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CHAPITRE DIX-HUITIÈME

LES Aimots BomiBS »*uPBiT. — LB cminiB liitAbaibb db L'iro- OCB. — l'bAbita€b bb m. rLiniBT, comédie en 4 «ctea, de Mil. Th. Barrière et E. Capendu. — les uobbbs paovbes, pièce en 5 actes, de MM. B. Aagier et Ed. Foossier. — la ^evbbssb, comédie en 5 actes et en Ters, de M. E. Aagier. — le pou pab a«ovb, drame eD 5 actes et 7 tableaux, de MM. A. Bourgeois et Dennery.

En France, Tesprit court les rues. Jamais ce dicton ne fut plus vrai qu*à l'époque actuelle. Aujourd'hui Tesprit court non - seulement les rues, mais le3 théâtres, mais les livres, mais les journaux. Voilà la raison du succès de ces comédies faites sans art et représentées par des ac^

teurs émérites, que le public souffre à cause de Thabileté des interprètes et grâce à quelques bons mots qui font rire lorsqu'on s'apprête à critiquer, a Cest absurde, mais c'est amusant, «i Quand le Parisien a prononcé cette sentence , l'ouvrage qui en est l'objet est sûr d'avoir les faveurs de la vogue.

Les gens d'esprit sont donc certains d'avance d'être bien accueillis en ce pays, où le ridicule tue les grands hommes. Aussi voit-on l'armée des lettres grosse d'une foule de volontaires qui, militant à leur manière, se cachent dans les rochers du Parnasse, pour fondre à Timproviste sur tous ceux qui gravissent la montagne sacrée ; ils traitent également en ennemis et les bons et les mauvais auteurs, et s'enrichissent ainsi chaque joiu* d*une dépouille nouvelle qu'ils revendent ensuite aux receleurs de la ville voi* sine.

Les Athéniens de Paris voient tout ce désordre sans en être effrayés. Pourvu qu'on les fasse rire, que leur importe la question littéraire.

Un auteur sans mérite a-t-il une idée nouvelle , étrange, absurde; sMl sait Tentourer de quel^ ques bons mots, le voilà transformé en dieu du jour; pendant plusieurs semaines, tout Paris s' oo cupera de sa personne. Tel est le caractère national. Gardons-nous de le blâmer ; chaque peuple a ses défauts comme ses qualités ; et , après tout, on doit être fier d'avoir de si brillants défauts !

Nous n* avons abordé cette question que pour expliquer pourquoi , du milieu de cette multitude de littérateurs qui envoient leur prose plus ou moins française aux quatre coins du monde, on voit surgir un si petit nombre d'hommes remarquables. La raison en est, qu'un homme d'esprit n'est pas de l'étofTe dont se font les hommes de génie; et la plupart des auteurs contemporains ne sont que des gens d'esprit.

— Mais qu^entendez - vous par un homme d'esprit?

— Tentends un homme à vues étroites, un frondeur léger et frivole qui se croit le droit de

tout juger, de tout critiquer sans rien examiner; un homme sans principes, qui sacrifiera son opinion la plus raisonnée (s'il peut en avoir) au plaisir de dire un bon mot. Il fera mille extravagances ; mais par la façon adroite dont il s'y prendra, il saura se faire parmi les sots un cercle d'admirateurs. Ne pouvant jamais s'élever jusqu'aux conceptions hardies du génie, il se contentera d'effleurer chaque chose et d'emprunter à la plaisanterie son seul mérite. Il étudiera, pour atteindre son but, les défauts apparents des hommes et des choses ; et se faisant savant dans la science des petits ridicules, il emploiera son temps à démolir autour de lui les édifices d'autrui , dans l'espoir de passer pour un grand homme, en restant seul debout au milieu de ces décombres. Mais, parasite éhonté et bavard, il verra bientôt s'épuiser son vocabulaire ; et des gens qui l'auront entendu deux fois, le trahissant, force lui sera de chercher, loin des lieux où il était connu , d'autres dupes à tromper. Il en trouvera; mais errant ainsi de rivageen rivage, il ne laissera sur terre

aucune trace de ses pas, et ses propos légers iront mourir dans les airs avec le bruit de ses paroles.

0 hommes d'esprit qui charmez notre génération t romanciers, auteurs dramatiques , journalistes , rendez-vous justice à vous-mêmes , et convenez qu'un, peu de science, de poésie ou de foi, vaut mieux que toutes vos pâles élégances ou vos inélégantes pâleurs, pour parler le langage d'un auteur contemporain. Mais comme vous ne ferez jamais un pareil aveu, je poursuis mon raisonnement par un argument que je vous prie de me pardonner. L'homme d'esprit est non-seulement enclin à' la frivolité, il l'est aussi à l'immoralité. En effet, quel est son but principal 7 La plaisanterie. On a bientôt épuisé le catalogue des bons mots innocents. 11 faut alors s'attaquer aux choses les plus respectables. Il faut rire de la vertu, de la religion, de l'honneur, etc.

D'ailleurs comment être plaisant, en tenant toujours le même langage; la vérité ne sait point

farder ses maximes. L'homme d'esprit est donc sans cesse obligé de passer d'un camp dans l'autre , ce qui donne à sa conscience une souplesse que n'a jamais une conscience honnête et vertueuse.

