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CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

Db ia cutiqub LiTiiBAiiB. — ArticleB de MM. J. Barbey d'AuréTiUy et Léon de Wailly.

Classiques français. — Division da génie littéraire.

Chateaubriand. ~ Déranger. — Voltaire. —Jean-Jacques Rousseau. — Boilean. — Molière. — Corneille. — Racine. — La Fontaine. — Malherbe. — Rabelais. — Parallèle entre Voltaire et M. P.-J. Proudhon.

« La critique est aisée, et Part est difficile. »

Nous n'avons jamais aussi bien compris cette pensée d'un maître, que depuis nos travaux d'examen sur les ouvrages du grand nombre d'auleurs passés en revue dans ce volume. Dans quelques-uns de ces livres seulement, nous avons trouvé des détails pleins d'intérêt et d'at-

trait; dans presque tous, plus de défauts que de qualités. En présence d'un résultat aussi peu satisfaisant pour la littérature contemporaine, loin de nous féliciter d'avoir signalé tant d'erreurs, nous éprouvons un sentiment de crainte en voyant combien d'efforts généreux, combien de travaux assidus ont été produits au jour, sans que le génie de tant d'écrivains ait pu atteindre à la hauteur de la tâche entreprise.

La critique est un travail bien ingrat, quoi qu'en disent ceux qui pensent qu'elle n'est qu'une compilation des travaux d'autrui. Que de livres il faut feuilleter, que de pensées il faut analyser, pour arriver à rendre compte des ouvrages que Ton veut critiquer I Et, après tant de recherches, on recueille souvent pour seule récompense de ses efforts l'animadversion des auteurs que l'on a jugés.

La critique est un des principaux apanages des siècles d'éclectisme, de ces époques où les hommes éprouvent le besoin de jeter un regard rétrospectif sur leur passé, comme si, épuisé

— Wi — par toutes les productions précédentes, Tesprit humain se sentait impuissant à continuer Tédifice commencé aux jours de barbarie. Il importe donc de fixer les règles de ce genre tout scolastique. Ce travail sera facile, si l'on compare les contemporains «aux hommes de génie d*un autre âge qui ont brillé dans cette carrière.

Le vrai critique, toujours placé en dehors des considérations personnelles, doit d'abord oublier jusqu'au nom des auteurs qu'il commente. Pour n'avoir pas suivi cette règle, on a vu des auteurs de talent attaquer des gens qui valaient mieux qu'eux, bien plus par jalousie que par amour de l'art. Les critiques de Scudéri, sur l'immortelle tragédie du Cid, sont une preuve de ce fait. Voltaire et Boileau euxmêmes n'ont pas toujours été à l'abri de ces faiblesses. L'acharnement de Boileau contre Quinault, c cet auteur sans défaut, comme dit la rime, > n'est pas plus excusable que la mauvaise volonté de Voltaire contre Pompignan.

Après s'être ainsi placé sur un terrain neutre, le critique doit se proposer deux objets principaux : i"" examiner si le but de Touvrage jugé est moral ; et 2"" si cet ouvrage a quelque valeur littéraire. Ces deux objets atteints à la fois font qu'uD livre est parfaiL Le second tout seul peut enfanter des chefs-d'œuvre ; mais ces chefsd'œuvre seront à jamais regrettables , attendu que Is génie a été donné à Phomme pour faire le bien. Quant aux livres où Ton n'aura rempli que le premier objet, quoiqu'ils aient peu de valeur littéraire, le critique doit toujours les encourager. Parfois un éloge donné à un homme honnête et consciencieux lui fait trouver dans le travail des forces nouvelles, et s'il n'arrive pas au génie, que la nature seule donne à l'homme , du moins il atteindra jusqu'au talent , et pourra rendre de véritables services à l'humanité.

Une fois le but d'un livre jugé, il reste à examiner la question de détail. C'est ici qu'il faut que la critique se montre impitoyable. Ne

faiblissez jamais et défendez de toutes vos forces la grammaire et Tusage. Si vous avez devant vous un homme de génie, montrez-lui qu'il est honteux à lui d'enfreindre des règles de langage qu'il pourrait enseigner à tous mieux que personne.

Si vous avez affaire à un de ces hommes de talent qui ne s'élèvent jamais à la hauteur des grands maîtres, dites-lui que le seul moyen pour lui de passer à la postérité est d'être irréprochable dans la forme, puisque son âme est incapable de produire de ces éclairs qui révèlent l'homme de génie.

Si vous ne vous adressez qu'à ces médiocrités dont le monde des lettres est plein, qui, poussées par la manie d'écrire, ne se découragent jamais de leur insuccès et parviennent, à force de griffonner sur du papier, à se faire une petite renommée qu'ils ne doivent qu'à leur importunité auprès du public ; à ceux-là, s'ils sont honnêtes dans leurs écrits, ne dites rien ; mais s'ils cherchent dans l'immoralité un succès au-

quel ils ne peuvent atteindre par le talent, lancez-leur sans pitié le sarcasme de vos railleries; ne craignez pas de les frapper de ridicule ; il faut être sans pitié pour eux, car ce sont des ennemis publics. Ils sont inoffensifs, dira-t-on. C'est une erreur : un seul ne saurait nuire à la société; mais ils sont d'ordinaire réunis par bandes innombrables, et c'est là ce qui les rend dangereux. Vous ne craignez pas dans votre maison la présence d'un insecte malfaisant ; mais si vous le voyez accompagné de milliers d'insectes pareils, votre alarme est grande, et il n'est pas de moyens de défense que vous n'imaginiez pour les détruire. Traitez de la sorte ces auteurs au petit pied qui, du poste modeste qu ils occupent , soit dans une revue, soit dans un journal, soit dans une librairie, unissent leurs efforts communs pour miner ce Parnasse où ils n'ont jamais pu monter.

