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LE BRIQUET ET LA PIERRE A FUSIL

a Cruel I peux-tu me traiter de la sorte? » Disait, d'un ton lent et plaintif,

(1) Œuvres poétiques de M. P.-J. Cbarrin, t. II, page iOS.

Une pierre au briquet pétulant, dur, actif, Qui, frappant coups sur coups, la taillait dans le vif. « 11 faut que de ton corps mainte étincelle sorte, Dussé-je ne laisser que vestige de loi, ■

Répond le briquet. < Eh I ma chère , Entre nous , à quoi bon tes cris et ta colère?

Tu te plains d'un mal nécessaire ; C'est un tortl Et d'ailleurs, que vaudrais-tu sans moi?

— C'en est trop, » riposte la pierre.

Qui se relire à ce discours ;

• C'est avoir d'amour-propre une trop forte dose.

Briquet ingrat ! sans mon secours , Toi-même vaux-tu quelque chose ? »

De son mince mérite vain, tel, plein de suffisance et qui sur soi se fie , Regrette bientôt, mais en vain , Ce qu'à l'orgueil il sacrifie (1).

« D'un ton lent et plaintif » sont cinq mots pour la sangsue ; c la taillait dans le* vif , » encore cinq mots pour la sangsue; < ne laisser

• que vestige de toi. > La sangsue ne peut

(1) Œuvres poétiques de M. P.-J. Charrin, t II, page 115.

pas digérer le que, elle voudrait pas ou rien du tout, « Riposte. . . qui se retire ; » à la sangsue ! c mince , mérite vain ; » à la sangsue! i Et qui sur soi se fie. » Cette fin de vers rappelle agréablement ce beau vers :

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœurl

Les deux rimes i en vain » sont bien riches. C'est une morale en vain. Si je n'étais sangsue , je chercherais à la comprendre ; mais que peut une sangsue contre de pareils tours de force littéraires ! Rien ! passer, sans regarder derrière soi.

Dans la fable du Renard mis à mort , p. 121, M. Charrin raconte, avec son élégance habituelle, les malheurs d'un renard jugé et pendu par des coqs et des poules; puis la douleur d'une jeune poulette qui ne môle que ses sanglots à l'allégresse de la basse-cour délivrée de son tyran. On demande à la poulette la cause de sa tristesse , et on lui reproche de ne pas

fêter avec ses compagnons ce beau jour. Elle répond :

« Ce renard, donl la mort cause tant d'allégresse ,

Hier, égorgea mes poussins;

Les rendra- 1 on à roa prière?

Parce qu'on m'a vengée, en dois-je moins souffrir (1)? »

Rien n*est plus beau que de pareils sentiments , et le public s'attend à voir se terminer cette fable pleine d'intérêt par une morale qui lui apprenne que la vengeance n'est point une réparation aux maux qu'on nous a faits. Mais quelle ne sera pas sa surprise, quand il trouvera dans les deux vers qui suivent ie sens de la fable en question :

Sans être mère, on ne peut ressentir Ce que la mort d'un fils coûte au cœur d'une mère.

(1) Ce beau Tcre eût rempli de Jalousie Tâme du grand Corneille; il l'eût peut-èire reTendiqué commo sien, tant rimitation de son style est bien réussie!

[Xote de la pie Bas-Sfeu.)

Vous attendiez-vous à cette finale ? Non î ni moi non plus. Elle me surprend au point que je vais renoncer à écrire des fables, et surtout à en lire!

Mais voilà les fables passées en revue, et nous en sommes toujours au livre de M. Charrin; nous avons de la persévérance, comme vous voyi^. Ah ! c'est qu'à chaque pas une chose nouvelle attire nos regards, dans ces œuvres poétiques ,

Erfscigoements profonds pour les faibles humains Que le destin plaga dans nos iodigocs mains (1).

Pouvions-nous fermer le livre , en arrivant à une comédie en un acte, intitulée un Mariage à bout portant. Cet à bout portant nous a retenu tout court. Eh bien , nous lirons cette

(1) Ici encore nous trouvons, comme tout à Theure, une imitation du style de i*auteur du Cid, Cette fois c'est la pie qui s'est laissé emporter trop loin par Fenthousiasme que produit rent en elle les beaux vers de M. P.-J. Charrin.

