‹ Le pie bas-bleuChapitre 9 sur 33 · SI · texte numérisé non relu

SI

Autrefois le temple littéraire avait ses divisions bien marquées, et personne n'osait sortir de sa ^hère ; en respectait les sages lois qu'y avait établies le bon goût et le génie de rbomme ; mais aujourd'hui on ne voit partout que désordre et confusion.

Au théâtre, les genres sont tellement mé* langés et cousus les uns aux autres, que Ton appellerait volontiers les pièces du jour des arlequinades littéraires. Au Vaudeville on joue I opéra-comique ; à TOpéra-Comique on installe la Comédie-Française sous les auspices de Matlre Palhelin. Les comédies sont des drames, les drames des comédies. Il devient impossible aux critiques de classer les pièces même le plus en vogue. C'est un désordre à n'y rien comprendre. Aucun ouvrage , aucune pièce de théâtre ne brille par le fond, mais seulement par quelques traits heureux dont le public se contente. On n'écrit plus de livres sérieux ; c'est de la littérature à la vapeur. Si du moins on pensait^ et que Ion pensât

juste, il pourrait être permis de penser vite ; le mal ne serait pas grand , car , après tout, la forme n'est rien, et la parole n'est que le vêtement de la pensée. Mais que Ton ne s'y trompe pas : tous ces gens qui prennent si peu de soin de bien vêtir leurs pensées n'attachent guère plus d'importance à la conception première qu'à son ornementation.

Ce n'était pas seulement le style de l'homme studieux qui donnait autrefois du talent à Técrivain, mais plutôt la tension d'esprit nécessaire à un style châtié et à un ouvrage sérieux. Le temps que Ton croit avoir perdu en l'employant à polir et à repolir ses écrits et ses phrases est un temps donné à la réflexion ; le style y gagne, mais la pensée est corrigée en même temps que le mot.

Le travail ne nuit point aux œuvres des grands génies , et souvent il a rendu supportables les essais imprudents de la médiocrité.

Je faisais part de mes réflexions, l'autre jour,

à la mère Gros-Lard pendant que je bouquinais dans sa cave, et je fus bien étonnée, mes enfants, de trouver chez cette femme une vive contradiction à mes idées. Elle nia que le mauvais goût dominât la littérature du siècle. Je lui demandai de prendre au hasard, parmi les tas de livres abandonnés dans sa cave à la voracité studieuse des rats de Paris, un ouvrage ou un joumal quelconque. Je jurai d y trouver la preuve de ce que j'avançais. La marchande me prit au mot, et voici comment elle me confondit (à ce qu'elle prétend du moins); vous serez juges entre nous.

Elle ramassa dans un coin obscur un petit journal intitulé le Philosophe. C'était le numéro du 12 mars 1857, si ma mémoire ne me fait point défaut.

« Voici qui va vous réduire au silence, » s'écria la marchande d'un air triomphant. « U y a beaucoup d'esprit dans ce journal; je me félicite qu'il se soit Irouvé sous ma main. I/espritque

Ton y met m'a souvent fait passer de bons moments ; c'est de l'esprit que l'on vend à dix centimes le numéro. Du temps de votre Louis XIV, on n'eût jamais vendu l'esprit à si bon marché ; voilà qui vous prouve que nous sommes dans le siècle des lumières!...

» Voyez plutôt ce premier-Paris. Quel titre , chère pie! « Le xix« sibcle et F avenir. » Avec un pareil titre, qu'importe ce que l'on écrive ensuite. Ce titre dit tout; ce titre est un monde d'idées : voili en quoi consiste le mérite du siècle ! Autrefois les écrivains travaillaient comme des Hercules pour produire à graiid'peine une idée délayée en 600 pages ; aujourd'hui, la belle, l'idée d'un livre est toute dans son titre.

» Mais écoutez. Les phrases que vous allez entendre sont dignes de passer pour des modèles de style , et ( si elles parviennent* à la postérité ) elles donneront à nos petits-neveux une haute idée du goût littéraire de notre époque.