Pour traiter la question de détail des livres que vous commentez, procédez toujours avec ordre. Montrez -nous d'abord comment les

moyens employés par Fauteur ont concouru au but de {^ouvrage. Examinez ensuite les idées incidentes après avoir jugé Tidée principale. Souvent un auteur qui s'est proposé un objet moral, tombe dans l'immoralité par des incidents qu'il amène mal à propos dans son livre. Souvent aussi , tout en avançant des principes vrais et honnêtes, un auteur en tire des conséquences fausses et déshonnétes. On a vu des écrivains cacher, sous l'apparence d'une idée raisonnable, des théories absurdes et des maximes perverses qu'ils cherchaient à propager dans le public. H ne suffit pas que le but d'un livre paraisse bon, il faut encore que l'auteur l'ait poursuivi avec bonne foi. C'est surtout dans les romans qu'il est difficile de faire cette distinction. On y voit des personnages secondaires produire plus d'effet par la peinture de leurs désordres, que le personnage principal n'en produit par ses vertus ou ses grandes actions.

Après l'idée, jugez le mot.

C'est là qu'il faut s'occuper du style de

récrivain. Cette tâche est pénible et ingrate. Lorsque Ton combat les idées présentées par un auteur, il supporte sans peine la contradiction ; mais lorsqu'on lui montre ses fautes de style, son amour-propre blessé s'irrite. L'homme faii en général plus de cas de sa vanité que de son intelligence. Aussi faut-il que le critique apporte la plus grande prudence dans cet examen. Ne hasardez jamais un bl&me sans être certain d'avoir compris la pensée de l'auteur : et lorsque la faute de style est par trop grossière, ne la montrez qu'avec les plus grands ménagements. Ne vous adressez jamais à l'homme , mais seulement à l'écrivain.

Ces règles bien simples n'ont pas toujours été suivies, même par les classiques que nous estimons le plus. Cette infraction a été l'origine de beaucoup d'erreurs. Si l'on y joint la cause de la faillibilité du jugement humain, on se rendra compte de quelques opinions qu'on est surpris de trouver dans les écrits de Voltaire et de Boileau.

Pourquoi Voltaire, dans ses commentaires sur Corneille, s'est-il complu à déprécier ce grand écrivain ? Pourquoi placer sans cesse au-dessus de ce nouveau Sophocle , le tendre Racine, qui n'a pas le même genre de génie que l'auteur du Cid? Voltaire avait-il des raisons particulières pour ne point apprécier les œuvres de Corneille ? Toujours est-il qu'il s'est montré bien sévère pour le prince des tragédiens français. Sans doute, au point de vue de la grammaire, le style de Racine est plus irréprochable que celui de Corneille ; mais les caractères de ce dernier ne sont-ils pas autrement sublimes que tous ces damoiseaux que Racine nous habille en Romains, et qui semblent plutôt sortir des salons de Versailles que des ruines de Rome?

Peut-on expliquer, si ce n'est par un sentiment de mesquine jalousie, ce jugement sur Molière que l'on trouve dans VArt poétique de Boileau :

C'est par là que Molière, illustrant ses écrits, Peut-être de son art eût remporté le prix.

Si» moins ami du peuple, en ses doctes peintures, Il n'eût point fait souvent grimacer sos figures , Quitté pour le bouffon, l'agréable et le fin. Et sans honte à Térence allié Tabarin.

Dans ce sac ridicule où Scapin i*enveloppe. Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope.

Voltaire fait, il est vrai, justice de cette grossière erreur du bilieux critique. Ce qui n'empêche pas le philosophe de tomber dans une erreur semblable, lorsqu'il dit, dans le premier volume de ses Commentaires, à la page 70 (1) :

t On demande pourquoi Molière ayant autant de réputation que Racine, le spectacle cependant est désert quand on joue ses comédies, et qu'il ne va presque plus personne à ce même Tartufe qui attirait autrefois tout Paris, tandis qu'on court encore avec empressement aux tragédies de Racine, lorsqu'elles sont bien représentées.

• C'est que la peinture de nos passions nous » touche encore davantage que le portrait de

(1) Deuiième édiUon des Œuvres complètes de Voltiire, publiée ea 18S0, chez Baudoin frères, rue de Vaugirard, 17.

nos ridicules; c'est que Tesprit se lasse des plaisanteries, et que le cœur est inépuisable. L'oreille est aussi plus flattée de Tharmonie des beaux vers tragiques et de la magie étonnante du style de Racine, qu'elle ne peut Tétre du langage propre à la comédie. Ce langage peut plaire , mais il lic peut jamais émouvoir, et l'on ne vient au spectacle que pour être ému.