Aussi l'homme vertueux passe-t-il toujours pour un imbécile. Tandis qu'il alignera avec grand'peine des phrases polies et repolies dans un écrit où il défendra près du public lesgrandsprincipesd'honneur, de religion, d'ordre et de moralité, un faquin audacieux couvrira les murs de Paris avec de grandes afTiches où on lira un titre de roman scandaleux ou de drame.terrible. Ce faquin n'aura pas la moindre idée de ce qu'est le plan d'une pièce de théâtre ou d'un livre ; il enlacera sans ordre aucun, quelques scènes entre elles ou quelques chapitres, sans autre objet que d'atteindre le plus vite possible la fin du drame ou du roman. Pourtant, s'il a l'esprit facile, quelques plaisanteries habilemont semées dans le cours du récit lui assureront un succès qui passera des boulevards aux salons. L'homme vertueux en sera pour ses

frais. On le trouvera lourd, ennuyeux, sermon-^ neur ; aucun éditeur ne voudra lui donner asile en sa boutique; et s'il a Testime de quelques gens de bien, en revanche, il sera n)oins connu du public que le plus infime des romanciers du jour.

Pourtant de pareils auteurs vaudraient mieux à notre sens, pour le bien de tous, que ces gens d'esprit qui font tant de mal à la société par le cynisme de leurs écrits.

Le cynisme le plus grossier règne dans les pièces de théâtre comme dans les romans les plus en vogue. On dirait qu'il n'est plus permis de mettre en scène des honnêtes gens , et que les auteurs, par respect humain , n'osent nous peindre aucune de ces vertus et de ces grandes qualités qui font pourtant presque tout le mérite des bons ouvrages.

Si une pièce est par hasard morale, quant à son but principal , soyez sûr qu'elle sera immorale dans ses détails. Ce que j'appelle le cynisme littéraire de l'époque , c'est cette dangereuse habitude que l'on a de représenter, sous

prétexte de les blâmer, des scènes de désordre qui sont pour le ^ctateur une véritable école du vice. On pousse les choses aussi loin que possible , et sauf les scènes de la ruelle qu'on nous épargne, parce qu'il n'y a pas moyen de faire autrement, la peinture des désordres est aussi complète que peuvent le désirer les gens. qui s'y plaisent. Autrefois, sans doute, et dans tous les temps, on a dépeint des personnages assez légers de conduite, et le spectateur n'est pas fâché parfois de retrouver au spectacle les scènes d'amour dont il désirerait parsemer sa vie privée ; mais aujourd'hui on ne s'airéte plus là. On pousse le cynisme jusqu'à représenter le vice à l'état de calcul , et les gens vicieux des comédies d'à présent sont tous , môme les jouvenceaux , des roués qui en apprendraient au plus habile.

Citons, par exemple, la pièce que tout Paris a vu représenter dernièrement au Gymnase-Dramatique, et que MM. Th. Barrière et E. Capendu ont offerte au public sous le tiire : P Héritage de M. PlumeL Cette comédie, malgré la longueur

de ses quatre actes, brille par beaucoup de traits heureux. Le sujet est d'ailleurs fait pour piquer la curiosité et exciter Thilarité du speclatenr. On ne peut pas dire que ce soit une pièce immorale, car, en définitive, les neveux de M. Plumet ont au dénoûment le ch&timent de toutes leurs intrigues. Pourtant, dans le détail des caractères, on retrouve cet esprit de cynisme qui caractérise les pièces modernes.

M. Plumet est un pauvre hère qui donne toujours raison au dernier qui parle. C'est, il est vrai, un des honnêtes personnages de la comédie ; mais il est plus bête, plus égoïste et plus faible qu'honnête. Quant à ses neveux, qui le plument sans pitié et se partagent déjà ses dépouilles, on leur pardonne leur conduite, ils sont dans leur rôle. En dira-t-on autant de ce mauvais sujet de Philippe, qui, malgré ses étourderies, calcule si bien ses intérêts? Les deux oncles de Clémence ne sont que des personnages secondaires, aussi burlesques que vertueux. Mais que penser de cette petite Pauline, qui veut marier M. Plumet

avec son amie Clémence, dans le bat (qu*elle ne cache pas ) d'assurer Tavenir de son fiancé , le filleul de Plumet? I.e dévouement de Clémence n'est même pas excusé par quelques circoitetances qui le préparent et Texpliquent Dans cette pièce, tout est calcul; tout le monde compte les écus du bonhomme. Nous voyons en présence une petite hitrîgante de dix-huit ans, un niais millionnaire, un libertin qui vit aux dépens de ce dernier, une sotte (|ui se laisse marier presque malgré elle, et quatre neveux qui sont plus avides et plus fourbes les uns que les autres. Voilà certes une séduisante galerie de portraits pour composer une comédie niorale. Mais cessons nos plaintes ; la comédie en question a du succès, nous perdrions notre latin; les traits d'esprit, asscîz nombreux, font passer sur bien des choses. En France, l'esprit fait tout pardonner.