» Voici un portrait vraiment poétique de la femme. Il n'est pas dédié aux femmes de Paris, et c'est tant pis ; j'en eusse pris volontiers ma part : il faut que ça soit beau, car l'autre jour j'ai dérangé le commissionnaire du coin, qui lisait le Siède, pour lui demander son avis làdessus. Il ne m'a rien répondu, mais j'ai vu dans son gros i:ire que ma lecture lui avait fait

quelque impression.

— Ah çà , la mère, dis-je alors à la marchande, est-ce «que vous êtes actionnaire dans le Philosophe? On le croirait, à vous entendre faire si bien Variicle (comme on dit aujourd'hui). .

Elle répondit en lisant ce qui suit. Je vous souligne, mes enfants, les endroits que la marchande a le plus recommandés à mon admiration :

• Les écrivains ont vanté la beauté de ses » traits ( il s'agit de la femme ) , la noblesse > de ses formes, la tendresse onctueuse de son

regard , la petitesse de son pied , Télégance de ses doigts effilés, enfin la puissance attractive charmeresse de son sourire, gracieuse dislension des lèvres, qu'entr*ouvre doucement sa bouche pour laisser briller dans leur écrin de pourpre lex perles de ses dents; mais nul tressaillement électrique de leur âme ne leur apprit que ce charme idéal et sans pareil , qui auréole pour ainsi dire tout cet être d'une atmosphère d'enivrante ivresse^ venait de ce que l'Esprit-Saint , chassé du cœur des hommes par le scepticisme, l'ambition et Pamour des richesses, s'était réfugié en elle, et qu'en conséquence. Dieu F éclairait de ses fulgurantes clartés. •

< Voilà, mon enfant, me dit la marchande , voilà qui e-t beau! Oserez-vous parler maintenant de ce que vous nommez la décadence littéraire du siècln? Qu'avez-vous à répondre, la pie ?

— Bonne mère , je ferai comme a fait le

commissionnaire. Je vous répondrai par un gros rire, et, au risque de vous fâcher, je vous engagerai à voir si les consommateurs de votre petit bleu vous ont laissé quelque argent sur le comptoir. Quant à moi, je vais me remettre à chercher des bouqinm du temps jadis, et vous abandonne tous vos philosophes d'aujourd'hui. ■

F.a mère Gros-Lard s'en fut en grondant tout bas, et n'osa point pourtant me chasser de sa cave, car je lui rends plus d'un service : quand elle va causer chez le marchand de vin de la rue du Dac^ je fais bonne garde en son logis, et les voleurs auraient grand'peine à tromper mon œil de pie.

Mais voici deux pièces de théâtre que j'aperçois dans le même tas de livres; Tune est La joie fait penr^ comédie aussi en un acte , par madame Emile de Girardin; l'autre, la Suite (fun bal masqué, comédie en un acto, par madame de Bawr. Je ne vous conseille pas, mes enfants, de chercher au théâtre votre distraction habituelle, mais

pourtant je crois qu'il est plus dangereux d'ignorer certaines choses que de les connaître; Pignorance cesse tôt ou tard, et d'ailleurs derrière elle s'amoncellent les échafaudages du merveilleux et du mystérieux. Ne vaut-il pas mieux qu'un guide sage et prudent nous conduise par la main sur ce terrain théâtral où il y a tant d'écueils pour la jeunesse? Aussi me ferais-je un cas de conscience de ne pas vous parler de quelques ouvrages de ce genre que vous pourrez connaître sans inconvénients, et qui me serviront de types pour vous montrer les tendances bonnes et mauvaises de l'école moderne.

Dans la première des deux comédies en question, le genre larmoyant et sentimpntal domine plus que dans la seconde ; et la seconde comédie est plus vraisemblable que la première.

Madame de Bawr paraît annoncer plus qu'elle ne tient, quitnd elle dit d'une façon charmante, et sur un ton de haute philosophie, à peu près

ce qui suit : m Savons-nous bien ce que nous » aimons et ce que nous détestons ? Nous ren- » dons-nous bien compte de tous ces sentiments N qui naissent parfois d^un préjugé ou d'un caj» price, et qui parfois sont sans fondement au- 1) cun? Savons-nous si nous aimerons demain a ce que nous aimions hier , et si nous ne dé- M testons pas aujourd'hui ce que nous chérirons >i dem^ain? »

Dans ces pensées exprimées en un style fort élégant, on admire la vigueur d'esprit de l'auteur; mais que ne soutient-il ce ton-là? La pièce y eût gagné beaucoup , car elle est d'un assez maigre intérêt pour le spectateur.