» II faut encore convenir que Molière , tout admirable qu'il est dans son genre, n'a ni des intrigues assez attachantes, ni des dénoûments assez heureux , tant l'art dramatique est difficile ! •

On voit par ce passage tout le mal que Voltaire se donne pour expliquer le mauvais goût du public de son époque, qui ne comprenait pas que Molière est l'auteur français par excellence et que le génie de notre langue nous permet d'exceller dans le genre comique , tandis que toute cette harmonie de nos vers tragiques que Voltaire prône tant, est on ne

peut plus désagréable pour des oreilles habituées aux sons si doux et si purs des langues italienne, espagnole, grecque, etc., où l'accent tonique est mieux réglé que dans la nôtre.

Si d'ailleurs Voltaire eût vécu de nos jours', il aurait vu Molière réhabilité, et la salle du Théâtre-Français lui aurait paru plus déserte pour Britaunicus que poui* Tartufe.

On voit donc que le talent du critique ne lui épargne pas toujours des erreurs regrettables. Mais, tout bien considéré, le rôle du critique est encore fort utile au moins aux amateurs de bonne littérature.

On trouve souvent, au milieu de notes où l'on remarque des jugements erronés, quelques aperçus nouveaux que l'on n'eût point imaginés. L'homme studieux feuillette avec intérêt les commentaires des critiques , car souvent il y découvre des documents précieux pour son instruction. Â l'appui de ce qui précède , nous citerons le fait suivant que nous a conté la pie Bas-Bleu. Elle relisait dans Malherbe les

stances si fameuses , écrites pour consoler Duperrier de la mort de sa fille, et à propos des cinq vers :

Mais elle était du monde Où les plus belles choses Ont le pire destin, Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses. L'espace d'un matin.

elle songeait à cette opinion fausse de quelques personnes qui attribuent à un prote intelligent ou distrait la fameuse correction < et Rose » elle a vécu, » au lieu des mots tetRosetteavécu,! qui, selon ces personnes, se seraient trouvés dans le manuscrit de Malherbe. Elle se rappelait l'opinion émise dans le chapitre qui traite des poésies de M"* Blanchecotte, et tout en regrettant de ne pas avoir de preuve à l'appui de cette opinion qui parait si rationnelle, elle parcourait des yeux le volume des poésies de Iftalherbe , lorsqu'au moment de fermer le livre, elle trouva dans les observations du savant Ménage ^ qu'on a jointes à ces poésies, une note des plus curieuses, où il est dit que la fille de Duperrier

s'appelait Marguerite. Cette note détruisant complètement la ridicule fable du prote, on juge de la joie éprouvée par la pie Bas-Bleu. Nous la concevons d'autant mieux que .>'énage était fort compétent dans la matière, attendu qu'il fut contemporain de Racan , contemporain lui* même et ami de Malherbe. Cette importante observation de Ménage se trouve à la page 537

de l'édition des Poésies de Malherbe ^ imprimée à Paris, chez Louis Billaine, l'an MDLCXYI.

Nous pourrions donner mille autres preuves de l'utilité des commentaires et de la critique littéraire. Contentons-nous, après avoir montré quels guides on doit suivre en ce genre, de montrer quels exemples on doit se garder d'imiter, en mettant à côté de Voltaire et de Boileau deux critiques contemporains qui nous pardonneront de les avoir choisis de préférence à d'autres, quand ils sauront que le hasard seul nous a mis entre les mains les articles de journaux que nous allons examiner.

Dans le numéro du journal le Pays du 12

janvier àe Tannée 1858 , nous trouvons une critique faite par M. J. Barbey d'Aurevilly , sur le livre de M. Dupont-White, intitulé : rindividu et tÉtaU Cette critique est assez fidèle, au point de vue des idées de Tauteur, qui ont été parfaitement comprises par le commentateur ; mais de quelle façon et dans quel langage les a-t-il rendues? Que Ton en juge par les lignes suiyantes :

t Qu'est-ce que M. Dupont-White ? Français par un de ses noms, Anglais par Pautre, aurait-il dans les qualités de son esprit, brillant et positif, la marque d'une double race?... Tout renseignement nous manque à cet égard; mais ce que nous savons , c'est que son livre mérite qu'on s'y arrête , ou plutôt qu'il vous arrête^ et qu'il force ( éloge en acte! ) l'homme qui pense et qui Vouvre debout, à baisser la per sienne et à s'asseoir. Certes, ce n'est pas là un bon livre dans sa plénitude, dans son harmonie, dans le calme de sa lumière.

L'esprit vigoureux, sanguin, pléthorique, qui

■ Ta , qu^on nous passe le mot, érucié plutôt

> qu'écrit , est un esprit qui a plus de nuées

> que de lumih'e encore^ mais il en sort, de » cette nuée, de fameux éclairs! Confuse,

> lourde, opaque, mais tressaillante ^ il y a • là une puissance. »

Voilà la façon élégante et persuasive dont un homme de talent ( car il faut que vous sachiez, lecteur, que H. Barbey d'Aurevilly est un homme de talent ! ) rcconunande au public celte puissance tressaillante qui a produit Y Individu et VÉtai; je me trompe : Tesprit qui a érucié ce livre, qui n'est pas bon dans sa plénitude, dans son harmonie^ dans le calme de sa lumière ! Par quelle ingénieuse image ne vienton pas nous convaincre qu'il faut acheter le livre de cet esprit pléthorique et sanguin, lorsque l'on nous dit que ce livre force C homme qui pense et qui Couvre debout, à baisser la persienne et à s'asseoir?