Au surplus, l'objet de notre remarque était surtout de blâmer ce personnage de Pauline, dont le cynisme nous a révolté. Ce n'est pas le

premier do. ce genre que nous rencontrojis sur la scène ; déjà, dans la Question d'argent^ nous avons eu 1^ occasion de voir représenter une jeune Me occupée à des calculs et à des intrigues que l'on comprendrait à peine chez un vieillard pris de la soif de Tor. Sommes^nous donc de^ tinés à n'avoir plus que des auteurs de Técole de Balzac, ou des portraits de jeunes gens et de jeunes filles copiés d'après la Jeunesse de M. Emile Augier?

Puisque nous en sommes à M« Emile Augier, disons deux mots de ses Lionnes pauvres; je me trompe, parlons de la pièce en cinq actes qu'il vient de produire, grâce à la collaboration de M. Ed. Poussier, Voilà une pièce composée dans un but très- moral, assurément, car, à travers les allusions satiriques qu'elle contient, on voit percer l'objet très-louable de flétrir une plaie sociale, celle du luxe. Pourtant les co- auteurs ont joué, à notre avis, le rôle de ce chirurgien imprudent, qui rend mortelle, en la sondant, une blessure faite à l'arme blanche. On a voulu fié-

trir la conduite de certaines femmes du grand monde, entrées avec Kcandale dans ce fameux demi-monde dont on nous entretient toujours et partout ; mais on n'a pas songé que ces femm^ cessèrent dès lors d'appartenir au monde où elles étaient nées; qu'en présentant au public le tableau de leurs désordres, on associait à ces désordres une classe respectable de la société; que lorsqu'on châtie des coupables, il ne faut point frapper des innocents; que rien, dans la pièce en question , n'annonce que la célèbre Zéphyrine a été chassée du monde théâtre de ses intrigues.

Il y a un grand danger à mettre en scène des exceptions que le public prend vite pour la règle générale. Ce danger est double : d'abord il démoralise les basses classes de la société, quand ces exceptions sont prises dans les hautes classes; ensuite il excite les passions de ces premières contre les dernières, passions que le matérialisme moderne a changées, à certaines époques, en fanatisme révolutionnaire.

Que voulez-vous que pense le peuple , quand

VOUS lui montrez les gens du grand monde se livrant à de pareilles turpitudes ? Allez aux dernières places de votre théâtre et vous entendrez ces réflexions ; « — Ah! voilà pourtant ce qui se passe dans les salons I — Ces riches ne sont que des hypocrites. — Qu'on s'étonne après cela c^uc les belles dames se promènent avec des toilettes éblouissantes; quand le mari ne peut pas payer, c'est l'amant qui paie. > Etc. , etc.

Et tout ce tapage vient de ce que des personnes du grand monde, poussées par cet esprit de vertige qui s'est emparé d'un si grand nombre de femmes, ont rompu avec ce monde, en laissant derrière elles une trace de scandale que vous reprochez à ceux qui ont été les premiers à en faire justice.

Mais avant de conseiller au public de juger aussi sévèrement le grand monde, que ne lui dites-vous tout le mal produit dans la société par les romans et les pièces de théâtre de l'époque? Que ne lui dites-vous qu'à cause de ce mouve-

ment immoral à la tête duquel se sont placés des littérateurs, je me trompe, des hommes de lettres, on a vu s'introduire dans ce monde que vous accusez, des aventurières qui sont devenues comtesses et baronnes, et que ces aventurières, élevées à la fortune par des mariages qu'ont repoussés les familles des mariés, sont venues apporter dans ce monde où elles ne sont entrées que par la coulisse, de nouveaux scandales que les gens mal instruits attribuent à la classe, tandis qu'ils n'appartiennent qu'à la très-petite exception. Faites donc la part des uns et des autres, ou bien il arrivera un moment où le premier claqueur venu se croira autorisé à insulter les grandes dames en leur reprochant

l'origine de leur toilette. Il ne fera pas de dis-

tinction, puisque aujourd'hui il n'y a plus de ceintures dorées, et qu'on ne peut pas empêcher M^^ Rigolelte de s'habiller comme la plus irréprochable des duchesses.

Tout ce bel élan, lecteur, est dû à la pièce des Lionnes pauvres, dont il faut que je vous

raconte Tintrigue, afin que vous me compreniez. Je serai bref.

M. Pommeau est un clerc d'avoué qui n'a d'autre fortune que sa place. Sa femme Zéphyrine dépense par an 30,000 francs, que paie Léon Lecarnier^ mari de la filleule de Pommeau, appelée Thérèse. Bien entendu, Léon est l'amant de Zéphyrine. Ce petit commerce durerait encore, sans une note de 10,000 francs que M"' Chariot, marchande à la toilelte, veut absolument se faire payer incontinent. Cette note est le fil de l'intrigue. Elle apprend à Pommeau son déshonneur. Ce dernier commence à s'apercevoir que sa femme dépense plus d'argent qu'elle n'en reçoit de lui. Ne pouvant s'expliquer ce mystère, il s'imagine qu'elle a des dettes. Il offre généreusement de les payer; mais Zéphyrine, qui n'est pas des plus rusées, s'obstine à tout nier. Cette réponse accable Pommeau, qui comprend cnfm que sa femme se fait entretenir par un autre. Le raisonnement, quoique tardif, est logique. Lai&-