La joie fait peur est d un goût littéraire plus faux que la comédie précédente ; mais du moins cette pièce est pleine d'attraits, à cause des sentiments généreux dont elle est le tableau.

11 y a bien quelque invraisemblance,. et dans la manière dont le jeune marin revient de son long voyage , après avoir échappé à une mort

que toute sa famille pleure depuis si longtemps, et aussi dans la lenteur des explications données à la mère du voyageur ; mais on pardonne facilement tous ces défauts et même avec eux quelques défauts de style, à cause de la façon charmante dont madame de Girardin peint tous ces petits détails du cœur que seule une femme peut connaître et faire connaître au public. Ce don qu'a la femme de comprendre les infiniment petits du cœur humain explique peut-être pourquoi madame de Girardin a, dans certaines parties de sa comédie, exagéré la peinture de ces détails de sentiments.

Mais voici la Bourse , comédie en vers , en cinq actes, par M. Pomard. C'est une bonne pièce ; on y trouve de bien beaux vers. Pourtant on aimerait à y voir le laisser-aller d'un génie plus facile ; cette pièce respire un air de gêne, comme toutes les œuvres qui sont plutôt filles du travail que de Vinspiration.

Les personnages de cette comédie sont au

reste assez bien soutenus. Cependant Thonneur de Léon semble faiblir un peu trop au commencement, et quand arrive sa disgrâce, le père Bernard et sa fille se montrent bien sévères pour devenir plus tard si indulgents !

La scène où Camille dit & Reynol qu'elle lui tiendra parole pourrait avoir plus de naturel.

M. Ponsard a bien fait de ne pas marier la petite veuve avec l'officier, mais de laisser la chose indécise; c'est une manie qu'on a de faire un mariage général à la fin de chaque pièce ; manie nécessaire pour contenter le spectateur, mais dont on abuse souvent.

Vous allez me trouver bien impertinente, mes enfants, de juger ainsi, avec ma raison de ;>/>, les œuvres des immortels ; mais après tout, si je ne suis qu'une pie, je suis la pie Bas-Bleu; et pourquoi une pie bas-bleu ne vaudrait-elle pas tout autant que bien des professeurs de littérature? Nous ne pouvons pas, nous autres, subir

les épreuves auxquelles on soumet les célébrités humaines; mais qui vous dit que nous n'en éclipserions pas quelques unes, s'il nous était permis de montrer aux yeux des hommes cette érudition à laquelle nous devons le nom que nous sommes fière de porter, érudition que nous partageons de si bon cœur avec vous du fond de notre obscur caveau?

L'apologie que nous venons de faire de notre personne, imitant en cela une coutume assez fréquente parmi les hommes savants, nous autorise à parler d'une autre comédie , en cinq actes, de M. Ponsard, que nous avons trouvée près de la précédente. Cette comédie, qui a pour titre f Honneur et V Argent^ diffère peu, quant au fond, de la pièce intitulée la Bourse. Elle est également d'une grande moralité littéraire ; on y trouve, à défaut de génie, des éclairs nombreux de poésie et de haute philosophie. L'auteur nous y charme encore par la pureté de son style, la grâce et la fraîcheur que l'on voit s'exhaler comme un parfum du milieu de

ses vers. En outre, les caractères des personnages sont assez nettement dessinés. Pourtant, celui de Rodolphe me plairait mieux moins rigide, celui du notaire moins beau, et celui de Laure plus passionné.

Nous avons dit précédemment que cette comédie avait beaucoup de rapport avec celle intitulée la Bonne. En effet, dans les deux pièces, les mêmes intérêts sont en jeu , les mêmes intrigues concourent de la même manière au même dénoûment. Sans vouloir nous permettre de donner un conseil à leur auteur, nous croyons sincèrement que de ses deux bonnes comédies il aurait pu en faire une parfaite. Il en a jugé autrement, et sans doute son idée dominante ( fort louable assurément ) était de frapper deux coups mortels au lieu d'un sur la tête de cette hydre moderne qu'on nomme la spéculation.