Les lignes qui précèdent ne seront point déparées par les suivantes, et d^ailleurs elles

aideront notre intuition à se produire en se multipliant comme un hachis (Téclairst

t On se dit tout d'abord, en lisant ces pre-

■ mières pages qui tranchent si vivement sur

• les élégances pâles ou les pâleurs inélégantes » des livres contemporains : d'où sort cet ou-

• ragan d'importance qui s*écoule avec un or-

• gueil toui bouffi? Quel est cet ahuri de civi- » lisation et de progrès qui semble nous parler » au nom de quelque chose, et comme s'il avait > un vent de Delphes dans le ventre ? §

Ce beau morceau littéraire nous. fait songer que, dans nos conseils aux critiques, nous avons oublié de parler du style de la critique. En nous servant des propres paroles de Y homme de lalent que nous citons^ disons que le critique doit fuir les élégances pâles ou les pâleurs inélégantes des livres contemporains^ craindre les ouragans d'importance qui s^écoulent avec un orgueil tout bouffi y ne jamais être ahuri ^ excepté lorsqu'il se sentira dans le ventre un vent de Delphes y et, dans ce cas, aller consulter les

experts en ces sortes de vents, afin d*apprendre un moyen convenable et décent de n'en plus avoir; qu'enfin, avant de faire la critique tant des idées que du style des autres, le critique sérieux devra se mettre à étudier sa langue et à façonner son style, car rien n'est plus sot ni plus ridicule que de vouloir enseigner à autrui ce que Ton ne sait pas soi-même.

11 ne faut pas non plus, comme M. Léon de Wailly, dans sa chronique littéraire du 5 juin 1858, prise dans le journal V Illustration^ parler continuellement de griffe et de jus, comme, par exemple ( ligne 13 du i** alinéa ) :

• Lui(M, Villemain), le biographe de Cha- » teaubriand ! C'est pour le coup qu'on peut

• dire biogriffe. » Ou bien { lignes 1 , 2, â du 6^ alinéa ) : t Quelle bonne fortune pour un railleur que de pouvoir se mettre sous la dent cette grosse et juteuse vanité! t

Il faut éviter également de dire, fcomme le même critique, qu'un auteur est confit dans une aigre satisfaction de lui-^minie; ou bien qu'il est

en veine de franchise, ou encore qu'il se laisse aller à la corruption de la reconnaissance.

Il faut se garder d'imiter M. Léon de Wailly dans le passage suivant, qui termine le 20^ alinéa de la chronique littéraire déjà citée. A propos de M. Michelet, on lit ce qui suit : c Tl 1 y a mille manières d'écrire l'histoire ; la plus

• opposée à celle de M. Michelet consiste à tout

• donner. Avec lui, vous n'avez que le jus de

• Vorange. Vécorce^ les pépins, la pulpe dessé-

• chée, le caput mortuum : tout cela est jeté au > coin de la borne. Le jus, c'est encore trop » dire ; cela tiendrait trop de place ; il le réduit » au feu de sa brûlante imagination , et vous le

• donne dans un état de concentration qu'avant » lui on n'aurait pas cru possible. Si la litté-

• rature entre dans les approvisionnements de 9 la marine, c'est celle-là qu'il lui faut. •

Cette comparaison, qui fait de l'imagination de M. Michelet im vrai laboratoire de chimie, ne nous apprend rien sur la manière d'écrire de cet illustre historien , et nous donne seulement

à entendre que les marins ont pour boisson du jus JC orange amcentré.

Le critique s*expose à devenir ridicule lorsqu'il abandonne la sage réserve et la modération du style classique, pour les allures licencieuses et désordonnées des faiseurs de romans.

Les exemples qui précèdent ayant suffisamment expliqué ce qu'il faut entendre par le véritable style de la critique, terminons ce chapitre, le dernier de ce volume, par quelques notes sur les classiques français.

Juger successivement Tun après Tautre les classiques français serait une tâche trop longue pour ce qu'il nous reste à remplir du cadre de cet ouvrage : aussi nous bornerons-nous à présenter quelques aperçus, afin d'avoir un prétexte de remplir le deuxième rayon de notre bibliothèque de livres qui lui donnent quelque valeur littéraire.

Avant de transcrire Topinion de la pie Bas-

Bleu sur les auteurs qui ont illustré notre littérature, exposons ici un plan de classification qui sera comme notre entrée en matière.

Suivant la pie Bas-Bleu, il y a trois grandes

divisions du génie littéraire : l*" \% génie universel; 2* le génie national, et 3* le génie personnel ou spécial.

La première division comprend ces écrivains qui sont de toutes les époques et qu'on voit acceptés avec le même enthousiasme par toutes les générations ; ce sont de grands champions de la pensée commune à tous les hommes; ils ont étudié la nature humaine sous toutes ses faces, et leur esprit a sondé jusqu'aux plus profonds replis du cœur de T homme.

La seconde division est celle de ces auteurs qui sont la brillante expression d'une race, d'un peuple, d'une société, d'une époque dont ils résument en eux le génie et l'esprit ; la postérité ne comprend pas toujours ces auteurs, mais du moins elle les consulte quand elle

veat connaître Thistoire littéraire du peuple qui les a produits.