sons Pommeau en paix ; Dieu ait son âme I car il en mourra, nous dit M. Bordognon^ un personnage secondaire de la pièce, qui se jette au travers de Taclion principale pour apprendre au spectateur une foule de jolies choses qu'on n'est pas fâché de connaître lorsqu'on veut se lancer dans tes aventures galantes. La femme de ce libertin de Léon, elle aussi, découvre tout, au moyen d'une note de modiste, sur laquelle elle trouve la description d un chapeau blanc absolument pareil à celui de Zéphyrine. Elle en conclut que Zéphyrine est sa rivale, quoiqu'il y ait plus d'un chapeau blanc au monde ; cette preuve suffit à l'éclairer sur sa position. Mais les 10,000 francs embarrassent beaucoup Zéphyrine. Léon ne peut les payer ; l'ami Bordognon offre de le faire ; la chose ne s'arrange pas, faute de temps, et il se trouve que c'est Pommeau qui paie. Alors vient l'explication que vous savez. Il quitte sa femme pour toujours et va chez Léon apprendre la fm de cette triste histoire.

Là se passe une scène des plus émouvantes.

Thérèse se voit placée entre son époux coupable et son tuteur irrité. Celui-ci jette avec mépris une liasse de billets de banque aux pieds de Léon, que Bordognon a soin d'apaiser. On se calme; Bordognon dit quelques paroles pleines d'à propos. Pendant un moment, le spectateur croit que tous ces braves gens vont se précipiter dans les bras les uns des autres. La charité chrétienne ne va pas jusque-là; mais enfin la position de Pommeau est assez ridicule dans la maison de Léon, où il n'aurait jamais dû entrer et surtout rester si longtemps. Il se décide donc à partir avec Bordognon. Pendant ces scènes pathétiques, Zéphyrine assiste à une représentation du Gymnase. Elle gardera la possession de la maison et du mobilier conjugal, et de plus, on lui envoie par Thérèse les liasses de billets de banque destinés à humilier Léon. Il faut avouer qu'on peut être coquine à ce prix I M"** Bovary ne fut pas si heureuse I

Quant à la partie littéraire de la pièce, nous n'en parlerons pas, pour deux raisons : d'abord

il nous serait difficile de la classer parmi les genres du théâtre, les auteurs n'ayant pu le faire eux-mêmes, et ensuite, on se trouve fort empêché pour critiquer le style d'un livre, fruit d'une collaboration. On, est toujours exposé à attribuer à M. X. la faute commise par M. Y.

Passons plutôt à l'examen de la Jeunesse, comédie en cinq actes et en vers, composée sans collaboration par M. Emile Augier. Nous y trouverons l'occasion de continuer nos remarques sur l'esprit des pièces modernes.

On ne peut cependant pas dire non plus que celle-ci soit immorale, si l'on considère le but que s'est proposé l'auteur. Il a voulu montrer que le feu sacré de la jeunesse finit toujours par éteindre ce faux scepticisme que l'éducation actuelle met dans le cœur des jeunes gens. Mais cette comédie, morale par l'objet principal, ne l'est pas autant par les détails de l'action. Au surplus, en voici l'intrigue : M. Philippe Muguet, adolescent, qui joue le personnage de l'homme blasé à vingt et quelques années, s'avise d'ai-

mer sa cousine Cyprienne, et d'être en même temps dévoré d'ambition. Voilà deux choses assurément peu faites pour aller ensemble, Tamour platonique et le désir de parvenir. Aussi voit-on Philippe lutter sans cesse entre ces deux rêves ; il sacrifie tantôt son amour à son avenir, tantôt son avenir à son amour. Et pendant les quatre premiers actes, le spectateur le croit bien décidé à laisser là cette petite Gyprienne, qui n'a pas de dot à offrir à notre jeune avocat. Poussé d'illusion en illusion, Philippe impose enfin silence à son cœur, dans l'espoir de saisir la fortune au passage ; on le voit successivement courir après les clients et les places, sans trouver le plus modeste emploi ; puis confier au sort d'un coup de dé ses modiques épargnes pour les doubler en les risquant, afin de pouvoir aimer en paix sa cousine, qui a l'extrême patience de l'attendre jusqu'au bout.

Enfin, au dernier acte, Philippe, ruiné et désabusé, vient retremper son cœur ulcéré dans les joies si pures de la famille, et reposer son corps

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fatigué au milieu de la vie tranquille et douce que Ton passe auK champs. L'amour platoniqiie l'emporte sur les rêves du fou et sur les calculs du sceptique. Philippe, qui n'a jamais cessé d'être jeune, s'aperçoit enfin que celte jeunesse, autrefois un fardeau pour lui, est de tous les biens le plus précieux, et il offre à Cyprienne ce trésor, que le jeu et les plaisirs de Paris n'ont pu emporter comme le reste.

Cyprienne pardonne à Philippe ses folies, et la jeunesse se montre en ce dernier moment telle qu'elle doit toujours être : aimante, imprévoyante et pleine de foi dans l'avenir.

