‹ Le pie bas-bleuChapitre 4 sur 33 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

CDYIES DE I. P.-J. CIARRIR.

L*OcBLi DU DEVOIR , drame en cinq actes , précédé de cent fables et de deux comédies, par P.-J. Charrin. Troisième édition, augmentée de : UNE Fleur et m Soufflet, comédie en trois actes. Paris, Amyot, 8, rue de la Paix, Gamier frères, 6, rue des Saints-Pères et Palais-Royal, 215. Appert et Vavasseur, imprimeurs-éditeurs, 5&, passage du Caire. 1857.

Tel est, mes enfants, le titre d'un livre que '

j'ai trouvé ces jours derniers dans la cave de bonne dame Gros-Lard.

Un pareil titre promettait beaucoup ; j'ouvris le livre, et j'en lus quelques pages. Je serais une ingrate , si je ne faisais pas partager au public qui lira mes mémoires d'outre-tombe les plaisirs littéraires que je dois à l'auteur du livre en question et à ses quatre éditeurs.

La première des cent fables qui précèdent le drame l'Oubli du devoir est intitulée la Forlune et le pauvre Diable; la voici (1) :

Dans une courso aventureuse , La Fortune en un jour d^hiver S'égara. La Fortune est douillette et frileuse ; La neige tournoyait dans Tair, Le vent du nord soufflait avec furie ; La déilé, fatiguée et transie,

(1) Œuvres poétiques de M. Cbarrin, t. H, page 1.

Cherche des yeux un toit pour s'abriter, Et n'aperçoit qu'une chaumière, Dans la campagne solitaire Où ses pas incertains sont venus la jeter.

tt A cette porte, allons frapper, dit-elle, Le pauvre, haspitalier, humble, compatissant , Me fera bon accueil, et pour prix de son zèle Recevra de ma main quelque riche présent »

Elle heurte. La voix d'un homme Articule ces mots : c Ici qui vient si tard ? Dites-moi comment on vous nomme ?

Je n'ouvre jamais au hasard.

— Ce n'est point un voleur.

—Que pourrait-il me prendre ?...

— C'est une femme.

— Alors, daignez m'apprendre?...

— Ouvrez, ouvrez. J'ai froid ! La Fortune est mon nom.

— Je recevrais chez moi la Fortune ! ! ! — Oui.— Non! J'ai, madame, eu jadis l'honneur de vous connaître; Je veux bien avec vous causer... par la fenêtre.

Vous grelottez, j'en suis fâché ; De ce petit malheur mon cœur est peu touché ; J'ai bien des fois, subissant vos caprices, Manqué de bois, de pain... El que d'infortunés

Au même sort sont par vous condamnés ! Mais d'un œil sec vous voyez leurs supplices.

— Je confesse mes torts, daignez les pardonner ; Ici, vous végétez, et si j'en suis la cause ,

L'or, les honneurs dont je 'dispose Peuvent tout réparer. Que faut-il vous donner î

— Rien! J'ai dans mes revers pris ma philosophie;

De peu je sais me contenter.

Nul chagrin désormais n'attristera ma vie ;

Toujours dispos, j'aime à boire, à chanter. L'aiguillon des grandeurs sur mon àmc s'émousse. Allez porter ailleurs vos dons que je repousse. Travailler est mon lot, j'ai très-peu de loisirs , Hais je possède, et là se bornent mes désirs ,

Une compagne aimante, aimable et douce , Un champ où mon labeur n'est point infructueux,

Une chaumine asse;s grande pour deux, Pour mes amours un lit de mousse.

L'homme qui dans le faste entrevoit le bonheur, Se crée une chimùre et la poursuit sans cesse ; Je vis au Jour le jour, mais j'ai la paix du cœur , La joie et la santé ; c'est là, je le confesse,

Des destins pour moi le meilleur.

Contentement passe richesse, »

Quelle versification ! quel style ! quelles pensées ! quel langage !