{Note de l'auteur,)

pièce, et nous vous ferons part, chers enfants, de nos impressions. Nous savons que nous assumons sur notre tête une grande responsabilité en jugeant une comédie patronnée par quatre éditeurs. Mais le sort en est jeté ! D'ailleurs, ne courons-nous pas aussi le danger de ne pouvoir lire € UNE Fleur et un Soufflet, • comédie en trois actes du même auteur, et aussi t l'Oubli DU DEVOIR , • drame en cinq actes, toujours du même auteur? Nous nous soumettons avec résignation à notre rigoureux sort Du moins, nous aurons mêlé notre nom aux noms fameux de ces pièces immortelles que répéteront d'âge en âge les échos de la postérité I

Merci, merci, bonne mère Gros-Lard, de nous avoir prêté la clef de votre cave !

Un Mariage à bout portant, c'est l'histoire d'une jeune et riche Hollandaise nommée Sophie^ fille de M. Van Berckel, banquier d'Amsterdam, qui épouse , après bien des péripéties palpitantes, M. le chevalier de Nerval, capitaine fran-

çais, dont elle désire depuis longtemps faire son mari.

Hais quel est Va bmU portant de la pièce ? Attendez donc! Il était fort simple de laisser les deux jeunes gens se marier sans préambule ni commentaires, attendu que de Nerval, prisonnier de guerre en Hollande , et blessé, qui avait été recueilli et soigné par la famille de Yan Berckel , était en outre fils du bienfaiteur de Yan Berckel, de Thomme qui, par sa protection, avait aidé Yan Berckel à acquérir Fimmense fortune dont il se trouve possesseur.

Hais non! Il faudra que Yan Berckel s'oppose au mariage projeté par les jeunes gens , et qu'il imagine de marier sa fille à un lord anglais nommé Akinson. Il faudra qu'il songe à donner pour femme au chevalier dont il veut être à son tour le protecteur, et auquel il assui'e une dot. Constance^ la fille du négociant Yanderpol, son ami et voisin.

Hais Constance aime lord Akinson, et lord

Akinson aime Constance. Tout le monde conspire à tromper le bon Van Berckel, qui, se croyant le plus rusé , veut marier le chevalier à Constance malgré Vanderpol : ce qui ne laisse pas que d'être un bon procédé d*ami et un acte de haute moralité !

Où donc est Va bout portant dans tout C43la ? me répétercz-vous. Ah I j'oubliais ; le voici.

Mais laissons Van Berckel nous apprendre lui-même le mot de l'énigme. On lit, page 1&6 du livre déjà cité :

Une coutume étrange.

En des temps, loin de nous, introduite en nos mœurs. Et que respectent trop nos grands législateurs , Permet, quand des parents sont injustes pour elle, Que sans honte une fille échappe à leur tutelle Par un enlèvement en secret préparé.

Utrecht oiTre aux amants un refuge assuré ; Là , dans un temple saint l'union célébrée Devient aux yeux de tous légitime et sacrée; Le père , après cela , n'a plus qu'à pardonner.

Le chevalier, que n'a point persuadé la coutume étrange y ni les temps loin de nous^ ni les grands législateurs , ni le père qui pardonne apris cela, répond au banquier par ces vers :

Je rougis du conseil que vous m'osez donner,

Un rapt ! N'ai je donc plus de droits à votre estime?

Parce qu'on le tolère, en est-il moins un crime (1) ?

Après ce langage plus elliptique que poétique, le bonhomme Van Berckel, qui ne renonce pas facilement à ses idées, poursuit toujours sur le même ton , comme vous allez le voir. Attention ! vous approchez de Yà bout portant :

Quel échec ton honneur en peut-il éprouver? L'amant n'enlève pas; U se laisse enlever : Oui, sur la promenade on Tattend en voiture; Il s'y inoutre , un laquais l'appelle ; la future Descend, et, contre lui tournant un pistolet , Lui dît en souriant : Suivez-moi, s'il vous plait; Montez ; à mon désir si vous étiez rebelle , n me faudrait, monsieur, vous brûler la cervelle I

(1) Ce beao vers est encore imité de Corneille.

{Aote de ta pie Btu^Bleu.)

Voilà, mes enfants, à bout portant j le voilà enfin trouvé : cela signifie un mariage au pistolet. Que ne le disiez- vous plus tôt, M. Yan Berckel ?

Mais qu'arrivera-t-il de la confidence de Yan Berckel, et pourquoi fait-il cette confidence au chevalier? C'est qu'il espère que Constance et le chevalier iront à Utrecht à l'insu de Yanderpol, qui n*aura plus ensuite qu'à pardonner aux coupables. Et, pour tranquilliser la conscience du chevalier, Yan Berckel consent à signer sur un papier f qu'il est seul responsable n de tout ce qui arrivera par la suite. • On le prend dans son piège. Yanderpol vient visiter Yan Berckel, et le retient au logis pendant que de Nerval et Sophie courent se marier à Utrecht ; et, au retour, Yan Berckel s'étonne, se fâche, pardonne , et la toile baisse.

