Le retour de tàme et son état après la séparation
cïavec le corps.
L'âme, comme il vient d'être dit, est créée pour l'éternité ; dans son union avec le corps, elle a pour fin de se développer en un microcosme spirituel et indépendant, où le bien, le vrai et le beau se fondent avec elle dans une seule essence (2). Pendant notre vie ici-bas, nous n'avons qu'un pressentiment obscur de cette condition future; ce pressentiment produit, selon la diversité des naturels, un désir plus ou moins intense, et c'est précisément de celui-ci que dépend le degré de notre préparation. Cette préparation ne s'achève que par le développement des plus hautes facultés de l'âme ; les facultés inférieures des sens en fournissent la première base indispensable. Il est extrêmement difficile de déterminer quel degré de préparation est nécessaire à l'âme dans le monde pour pouvoir engendrer chez elle ce désir, qui ne sera pleinement rassasié qu'au moment de la séparation d'avec le corps.
Voici cependant l'opinion d'Avicenne à ce sujet : L'âme doit avoir perçu les formes spirituelles en notions claires et intuitives, et être convaincue de leur réalité; elle doit avoir compris les raisons universelles des événements du monde en tant que mouvements universels, et non plus comme forces divisées à l'infini dans les faits particuliers ; l'ordre de l'uni-
(1) Ici, il s'agit probablement de la conclusion de ce dialogue, p. 266.
(2) V, Zeller, l'ouvr. c, p. 134 suiv., 377, 455 suiv.
vers, depuis l'être éternel et unique jusqu'au plus bas, doit être imprimé dans sa conception ; elle doit posséder la notion de la Providence éternelle, de sa nature, de son essence et comprendre de quelle manière cette unité se divise et devient pluralité assujettie au changement; de même comment la pluralité et le changement dans ce monde terrestre sont liés à leur tour à 1 être éternel et un. C'est là la préparation que Tâme doit achever en cette vie pour arriver à la béatitude, préparation dont le seul effet ici-bas est de faire naître chez elle un désir infini ; à cette préparation appartient en même temps la faculté active qui dans son origine dépend du naturel ou de l'union avec le corps (i). L'âme ainsi préparée, aussitôt qu'elle est délivrée du corps qui ne lui a servi que d'instrument, entre dans la jouissance de la béatitude éternelle, en tant qu'être purement spirituel (2).
Il nous reste encore à jeter, avec Avicenne, un coup-d'œil sur les doctrines assez diâPérentes appartenant aux diverses religions, et notamment à l'Islamisme, relativement à l'existence de l'homme dans le monde à venir. L'opinion la plus absurde est celle qui soutient l'existence séparée et continue du corps, bien que le corps comme tel ne puisse être l'objet ni de récompense ni de punition. Détaché de la forme et du fondement de son existence, le corps n'est qu'une partie de la matière qui se dissout dans les éléments dont elle a été composée. Si l'on suppose la formation d'un nouveau corps, ce ne sera plus alors l'instrument du bien ou du mal qui sera l'objet de la récompense et de la punition.
Une autre doctrine affirme que l'âme reste unie au corps après la mort ; c'est là la doctrine de l'Islamisme et pourrions-nous la rejeter? En réponse à cette question, Avicenne fait remarquer que le prophète s'était assigné pour but de donner à ses peuples, bédouins et farouches, la civilisation politique ; force lui fut donc d'agir sur eux au moyen d'images sensibles tirées de la sphère de compréhension qui était à leur portée. S'il leur avait enseigné que la suprême béatitude de l'ârne consiste dans la contemplation de l'Eternel vrai, du bien et du beau, cette doctrine métaphj^sique les eût
(1) V. Zeller, l'ouvr. c. p. 460.
(2) Ibid., p. 468.
LA PHILOSOPHIE d'aVICENNE. 517
totalement déroutés, incapables qu'ils étaient de concevoir des idées aussi élevées. Bien qu'il connût la vérité et qu'il eût une meilleure idée des choses, il fut obligé de leur dépeindre sous des formes toutes sensuelles les récompenses et les punitions de l'autre monde et d'employer pour cela des images dont la beauté dépasse tout ce que l'imagination humaine a jamais inventé (i). Rien de tout cela ne lui eût été possible s'il eût exclu le corps de la récompense, et sa mission prophétique eût échoué ; c'est donc pour cette raison seule que le Coran nous enseigne la doctrine étrange de l'union du corps avec l'ame persistant après le trépas.