Ce beau morceau de poésie rappelle le bon goût littéraire du grand siècle. Et dire que quatre libraires ont privé leurs confrères de Tbonneur d'imprimer de pareilles œuvres ! c^est à crier au monopole littéraire I... Mais puisqu'il nous est intérêt d'être éditeur, ayons au moins les joies du lecteur , et repassons dans notre mémoire ces lignes écrites de main de maître.

c La Fortune est douilleite et frileuse. » Pauvre Fortune qui s'égare par une nuit d'hiver I C'était bien imprudent de sa part; elle pouvait payer d'un gros rhume sa petite escapade udans la campagne solitaire. > Mais que n'allait - elle en voiture? Avait -elle oublié sa bourse , ou était-ce un nouveau caprice ? On se perd en conjectures... Mais la voilà près d'une chaumière • où ses pas incertains sont venus la » jeter. »

Chut! la Fortune a heurté. Un homme lui

répond en articulant : c Je n'ouvre jamais au » hasard. » La Fortune, qui connaît son siècle, se hâte de le rassurer et lui dit : t Ce n'est > point un voleur. » Mais le pauvre a bien d'autres soucis que de songer aux voleurs. Il n'ouvre pas, parce qu'il n'est pas dans ses habitudes di ouvrir au hasard : voilà tout.

Pourtant, quand il apprend que c'est la Fortune qui a heurté chez lui, la Fortune que ses pas incertains ont jetée à sa porte, l'orgueilleux prolétaire songe à lui jouer le mauvais tour de causer avec elle par la fenêtre. Mes enfants , toute pie bas-bleu que je sois, je n'aurais jamais eu une pareille idée.

Alors la Fortune s'attendrit, elle goûte la plaisanterie, et promet au pauvre qui véghte dans sa chaumière, l'or, les honneurs dont elle dispose.

Mais voici la réponse du campagnard : i J'ai » dans mes revers pris ma philosophie ; etc. >

Il aime à boire ; apparemment il a trouvé le secret de remplir sa cave sans vider son gousset J'ai connu un pauvre diable aussi habile que celui-là ; il faisait avec vingt-cinq sous de raisin plus de vingt bouteilles d'un cidre qu'il trouvait excellent. Le raisin fermentait dans une grande cruche pendant neuf jours , avec vingt litres d'eau et la quantité d'un verre de genièvre! Voilà une cave à bon marché, qu'eût enviée peut-être notre prolétaire qui reçut si mal la Fortune !

Mais laissons là notre digression et revenons à la fable qui nous occupe. Quelle richesse d'expression on y admire à chaque phrase ! Méditez une à une, mes enfants, les paroles du pauvre diable. Que dites-vous de ce t j'ai très- • peu de loisirs; » et « puis, une compagne aimanie^ aimable et douce? » etc...

Pourtant, ce qui m'aie plus frappé dans cette fable, c'est la morale. J'ai admiré « l'homme » qui dans le faste entrevoit le bonheur, » et

puis t se crée une chimère, » et surtout • je ■ vis au jour le jour. » On n'écrit plus, à présent, de pareilles choses! et si ce n'était les quatre éditeurs, la postérité aurait une perle de moins à admirer dans Técrin littéraire de notre siècle.

« L'appétit vient en mangeant, b dit le proverbe. Après avoir lu la première fable, il me prit fantaisie de lire la seconde, et je ne m'en repens pas ; aussi je vous la transcris :

LA POULE AVEUGLE ET LA JEUilE POULETTE.

Une poule que son grand âge Privait de Tusage Des yeux , Laborieuse encor, marchait grattant la terre, Comme au temps où sa vue, active avant-courrière , Loin d'elle découvrait un butin précieux. Quoiqu'elle explorât de son mieux

Le sol où la guidait un instinct de nature , Son bec ne récoltait aucun grain pour pâture ; Nul vermisseau, quelque petit qu'il fût , A son rude labeur ne s'offrait en tribut. Une poulette , et des plus délicates ,

Par calcul ne la quittait pas ; A rinsu de l'aveugle accompagnait ses pas, Et sans endommager de ses charmantes pattes La peau dont tous les coqs lui vantaient la beauté, Se nourrissait d'insectes, de grenailles,

EIn s*apprcprianl les trouvailles De celle dont les yeux , frappés de cécité , Des larcins journaliers de la jeune coupable

Garantissaient l'impunité.

D'ordinaire, chose semblable Arrive dans le monde. Un oisif effronté

Exploite avec habileté Un honnête artisan conGant, estimable,

Laborieux, intelligent.

Qui vit obscur et qui meurt indigent (1).

Comme c'est bien dit s « Privait de l'usage » des yeux. ■ Quelle richesse on trouve dans cette expression • aciive avant-courri^re. » Ne

(1) GEaYres poétiques de P.-J. Gbarrin, t. II, page 3.

se représente-t-on pas cette vue absente qui galope loin de la poule pour découvrir « un » butin précieux?»