En somme, ces deux comédies sont fort remarquables , quant au fond , quant & la forme

et quant au but littéraire que s'est proposé leur auteur. Mais sont -elles bien dignes d'aller prendre place, dans le temple du Goût, à côté de celles de Molière ou même de beaucoup de pièces qui composent Tancien répertoire du Théâtre-Français? Ici se présente à notre esprit une objection fort sérieuse, et afin de circonscrire notre discussion dan? des limites plus étroites , parlons seulement de < l'Honneur et » r Argent » que nous avons sous les yeux.

Cette comédie est écrite dans un style fort châtié, fort classique , fort académique , je le veux bien; mais encore mérite-t-elle ce nom de comédie qu'on lui a donné?

Je conçois qu'on laisse aux littérateurs des théâtres du boulevard la liberté d'attribuer à leurs pièces les genres qu'il leur plaira de choisir. Qu'ils nomment comédie-vaudeville un opéra bouffe ; qu'ils appellent mélodrame un ballet, peu nous importe I le temple académique ne s'ouvrira jamais pour eux comme il s'est ouvert à la voix'de M. Ponsard.

Mais quand ii s'agit de la littérature classique, on doit se montrer sévère dans la distinction des genres. Autrefois, on n'en connaissait que deux sur la scène : la tragédie et la comédie. Aujourd'hui, les besoins de notre société moderne ont créé un genre mixte, appelé le drame, qui n'a pas tout le sérieux de la tragédie, et cependant manque de la gaieté laissée à la comédie. Puisque drame il y a, servons-nous du mot et appliquons-le à ces pièces qui seront la représentation de nos passions bourgeoises, par opposition à la tragédie, qui est un tableau de passions héroïques; mais n'enlevons pas à la comédie son caractère primitif, qui a traversé tous les âges, depuis les Grecs jusqu'à Molière.

On ne devrait comprendre la comédie que d'une seule manière, fort bien caractérisée, du reste, par les mots latins :

Castigat ridendo mores.

t Châtions les mœurs en riant, » mais du moins

— ft9 —

faisons rire les gens auxquels nous donnons des leçons de morale ; et, il faut bien que M. Ponsard Tavoue, puisque nous en sommes à sa comédie V Honneur et l'Argent, cette pièce, fort morale, fort intéressante, ne contient pas le plus petit mot pour rire.

Rodolphe, avec ses grands airs de misanthrope, ne m'amuse aucunement, quoique j'approuve les belles paroles qu'on lui place sur les lèvres et les nobles sentiments qu'on lui met dans le cœur.

George est un jeune homme fort étourdi , mais honnête, comme on en voit encore souvent dans nos salons de Paris; mais ce type, pour être assez fréquent, n'en est pas plus divertissant.

ilf. Mercier nous glace l'âme avec ses calculs intéressés de père de famille.

Le notaire est dépeint de façon à rendre jaloux tous ceux des pièces de Molière, mais non pas à faire rire le spectateur.

Mlle Lattre impatiente le public par sa résignation où Ton voit percer un grand fonds d'égoîsme et d'indifférence.

Lucile est un fort joli personnage. 11 y a beaucoup de poésie dans cette création , mais elle n'est plaisante que dans l'ancienne acception du mot.

Enfm les amis et les créanciers ne disent rien que nous ne sachions déjà, et ne seront jamais, tous réunis, que de bien tristes sires auprès des petits marquis de Molière et de son monsieur Dimanche.

Voilà donc tous les personnages de rilonneur et l* Argent passés en revue, et franchement ils ne font aucun plaisir ni ne disent quoi que ce soit de bien divertissant pour le spectateur !

