BERNARD, MARTHE
MARTHE, le saluant.
BERNARD, même jeu.
Monsieur I Madame !
MARTHE
Vous désirez ?
BERNARD
Ce que je désire ?
MARTHE
Oui.
BERNARD
Rien, rien du tout.
:\[ARTHE.
Mais alors, monsieur, que faites vous ici?
BERNARD
Moi?
MARTHE
Sans doute, vous.
BERNARD
Eh bien, vous le voyez, je... je vous allcndais.
Moi?
UERXARD, se reprenant.
G'esl-â-:lire non, pas vous, monsieur votre mari.
MARTHE
Mon mari?... Je ne suis pas mariée.
Pas mariée !.,. Vous en êtes sûre?...
MARTHE, souriant.
Jusqu'à preuve du contraire...
BERNARD
Veuve?... Alors, il est mort, ce pauvre... Chose?
MA u THE.
Qui ç.i, monsieur ?
BERNARD
Eh bien, mais, INIachin... votre mari.
MARTHE
]\Iais pas du tout, monsieur, je suis demoiselle.
Ah ! c'est dommage !
MARTHE
Pourquoi ?
B E n K A ni).
Je ne sais__pas... Je dis c^, comme je dirais autre chose.
jr ARTIIE.
Je préférerais, monsieur, que vous me disiez ce que vous êtes venu faire chez moi.
BERNARD, s'oubliaut.
Voilà. Le phoque a fait fermer la porte cochére, alors...
MARTHE
Plaît-il?
BERNAUl», se reprenant.
Rien, rien. (Après un temps.) Cihez vous?... Je suis chez vous!... Alors, mademoiselle, c'est vous qui... sur de la toile... Avec des petits pinceaux... et de la couleur...
MARTHE, à part.
Quel drôle d'individu !
BERNARD, continuant.
En voilà un métier qui doit demander de la patience!... Gela m'aurait été, à moi, qui suis justement un modèle...
MARTHE, à part.
Ah! c'est un modèle!...
BERNARD, même jeu.
Un vrai modèle de patience!...
MARTHE, à part.
Un modèle que mon sexe embarrasse. — Pauvre garçon ! (L'examinant.) Il n'est pas mal.
BERNARD, à part.
Qu'a-t-elle donc à me regarder comme ça?
Tenez-vous droit.
BERNARD
Hein?.. .Je suis donc bossu?.,.
MARTHE, à part.
Pas mal du tout. (Haut.) Attendez ! (mi faisant prendre une pose.) La jambe gauche en avant... La droite en arrière... Etendez le bras gauche et élevez l'autre au-dessus de votre tête. (Bernard exécute les mouvements indiciués.) Bien!... Ne bougez plus! BE HNARD, à part.
Qu'est-ce qui lui prend?
MARTHE, se reculant.
Très bien, très bien !... La jambe gauche, surtout.
BERNARD, à part.
Est-ce qu'elle va me laisser longtemps comme ça?
MARTHE, à part.
C'est bien le modèle qu'il me faut pour mon gladiateur. (Haut.) Déshabillez-vous.
BERNARD, ahuri.
S'il vous plaît?
MARTHE
Je vous dis de vous déshabiller.
BERNARD, ahuri.
Devant vous?... Jamais de la vie!...
Voyons, vous posez ?
BERNARD, à part.
Elle m'appelle « poseur! »
MARTHE
Je vous assure, mon garçon, que c'est la première fois que j'ai affaire à un aussi drôle de modèle.
^lodèle?... Mais je ne suis pas modèle!
LE IMIOQUE . H
MARTHE
Hein?
Pas modèle du tout, du tout.
MARTHK, riant.
Et moi qui croyuis que vous... et qui voulais vous faire déshab... (Eclaïaat.) Ali! je comprends maintenant, votre surprise...
BERNARD
Dame, mademoiselle, c'est la première fois que ça m'arrive.
MARTHE
Et moi, monsieur, poui' la troisième fois, J'ai l'honneur de vous demander quel est enfin l'olijet de votre visite?
BERNARD, à pai't.
Fichtre!... Une jeune fille! Je ne peux pas lui parler du phoque et cependant il faut que je lui dise pourquoi je suis venu cliez elle... Voilà, je...
MARTHE
Voyons, s'agit-il d'un portrait?
BERNARD
Oui, oui, c'est cela, c'est d'un portrait (|u'il s'agit.
Du vôtre, peut-être?
BERNARD
Non... si... oui... Du mien, oui, du mien.
Pourquoi ne l'avoir pas dit tout de suite?
i-2 LE PHOQUE
BEnNAIlD, s'oul)liaiit.
Ça ne m'est pas venu à l'idce. (se reprenant.) Je n'ai pas osé.
MARTHE, souriant.
Décidément, monsieur, vous êtes timide.
BERNARD
Gomme une jeune fille.
MARTHE, installant sou chevalet.
A riiuile ou au pastel?
BEIINARD.
