Deuxième partie. — Principes généraux
Je demande quelle différence on entend mettre entre généralités et principes généraux?
Puis le chapitre IV vient avec le titre Dogmes, qui nous a paru une assez mauvaise plaisanterie faite aux dépens de la religion, etc. , etc.
Dans la troisième partie, on s'occupe uniquement de la toilette en particulier et en général.
Mais avant de jeter les yeux sur le chapitre premier de ce livre, lisez, chers enfants, la citation placée sur le faux-titre, vous y verrez le mens agitai molem de Virgile traduit comme suit : V esprit (Tun homme se devine à la manière dont il porte sa canne. (Traduction fashionable. }
jQue pensez-vous, mes enfants, de cette nçovelle manière d*apprécier Tesprit des gens? Et c*est M. de Balzac qui pose ce fameux principe, inspiré de Virgile, dit-ih
Nous ne nous perdrons pas dans le labyrinthe des aphorismes et des axiomes élégants qui remplissent cet ouvrage, dont on peut déjà apprécier Tesprit à la seule lecture de la table des matières ; laissons, sans le leur disputer, aux gens élégants le soin d*ana)yser ligne par ligne ces pages qui leur furent adressées par un honune qui n'a pas craint d'abaisser son talent en le mettant au service de si petites causes.
Voici notre courte critique, écoutez-la, mes enfants, et si elle vous paraît insuffisante, vous la compléterez en revenant à la cave de la mère Gros-Lard; car, je vous l'assure, vous ne trouverez pas l'ouvrage en question dans les rayons de notre bibliothèque.
A la page 12, ligne 19, l'auteur dit que les princes sont dans la catégorie des oisifs et appur-
iiennerU à la vie élégante. Probablement on a voulu parler ici des rois fainéants, car, bien certainement, il n*est pas un seul des souverains actuels de T Europe auquel on puisse appliquer la qualification de personnage oisif, depuis le czar russe jusqu'au plus mince duc italien.
Page 13, ligne 10, on lit : c La vie élégante est, dans une large acception du terme, Fart d^animer le repos. »
Si cette phrase a quelque sens raisonnable, que devient la dénomination de gens oisifs, donnée précédemment avec assez de justesse aux élégants ?
Page 15, ligne 12, on voit : t Ce traité serait infirme. » Que peut signifier cette infirmité si fâcheuse ?
Puis, page 17, vient une phrase assez peu correcte qui ne répond guère au sens que voulait sans doute lui donner Balzac : c Et pour rester fidile à notre système d'abréviations , uoits allons essayer de tes développer. »
C'est une singulière manière de dire que Ton sera beaucoup plus concis que ne le voudrait le sujet que Ton traite ; cela me rappelle, mes enfants, un alinéa des faits divers du Journal des Débats, du 8 juin 1 857. Je cite ce passage parce que j*ai été étonné de le rencontrer dans les colonnes d'une feuille aussi généralement appréciée pour la pureté de sa rédaction ; le voici :
« Le livre de M. Granier de Cassagnac était attendu avec une vive impatience ; ce livre qui , par sa concision, contient plus de dix volumes, renferme de fréquentes révélations puisées aux sources authentiques, etc...(l) t
Voilà du français qui vaut celui de la phrase en question de Balzac. Mais poursuivons , car
tl) Nos lectean n'auront pas la pensée d*aUribaer la phrase en question aux écri?ain8 du Journ.il. Elle est probablement sortie comme toutes celles du même genre d*un de cos bureaux d'an- DODces où ron n'apçrécie les mots que d'après leur plus ou moins de facilité à prendre place dans une réclame dont la forme dépend uniquement du prix qu'on la paie.
{Noie de l'autewr.)
nous arrivons à quatre lignes placées à la fin de la page 17, et dont la lecture ne vous donnera pas une haute idée des sentiments philosophiques de celui qui les a écrites :
c Pour le moment, au risque dCétre accusé • d'aristocratie^ nous dirons franchement qu'un > homme placé au dernier rang de la société » ne doit pas plus demander compte à Dieu de » sa destinée» qu'une huître de la sienne. >
On croirait, après un pareil langage, que Balzac a vécu dans une société de Hottentots ou de Caraïbes. Mais ce grand écrivain, qui a connu la première moitié de notre siècle, avait donc des yeux pour ne point voir ? Gomment put-il se permettre de traiter d'une façon si humiliante des hommes que T Évangile nous a donnés pour frères; et, sans parler de la religion, ne voit-on pas tous les jours ces prétendues huîtres arriver aux plus hautes positions sociales ? Mais non : l'homme qui jugeait l'esprit des gens par leur canne; pouvait-il voir des égaux et des
semblables dans ces prolétaires qu*il ne rencontrait jamais sur les boulevards, portant gants jaunes et jonc à pomme d'or ?