Cinq personnages secondaires prennent part à l'action que nous venons de développer. L'un d'eux est M"*' Huguet^ la mère de Philippe, mère très-dévouée assurément, mais dont quelques personnes de goût ont trouvé le rôle odieux. En effet, à la regarder de près et à ne la juger que par ce qu'elle dit au public, cette femme étale aux yeux un cynisme révoltant ; on croirait, à l'entendre parler et à la voir agir, que c'est une

lorette qui veut pousser dans le monde un fils naturel. Elle ne rêve pour Philippe que fortune et honneurs ; elle ne tient même pas à ce que son fils acquière ces choses d'une façon convenable; elle veut en faire un plat valet et un intrigant ; elle rampe elle-même aux pieds de tous ceux qui peuvent être utiles à l'avenir de Philippe. Ce n'est pas là, assurément, la conduite que doit se tracer une mère chrétienne. Cette dernière préférera toujours cultiver dans l'âme de son fils ces trésors de vertu et d'honneur qui valent mille fois mieux que l'or, car ils sont plus rares que lui par le temps où nous vivons.

Le spectateur ne voit qu'avec peine cette femme avilir la noble figure de la mère de famille, en se faisant presque courtisane auprès de ce gros et sot Mamignou, un financier, dont les millions pourraient protéger utilement le talent naissant de Philippe. On regrette que Philippe soit dans le cas d'empêcher à sa mère d'introduire chez elle une femme sans mœurs, par le seul motif qu'elle est Tépouse de M. Jotilin^ autre

personnage secondaire et homme d'affaires dont ' Philippe a le plus grand besoin.

Enfin, on reproche avec juste raison, à cettemère intrigante, son langage de la scène v de l'acte IV. Elle y raconte à son fils, qu'à cause de la médiocrité de sa fortune, il fut un temps où son mari, tout en l'estimant plus, l'aima moins que par le passé ; que ce mari en vint à lui dire un jour :

(( Prends donc plus soin de toi... tu vieillis... »

Cette sotte réminiscence est destinée, suivant elle, à porter dans l'âme de Philippe les sages conseils de la raison, et à lui montrer par ce grand exemple, qu'il faut de l'argent pour être heureux en ménage.

Nous n'en finirions pas, si nous citions une à une toutes les petites bassesses de cette femme, qui entend ses devoirs d'une façon bien singulière ; nous aimons mieux parler des époux Hiibert, dont la modeste et tranquille honnêteté fait un contraste frappant avec le caractère cynique et intrigant de cette mère de famille, qui est le

plus grand ennemi de ce fils auquel elle veut tant de bien.

Hubert est un bon agriculteur, qui n'a pas inventé la poudre, mais qui sait rendre heureuse sa femme, la fille de M"' Huguet. Cette dernière, pour compléter son triste rôle, ne manque pas de tenter par raille efforts de jeter le trouble et la division dans ce ménage si uni ; mais ses intrigues se brisent contre Tamour que Mathilde ressent pour son époux et contre la noble franchise et la fermeté de cet homme des champs, qui vaut plus, avec son gros bon sens, que beaucoup de gens des villes avec tout leur esprit. Ces heureux époux restent donc tendrement attachés l'un à l'autre, et M'"* Huguet en est pour ses mauvaises intentions de belle-mère. Cette comédie, nous le répétons, est assez morale; mais le caractère odieux de la mère Huguet la dépare. On conçoit le cynisme exagéré que Philippe affecte dans les premiers actes; il est nécessaire au développement de l'action, et d'ailleurs il rentre dans le sujet de la pièce ; mais à quoi bon placer

à côté de Philippe cette mère, femme d'intrigue et de basse vanité, qui n'est que l'ange tentateur de ce fils dont elle devrait être l'ange gardien? En prêtant aux mères de famille les sentiments de M*"* Huguet, les auteurs rapetissent singulièrement ce magnifique rôle de la femme, appelée dans la société à être le sanctuaire où les enfants doivent trouver ces principes d'honneur, de vertu et de religion qui sont la meilleure dot qu'on puisse leur donner à leur entrée dans le monde. Voilà donc qui vient à l'appui de ce que nous disions plus haut, que les meilleurs auteurs du jour sont atteints eux-mêmes par cet esprit de cynisme qui règne dans la littérature contemporaine.

Laissons là cette comédie, que nous placerons néanmoins dans notre bibliothèque, à cause des bonnes intentions de son auteur et du talent dont il y fait preuve, comme poète et comme littérateur.

Ce sera parmi les pièces de théâtre examinées dans ce chapiti*e, la seule que nous placerons

dans notre collection. Cette décision de la pie Bas-Bleu nous met à notre aise pour critiquer quelques passages que nous avons regretté de trouver dans un ouvrage qu'on a dit appartenir au genre classique.

Que penser, par exemple, de ces deux vers de la scène première du premier acte :

« Mais ]e bonnet que t'a prêté madame Andelle, » Est bien découragé de servir de modèle. »

Que signifie dans la même scène, « Ce mobilier qui touche à sa majorité. »

Si Ton voit dans cette plaisanterie un trait d'esprit, il faudra applaudir au mot suivant qui figure dans une comédie composée par une femme infiniment spirituelle :

« Quand j'ai connu votre amour... il avait toutes ses dents. ^

On ne peut s'empêcher de rire, à la scène deuxième du même acte, de la comparaison que fait Philippe de la jeunesse avec un voyageur qui prend un bidet de poste que F on trouve rageur ^ et auquel le monde dit :

< A cheval, mon bonhomme,

» Et pique devant toi ! tout chemin mène à Rome. >

De telles expressions seraient mieux placées dans un feuilleton de M. Nestor Roqueplan que dans une comédie en vers, œuvre d'un académicien.