Dans la troisième division se rangent les auteurs dont le génie, plus étroit et plus personnel, n*a été qucL la manifestation d^une pensée unique ou d'un système. Ces écrivains sont, ou des natures personnelles qui n*ont jamais vu se réfléchir en eux le monde qui les entourait, et n'oixt transmis à la postérité que la peinture de leurs propres passions et de leurs propres idées ; ou des imitateurs serviles des classiques qui les ont précédés, dont ils ont amoindri le génie en s'en faisant les échos; ou enfin des représentants d'un système, d'une école isolée, ayant sur les lèvres et sous leur plume des maximes et des principes en opposition avec le milieu dans lequel ils ont vécu.

Il y a entre ces trois classes d'écrivains la même différence qu'entre l'humanité , une société et un individu. Les premiers sont les chefs de la littérature humaine, chefs vénérés et respectés dans le passé comme dans l'avenir.

dont les noms grandissent chaque jour en traversant les âges, et dont les écrits resteront toujours comme des monuments impérissables 011 se manifeste la pensée universelle de Thumanité. Les seconds sont les chefs d'une littérature nationale ; ils portent jusqu'au milieu des générations futures les maximes, les principes, les mœurs, le caractère, Tesprit et le génie de la nation dont leur talent les a faits les dignes représentants. Quant aux derniers, ce ne sont que des chefs d'école ; ils personnifient une idée spéciale , un système, et tombent promptement dans l'oubli , lorsqu'à disparu l'influence qui les soutenait dans leur marche , à moins qu*ils n'aient mérité, par la valeur de leurs écrits de passer à la postérité.

Cette division des classiques, d'ailleurs assez exacte, si l'on se place au point de vue philosophique, est incomplète comme classification littéraire. Elle est trop large, et ne s'attachant à définir que les genres de génie des auteurs , elle laisse trop de côté les diflérents genres lit-

téraires. Dans un cours de littérature ou dans un art poétique, il faudrait rejeter ce système, qui convient, au reste, à un résumé d^histoire universelle de la littérature. Conservons-le pour classer les notes que nous devons à la pie Bas- Bleu, sur Chateaubriand , Béranger , Voltaire , J.'J, Rousseau f Boileau, Molière^ Corneille ^ Racine^ la Fontaine^ Malherbe et Rabelais.

Le premier de ces auteurs , Chateaubriand , cet écrivain qui domina de toute la hauteur du génie les littérateurs de la première moitié de ce siècle , appartient sans contredit à la troisième de nos divisions. Qui fut jamais plus personnel que lui dans ses écrits I Malgré son incontestable talent, il fut constamment préoccupé de pensées intimes qui jetèrent sur son style une mélancolie qui Ta fait nommer par quelques gens le père du romantisme.

Isolé au milieu de son siècle, Chateaubriand n*a jamais été Técho de la pensée nationale ; il a préféré remonter le courant de l'opinion publique, et chercher au pied de l'autel et du

trône une renommée que Voltaire, plus philosophe, était allé briguer au milieu du peuple.

Chateaubriand a été pour nous la grande voix du royalisme à Tagonie, combattant par des efforts désespérés la démocratie naissante. Il a été la pensée aristocratique perdue au milieu d'une société égalilaire. N'est -il pas vraiment curieux de voir disparaître ce puissant champion de la vieille monarchie bourbonnienne , à la veille de cette révolution de IS&S qui nous a légué le suffrage universel.

Nous ne prétendons pas juger dans cette courte note le style et les écrits de ce grand écrivain, mais nous ne craignons pas de dire (sans dépasser en rien la limite tracée à nos aperçus littéraires) que si au lieu de poétiser le catholicisme dans son Génie du christianisme , il eût montré à notre société sceptique et positive que cette religion vers laquelle il voulait ramener l'opinion publique égarée, était la véritable source des idées modernes, et n'était nullement incompatible avec le progrès social , il eût peut-

être obtenu par ses écrits, sur notre société nouvelle, rinfluence presque exclusive que posséda Voltaire aux derniers jours de Tancienne société.

Chateaubriand, exposant au public, avec son génie, Y esprit véritable de ce christianisme que Ton croyait alors contraire et hostile aux institutions sociales léguées par la grande révolution du siècle dernier, aurait jeté dans les masses la semence féconde d*une régénération chrétienne qui se fût développée en traversant les âges, et nous eût apparu à Thorizon comme une organisation un peu plus conforme aux besoins de notre double nature, comme un système un peu plus sage et rationnel que les rêves creux des philosophes matérialistes.

Après la grande destruction à laquelle avait présidé Voltaire, il fallait une reconstruct'on complète; Chateaubriand a cru la faire solide en plaçant à la base de son édifice des matériaux qui avaient déjà servi II s'est trompé, et cette erreur a été cause qu'on ne dira pas de son époque ce que Ton dit de celle du philoso-

pbe-patriarche : • C'est le siècle de Voltaire. » Chateaubriand a passé comme un étranger au milieu de uotre société démocratique ; il y a laissé des souvenirs immortels, sans doute , mais qui seront sans influence dans nos transformations sociale^. On compte encore parmi nous des voltairiens , on n'y voit pas un seul homme qui soit de l'école de Chateaubriand. Faut-il conclure de ce qui précède que Chateaubriand devait entrer dans cette voie périlleuse où Ton a vu s'égarer le talent de Lamennais? Entre ce chemin et celui que s'est tracé l'auteur des Martyrs^ il y avait une route large el aisée qui conduisait à un but digne de fixer l'attention d'un grand écrivain ; ce but était la réconciliation du catholicisme avec la démocratie. C'est là qu'est l'avenir. L'homme de génie qui comprendra toute l'importance de ce grand problème et saura le résoudre , laissera son nom attaché au siècle actuel , comme un sceau indestructible.