Il serait cependant non moins absurde d'admettre avec les anciens la transmigration des âmes. Comme nous venons de le voir, toute âme se développe en se servant du corps comme d'instrument , tandis que le corps ne doit son principe vital qu'à l'âme ; en conséquence nous serions obligés d'admettre une même âme pour plusieurs corps (2).
L'Ame dont la substantialité propre comme celle de l'Etre éternel, même pendant son union avec le corps, peut être prouvée de diverses manières — par exemple par ce fait qu'ordinairement sa force grandit avec la faiblesse du corps ou du moins après l'âge de quarante ans, alors que le corps a atteint son développement complet ; ou bien que la faculté intellectuelle de l'âme, tout différemment des sens externes qui s'émoussent, après avoir subi une impression plus forte, passe avec la même facilité du plus compliqué au plus simple et vice versa — cette âme, disons-nous, substance éternelle et indépendante, obtient dans l'autre monde le degré de béatitude qui correspond à celui de son propre désir éveillé en elle durant sa préparation terrestre. Il nous est extrêmemet difficile pour ne pas dire impossible, de déterminer les degrés de la béatitude de l'âme après la mort ; mais nous
(1) Il se peut que cette explication soit empruntée à 1 écrit néoplatonicien de Timée de Locres : rrepl ^vy^ùç /.ôjf/w xat <j>y(7to;, p. 104.
(2) L'absurdité de la doctrine de la métempsycose se démontre de la manière suivante : Si l'âme avait plusieurs existences, elle serait de plusieurs espèces tandis que par son origine, elle n'est qu'une, la pluralité se développant par l'union avec le corps. Si, au contraire, nous la supposons d'une seule espèce et demeurant toujours telle, nous arriverions à l'identité de toute âme : Zeid-Amrou. V. Zeller, op. c. p. 377. ^^^^"^"""^
ST. MICK- - COLUtGÊ
pourrions pourtant admettre ([ue les divers obstacles, par exemple ses passions, ses fantaisies, ses préjugés etc. auxquels l'union avec le corps a pu donner naissance de plusieurs manières, ne se dissipent pas immédiatement après la séparation d'avec le corps. Comme elle en conserve une influence occulte plus ou moins considérable selon le degré .de son propre développement, elle pourra passer dans un état que les anciens poètes et philosophes comme Platon (i) et autres ont comparé à une espèce de transmigration, état qui consisterait en ce que l'âme semblerait encore renfermée dans une espèce de corps adonné spécialement à ses basses passions. Mais toute âme est éternelle et impérissable ; elle atteindra donc finalement la béatitude pour laquelle elle a été créée.
Sa punition au-delà du tombeau consiste dans la privation ou l'exclusion temporaire de cette béatitude. Supposer, avec Alexandre Aphrodisius, que l'âme imparfaite ou mal préparée soit anéantie à la mort, ce serait admettre une opinion en pleine contradiction avec son essence éternelle et son origine, ce qui est bien éloigné de la doctrine d'Aristote (2). Peut-être, ajoute Avicenne, pourrions-nous admettre que la punition et les tourments de cette espèce d'âmes, mal préparées et réfractaires, consiste dans un état où, après la séparation d'avec les corps, elles soupireraient encore après les jouissances sensuelles, et cette passion, impossible à satisfaire, resterait encore après la mort comme la condition de l'âme (3).
On a également soutenu, à titre de possibilité, que les âmes mal préparées gardent encore le souvenir des notions qui ont eu cours dans ce monde sur la béatitude et la damnation; mais il faudrait alors supposer que, pour retenir ces conceptions sensuelles, elles ont conservé un organe particulier éthéré, à moitié sensuel, à peu près semblable à celui qui porte le principe vital du cerveau aux divers organes (système nerveux); ces conceptions ressembleraient à nos rêves et égaleraient en force les perceptions qui résultent
(1) Il fait probablement ici allusion à la doctrine exposée par Platon dans le Timée, p. 42, 90.