Je sais ce que Ton me répondra; on me dira : Mais il y a deux sortes de comédies : la comédie de mœurs et celle de caractères ; ou

bien encore, si vous voulez : la comédie nationale et la comédie bourgeoise. Mais, tout en admettant qu'il faut bien donner le nom de comédies à certaines fadaises que Ton nous conte sur le théâtre et que nous écoutons patiemment parce qu^elIes sont dites en vers bien alignée, parce que les acteurs n'auront fait usage ni du poignard ni du mouchoir, nous nous hâtons d'établir une grande ligne de démarcation entre celte comédie qui plaît à toutes les époques, à toutes les classes de la société, en un mot, cette comédie vraiment nationale qui prend partout les exemples qu'elle veut nous mettre , sous les yeux et cette autre comédie qui nous met en scène des gens plus ou moins comme il fautj parlant un langage plus ou moins académique, toujours sur le même air de bon ton et de la même manière, croyant tout faire suivant les règles, depuis le nœud de leur cravate jusqu'à leurs déclarations d'amour, et avec tout cela, ennuyeux comme la pluie, surtout depuis l'époque où l'on s'est habitué à travestir des épiciers en grands seigneurs.

Ouï, pour en finir, nous le répétons, THowneur et F Argent est une fort bonne comédie, mais elle ne remplit pas les conditions du castigat ridendo mores.

Montrons maintenant ce qu'en sont les détails, après en avoir analysé Tensemble.

On remarque, à côté de vers incontestablement beaux, d'autres vers assez peu dignes de figurer dans un livre classique. Mais ces légers défauts n'ôtent rien au mérite de M. Ponsard , surtout remarquable par beaucoup de naturel et de tendresse dans Texpression.

On lit dans Tacte P"", scène 1", ces deux vers :

On ne saurait flétrir avec trop de rigueur Le règne du calcul dans les choses de cœur.

Assurément ces vers sont d'un style très-peu élevé ; aussi ne les citons-nous que pour faire remarquer que l'expression de cœur a sans doute

échappé au correcteur de T imprimerie ; en effet, on dit : Des hommes de ccsur et les choses du cœur.

Dans la scène 2* du même acte, Rodolphe dit ces six vers, qui, pris isolément, ne donneraient pas une haute idée du talent poétique que nous admirons en ce moment :

Je vis pour admirer la nature et les arts ;

Des chefs-d'œuvre divers f enchante mes regards ;

J'en ai pour tout un jour d'une belle peinture ;

De mes auteurs connus je me fais la lecture ,

Et vais passeraux champs ces beaux jours dubon Dieu,

Où la feuille des bois reluit sous le ciel bleu.

Voilà qui est bien mielleux pour un misanthrope! Rodolphe, en disant ces mots : Ces beaux jours du bon Dieu , devait sentir une larme rouler de sa paupière sur sa joue. La feuille qui reluit est une singulière pensée; on songerait volontiers aux vers luisants, si le ciel bleu n'était là pour nous faire savoir qu*il fai-

sait jour dans l^instant dont il est question.

Enfin , dans la dernière scène du I"" acte , on trouve les deux vers suivants, qui sont du dernier mauvais goût :

Le besoin d'admirer est dans notre nature, Et brille de trouver une digne pâture.

Ne dirait-on pas un lion afiamé prêt à se

jeter sur sa proie? Certains auteurs contemporains doivent pourtant savoir que, malgré leur mérite, notre public indifférent et blasé ne se jette point ainsi sur leurs œuvres.

Mais dans la scène â*" de Tacte I^ ,

Courez apprendre de Lucile Ce vers élégant et facile :

t Sûrement. — ^Tanty aque,par hasard sans doute. ..n

Probablement, sur la scène, ce vers est destiné à produire certain effet que Ton ne saisit point à la simple lecture I

Dans la scène 4* de l'acte IIP, Lucile, en parlant à Laure des conseils qu'un père donne à sa fille, explique sa pensée par ce vers, qu'elle eût bien fait d'expliquer aussi au spectateur :

Mais pourtant ils n'ont pas le pouvoir qu'ils n'ont pas.

Puis on voit un peu plus loin, dans la même scène, une expression fort peu académique, du moins dans le sens où elle est employée ici :

Personne Ne sait pourquoi le cœur se réfuse ou se donne, Et tu voudrais aimer, contre son bon plaisir, etc..

Que signifie le bon plaisir du cœur?