Nous placerons dans la seconde division Béranger, ce poète qui dans ses chansons po-

pulaires mêla sans cesse ensemble la bonhomie, la fine plaisanterie, Tenthonàasme patriotique et rirréligion, à côté de Malherbe, dont la muse mélancolique et froide chanta sur un ton trop flatteur parfois les exploits du roi Henri.

Le premier de ces poètes fut un chantre aimé de notre génération, comme Malherbe l'était de celle du temps de la Ligue. Si Ton pouvait dire que Tun d'eux a été véritablement national, ce droit reviendrait d'abord à l'immortel ami de Lisette. Malherbe a cependant sur ce dernier l'avantage d'avoir fixé, comme dit Boileau, les premiers rudiments de la langue française moderne. Dans la même division nous placerions volontiers, auprès de Voltaire, Jean-Jacques Rousseau , écrivain à l'esprit chagrin , puéril et vaniteux, qui s'attendrissait jusqu'aux larmes sur le sort d'un insecte, et envoyait de gaieté de cœur ses enfants à l'hospice des orphelins, afin de montrer ces deux philosophes travaillant de concert à cette grande réforme sociale dont la révolution de 1789 fut le point de départ

Mais sMl est vrai que ces deux auteurs ont également contribué par leurs écrits à transformer les idées de leurs contemporains , une telle distance sépare leurs talents, d'ailleurs si différents par le génie de chacun d'eux, que nous sommes obligé de faire entre eux une distinction. Rousseau prendra place près de Voltaire en tant que chef d'école ; mais si Ton considère que l'esprit fin et satirique de Voltaire était éminemment français; que d'ailleurs il a contribué plus que personne à fixer définitivement le génie de notre langue, seul, de ces deux écrivains, Voltaire sera considéré comme un esprit essentiel'ement national.

L'esprit français brille surtout par une grande délicatesse dans la plaisanterie. Le Français comme le Grec aime les sophismes. La profondeur de l'analyse minutieuse lui est insupportable. Si un homme de génie natt dans une telle nation, vous le verrez renfermer ses idées les plus sérieuses dans un trait d'esprit ; il sera vif, concis, ami du rire et ennemi juré des

phrases trop lourdes d'images. Tel fut Voltaire, tel fut Rabelais, et tels furent, dans un ordre plus élevé, Molière et la Fontaine. Boileau ne déparerait pas cette réunion d'illustres écrivains , et , quoique moins original qu'eux dans ses écrits quelque peu empreints de pédantisme, on retrouve encore en lui le génie français.

Quant à Corneille et à Racine, ils ne nous semblent pas, malgré les monuments in)périssables qu'ils nous ont laissés pour la gloire de notre littérature, avoir puisé leurs inspirations dans le caractère national. Ils ont imité les anciens peut-être trop fidèlement. La Fontaine les a surpassés : aussi la postérité a-telle été pour lui plus juste que ses contemporains. Dans Corneille on a vu un nouveau Sophocle, dans Racine un nouvel Euripide. Racine pourlant, quoique moins Français que la Fontaine, le fut plus que Corneille; ce fut peut-être un défaut, puisqu'il peignait l'antiquité avec des mœurs françaises.

Enfin , quel que soit le jugement que l'on porte sur le genre du génie de Voltaire, Bai-

leau, Molière, Corneille, Racine et La Fontaine, que Ton place Molière, la Fontaine, Voltaire à la fois parmi les écrivains nationaux et parmi les écrivains universels, cette illustre pléiade n'en a pas moins formé et immortalisé la langue qu'elle nous a léguée.

Nous Tavons dit , notre classification ne peut être mathématique , car, par des qualités différentes, certains auteurs appartiennent en même temps à plusieurs de nos divisions. Celte remarque peut se faire également dans la littéra* ture étrangère. Personne ne niera que Machiavel ne soit un auteur essentiellement italien. Ce grand homme est à T Italie ce que Cervantes est à l'Espagne. Chacun d'eux, malgré la différence de leurs genres, a été l'expression la plus nette du génie de sa nation. On devrait donc les ranger tous les deux parmi les écrivains nationaux, et cependant la postérité réclame leurs écrits comme appartenant au domaine universel de l'esprit humain.

Nous terminerons cet aperçu par une étude sur Voltaire, comparé à un auteur moderne qui

— $10 — est peut-être un des types les plus remarquables de notre génération; nous voulons parler de M. P.-J. Proudhon. Nous ne nous arrêterons donc pas à juger les classiques du siècle de Louis Xiy. Ces grands maîtres sont là pour exciter notre admiration en nous servant de modèles et non pour être F objet de noire critique. "Ne nous demandons pas pourquoi la Fontaine a employé son talent à composer des contes que Ton ne pourrait pas faire épeler aux petits enfants, comme ses immortelles fables. Ne cherchons pas à savoir pourquoi Boileau , ce fidèle imitateur d'Âristote dans son Art poétique^ où , comme l'attestent ces vers :

Il n'est point de serpent ni de monstre odieax Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux.

il a reproduit jusqu'aux images et aux comparaisons du philosophe grec, a si peu parlé , comme son modèle , de cette comédie qui joue pourtant un rôle bien essentiel dans notre littérature nationale.

