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A BON MARCHÉ

EUX pour qui le photographe n’est qu’un enregistreur automatique feront bien de fermer les yeux en tournant cette page. Je m’adresse seulement aux amateurs qui n’ont pas d’idées préconçues, qui n’élèvent pas une barrière entre la photographie et l’Art, qui ne proscrivent même pas l’artifice, à condition qu’il soit agréable, et qui savent distinguer entre un pur document et une composition. 11 va sans dire qu’un bon cliché direct, en principe, vaut mille fois une image truquée. Mais est-ce un crime de lèse-nature, que d’arranger un tableau dont la nature même nous a donné l’idée, et dont la gélatine, malgré tous les efforts de la chimie, n’a gardé qu’une empreinte affaiblie ou inexacte? Est-ce donc une indélicatesse professionnelle, que d’employer les procédés connus, d’en inventer de nouveaux, pour ressusciter une chose vraie, mais trop lointaine ou disparue, et, si la plaque ne rend pas .ce que l’on veut, pour lui rafraîchir la mémoire, ajouter à sa sensibilité aveugle les ressources de l’intelligence humaine, l’aider à mieux traduire le réel et le beau? Œuvre hybride, confusion des genres, art inférieur, ficelage, jeu de patience, j’accepte tous les noms pour ce genre de travaux, hors celui d’imposture. D’ailleurs, ô critiques pointilleux, si la fraude vous paraît grossière, elle se condamne elle-même, et, si elle vous échappe, vous avouez donc la vraisemblance. Que vous importent le nom et les moyens?

Par une sombre matinée d’août, à Klosters (i), nous attendions mélancoliquement l’heure du déjeuner, assis sous la vérandah de l’hôtel, en regardant l’orage qui zébrait d’innombrables hachures grises les montagnes voisines, et, par moments, illuminait d’une langue de feu le lointain glacier de Silvretta. Une demi-heure avant le coup de cloche, un vent frais souffla du Tyrol, découvrit toutes les cimes, replia jusqu’au Rhin l’épais rideau des nuages, et les toits, les prairies, les rochers calcaires, encore luisants de l’averse, étincelèrent tout à coup, comme saupoudrés de diamant, d’émeraude et d’or.

— Si nous allions au bois? dit le docteur M...

Les bois sont le grand charme de Klosters. Il y en a de tous les côtés; mais le Bois par excellence, le plus beau et le plus fréquenté, est celui qui hérisse de sapins gigantesques les flancs de la Casanna, jusqu’au col que franchit le chemin de fer pour redescendre vers Davos. Quelques minutes plus tard, nous suivions le petit chemin tapissé d’aiguilles brunes. Des dames, qui nous précédaient, disparurent à un tournant. Quand nous y fûmes à notre tour, nous nous arrêtâmes, le docteur et moi, surpris, charmés, devant le tableau le plus rare qui puisse tenter un photographe.

Assises sur un banc, qu’un grand mélèze avait protégé de la pluie, près d’un buisson mouillé dont le reflet rendait les feuilles blanches, elles formaient un groupe harmonieux, enveloppé d’une puissante lumière, comme d’une auréole blonde, oû la note dominante était la blancheur d’une ombrelle. Après cette éclaircie, une ombre barrait la vue, accentuée par un fût de hêtre. Mais ce qui nous étonnait davantage, c’était l’arrière-plan, formé par une pente douce, où les herbes, les racines, les

(j) Une des stations d’été les plus célèbres des Grisons, à 12 kilomètres au nord de Davos, à quelques heures de marche de la frontière autrichienne. Altitude: 1200 mètres.

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écorces apparaissaient vaguement derrière un voile lumineux, un jet de rayons obliques qui, tout en éclairant les profondeurs, redoublaient le mystère du bois, et faisaient palpiter l’air empli d’une chaude buée, avec des scintillements de féerie. A droite, un gros tronc noir, éclaboussé de profil par le soleil, encadrait de lui-même la scène.

— Quel dommage, s’écria le docteur, que vous n’ayez pas emporté l’appareil!

— Priez ces dames de rester là, répondis-je; je cours le chercher.

Je descendis en hâte à l’hôtel, je pris tout ce qu’il fallait pour faire un chef-d’œuvre, et je remontai, toujours courant, vers la clairière magique... Mais le docteur venait au-devant de moi. De loin, il m’arrêta d’un signe.

— Inutile, mon cher! Le soleil a tourné; les rayons sont éteints!

— Soit! Je reviendrai, lui dis-je. Je dispose encore d’une semaine.

Sur sept jours, la pluie en gâta trois. Le quatrième, je fis une ascension. Le cinquième, le soleil ne parut qu’à une heure, et le bois de la Casanna, exposé au nord, resta plongé dans l’ombre. Le sixième, belle clarté, mais grande sécheresse de l’air. Nous allâmes revoir le banc : l’effet ne se produisit .pas. Le lendemain, jour du départ, même déception. Je pris néanmoins un cliché, à titre de souvenir.

Au développement, malgré tous les soins que réclamait la circonstance, vous voyez ce que j’obtins (fig. i ) : un groupe passable, mais noyé de halo (car je n’avais plus de plaques ocrées). Autour, de vagues linéaments qui, au tirage, se confondaient dans une opacité uni-

forme. Tristement, je comparais cette chose mal venue au feu d’artifice des rayons se jouant dans la vapeur d’eau; et, de dépit, j’aurais jeté mon négatif par la fenêtre...