Je n'ai pa>s de préférence... Ali ! si, je suis du Midi... Faites-le à l'huile.
MARTHE, montrant une cliaise.
Asseyez-vous.
BERNARD, s'asseyant.
Bien, (au pubWc.) Et li [ihoque qui m'attend toujours dans l'escalier... Pauvre hèle!...
MARTHE, assise devant le clievalet.
De face ou de profil?
J'ai le trois-quarts plus avantageux.
MARTHE
Ne remuez plus.
Elle commence à peindre.
BERNA.RD, grimaçant.
Pardon! J'ai lu bout du nez qui me démange!
MARTHE
Grattez-vous.
R E R N A R D , se gi'a t la n L .
Merci.
MARTHE
Souriez, inaintenaut.
BERNAiiD, souriant Ijôtemeiit.
Comme ça?
MARTHE
Parfait!
BERNAIID, immobile.
GliarmaiiLe, cette jeune artiste !... Jolie même, très jolie!... Des yeux, des cheveux, et une taille, et... C'est drôle, la vie!... Dire que si le hasard m'avait fait monter plus tôt jusqu'à son étage, c'est peut-être elle que j'aurais adorée Et puis elle n'est pas mariée, elle, elle est libre... Pas de phoque I... Tandis que l'autre, celle du dessous... (se levant machinalement et descendant à l'avant-scène.) Après tout, ce n'est pas ma faute si elle a épousé un homme qui ne se prête pas aux circonstances. (Marchant.) Un homme qui...
MARTHE
Eh bien, ch Jjien, où allez-vous donc?...
BERNARD, tressautant.
Hein?... Ah! oui... (se rasseyant.) Pardon!
MARTHE
Ne vous impatientez pas, cela avance.
BERNARD
Où en ètes-vous?
Je tiens le ne?..
BERNARD, au public.
Elle tient le nez!... Comme elle dit cela gentiment, (soupirant.) Ah !
MARTHE
A l'œil, maintenant.
A l'œil?... Vous ne m'en faites qu'un?
MARTHE
Ne vous tourmentez pas.
BERNARD, se levaut.
Peut-on regarder?
MARTHE
Non, non, quand ce sera fini.
BERNARD, se rasseyant.
N'oubliez pas l'autre œil; j'y tiens beaucoup...
MARTHE
Ne remuez pas, monsieur, je vous en prie; j'attaque les cheveux.
BERNARD
Justement, je viens de les faire couper.
MARTHE
Il en reste assez.
BERNARD, s'inclinant.
Trop aimable! (changeant de ton.) Quand j'étais petit, ils frisaient, mes cheveux. . ils frisaient tous les dimanches...
Tous les dimanches?
BERNARD
Oui, ce jour-là on me menait chez le coiffeur, et..
Souriez.
BERNARD, souriant.
Voilà.
MARTHE
Très bien, (peignant.) Un peu de lumière ici... un peu d'ombre là... dans les narines...
BERNARD
Dans les narines?... Vous me mettez quelque cliose dans les narines?...
MARTHE
Oui, un peu d'ombre...
BERNARD
^Ah! bon. (au public.) Je croyais que c'était du persil.
MARTHE
Oh! oh!... Voilà un sourcil... (Retouchant.) Là!...
BERNARD, souriant toujours.
Faut-il continuer à sourire?
MARTHE
Non, c'est fini.
BERNARD, se levant.
Voyons!...
MARTHE, lui passant le portrait.
Voilà.
■ BERNARD, poussant un cri.
Oh!
MARTHE
Qu'avez-vous?
BERNARD
C'est extraordinaire!
MARTHE
Quoi donc?
Mon portrait...
Eh bien?...
Il me ressemble !
Mais, monsieur !..
BERNARD
MARTHE
BERNA RU
BERNARD
G'est-à-dire qu'on jurerait que c'esl moi!... C'est curieux, ça, c'est... (a Mnithu.) Ali! Mademoiselle, tous mes compliments!
Très flattée, monsieur.
BERNARD
Renversant! (au public ) Je l'offrirai au-dessous... Non, son mari le crèverait... (au portrait.) Oui, mon vieux, il te crèverait... Oh! il le ferait, comme je te le dis... (au public.) Au fait, il a dû renoncer à m'attendre dans l'escalier... (Remontant.) Filons! (s'arrêlant.) Ah! pardon, mademoiselle, j'oubliais... Combien vous dois-je?
MARTHE
Mais rien pour le moment, monsieur... Ce portrait n'est pas complètement achevé, et nous nous reverrons, je J'espère?
BERNARD
Moi aussi, (au public) Gomme elle a dit cela!... (a Marthe.) Moi aussi, mademoiselle, moi aussi.
LE PIIUUUE ] 7
MARTHE, graciouscmcnl.
Alors.., au revoir...
BERNARD, uu pon troublé.
Au revoirl... Au revoir!... (sortant puis rouvrant la porte ) Au revoir!... (au puiiiic.) Cliarmanle!,.. Et puis... pas de phoi]uo, elle!...
Il disparaît.