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Le pie bas-bleu

En me permettant de vous faire hommage de mes Essais de critique littéraire, vous donnez à mon livre un mérite qui m'impose de grands devoirs envers vous et envers le public. Le bienveillant accueil que vous avez fait à mes premiers écrits; la sympathie qu'inspirent à tous ceux qui vous connaissent l'élévation de vos idées et la générosité de vos sentiments; la sincère

et tendre amitié qui m'unit à votre frère le comte Alfred de la Guéronnière, si connu par ses consciencieuses études sur l'Angleterre : tout contribue à me rendre facile la première partie de ma tâche ; je me défie davantage de mes forces quand j'envisage ce qu'il me reste à faire.

Je sais que vous jugerez avec indulgence l'auteur dont vous connaissez les intentions pures et loyales; mais le public ne jugera que mes travaux. Une pensée devrait me consoler, et c'est elle qui redouble mes craintes : placé sous l'égide de votre talent, mon livre attirera l'attention publique; mais mes travaux suffiront-ils pour justifier ma dédicace? Quoi! dira-t-on, c'est à l'habile et consciencieux interprète des idées napoléoniennes ; c'est au publiciste éminent qui captive le public par le

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channe de son style et la grandeur de ses vues; cesl à l'intelligent rédacteur de la nouvelle législation pénale réformée, c'est à l'auteur des Portraits politiques ^ histoire contemporaine où Ton ne sait ce que Ton doit le plus admirer ou de la hardiesse des conceptions ou de la justesse des appréciations; c'est à rhomme d'État qui représente, dans le régime actuel, la politique de conciliation et de sage liberté, que vous venez offrir des Essais de critique littéraire réunis sous un titre frivole, apparemment choisi pour attirer les liseurs de romans ? Je ne me dissimule pas. Monsieur le Vicomte, toute la valeur d'une pareille objection; je vais tâcher d'y répondre.

Lorsque, il y a dix ans, encore imberbe, j'assistai à cette révolution de 1848, si petite dans ses causes, si grande dans ses

résultats; lorsque je vis de près cette révcH lution qui ébranla tous les trônes de l'Europe, cette révolution qui surprit comme un coup de foudre un prince que dix-huit années d'une prospérité factice avaient rendu aveugle; cette révolution qui nous a légué le suffrage universel; cette révolution qui sera dans l'histoire le point de départ d'une ère nouvelle, non-seulement pour la France, mais encore pour l'univers entier : un fait entre mille frappa vivement mon attention. Parmi cette innombrable série de mots nouveaux que Ton voyait alors surgir de la foule et dont on faisait un singulier abus, deux mots me parurent répondre à un besoin vital de la société : le premier mot était u TRAVAIL. »

On a dit que la voix du peuple était la voix de Dieu. Cet adage est profondément

vrai. Le peuple ne sait rien faire par luimême^ mais il a d'admirables instincts; la lumière d'en haut Tillumine aux grands jours de tempêtes sociales. Ce n'était pas en vain que tous à l'époque dont je parle ambitionnaient l'honneur d'être rangés parmi les travailleurs. Ce mot de travail répondait à un cri de la conscience publique.

Depuis dix ans, on a beaucoup travaillé. Le gouvernement impéri^tl a donné un noble exemple à la nation. Ce sera son plus beau titre de gloire aux yeux de la postérité, et l'histoire lui rendra justice, sur ce point, comme l'a déjà fait l'opinion publique.

Le second mot était « MORALITÉ. » n répondait aussi à un besoin du moment. Ce besoin social, comme le précédent, a dû être une des grandes préoccupations du

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gouvernement élu par le suffrage de tous. On peut en juger par les efforts qu'il a faits pour moraliser la société^ tant dans l'éducation de la jeunesse que dans les mesures d'ordre public, et dans la protection accordée à la religion, cette base essentielle de toute société.

Il ne m'appartient pas d'apprécier les résultats obtenus; mon terrain n'est pas la politique, c'est la littérature; c'est là que, mes prémisses étant posées, je vais tirer des conclusions qui, j'en suis sûr. Monsieur le Vicomte, trouveront un écho dans votre esprit élevé.

Le monde des lettres est une république, et je crois que les princes de la terre ont fait sagement de lui laisser ce privilège; car ce monde-là est vraiment ingouvernable.

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Le despotisme y tue la pensée^ l'anarchie la corrompt. Où donc est la vérité ?

La vérité est dans mie sage protection accordée aux esprits d'élite que leur talent a faits grands dans le monde des lettres. Elle est aussi dans le dévouement des hommes indépendants qui^ n'ayant point à dépenser leur vie en occupations prosaïques et matérielles, combattent, la plume à la main^ pour les grands principes de cette morale étemelle, qui est la vraie source du génie.

Oui, il faut unir dans une même pensée les deux mots : « Travail et Moralité. » 11 faut que ces mots soient le signe de ralliement de tous les vrais amis de la littérature. Combattre pour propager de telles idées est une mission sainte. Pourquoi n'estil pas donné à tous les gens de cœur de la

rendre eflQcace, comme il leur est donné de la comprendre !

La littérature d'une nation est à Tétat moral de cette nation, ce qu'est à un corps physique le miroir qui en reflète toutes les beautés et toutes les imperfections. Et, disons-le avec regret, il y a beaucoup à faire pour ramener vers les saines idées Tesprit public égaré par les folies du romantisme; pourtant, cette question de moralité littéraire est aussi essentielle au salut social que celle de la consolidation des institutions politiques.

Le but de mon livre est donc tout entier résumé dans les deux mots : Travail et Moralité ! Quant à prouver la nécessité d'un pareil but, dans l'état actuel de la littérature, c'est l'affaire de la Pie Bas-Bleu; la grandeur du mal me porte à croire qu'elle

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