Ces rayons me hantaient cependant. Je les sentais en puissance sur la plaque. 11 me les fallait. Mais comment les y mettre? Les dessiner? C’eût été trop long, trop visible, et un peu ridicule : autant traiter le sujet entier par le dessin ou la peinture.

Les prendre ailleurs? Chercher un effet semblable, et le reporter sur mon cliché? Un tel tour de force eût exigé trop de temps, et la réunion d’une foule de circonstances : intensité, direction de la lumière, interférence des ombres, etc.

Ah ! ces rayons, où les trouver? Un beau jour, je me donnai cette réponse : « 11 ne faut pas les trouver, il faut les faire ».

Une fois que je les aurais, il ne me resterait plus qu’à les répartir sur mon négatif. Partout où ils passeraient, ils mettraient comme un voile devant le paysage; les détails, derrière eux, n apparaitraient que lentement, donneraient au groupe le temps de venir, et j’éviterais dans le fond l’empâtement des noirs.

Telle fut l’idée première. Mais comment fabriquer des rayons? Par un procédé très simple et très sùr. L’ai-je inventé? Je ne sais. Mais je sais que je ne le dois à personne. On choisit une feuille, aussi intacte t[ue possible, du papier rouge dans lequel sont emballées les plaques Lumière. On

UN RADIUM A BON MARCHÉ

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UN RADIUM A BON MARCHE

découpe, dans le sens de la diagonale, une fente large d’un millimètre, et d’une longueur égale au moins à la diagonale de la plaque. Muni de ce papier, on s’enferme dans le laboratoire. On garnit une plaque sensible ordinaire (étiquette bleue) de papier noir, pour éviter les radiations latérales, en laissant à découvert toute la surface gélati née, sauf une petite marge. On la pose, face en dessus, à plat sur une table; puis on la recouvre de la feuille rouge, de façon que le papier rouge la cache tout entière, la fente restant à gauche de la plaque. Le coin supérieur du papier sera placé à l’endroit où l’on supposera que serait le soleil, d’après les effets de lumière du cliché que l’on (( travaille ». Ces préparatifs achevés, on recouvre le tout d’un carton, et l’on allume une lampe, à cinquante centimètres environ. La lampe va jouer le rôle du soleil, la fente dessinera d’elle-même les rayons. Pour cela, il suffit d’appuyer l’index de la main gauche sur le coin supérieur, d’enlever le carton, de saisir le coin opposé au soleil entre le pouce et l’index de la main droite, et de déplacer lentement, par petites saccades, la feuille rouge, en la faisant tourner autour du « coinsoleil » pris comme centre. La fente, passant au-dessus de la plaque, l’impressionnera de raies obliques, plus ou moins noires, plus ou moins serrées, plus ou moins larges, selon la longueur des arrêts, la fréquence des saccades, le moelleux du glissement. Là où l’on désire faire une trouée d’ombre, on déplace rapidement la main d’un demi-centimètre.

L’opération entière, avec une lampe de quatorze lignes, ne doit pas prendre plus de deux ou trois minutes.

On éteint la lampe, on développe, et l’on a un cliché négatif des rayons, d’où l’on devra

tirer un positif d’intensité moyenne (fig. 2).

Les autres opérations sont assez délicates, mais ne demandent que du tour de main. Vous tirez du cliché initial (celui que vous voulez « irradier ») un positif sur verre. Vous grattez soigneusement la gélatine, en ne laissant du sujet que les parties qui sont censées être en avant ou en dehors des rayons. Vous recouvrez ces parties restantes d’un vernis fortement teinté de rouge (fig. 3). Vous impressionnez une plaque en superposant le cliché gratté au positif des rayons. Vous obtenez ainsi un cliché où toutes les parties dont vous ne voulez pas changer l’éclairage resteront

transparentes, et où, dans les intervalles des parties blanches, les rayons se détacheront en noir fig. 4). Sur ce négatif des rayons, où se trouvent faites maintenant les réserves nécessaires, appliquez votre négatif du paysage, en repérant exactement les lignes, et tirez-en un positif.

Malgré tous vos soins, la lumière ayant à traverser deux épaisseurs de verre, il se produira des bavures, des ourlets blancs ou noirs dans les contours. Un sérieux travail de retouche et d accommodation est ici nécessaire; car il est peu probable que vos rayons improvisés s adaptent mathématiquement au sujet.

Vous ajouterez au crayon toutes les ombres convenables.

Enfin, sur le dernier négatif que vous tirerez de cette ébauche, vous enlèverez par le même procédé les ombres qui vous gênent. Vous mettrez une touche vive là où le hasard a fait tomber

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« votre » lumière. Vous ferez tourner les troncs d’arbre en les éclairant de côté ; vous ferez deviner des herbes ou des feuillages dans l’arriére-plan. Enfin, vous préviendrez toutes les critiques; et, quand vous serez satisfait vous-même, vous tirerez l’épreuve définitive (fig. 5).

Mais, si vous me permettez un dernier conseil, en montrant cette épreuve, gardez-vous de faire savoir comment vous l’avez obtenue. Si on la croit naturelle, on la trouvera délicate, originale, parfaite ; si on la sait artificielle, on lui découvrira cent défauts.

Voyez : vous critiquez déjà la mienne. N’aurais-je pas mieux fait de me taire?

LOUIS DAMENEZ.

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