A la scène iv de l'acte I", on trouve les cinq vers suivants, placés dans la bouche de M. Hubert , auquel , malgré sa qualité d'agriculteur, on ne pardonne pas ses ridicules comparaisons :

t La jeunesse le semble, h ce compte, un légume » Que Ton peut comprimer sous un mince volume, » Et qui, remis dans Veau deux ou trois ans après, » Pourra s'épanouir et se retrouver frais ! » Gageons que ton monsieur Mamignon sen^/e rance, »

La même scène se termine par deux rimes qui ne sont pas d'une grande richesse :

« Peste !

» La noblesse se gagne ici comme le peste. »

Mathilde, dans la scène première de l'acte deux, s'exprime d'une façon aussi ridicule que

son mari dans Tacte précédent. C'est peut-être pour montrer combien- est grande leur sympathie et leur union I Qu'on en juge par ces cinq vers :

• La pauvre femme a crii faire une merveille

» De verser la prudence en cette jeune oreille; > Et, ne comprenant pas que ce cœur incertain

• Âvait-plulôt besoin d'être allumé qu'éteint,

» Elle s^est empressée à grand renfort de pompes.,. »

La même scène finit par ces mots que prononce encore Mathilde :

Cl .... Va chez toi dorloter ton chagrin, »

C'est une belle fin de scène, et il ne faut pas moins, pour la faire oublier, que les beaux vers de la scène v :

a Silence, enfant, silence I on parle chapeau bas » De ces grands ouvriers que tu ne comprendspas. » Etc., etc. »

Ou bien les deux suivants de la scène vu :

« Tu ne me comprends pas. Va., c'est un grand mal-

[heur,

n Lorsque Ton a l'esprit moins jeune que le cœur. »

Dans la scène v de Tacte IV, le vers :

a Ils ont découragé ma jeunesse d'éclore, m

ne plaira pas plus aux gens de goût que les cœurs frileux dont Philippe parle quelques lignes plus bas.

Deux passages de la scène i" de l'acte V contiennent des vers véritablement à la hauteur des idées qu'ils expriment. Le premier commence ainsi :

« Aux prochaines moissons travaillant avec Dieu, » Des puissances d'en bas je m'inquiète peu, etc.. »

Le second :

« N'en doutez pas, madame, et qu*un jour cette issue » De tous les bons esprits ne doive être aperçue, etc.. > Remettez en honneur le soc de la charrue, etc«.. D Ayez moins de bourgeois et plus de paysans, etc., »

Pourquoi d'aussi beaux vers sont-ils placés à côté de ceux que récite Philippe à la scène ni du même acte, lorsqu'il va rejoindre à la campagne sa famille et Gyprienne ?

« l'approche... Arrôtons-nous sous ce bois un moment. » Je suis comme enivré (Pair et de mouvement; » Il semble, traversant les campagnes sonores, » Que le printemps pénètre en moi par tous les pores! » Tout le long du chemin, les beaux jours oubliés n Comme un vol de perdrix se levaient sous mes pieds, »

Le vol des perdrix ne fait pas mal, sans nul doute, dans les campagnes sonores; mais Philippe oublie que le spectateur, ne voyant pas les perdrix en question, est surpris par cette image champêtre comme le serait un chasseur qui verrait s'envoler des blés dorés de la Beauce une bande de canaris.

Mais oublions la scène m, car il se passe à la scène iv, entre Philippe et Cyprienne, quelque chose qui surprend bien plus encore le spectateur. On se rappelle que Philippe a presque abandonné Cyprienne; il s'est même conduit d*une façon assez légère avec elle; mais les campagnes sonores et le vol des perdrix lui ont si bien fait oublier ses torts , qu*en apercevant Cyprienne au détour de la route, il lui fait une

nouvelle déclaration d'amour où, entre autres jolies choses, on remarque ce qui suit :

« Non, non, noni A toi de triompher; » C'est trop souffrir, c'est trop me vaincre et m'étouffer! » Que rincendie éclale et qu'il me purifie • De tout ce qui n'est pas ta pensée, ôma viel » Ah! quelle volupté, quel sauvage plaisir » De se jeter à corps perdu dans son désir! » Chère femme! »

Ces vers expriment sans doute la passion d'une façon très-fidèle, mais ce langage est assez inconvenant quand il est adressé par un jeune homme à une jeune fille vertueuse dont ce dernier est le fiancé. On dirait, à entendre Philippe, qu'on assiste à une représentation du Fou par amour. Cette remarque est tellement frappante que Cyprienne, troublée par un semblable discours, change la conversation en disant à Philippe :

« Lève-toi

1 Allons-nous-en d'ici >

Et vraiment, Cyprienne a raison. Elle a même

attendu trop longtemps avant de prendre ce sage parti. Cependant elle reste pour donner à Philippe un baiser qui expliquera aux parents des deux jeunes gens, survenus fort à propos, le dénoûment de la pièce. Selon nous, ces bons parents sont arrivés trop tard, car ils auraient

entendu ces deux vers de Philippe :