Que dites-vous c d'explorftt? » comme c'est poétique I et puis , t un instinct de nature ; » et puis ce bec qui t ne récoltait aucun grain > povr pâture. » Comme la strophe a une chute agréable quand on arrive au mot tribut!

La poulette « des plus délicates » m'a charmé! et la petite rusée « par calcul, ne la (la » poule ) quittait pas ! > Et c'était pour préserver c la peau de ses charmantes pattes dont » tous les coqs lui vantaient la beauté, b Quoique j'eusse préféré le mot coutil au mot peau , comme plus aristocratique, je ne pus m'empêcher de me réjouir Bn apprenant le soin que quelques poules prennent de leurs pattes, et surtout la galanterie dont sont capables certains coqs!

Les animaux de la Fontaine sont loin de valoir les animaux de M. Gharrin! Quelles le-

çons de haute morale, quelles études de mœurs j'eusse perdues, si la mère Gros-Lard ne m'eût point donné la clef de sa cave I

La quatrième fable ayant attiré plus particulièrement mon attention, je ne lus pas la troisième; mais si mes (1) lecteurs veulent aller chez Tun des quatre éditeurs, c'est au choix; ils pourront acheter les œuvres poétiques de M, P.-J. Charrin, et se dédommager amplement de la privation que je leur impose en ce moment.

Écoutez la fable suivante :

LE VItUX HIBOU.

Fatigué de la solitade , Soudainement maître hibou Prit le parti d'abandonner son trou.

(1). Dans l'eipreasion « mes lecteurs, » employée à dessein par la pie Bas-Bleu, ou retrouve cette pensée constante de publicité ultérieure qui l'i toujours guidée dans ces conférences intimes auxqueUes nous arons assisté à son insu, ^fioie de Vautewr.)

« Le monde, se dit-il, m'ofTre un sujel d*étude ; Observons cette multitude , Ses passions, ses goûts divers ; Frondons ses viœs , ses travers , L'autorité de mon langage La corrigera Je le gage , Et la gent emplumée, et meilleure et plus sage,

U 'admirera M'honorera. »

D'abord il visita la haute compagnie ,

Puis le petit peuple eut son tour.

La morgue, la pédanterie Et la causticité qu'il montrait chaque jour Déplurent aux oiseaux ; son austère morale

Dans leurs plaisirs, dans leurs amours ,

• Trouvait à redire toujours ,

Toujours il criait au scandale.

On le silDa , Le persifla ,

On s'ameuta sur son passage,

Et tant et si bien, qu'il alla S'enfermer de nouveau dans son triste ermitage.

Depuis ce jour, constamment il médit D'un monde pervers qu'il maudit ,

Dont il fuit les excès, les vices , Et de la solitade il chante les délices.

Dans un profond isolement A son penchant frondeur l'écrivain qui se livre, S'U voulait dire vrai, conviendrait franchement Qae dans le monde il ne savait pas vivre (!)•

Le mot ff soudainement » peint bien • le parti 9 pris d'abandonner son trou. » « Frondons ses • vices » est heureux ; on pense à David et à Goliath en lisant ces roots!

« La haute compagnie » est du meilleur goût.

Mais voilà que le vieux hibou est chassé de la haute^ de la moyenne et de la basse compagnie; il va se renfermer dans son ermitage qa* on nous a dit précédemment être un trou. Là, il ce médit d'un monde pervers qu'il maudit, t Que c'est admirable I Pourtant H. Charrin ne veut pas nous laisser sur un si bon morceau ;

(I) OEuTres poétiques de M. P. 4. Cbarrin, U H, page 5.

il prend plus loin la peine de nous dire, sous forme de morale de fable, que Pécrivain représenté par le vieux hihou^ dans le monde ne savait pas vivre.

Combien je me félicite d'avoir connu ce vieux hibou retiré dans son ermitage 1 Désormais j'y penserai souvent, et je me garderai bien, s'il me prend envie de fréquenter la haute compagnie, d'imiter son manque de savoir-vivre; j'aurais trop peur qu'on ne s^ameutàl sur mon passage, et surtout qu'on ne me prit pour ce vieux hibou mal appris!...

A la page 8/i, on trouve une fable intitulée la Famille du fermier et le Pourceau.

La voici :

LA rAMILLC DU FCRMICR ET LC POURCEAU.

Don pourceau des cochons était le plus heureux ; On lui donnait pour nourriture Des tubercules farineux .

Des fruits, des glands, très-friande pâture.

