi, madame, je me suis mal exprimé. Mais nous aurions été heureux de donner dans notre journal quelques détails sur la vie intime et artistique d'une personne qui, en quelques mois de vie parisienne, a su conquérir une célébrité considérable aussi bien dans la société mondaine que dans la société artistique... D'ailleurs, il me suffit de pénétrer dans cet intérieur: je vois tout de suite le goût et le luxe dont vous êtes entourée. L'atelier de travail, sans doute f...

M"** DE Marliew. — Oui, monsieur! le petit coin où ma fille sculpte, lit et reçoit quelquefois, quoiqu'elle vive un peu en sauvage...

Le Journaliste. — Je serai tout à fait sincère. Je viens aussi de la part du journal vous demander si la nouvelle des fiançailles de M"* de Marleiw à un des plus grands représentants de l'aristocratie italienne est confirmable, et, dans ce cas, madame, je vous aurais demandé l'autorisation de faire paraître, dans notre journal, une toute petite photographie des fiancés... C'est l'usage...

M"* de Marliew. — Mais, monsieur, en effet, la nouvelle est exacte et officielle. (Avec orgueil.) Vous voyez là justement les fleurs quotidiennes que le prince de Thyeste envoie à sa fiancée...

Le Journaliste. — Dans ce seauf... Ah! c'est très intéressant, madame... très intéressant...

M"* de Marliew. — Jusqu'à un certain point... mais je me mets à votre disposition si vous désirez quelques détails généraux.

Le Journaliste, prenant son calepin. — Depuis combien de temps mademoiselle votre fille s'est-elle consacrée à la sculpture?

M"* DE Marliew. — Trois ans seulement, monsieur. Elle avait une très belle voix, mais elle a préféré se consacrer à la sculpture. C'a été une vocation irrésistible, pure vocation d'ailleurs, car notre situation personnelle et mondaine nous permettait...

Le Journaliste. — Je sais, madame, je sais... Elle est l'élève, je crois, de M. Lepaget

M"* DE Marliew. — Oui, monsieur. Elle a étudié aussi avec Rodin ; mais, enfin, c'est Lepage qui est son conseiller habituel. 11 habite en face. C'est sur ses avis que nous avons loué cet hôtel que les décorateurs les plus outranciers ont décoré de façon assez moderne, vous voyez. Nous allons donner quelques réceptions dans les salons du bas où je reçois, car ma fille ne reçoit jamais. C'est justement mon jour et je m'excuse d'écourter cet entretien. Ah ! n'oubliez pas de dire, monsieur, que ma fille est catholique... que l'infante est de nos meilleures amies. Et, d'ailleurs, les premiers succès de Thyra ont eu le don d'enthousiasmer nos compatriotes. Notre ancienne souveraine, la princesse Eléonore de Hongrie, depuis qu'elle a abdiqué, s'intéresse beaucoup à l'art et, dans ses voyages, elle ne manque jamais de venir causer avec ma fille qui est sa protégée, son amie.

Le Journaliste. — Très intéressant... très intéressant. (Il prend des notes.) Je voyais tout à l'heure des Hvres sur la table... Puis-je jeter un coup d'œil sur les lectures préférées de la jeune artiste?

M""* de Marliew. — Faites, monsieur.

Le Journaliste. — Oh î mais c'est un li\Te latin, Tite-Lire!

M"* DE Marliew. — Oui, monsieur, ma fille connaît le latin. Elle lit même un peu le grec. Elle lit en ce moment Plotm, (Elle prononce Piautine.) à moins que ce ne soit Piautine, ou...

Le Journaliste, souriant. — Mon Dieu, madame, je ne suis pas très fixé moi-même.

M"* de i\iARLiEW. — Malgré sa connaissance des langues étrangères, vous pouvez le dire, monsieur, ma fille est très française, très française.

Le Journaliste. — Bravo, madame.

M"* DE Marliew. ■=— Je tiens beaucoup à ce mot, — française! Ma fille a été élevée à Monte-Carlo et c'est pourquoi elle n'a pas le moindre accent. Nous vivions beaucoup à Monte-Carlo, à cause de la santé de mon pauvre mari qui y est mort dernièrement. Oui, monsieur, je vis seule avec ma fille. Nous avons beaucoup séjourné en Italie auâsi... à Rome, oii l'aristocratie romaine nous a tout de suite fêtées.