« Soyez témoins pour elle, » Boiâp/ein5 d'ombreetdemouase où rit la tourterelle, »

et il est à croire que Philippe les a dits avec une intention bien décidée d*appuyer sur Timage de Fombre et de la mousse, car il reprend plus loin :

« Qu'ainsi soit notre vie, à la fois rude et douce : » Je serai la moisson^ toi Vombrage et la mousse. »

Cette citation termine notre travail de critique. 11 ne faut pas voir dans notre sévérité un parti pris de tourner en ridicule chaque pensée poétique de T auteur. Nous aimons autant que lui la mousse^ les tourterelles, les champs laborieux, r ombrage et la moisson; mais il fautcon-

venir que toutes ces images, qui vont très-bien à ridylle et à la pastorale, ne font ici nullement rire le spectateur, comme la comédie a mission de le faire. Qu'on place toutes ces jolies pensées dans un roman, rien de mieux ; mais dans la comédie, on ne doit pas faire pleurnicher ses personnages ou les transformer en bergers galants. Cherchez donc toutes ces grandes phrases sentimentales dans les comédies de Molière? Vous ne les trouverez que dans la bouche des gens que ce grand comédien a voulu rendre ridicules.

Pour finir cette série d' aperçus critiques sur des pièces de théâtre, nous dirons quelques mots du Fou par amoury drame en cinq actes et sept tableaux, composé parMM. A. Bourgeois et Dennery. Nous aurions pu choisir d'autres drames pour dépeindre ce qu'on appelle « le théâtre du boulevard. » Nous aurions pu également parler de certaines comédies ou vaudevilles qu'on joue aux petits théâtres, et qui, au milieu du désordre littéraire qui distingue ces sortes d'ouvrages, brillent encore par quelques traits heureux. La pièce

intitulée : les Poètes de la treille^ nous aurait pu servir de type. Cette pièce doit, d'ailleurs, son seul mérite à la musique pleine de sentiment de M. Darder^ ce trouvère des boulevards, que ne connaissent pas les gens du grand monde, mais qui recueille parmi le peuple autant d'applaudissements qu'en recueille, parmi les gens élégants, M. Nadavd^ ce trouvère des salons.

Nous nous en tenons donc au Fou par amour ^ sans chercher à justifier autrement que par le hasard et une certaine vogue accordée à la pièce, le choix que nous faisons. On verra, par. la série d'événements entassés dans l'action de ce drame, de quelle effrayante fécondité est Timaginalion des auteurs qui se sont imposé la diflScile tâche d'enseigner le peuple, en appliquant à leur manière le casligat ridendo mores.

Le drame, le Fou par amour^ est l'histoire d'un jeune artiste qui aime une nommée Henriette, enfant abandonnée, reconnue plus tard par un grand seigneur dont elle est la fille.

Le médecin Hébert, mulâtre, est chargé par M. de Châteauvieux, oncle d'Henriette, d'aller la chercher dans le magasin de musique où elle travaille. Il l'emmène assez brusquement. Son fiancé. Maurice, pour oublier Henriette qu'il accuse d'ingratitude, tandis qu'elle lui écrit journellement des lettres interceptées par Hébert, s'adonne à la boisson de l'absinthe. Ce vice atteint promptement sa raison et le fait tomber dans l'abrutissement le plus complet. En vain son patron, M. Duvivier, le marchand de musique, cherche à l'arracher de l'estaminet où il passe ses journées. La boisson lui fait tout oublier, même sa sœur Louise qu'un jeune homme séduit et qui accouche d'un garçon. Ce séducteur se nomme Henri de Châteauvieux et se trouve être le frère d'Henriette.

Mais Hébert veut à tout prix épouser Henriette et éloigner Henri, car il convoite la fortune du marquis, contre lequel il nourrit une haine sourde, à cause de la façon hautaine dont le traite le vieux créole.

Hébert persuade, on ne sait conriment, au marquis de faire enlever le fils de Louise par un vaurien, nommé Poirier, auquel on donne une somme de trente mille francs. Hébert le charge en outre de tuer Tenfant pour compléter ce haut fait. Par un quiproquo singulier , la femme de Poirier, venue chez Louise, reçoit le châle de cette dernière et le petit manteau de Tenfant, des mains de Maurice que sa misère a ému , et se noie avec son fils, ce qui fait croire à la mort du fils de Louise. Une scène qui vient compliquer les choses se passe chez le marquis. Ce dernier se meurt d'une maladie qu'Hébert seul connaît et peut guérir, mais il demande pour salaire Ja main d'Henriette. Pour toute réponse, le marquis le chasse. Henriette apprend tout, et se sacrifie. Maurice , venu chez le marquis pour reprocher au jeune Henri sa conduite envers sa sœur, que ce dernier avait abandonnée par suite d'une lettre anonyme où Hébert déclarait que Louise avait tué son enfant, apprend à la fois la mort du fils de sar sœur et la promesse de mariage faite par

Henriette k Hébert. II devient complètement fou.

Au dernier acte, on retrouve tous les personnages chez Duvivier, qui a recueilli Maurice et sa sœur.