Lucile^ décidément emportée par son éloquence, récite encore, quelques lignes plus bas, un morceau doïit le bon goût est fort contestable, et qui finit par ces deux vers :

Dame ! le cœur n'est pas comme un réchaud qu'on peut Echauffer, refroidir , rallumer comme on veut.

Dans la scène k* de Tacte IIP, George, en parlant de Laure, s'écrie :

Je ne voulais la gloire Que pour voir dans ses yeux l'orgueil de ma victoire.

Si nous osions nous expliquer sur cette pensée, nous la dirions exprimée avec aussi peu de goût que d'élégance.

Acte IV, scène 1'*, en parlant de Lucile, un ami du notaire dit qu'elle

Lance, d'un air candide, un regard résolu.

L'idée que l'on a voulu rendre ici pouvait se traduire sans que l'on mît autant d*opposition qu'il y en a dans les mots dont on s'est servi.

Dans la scène &^ du même acte , George dit que

Le pauvre n'a pas droit d'écouter son dégoût.

Jusqu'à un certain point, il est permis de

personnifier les sensations morales de Thomme. C'est ainsi que l'on permet de dire : La voix de la passion, le langage de la raison; le dégoût n'est ni un sentiment ni une passion, mais un effet qui dépend souvent de plusieurs causes, et c'est pousser un peu loin la licence que d'en faire un être moral.

Dans la scène 6 du même acte, on regrette le peu d'euphonie des deux vers suivants :

M<m approbation, morbleu I renoûra-t-elle Mon union rompue avec mon infidèle ?

Cette série non interrompue de mon n'est pas heureuse.

Dans la scène 8 du même acte, où Lucile montre, au reste, de fort beaux sentiments , on est fâché de voir qu'elle termine son éloquente tirade sur les hommes d'honneur par ces quatre vers :

En le voyant passer^ dans son costume sombre^ Entre tous ces habits chargés d'ordres sans nombre,

Il porte, me disais-je, il porte en san esprit L'honneur que ses voisins portent sur leur habit.

Le costume sombre conviendrait mieux à un personnage du Masque de fer ou du Vampire qu'à ce pauvre M. George, plus propre à exciter la pitié que l'effroi que l'on éprouve en lisant ce premier vers.

Enfin on pourrait, si l'on voulait, critiquer l'expression il porte en son esprit V honneur^ etc. Elle est impropre, attendu que l'honneur ne vient point de l'esprit, mais du cœur, et que d'ailleurs il y a dans la comparaison de l'esprit et de l'habit un commencement de jeu de mots qui n'est pas d'un goût parfait.

La comédie, pour en finir, a un dénoûment qui doit contenter les plus difficiles; et même, en relisant les deux derniers vers du dernier acte, je sens comme un remords troubler ma conscience. Je me souviens que j'ai dit plus haut que dans cette pièce on ne trouvait pas le plus petit mot pour rire; c'est que je ne

pensais pas aux paroles de Rodolphe, lorsque, s' adressant à M. Mercier, il dit :

J^obéis, mon sergent, par respect militaire.

Cette plaisanterie, très-spirituelle assurément, a dû bien a?nuser le parterre , auquel elle fut sans doule destinée, car il n'est guère probable qu'elle fût du goût de ce pauvre M. Mercier, après ce que Ton sait de ses affaires intimes.

Enfin, comme si c'était un parti pris d'avance, Rodolphe revient à la charge par ce vers :

Eh bien, nous disions donc que cet affreux Voltaire...

C'est encore pour amuser le parlerre, et peut-être aussi pour venir au secours de la rime militaire, restée seule en faction à la fin de celte scène si pleine d'intérêt et de péripéties émouvantes.

Nous aurions bien des choses à dire encore

sur ces deux comédies que nous nous sommes permis de critiquer parfois avec beaucoup de hardiesse; mais le vox populi ayant passé par là, inclinons-nous , et rendons à un talent que tout le monde admire, un nouvel hommage en expliquant pourquoi nous n'avons point parlé des beaux vers qui remplissent tant de pages des deux comédies en question; Texplication sera vite trouvée :

Les beaux vers trop nombreux, à ma plume inhabile Font la louange diQicile.