(2) Pour ce qui est de la doctrine d'Aristote sur l'immortalité de l'âme V. Zeller, op. c. p. 466 suiv.
(3) Il semble y avoir ici un souvenir de Gorgias, p. 525.
LA PHILOSOPHIE DAVICENNB. 519
d'une sensation réelle. Aussi ces âmes s'imagineraient-elles subir l'interrogatoire dans le tombeau et les diverses autres punitions que le Coran leur a jadis appris à connaître et, en sens opposé, goûter les jouissances sensuelles qui y sont également dépeintes. De cette manière peut-être pourrionsnous nous figurer l'état de l'âme réfractaire et celui de l'âme mal préparée; tandis que l'âme pure, noble et suffisamment préparée passera d'emblée à la contemplation de l'Eternel et sera exempte de tout souvenir et de toute conception se rapportant à ce monde terrestre (i). Car si quelque chose de ce genre lui restait comme souvenir de son union avec le corps, l'âme serait éloignée par cela même de la plénitude de sa perfection.
RAPPORTS DE LA DOCTRINE d'aVICENNE AVEC l'iSLAMISME CONSIDÉRÉ COMME RELIGION RÉVÉLÉE.
Il résulte de l'exposé que nous venons de faire, que la philosophie ou la théologie spéculative d'Avicenne peut être désignée comme un déisme spiritualiste dont l'auteur se tient autant que possible au dedans du domaine de l'Islam. Les idées fondamentales de l' Aristotéhsme et quelquefois du Platonisme percent partout dans ce système, comme nous avons essayé de le prouver dans les renvois ; mais quand il s'agit de le concilier avec la doctrine coranique, il n'hésite point à aller bien au-delà de cette base, comme par exemple dans son exposition sur la substantialité de l'âme, suivant laquelle l'âme, pendant son union avec le corps, peut s'élever à la prophétie, à la vision, jusqu'au miracle, doctrine qui a beaucoup favorisé le développement théosopho-mystique ; aussi bien ce théosophisme qui relève de la science, que celui dont l'origine est purement ascétique. D'autre part, dans son explication de l'immortalité de 1 ame et de son état après la séparation du corps , il a su tirer une conséquence tout inattendue de la philosophie d'Aristote. Bien qu'Avicenne ait été reconnu après sa mort comme disciple de l'Islam, ces écrits ont
(1) V. Zeller, ouvr. c, p. 465, note 1.
généralement été estimés hérétiques ; c'est pourquoi Ton s'est (3lforcé de les détruire , et plusieurs n'ont été conservés que dans des traductions hébraïques de valeur suspecte. Déjà longtemps avant Avicenne, l'Islamisme orthodoxe avait reçu, par l'intermédiaire des Motekallimin (hebr. : Medabberim = loquentes) qui s'en tenaient autant possible aux expressions et aux doctrines explicites du Coran, un appui important dans la forme de l'argumentation aristotélique, mais, au point de vue orthodoxe, ce serait une innovation bien dangereuse que d'admettre avec Avicenne toute la philosophie d'Aristote comme coordonnée au Coran et d'expliquer ce livre révélé d'après sa doctrine. Selon Avicenne, Allah n'est pas le créateur de l'univers; ce monde et tout ce qui existe, a été amené à l'existence réelle et tiré de ce germe de possibilité qui se trouve de toute éternité dans l'essence divine. A côté de l'omniscience de Dieu qui n'a pour objet que l'universel seul, et au moyen de laquelle la Providence divine a été expliquée, se trouve le particulier dont les causes se perdent dans l'infini des accidents et ne proviennent pas immédiatement de Dieu, mais tout au contraire d'une âme du monde ou d'un esprit céleste, doctrine assurément révoltante pour tout croyant. Issu de l'être absolu et nécessaire, c'est à dire de Dieu, le possible vient à l'existence réelle par la loi de la nécessité. Il n'y a donc de possible que ce dont l'existence se conçoit comme nécessaire et qui repose déjà en germe dans l'absolu ; toute autre possibilité en. est exclue, ce qui est en opposition directe avec la doctrine des Motekallimin, d'après laquelle le seigneur peut, à chaque instant, à chaque partie infinitésimale et indivisible du temps, produire une nouvelle qualité.