Henri, ayant appris la vérité, tue en duel le traître Hébert, et Poirier le joueur d'orgue, qui a rendu l'argent de son crime on ne sait à qui , entre dans la boutique avec son orgue et Tenfant de Louise. Tout s'explique. Maurice, par un miracle, comme on en voit dans les drames du boulevard , retrouve la raison dans les bras d'Henriette , qui vient lui annoncer qu'elle ne vivra plus que pour lui. Quant au marquis, il n'en est plus question.

Cette pièce, où d'ailleurs brillent quelques belles pensées , est pleine de péripéties inutiles, de contradictions et d'incidents où le naturel manque totalement

D'abord, le caractère d'Henriette est fort inégal. On comprend peu que, telle qu'on la

voit au premier et au dernier acte, elle ait laissé passer un an sans s'inquiéter ni de Maurice ni de DUvivier, D'ailleurs, elle était partie en voyage, et elle revient subitement sans que l'on sache ni pourquoi ni comment. Puis elle se décide un peu trop vite à suivre ce M. Hébert qu'elle ne connaît pas, et le spectateur se demande pendant longtemps ce que ce dernier a fait d'Henriette, qui ne reparaît plus.

Quant à Hébert, c'est un coquin dont le rôle est peu compréhensible. En général, les coquins ne chargent pas leur conscience de crimes inutiles. On conçoit qu'Hébert cherche à épouser Henriette et à éloigner Henri; mais pourquoi s'acharner après cet enfant dont la disparition ne devait pas suffire à détruire l'amour d'Henri pour Louise. Châteauvieux avait une fortune assez belle ; ne valait-il pasx mieux faire déshériter Henri? D'ailleurs, la mort d'Henri eût été préférable, pour les desseins d'Hébert , à celle de cette innocente créature qu'il fait enlever. On comprend peu qu'Hébert avec son caractère ait

consenti à se battre en duel avec Henri. En général, les gens de cette espèce tiennent trop à la vie pour Texposer ainsi au nom de motifs d'honneur qu*ils ne savent point apprécier.

Les incidents de la pièce sont mal disposés et mal enchaînés. C'est le désir que Maurice manifeste de voir le joueur d'orgue, qui fait retrouver l'enfant, et dans sa folie, Maurice a soin de raconter l'histoire du chàle et du petit manteau. On voit trop clairement que toute cette scène est arrangée pour hâter le dénoûment.

Il était plus naturel que Poirier repentant, comme il parut l'être quand il apprit la mort de sa femme et de son enfant, cherchât k réparer le mal qu'il avait fait, surtout après avoir rendu l'argent du crime.

11 n'est pas probable non plus qu'Hébert ait accepté cet argent, ou, s'il Ta reçu, on n'en dit rien au spectateur. D'ailleurs, Hébert avait trop d'intérêt à surveiller Poirier pour aUer s'amuser à perdre son temps en un duel.

Lorsque Poirier vole Tenfant qu'il devait enlever de nuit, il monte par une fenêtre, en plein jour, ce qui n'est guère vraisemblable. On conçoit peu également comment Maurice aurait laissé seul, dans la chambrç de sa sœur, cet enfant qu'il était allé embrasser quelques minutes avant Tenlèvement.

La folie de Maurice se termine d'une façon trop brusque, et cette folie ne l'empêche nullement de dire et de faire des . choses qu'un homme sain d'esprit ne ferait ni mieux ni autrement que lui.

Le caractère du vieux marquis, d'ailleurs assez bien marqué, est terni par son odieuse complifcité dans l'affaire de l'enlèvement.

Pourtant, il faut reconnaître qu'il y a dans cette pièce des pensées d'une haute moralité, surtout dans la scène où Maurice reprocbe à Henri sa conduite envers sa sœur. Le caractère de la demoiselle de comptoir du café est fort beau, ain^i que celui de Duvivier. Henri est peutêtre un peu prompt à croire à la culpabilité de

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Louise, sur la foi d'une lettre anonyme. L'incident de la voiture d'Henriette, qui renverse sur le pavé la femme de Poirier, n'est pas honorable pour Henriette ; on ne comprend pas qu'elle sorte du café où elle est entrée sans réparer en aucune façon le mal qu'elle a fait, sous le vain prétexte qu'elle n'a pas sa bourse. Une grande dame, en pareil cas, trouve toujours quelque bijou à laisser en gage, et, à la rigueur, elle pouvait faire donner des soins à la blessée en prenant tous les frais à sa charge.

Ce drame, que nous avons examiné parce que c'est un de ceux qui ont eu le plus de succès pendant Tannée 1857, et que d'ailleurs il est bon de se rendre compte de ce genre littéraire, qu'on appelle à tort c la littérature du peuple, » ne peut être attaqué comme immoral, si ce n^est dans les scènes qui se passent à l'estaminet, où Maurice boit tant d'absinthe.

Ce drame, malgré ses défauts, est plein d'intérêt. Une remarque pourtant frappe le critique, c'est que les rôles y semblent beaucoup moins

dessinés pour concourir au dénoûment que pour convenir aux acteurs favoris du public. Cest là, sans doute, un gage de succès ; mais c'est aussi un grand défaut littéraire, que Ton doit d'autant plus blâmer qu*il est très-fréquent dans ces sortes de pièces.

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