Ne flétrissons pas le goût ordurier de Rabelais, qui cachait derrière ses grossières peintures de profondes réflexions et des traits aigus de satire dont le lointain des âges nous a fait perdre la trace. Enfin, laissons Voltaire repro* cher à Corneille et à Molière des expressions basses et triviales, tandis qu*il est étrange que, sortis du milieu où ils furent élevés, ces hommes de génie aient pu atteindre à une aussi grande perfection de langage !

En quoi peut - on comparer M. Proudhon ,

ce socialiste imbu d'idées matérialistes, cet économiste fondateur de la banque du peuple, à Voltaire, ce philosophe hôte du grand Frédéric, cet esprit fin et railleur, qui plaisanta avec plus de verve que- de bonne foi sur les mystères, sur l'arche sainte et les livres sacrés de notre divine religion ? M. Proudhon peut-il être placé en face de ce grand écrivain qui , d'une main de maître, donna la dernière retouche au perfectionnement de la langue française?

Certains esprits ne verront dans Voltaire

que le philosophe sceptique, filleul de Fabbé de Châteauneuf et ami de Ninon de Lenclos, arrivé au monde pendant la dernière période du règne de Louis XIV, alors que le grand roi, subissant Tinfluence de madame de Maintenon, donnait , par la révocation de Tédit de Nantes, le signal d'une réaction catholique qui substitua à une dissolution effrénée de mœurs un système d'hypocrisie et de fausse dévotion contre lequel les railleries de Voltaire avaient beau jeu. Ils ne verront dans M. Proudhon qu'un logicien empirique jetant les bases d'une nouvelle économie politique, pour y asseoir les théories du socialisme matérialiste.

Assurément ces deux écrivains ont puisé, chacun dans le centre où il a vécu, des opinions , des idées qui établissent entre eux une différence es.^entielle. Voltaire, vivant au milieu des cours, n'avait garde d'attaquer les institutions d'une société où il était au premier rang. Le philosophe grand seigneur laissait ce soin au vaniteux et envieux Rousseau.

H. Proudhon , né à une époque où les questions pécuniaires sont presque toujours les seules qui aient quelque attrait pour le public, devait naturellement se placer sur le terrain commun, pour y donner un libre cours aux tendances sceptiques de son esprit.

Mais si Ton fait la part du talent , si Ton met de côté récrivain, et qu'on juge seulement le philosophe , on trouvera entre ces deux hommes un point de contact qui permet de les mettre en parallèle. Ce point de contact est Tesprit de destruction qui les guida dans leur carrière littéraire. M. Proudhon représente la révolution attaquant la société, comme Voltaire représentait avant lui la révolution aux prises avec la religion. Un syllogisme réunit ces deux auteurs ; Voltaire en a posé les prémisses, M. Proudhon en tire la dernière conséquence.

Voltaire, le révolutionnaire aristocrate, a sapé avec Tarme du ridicule les principes de la religion chrétienne; M. Proudhon, le révolutionnaire démocrate, attaque aujourd'hui avec

— su — Tanne d'une logique impitoyable les principes fondamentaux de toute société et de toute religion. En ce sens, ils sont Tun à Tautre ce qu'est le précurseur au continuateur de Tœuvre. Le génie de Voltaire a creusé un abîme sous les pas de la société ; M. Proudhon conduit hardiment la société vers cet abîme, afin de Ty précipiter. Sans exagérer l'importance de ces esprits désorganisateurs qui apparaissent, comme des prophètes de malheur, à certaines époques de la vie de Thumanilé , il est du devoir de tout homme de bien de signaler à l'opinion publique les dangers de ces doctrines où l'on enseigne à tout détruire, sans apporter le remède qui doit guérir la plaie sociale que l'on montre ainsi au doigt.

Il est difficile de croire que l'influence d'un esprit essentiellement sceptique et railleur puisse pousser un écrivain à mépriser de bonne foi tout ce que les hommes respectent et vénèrent. Mais à supposer que,de déduction en déduction, la logique d'un faux principe conduise à un pareil

résultat, il faut que rtiumanité fasse son profit des erreurs et des chutes de ces esprits d'élite, égarés dans le labyrinthe du doute ; il faut que la voix de ces hommes soit pour nous comme ce cri des oiseaux de mer qui annonce l'approche de la tempête. Suivons - les seulement des yeux dans le fatal sentier où ils se sont engagés , et ayant appris par l'exemple de leur triste fin quelle route mène à l'abîme, rebroussons chemin pour retourner vers la vérité, d'où ils n'étaient point partis.

La révolution, comme son nom l'indique, est une roue qui tourne sans jamais s'arrêter. C'est une force fatale qui ne fait que détruire. A sa première apparition , sos sectaires lui donnent le beau nom de régénération sociale ; mais bientôt on s'aperçoit que les premières réformes ne sont que le commencement d'une chaîne qui n'a point de fin.

Voltaire, en s'attaquant à la religion, cette pierre angulaire de l'édifice social , a préparé à la société des adversaires disposés aujourd'hui

à faire crouler le corps de Tédifice. Avec M. Proudhon, ce n'est plus seulement la religion qui est en jeu, c'est aussi la famille, la propriété, la société tout entière; nous arrivons ainsi au dernier terme de la logique révolutionnaire dont Voltaire a posé le premier terme.