Il comprenait si peu tout ce que sa pensée avait de contraire non- seulement à la morale chrétienne, mais même à une saine philosophie, qu'il ajoutait, page 18, ligne 1 :
f Cette remarque , tout à la fois philosophique et chrétienne^ tranchera sans doute la question, etc.*. »
C'est là, vous avouerez, une singulière manière d'entendre le christianisme et la philosophie I
A travers un déluge d'expressions amphigouriques et de raisonnements du même genre, nous passons à des considérations de haute politique. Balzac, après avoir dit, page 25, ligne 1, que la mission de la révolution de 89 ne fut pas tout à fait vainô, corrige sa pensée en disant que l'amé- Ucration apportée ainsi à l'ordre social ne fut qu'apparente. Ici Balzac est conséquent avec luimême ; il le serait davantage s'il maudissait celte
révolution par laquelle les huttres de la page 17 ont conquis des droits nouveaux qu'elles paraissent disposées à défendre jusqu'à la mort Qui aurait cru que des huîtres fussent capables d'une pareille énergie?
Pourtant nous trouvons, plus loin, de belles pensées dignes de figurer autre part que dans un manuel d'élégant. Par exemple, ligne 23 : I Sapoléon, dépouillé des oripeaux de la royauté, devient immense ; il est le symbole de son siècle , une pensée de Favenir. »
(c L'homme puissant est toujours simple et calme. »
Pourquoi donc alors perdre son temps à enseigner aux imbéciles la façon dont ils doivent mettre leur cravate ou se poser un chapeau sur la tète ? Pourquoi donc attacher une si grande importance à ces frivolités du vêlement dont, au dire même de Balzac, les hommes de génie font si peu de cas? Ici le livre est en contradiction avec la hauteur d'esprit de l'écrivain.
Page 52, on lit c qu'un traité de la vie élé-
gante est en quelque sorte la métaphysique des choses. » Il est pénible de voir de tels mots accolés à de telles choses !
Page 35, Balzac s*apitoie sur le sort des chevaux, qui, dit-il, obtiennent en France un (raitement indigne d'un peuple chrétien. L'Evangile nous enseigne d*aimer notre prochain comme nous-méme et de ne pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas que Ton nous fit. Je ne
sache pas que les chevaux soient pour nous ni
autrui ni le pnchain. Si encore Balzac eût nommé un quadrupède à plus larges oreilles, il eût pu adressée le reproche qui précède à C( rtaines gens avec quelque à-propos. Mais le cheval, étant un des plus beaux orncmrnts de la vie fashionable, il semble à Balzac plus intéressant que ces trop nombreuses huitres humaines dont il nous a parlé si légèrement dans les pages citées plus haut.
Page 39, on apprend que • Brummel en perruque, Napoléon en jardinier, Kant en enfance , Louis XYI en bonnet rouge et Charles X
à Cherbourg, représentent les cinq plus grands spectacles de Tépoque. >
Nous avions toujours pensé en effet que Na^ poléon, enchaîné sur son rocher de Sainte-Hélène, était plus digne de notre admiration que Napoléon assis sur le char de la victoire ; par la raison qu'il est plus facile à un homme de conquérir Tunivers que de triompher des coups de Tadversité. Mais qu'a donc à voir dans la question ce costume de jardinier si intempestif? On dirait vraiment, à entendre Balzac, que les hommes attachent encore plus d'importance qu'ils ne le font à ces signes de convention indispensables pour représenter physiquement les idées que l'on nomme vêlements, drapeaux, rubans, etc.. La nature humaine est parfois bien mesquine, et son horizon souvent est bien étroit; mais pourtant, que seraient les formes qui attirent nos regards, sans la chose morale qu'elles sont destinées à nous rappeler? Au surplus, le rapprochement que fait l'auteur est trop burlesque pour que nous nous y arrêtions davantage.
Page &3, Balzac déclare • qu'il faut avoir été au moins jusqu'en rhétorique pour mener une vie élégante. *>
A ce compte, les professeurs des collèges auraient le monopole de Télégance, car ils ont tous poursuivi leurs études bien au delà du cours de rhétorique ; mais Texpérience nous prouve que ces amis de la science et des muses préfèrent mille fois la simplicité sans recherche de leurs habits râpés à la ridicule toilette de ces petitsmaîtres que le public appelle naïvement des /torts, sans voir le bout d'oreille qui passe.
Page h&f Balzac accuse Sterne c d'avoir proclamé que les idées de l'homme barbifié n'étaient pas celles de l'homme barbu. >
La seule réflexion que nous inspire cet aphorisme, c'est qu'il serait à désirer que beaucoup de gens barbifiés consentissent à devenir barbus; ils seraient sûrs de changer leurs idées, et si tous ne gagnaient pas quelque chose à ce changement, un assez grand nombre, à notre avis, n'y perdraient rien.