Yoilà ce qu'on appelle un mariage à bout portant.

Le spectateur est privé d'entendre le coup

de pistolet, il est vrai, mais en revanche on lui prodigue des vers et des expressions dans le genre des suivantes :

Page 128 :

Bahl quand CD s'aime bien^ tout doit être en partage!

Page 132 :

D'honneur^ Je ne souffrirai pas ce caprice.

Comme ce mot d'honneur est d'un goût exquis! On n* écrit plus de ces choses-là aujourd'hui I

Ou bien encore, page 135 :

G*est an rude adversaire Qae j'ose attaquer là, l'honneur d'un militaire I Ce susc^tible honneur te dit-it de mentir {\) 7

Page 138, Yan Berckel dit à Yanderpol : C'est trop d'ambition ; vous n'avez qu'une fille.

(1) Cette Douyelle imitation du style de Corneille, est du meilleur effet, surtout sous le rapport de l'eaphouie.

(Ao/e de la pie Ba$-Bleu.)

— ûi —

qui répood , par ces trois magnifiques vers , dont le premier surtout vaut les cinq cent mille floi ins du second :

Qui po^irrall se ptisser d'être jeune et gentille. Gnq cent mille florirus, que p(:>ur dot elle aura. Me répnde'ît assez qu'on la recherctiera.

Dans la xi« scène , les papas Yanderpol et Yan Berckel se fâchent à propos de leurs filles qu*ils prétendent marier chacun contrairement au désir de Tautre ; on en vient aux gros mots ; on s^appelle « insolent !» on se dit : « Vous n mentez !» Et la scène se termine par ces jolis vers que Tauteur met dans la bouche de Van Berckel :

Je m'étonne, monsieur, que vous ayez l'audace De croire impunément me jeter à la face De plats propos, remplis et d'envie et de fiel. Sortez ! etc. . .

Voilà donc, mes enfants, cette comédie dont je vous avais annoncé Tanalyse et la critique. Vous comprenez, à présent que vous la con-

naissez, pourquoi on Ta n.ûse dans ce recueil de tant de morceaux littéraires, et aussi pourquoi ledit recueil a Thonneur d'avoir pour patrons quatre éditeurs?

J'en resterais bien là , mais je veux, pour en finir avec les œuvres poétiques de M, Charrin , dont nous avons parcouru ensemble le tome second, vous lire encore quelques vers d'une délicieuse histoire que Yanderpol raconte page 1 &i , dans la fameuse scène où Yan Berckel se montre sous un aspect si comme il faut.

II s'agit d'un voyage de Vanderpol à Paris, dans une famille dont il se plaint, et où pourtant il ne fit que des excentricités, pour ne pas dire autre chose ; mais il nous annonce qu*il n'y remettra pas les pieds. On aurait mieux compris que le maître de la maison l'en eût poliment fait sortir.

Voici ces vers : je souligne les mots heureux.

On se lève de table Pour prendre le café dans un riche salon ;

Là, je charge ma pipe. ... On me dit, sans Taçon , De descendre au jardin faire une promenade ; Jy vaix; ne pas fumer, cela me rend malade^ Et lorsque je reviens, un petit chien bien laid Jappe, s*a(lache à moi^ m'entame le mollet. Je i>aisis ranimat,/or^rry7&n^ je rétrille; J'irrite les enfants, les amis, la famille. Transporté de fureur, à l'instant de quitter Ce somptueux logis oii je ne puis rester. Je recule d*un pas, mincline , glisse, entraîne Dans ma chute un plateau chargé de porcelaine , Et tombe sur le sol entouré de débris Qui provoquent soudain de lamentables cris (1).

M'en voudrez-vous , mes enfants , de vous avoir fait connaître les œuvres poétiques de M. P.-J. Charrin? Non assurément, et je vous conseille , si vous faites des fables , de ne pas oublier le vieil hibou qui vit dans son trou solitaire, et qui passe son temps à fnédire d*un

(1) Ces deux deruien vers ftont uno heareuae inspiration qui rappeUe les beaux Tera de Racine! Qu'on doit être fier de pouvoir ainsi marcher sur les traces des princes de la tragédie I

{\ote dt la pie Bas-Bleu.)

monde où il n^a pas su vivre. C'est ce qui a frappé le plus mon attention dans le livre intéressant que je viens de placer sous vos yeux.

Reraerciez-moi de ma sollicitude; profitez des beautés littéraires renfermées dans ce volume, et n'oubliez pas que c'est à la mère Gros- Lard que vous êtes redevables de tous les bons moments que je cherche à vous procurer.

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