Retournons donc à cette religion chrétienne qui est la seule base possible des sociétés modernes. Consolidons cette base divine, et Tédifice restera inébranlable devant les effoi-ts de la révolution. Ne nous effrayons pas & la pensée que la grande réforme de 1789 nous a légué une société démocratique. Le christianisme convient à toutes les institutions politiques , car il est fondé sur l'essence même de lanatm'e humaine; d'ailleurs, les principes de la vraie démocratie ne sont-ils pas tout entiers contenus dans l'Évangile?

Voyez quelle analogie, quelle similitude de tendance on trouve entre les deux écrivains que nous comparons. L'un est l'adversaire infatigable du christianisme , qu'il attaque de toute façon dans ses travaux philosophiques comme

dans ses pièces de théâtre ; l'autre est Tennemi irréconciliable de la société, à laquelle il montre ses plaies avec un rire cynique , en lui disant qu'elle a atteint la dernière phase de son mal, et qu'elle approche de l'agonie de la dissolution.

Ils luttent avec acharnement tous les deux , le premier contre le pouvoir religieux, le second contre le pouvoir social. Voltaire combat l'autorité dans la religion ; M. Proudhon combat l'autorité dans la famille, dans la propriété, dans la politique. Ces deux systèmes n'en font qu'un ; l'un conduit à Fautre, et voilà pourquoi nous avons mis en parallèle leurs représentants.

Pourtant le dernier est le moins dangereux. Il a toute l'infériorité d'un système économique placé auprès d'un système philosophique.

Le matérialisme n'enfante jamais de fanatiques. Mahomet l'avait bien compris , quand il prit pour base de sa religion matérialiste cette idée de conquête universelle dont l'orgueil humain assurait d'avance le succès.

Beaucoup de consciences honnêtes et d'esprits légers se laisseront séduire par les brillants sophisnoes de Voltaire ; mais la logique brutale de M. Proudbon fera reculer d'effroi les matérialistes les plus décidés , comme elle a épouvanté plus d'un doctrinaire de 18A8.

Après avoir montré le trait d'union qui joint ces deux esprits, examinons les différences de leurs systèmes. Voltaire, c'est le doute; M. Proudhon, c'est la négation absolue. Le premier combat le christianisme dans l'Église ; le second, dans son essence même. Le premier chasse lc« prêtres et les fidèles du temple ; le second en voudrait chasser la. divinité.

En réfutant les préceptes de la tradition divine. Voltaire offre, comme port de refuge à l'esprit humain égaré par ses sophismes, le rationalisme ; M, Proudhon, la révolution ; c'est-àdire, d'un côté la raison de l'homme abandonnée à ses faibles lumières, et de l'autre sa volonté livrée sans défense à l'influence des mauvaises passions.

Pourtant nous préférons M. Proudhon à Voltaire, non pas que nous placions au-dessus du style si pur et si châtié du philosophe de Ferney la phraséologie obscure, ampoulée et triviale de M. Proudhon ; mais au point de vue des raisonnements philosophiques, selon nous, M. Proudhon a rendu, sans le savoir, d*éminents services à la cause du christianisme. Les railleries de Voltaire, en conduisant Tesprit au doute, à travers les plus brillants sophismes et en laissant subsister une espèce de divinité représentée par le déisme du rationalisme, n'avaient point éclairé les hommes sur les dangers que font courir à la société les attaques dirigées contre le christianisme. Mais M. Proudhon fait table rase ; avec lui, le doute n'est plus possible, on tombe dans Tabsurde.

Enfin ces deux philosophes ont, tous les deux, divinisé Thomme, Voltaire dans sa raison, M. Proudhon dans son instinct. Avec Voltaire, lliomme raisonne et fait jaillir de son cerveau la vérité ; avec M. Proudhon, T homme sent, et

du milieu de son essence rayonne fatalement autour de lui la justice.

C*est déjà un pas de fait vers la révélation. Quand Thomme raisonne, son orgueil peut lui faire croire qu'il est le dieu de T univers ; quand il sent, il joue, quoi qu'il en ait, un rôle passif, c'est-à-dire un rôle de créature. Que serait, en effet, un dieu qui ne jugerait les choses que par l'impression qu'il en recevrait?

Avec Voltaire, la révolution, qui doute encore, tout en faisant bon marché des religions, leur concède à toutes une raison d'être. Avec M. Proudhon, la révolution, qui tire ses dernières conclusions, résume dans le catholicisme toute pensée, tout système religieux, et, repoussant comme illogique ou absurde tout ce qui n'est pas le catholicisme, jette à l'humanité indécise ce dilemme, dernier mot de nos luttes religieuses : « Catholicisme ou révolution I »

Telles sont les différences qui existent entre ces deux révolutionnaires. L'un est le champion de la

révolution par Torgueil, Tautre est le champion de la révolution par Tappétit. Le second , nous le répétons, est moins à craindre que le premier ; mais puissent les enseignements de Thistoire nous apprendre à échapper aux dangers de cette seconde attaque , comme nous avons échappé aux secousses de la première. Voltaire, avec tout son esprit, nous a conduits aux pieds de la déesse Raison. Quelle serait la divinité de M. Proudhon?

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