Mais chuti voici, au chapitre IV, le chapitre des dogmes, page 51, une pensée impie. (Que Balzac nous pardonne l'expression.) 11 est dit que comme l'Église reconnaît sept péchés capitaux et trois vertus théologales, ainsi le monde élégant admet trois sources de consolation contre sept principes de remords. N'est-ce pas une véritable^ profanation qu'une semblable comparaison : vouloir mettre sur le même pied l'homme qui attend toute sa valeur de la seule vertu, et celui qui n'espère qu'en l'habileté de sou tailleui*?
Puis on ajoute, deux lignes plus loin, que nulle créature humaine n'a échappé aux conséquences de la fameuse proposition qui précède. Mais l'image de la sainte Vierge ne s'est donc point présentée devant l'écrivain pour aiTÔter le blasphème qui s'échappait de sa plume 7
On conçoit Voltaire, s' attaquant à ce que notre religion a de plus sacré, au nom des grands principes philosophiques qu'il croyait ne pouvoir mettre d'accord avec le catholi-
cisme; pourtant, si Voltaire vivait a;ujourd*hui, 80D génie comprendrait qu'une grande réconciliation s'est faite entre le catholicisme et la philosophie, sur le terrain nouveau de la démocratie. Mais que Balzac s'en vienne avilir les choses saintes en y cherchant le modèle du code des élégants qu'il a l'intention de nous offrir, c'est ce qui fera sourire de pitié et de compassion les gens sérieux qui liront le traité en question.
Peut-on, en effet, lire sans douleur, page 52, ligne 7, que léUgance est une et indivisible^ comme la Trinitéy comme ta liberté, comme la
vertu? C'est de la comédie bouffonne d'un bien mauvais genre!
Jusqu'à la troisième partie du livre, on voit se continuer les pitoyables emprunts que nous avons signalés déjà, et que l'auteur ne craint pas de faire à la théologie, pour relever sans doute à une certaine hauteur les frivoles questionp qu'il rassemble, avec autant de sang-froid que d'audace, dans son prétendu traité.
— lit —
PourtanU soyons juste, les pages 75, 76, 77, 78 et 79 renferment quelques considérations '<f une certaine valeur, et qui ne seraient pas déplacées dans un livre de philosophie sociale. Malheureusement, un mélange de termes bizarres et de pensées mesquines ou puériles gâtent singulièrement ce que ces quelques pages renferment de considérations sérieuses. Elles se peuvent résumer dans une seule phrase, à savoir : que le costume est un des signes extérieurs les plus caractéristiques des époques que traverse Thumanité. Cette pensée a du bon ; mais il ne la faut point exagérer, et c'est rapetisser le rôle de Tobscrvateur, du penseur qui analyse le cœur humain, du philosophe, enfin, que de lui offrir comme type de Thomme social ce dandy^ qui dévisage les passants pour étudier leur toilette, afin d'avoir quelque chose à dire le soir, quand il ira dans le monde ou à son club.
Mais, page 79, recommencent les citations tirées de TÉvangile, avec de continuelles allu-
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sions où il y a beaucoup plus de traits d*esprit que de sens commun.
Page 83, on trouve une pensée sérieuse : fauteur reconnaît qu'il s'est opéré une grande révolution dans les costumes, et qu'à proprement parler il n'y a plus aujourd'hui de costume. Cette assertion a quelque fondement de vérité ; mais l'auteur se perd dans un labyrinthe quand il veut nous expliquer la raison de cette révolution dont il parle. Il l'attribue au désir de simplicité qui s'est emparé des modernes, et à l'envie de briller plutôt par le choix des étoffes que par leur clinquant. C'est envelopper une pensée sérieuse d'un galimatias vidéléable; la cause qui a nivelé les costumes est la même que celle qui a nivelé les conditions sociales. Balzac trouve un phénomène de mode dans cette grande réforme, qui n'est qu'une conséquence naturelle de la révolution sociale du siècle. II ne faut donc pas dire qu'aujourd'hui il n'y a plus de costume, mais bien qu'il n'en existe plus qu'un seul, qui est celui de la démocratie.
EniÎD, page 87, Balzac termine son traité en faisant l'apologie des boiteux, des bossus et des gens estropiés; il prétend que c F homme ou la > femme parfaite sont les êtres les plus nuls. > Il y a du vrai dans cette pensée ; cependant le lecteur doit songer que Balzac ne pouvait être dans cette matière un juge bien impartial. Voilà pourquoi, sans doute, il accuse de nullité morale les natures physiques plus favorisées que la sienne.
En somme, Timpression qui nous est restée après la lecture de ce volume a été le regret qu'un homme de talent ait pu perdre son temps à de semblables niaiseries. Il est également regrettable qu'il ait eu la fâcheuse pensée de mettre r Évangile en cette affaire.
Nous n'emporterons donc point cet ouvrage en notre logis, mes enfants, et cela pour deux raisons : la première, c'est que le but littéraire en est trop frivole ; la seconde, c'est qu'il n'est pas assez moral.