Mais laissons là notre poésie, qui probablement ne nous mènera jamais à TAcadémie ; car nous ignorons le secret des beaux vers. Que ne pouvons-nous imiter M. Ponsard ou encore M. Emile Augier 1 A propos de ce dernier auteur, voici son drame en cinq actes, intitulé Diajie : lisons-le ensemble , peut-être cette lecture nous sera-t-elle d'un grand secours pour trouver la route du temple académique,

Diane est une fort belle création. L'intérêt principal de ce drame est concentré sur le per-

sonnage appelé Diane de Mirmande. Il y a bien aussi un certain Paul de Mirmande qui mérite à plus d'un titre d'être le frère de l'héroïne Diane, et même une certaine petite Marguerite que le public ne voit pas avec trop de déplaisir, enfin un marquis de Pienne, se conduit en vrai gentilhomme et a tout ce qu'il faut pour être aimé de l'altière jeune fille dont nous aurons à nous occuper tout particulièrement.

Diane a élevé son jeune frère, à défaut de parents qu'on n'a pas jugé à propos de mettre en scène, dans des principes d'honneur et de vertu qui donnent tout d'abord une grande opinion de notre héroïne.

Paul aime Marguerite. Cette jeune fille arrive incognito au logis de Diane, où elle vient chercher asile pour échapper aux poursuites de quelques mauvais sujets que le langage énergique de Diane remet à la raison. Cette noble protection accordée par Diane à la jeune inconnue lui gagne le cœur du marquis de Pienne, l'un des coureurs de nuit dont il est question.

Tout va pour le mieux et chacun rentre chez soi ; mais Paul revient et apprend ce qui s'est passé. Il se bat avec Tun des jeunes seigneurs, et pour avoir enfreint les ordres sévères du cardinal de Richelieu qui en veut singulièrement aux amateurs de duel, il se voit forcé de chercher asile chez de Pienne, qui le cache dans un coin de sa demeure. La police se transporte au logis du marquis, elle y trouve Diane, que ce dernier y avait fait venir pour qu'elle pût voir son frère. Comment expliquer la visite de Diane? Malgré la présence de la duchesse de Rohan, maîtresse du marquis, Diane laisse croire que celui-ci est son amant. Mais Paul a tout entendu, il sort de sa cachette et donne sa vie pour sauver l'honneur de sa sœur. La situation se complique : Paul va être mis à mort ; par bonheur, y a un complot contre la vie du cardinal ; Diane connaît ce complot; elle le découvre au cardinal pour obtenir la grâce de son frère. Le cardinal veut connaître les noms des conjurés; Diane refuse de faire cette terrible confidence. Mais Richelieu sait que Diane aime

l'un des conjurés, il dépêche donc M. Laffemas, qui n'est pas trop rusé pour un homme de police, et le charge de savoir le nom de l'homme dont Diane est la maîtresse. Diane se voit forcée à un nouveau sacrifice, et pour ne pas faire connaître qu'elle aime le marquis de Pienne, elle le laisse partir pour l'armée, avec une mission des plus périlleuses. La duchesse sa rivale est vaincue par tant d'héroïsme, et le spectateur voit se terminer le drame, après avoir assisté au bonheur de Paul et de Marguerite, que l'on marie, et à la retraite de la duchesse, décidée enfin à ne plus disputer le cœur du marquis à notre héroïne , qui, elle aussi , sera heureuse quand de Pienne reviendra de l'armée le front chargé de lauriers.

I..es caractères de la pièce sont assez beaux en général et dessinés avec beaucoup de netteté.

La noblesse de sentiments dont Diane fait preuve tout d'abord ne se dément pas un seul instant ; Paul n'est pas moins chevaleresque que sa sœur.

Marguerite est un type plein de franchise et de poésie ; Parnagon un personnage fort intéressant et qui rappelle bien ces vieux serviteurs d'autrefois, dont la race a disparu de nos jours. La duchesse est une grande coquette, mais qui ne laisse pas que de faire preuve d'une sensibilité assez rare chez les femmes du grand monde, surtout lorsque leur vanité est en jeu. Ce dernier personnage pèche peut-être par le manque de naturel. Grandin est bien le bourgeois parvenu qui, tout bouffi d'une sotte ambition, donnerait volontiers la moitié de l'or qu'il a péniblement gagné sou par sou, pour acheter l'honneur d'endosser un habit de gentilhomme.