Le Journaliste. — Et c'est sans doute à Rome que vous avez rencontré le prince de Tyestef

M"' DE Marliew. — Il s'est épris tout de suite de ma fille, oui, monsieur.

Le Journaliste. — Continuera-t-elle, après son mariage, la sculpture?

M"" DE Marliew. — Mais, certainement. Elle a montré des dispositions si éclatantes! Tous les artistes s'intéressent à elle. A Paris, nous recevons d'ailleurs toute l'élite...

Le Journaliste. — Et sur ses habitudes, pouvezvous me donner quelques renseignements, quelques particularités qui intéresseraient nos lecteurs... Elle monte à cheval, je crois f...

M"* DE Marliew. — Oui, monsieur; généralement tous les matins, elle va faire un tour au Bois et elle en reviendrait si, comme je vous l'ai dit, une œuvre de bienfaisance ne l'avait attirée ce matin tout particulièrement... Elle a chassé le renard et le cerf dans les hauts comtés. Que puis-je vous dire encore?.,. Elle fabrique des parfums et des essences elle-même... Elle a acheté un champ en Toscane, oii se trouvait du lapis-lazuli pour broyer elle-même une cire bleue dont elle a fait une statue de la Vierge...

Le Journaliste. — Ah! vraiment, madame...

M"* DE Marliew. — Elle danse comme pas une, des danses de John Dowland... Quoi encore?... Que puis-je vous dire?... Le poète italien d'Aponzio a dit qu'elle avait une voix qui était comme un arc-en-ciel déployé... Quoi encore?... Elle joue de. la harpe délicieusement et du eymbalon.

Le Journaliste. — Du?

M™' DE Marliew. — Un de nos instruments nationaux. Très joli, monsieur, très joli... Quoi encore ?... Fjlle adore les chiens qui ne font ras de bruit: celui que vous voyez vient de^ éleva«:es du Devonshire. Il a le plus colèbre pedigree du monde. Elle voudrait faire avec lui une « Diane au lévrier » : la Diane en ivoire et le lévrier en ébène... Quoi encore? En été, elle se nourrit de melons d'eau, rouges et frais... Elle...

Le Journaliste, — Mn^s jamais je ne pourrai raconter tout cela, madame!...

M™* DE Marliew. — \ ous choisirez, monsieur, vous choisirez...

A ce moment la porte s'ouvre et la femme de chambre entre précipitamment et vient parler à voix basse à

M de Marliew.

Green. — Madame, c'est mademoiselle... qui rentre!

M"" DE Marliew. — Dieu soit loué! (Elle se signe.)

LA PETITE ILLUSTRATION

Green. — Elle a Tair d'une humeur exécrable.

Elle va entrer ici directement!

M"* DE Marliew. — Jésus! mais il ne faut pas que le journaliste la voie dans cet accoutrement ! Elle est toujours habillée de la sorte!

Green. — Oui, madame.

M™* DE Maruew. — C'est affreux !... (Haut.) Monsieur, pardonnez-moi, mais une visite très urgente... La comtesse Noémie-Stéphanie est en bas et il est

indispensable...

Le Journaliste. — Mais, madame, je prends congé de vous. Avec ces renseignements, d'ailleurs, j'aurai déjà un petit papier...

M*"* DE Marliew. — C'est cela, monsieur...

Le Journaliste. — Et nous pouvons compter sur une photographie des fiancés f

M"* DE Marliew. — Oui, monsieur, ma fille vous

enverra tout cela.

Le Journaliste, en s'en allant. — Au mur... c est un portrait de mademoiselle votre fille'?

M"* DE Marliew. — Oui, un portrait de Sargent.

Le Journaliste. — Oh! c'est d'une élégance...

d'un chic...

M""' DE Marliew. — Oui, monsieur, trente mille francs!... Je vous en prie, je suis pressée...

Le Journaliste. — Excusez-moi, madame...

Il sort. La porte de gauche, donnant sur l'escalier particulier de l'atelier, s'ouvre et Thyra entre dans le costume décrit plus haut, châle noir... canotier noir sur la tête... souliers boueux.

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