Avec délice il farfouillait surtout Les immondices de la fprmor En un mot, don pourceau fourrait son groin partout, Et d'un lit de fumier flattait son épiderme. Ses jours étaient comptés, il ne s'en doutait pas ;

On Tengraissait pour la table du maître,

Et ranimai ravi de son bien* être.

Faisait très-goulûment de copieux repas.

Un soir qu'il barbotait dans des eaux de vaisselle Que près de la cuisine, en un petit baquet, Oo réservait pour lui, le hasard lui révèle Que sur sa destinée il doit être inquiet.

Les enfants du fermier, leur mère,

Trouvent son lard assez épais.

Parlent du bon boudin que son sang devra faire. Vantent l'excellent goût d'un morceau de porc frais ; Puis chacun tour à tour discute la manière De conserver sa chair, de fumer ses jambons; Son trépas est fixé pour la fin de Tautomne, Et déjà du pressoir le vin coule et bouillonne,

• Il en est temps , au plus tôt décampons , »

Grouine^ mais tout bas, don Pourceau qui frissonne :

• Ma viande, dites- vous, est délicate et bonne!

De tout autre que moi faites des saucissons. »

De la cour la porte est ouverte, Don pourceau gagne une forêt déserte ; Là, quelque temps encore il vit, non sans frayeur ; A Thomme qu'il redoute il dérobe sa trace ; Biais, bien qu*il soit prudent, il tombe par malheur

Sous les balles d'un garde-chasse.

Ceux que de ses faveurs a comblés le Destin , Souvent éprouvent sa disgrâce :

Que de beaux jours ont une triste fin (1)1

Comme on aime les mots « cochons, far-

fouillait, fourrait, » et puis le < flattait son épiderme ! » Gomme le naturel et le bon goût dominent dans ces vers élégants et faciles I

Très-goulûment me plaît; il barbotait me fait pâmer d'aise. Qu'il est instructif de voir don pourceau venir à la cuisine de la ferme écouter les cancans de la famille I — Mais remarquez le vers « et déjà du pressoir le vin coule et » bouillonne; » comme il termine bien la fin

(1) Œuvres poétiques de P.-J. Charrfn, t. Il, page «4«

de r automne j et comme il nous apprend élégamment que c'était Tépoque des vendanges I

Maître pourceau se sauve dans une forêt déserte; il y vit quelque temps, et malgré sa prudence, il tombe sous les balles d'un gardechasse qui s'était apparemment égaré dans la forêt déserte.

C'est jouer de malheur , avouons-le ! Déjà je m'intéressais tant à ce bon marquis de Pour* ceaugnac !

Mais voyons la morale de cela. Si vous n'aviez pas lu, grâce à mon dévouement, la fable avant de lire mes indignes commentaires, vous croiriez peut-être que la morale en est que t pouvent, pour fuir un mal on tombe dans un » pire. > Mais M. Charrin nous apprend par sa fable cette nouveauté bien plus remarquable : c Que de beaux jours ont une triste fin! »

Pourtant, à la page 105, j'ai trouvé une petite fable qui se cache entre les quatre-vingtdix-neuf autres, et je gage que les quatre édi-

teurs ne m^en voudront pas de la mettre ici en relief ; elle m*a paru d^un genre bien différent de ses voisines , et ne semble pas cousine germaine du vieux hibou.

La voici :

LA VlPtnC ET LA SAWI8UC

La vipère à dame sangsue Disait un jonr : « — Sais>lu pourquoi L'homme, quand je m'oiïre à sa vue , M'attaque avec fureur ou fuit avec effroi , Tandis que sans plainte il endure De toi, ma sœur, mainte piqûre ?

— A l'homme la prudence a dicté cette loi , » Répliqua la sangsue; o ignores-tu, ma chère. Que nous ne piquons pas de la môme manière?

— En quoi différons-nous si fort ?

Expliquez-vous , je vous en prie.

— A l'homme, en le piquant, je conserve la vie ,

Et toi , tu lui donnes la mort. •

Oo reconnaît dans nos Zoîle Le reptile au dard infernal ; Dans la sangsae , à la piqûre utile , Un honnête critique, un juge impartial (1).

Ici nous nous abstenons même de faire comme la sangsue; nous mettons chapeau bas, et souhaitons que tous les vieux hibovs qui maudissent le monde dans leurs ermitages prennent acte de notre impartialité.

Mais voilà que, page 115, nous sommes obligé de faire la sangsue; tant pis pour nous; le lecteur nous plaindra quand il aura pris connaissance de la fable intitulée le Briquet, et la Pierre à fusil.

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