La récompense et la punition de l'âme n'est, selon Avicenne, qu'un degré de son propre développement intérieur, développement acquis selon sa plus ou moins grande susceptibilité à subir les influences de l'intellect actif. Cette rétribution dépend de ce principe intelligible et éternel; les récompenses et les châtiments ne dépendent nullement, comme c'est le cas selon la doctrine de l'Islam, d'un Dieu personnel plein de justice et de grâce; au contraire tout devient ici nécessité logique. Enfin le point principal de différence entre cette doctrine et l'Islamisme c'est la négation
LA PHILOSOPHIE DAVICENNE. 521
complète de Texislence réelle du paradis et de l'enfer. Le mal se réduisant selon Avicenne à une imperfection inséparable de la matière et du corps, et le corps ayant subi la dissolution totale après la séparation de l'âme, toute la doctrine du Coran sur le paradis et l'enfer tombe naturellement d'ellemême. Chaque âme est éternelle et créée pour la béatitude éternelle ; il se peut bien qu'elle subisse plus ou moins, selon le degré de son développement, la privation de cette béatitude, mais, en tout cas, il ne s'agit que d'un état passager, et elle ne peut jamais manquer d'atteindre sa destinée finale, sa pleine béatitude; les obstacles n'étant qu'accidentels, elle gardera toujours la nature essentielle de ce principe intelligible et éternel, auquel elle doit son origine.
L'on pourrait ici se demander, si dans les points où Avicenne abandonne Aristote et se lance sur un tout autre terrain, quand, par exemple, il expose sa doctrine sur la faculté que possède l'âme de s'élever à la prophétie, à la vision et jusqu'au pouvoir d'opérer des miracles, si ses propres idées lui ont alors servi de guide, ou bien s'il en est redevable aux Néoplatoniciens. Pour le moment, nous hésitons à répondre à cette question ; il faudrait pour cela avoir examiné à fond tous les ouvrages d' Avicenne. Il ne nous semble guère admissible que dans le cas où il eût emprunté ces idées à la philosophie postérieure des Grecs, il eût totalement négligé de désigner ses sources , alors que dans ceux de ses écrits que nous avons consultés, nous l'avons vu citer mainte fois divers ouvrages de Platon et d' Aristote.
Pour ne point choquer trop violemment ses coreligionnaires, Avicenne publia le traité souvent ici mentionné « sur rame V comme destiné exclusivement à ses disciples spécialement initiés.
« Ici ^ dit notre philosophe en concluant ce livre — et nous terminerons par cette citation, — « je n'ai touché que brièvement à ce qui est généralement connu concernant l'âme, mais, en revanche , j'ai levé le voile et laissé entrevoir les mystères contenus dans d'autres écrits et que je m'étais abstenu jusqu'à présent d'expliquer. Maintenant, je les ai dévoilés pour instruire mes disciples les plus intimes et pénétré de la conviction que le temps actuel est, dans son ensemble, incapable de recevoir aucune inspiration d'en haut ou de
comprendre ces mystères. Je doute d'ailleurs que jamais il se trouve personne douée d'une profondeur d esprit et d'une pénétration suffisante pour enseigner cette doctrine à la génération future. Il n'y avait plus pour moi aucun espoir de voir mes contemporains ou même les hommes d'un avenir rapproché capables de sonder ces profondeurs et d'exposer clairement le résultat de ces études, dans le cas où je me fusse borné à en indiquer le contenu d'une manière succincte et obscure. Cependant, je défends à chacun de mes amis et de mes disciples qui se rangeraient à ma doctrine, de communiquer ces opinions à des gens irréfléchis et rebelles à la foi, de leur lire cet écrit ou de le conserver ailleurs que dans un endroit sûr. Contre tout abus de ce genre j'invoque l'intervention de Dieu, comme j'implore son aide pour conduire chacun à sa grâce et à la connaissance de la vérité. Que sa paix soit sur ses élus parmi ses serviteurs et, en particulier, sur notre seigneur Mahomed et sa famille! Avec la grâce et l'assistance de Dieu cet écrit a été achevé. >»
A. F. Mehren.
IKE INSTITUTE CF ¥ïr
TOROHTO 6, CANADA.