La faiblesse inquiète du roi Louis XIII est parfaitement rendue dans cette pièce ; pourtant Richelieu nous a paru dépeint d'une façon peu digne de son grand génie ; la conversation qu'il a avec le roi, au quatrième acte, ne semble pas répondre à l'idée que l'histoire nous donne de ce grand homme. Richelieu n'allait jamais au-

devant de Louis XIII ; c'était ce dernier qui faisait toujours les premières démarches.

Richelieu savait se rendre nécessaire au roi ; il se laissait volontiers imposer ce fardeau des affaires publiques, que son ambition et son génie lui faisaient si léger.

Disons cependant qu'on lui met sur les lèvres de fort belles paroles.

En résumé, ce drame est rempli d'intérêt, le style en est facile, élégant, on y trouve de fort beaux vers, et la moralité littéraire en est trèssatisfaisante.

Nous aurions trop à faire s'il nous fallait citer les passages que nous avons admirés ; attendu que t la critique est aisée et l'art est difficile , » nous nous contenterons de grouper ensemble quelques vers que nous avons regretté de voir placés dans cet intéressant ouvrage. Ainsi, dans la scène du premier acte, il est fâcheux que Pamagon dise à Diane :

Si la terre ria pat de mémoire^ j'en ai.

Il ne Test pas moins d'entendre Diane s'écrier un peu plus loin :

Qu'au linceul de sa cause un soldat s^enveloppe...

Dans la même scone nous trouvons aussi le vers suivant, bien digne des deux précédents :

Parbleu !

Un soldnt, quand il coud, peut bien pleurer un peu.

Outre que ce vers n'est pas harmonieux, il ne rend pas d'une façon bien nette la pensée de l'auteur. Dans la deuxième du même acte, noiis n'admirons pas les deux vers que voici :

Et je ne puis ici montrer un peu de cœur

Qu'en tnetlanl bas l'orgueil aux pieds de mon vainqueur.

11 faut convenir que l'expression mettre bas est empruntée à une comparaison peu heureuse. Nous en dirons autant des paroles du dernier de ces deux vers :

Eh bien , que pensez- vous de ce vilain seigneur Dont il sort des chansons quand on frappe à son cœur 7

Dans la première scène de Tacte II, la duchesse de Rohan a une conversation avec Marguerite, où Ton remarque avec déplaisir les mots coiffé et crâne, répétés d'une façon tout à fait choquante pour des oreilles de puriste,

La scène 3" du même acte est fort belle.

Dans la scène 1'* du troisième acte, le vers suivant :

Votre aventure aura quelque fil à retordre, n'est pas des plus heureux.

Malgré toute notre bonne volonté, nous ne pouvons que blâmer l'image exprimée par ce vers de la scène 7* du troisième acte :

Je vous apporte un peu de soleil... dans ma poche.

Des images dans le genre de celle de ces deux autres vers de la même scène seraient mieux placées dans un roman que dans un drame en vers :

J'avais vu son amour dans son àme candide Comme une herbe marine au fond d'une eau limpide.

La scène 3" du quatrième acte contient de fort beaux vers ; pourtant le vers :

Le royaume au mourant qu'on vole était pareil,

exprime une pensée qu'il était inutile de ramener dans le discours par les deux vers :

Pareils à des laquais plus qu'à des médecins. Autour du moribond ne songeaient qu'aux larcins.

Dans la même scène, les mots :

Si je ne vous avais toujours forcé ia main,

sont d'un style bien peu élevé. Nous en dirons autant du dernier vers de la scène 4* de l'acte IV : .

... Son regard m'a fait froid dans le cœur.

Dans la scène première de l'acte V, les mots :

Dans cet esprit profond.

Le vice et la vertu, tout est à double fond,

feraient croire que l'on a voulu comparer le vice et la vertu à des boites à secret.

Passerons-nous sous silence les deux vers suivants, qui sont d'un goût assurément peu acadénûque :

Non, non, le moribond, par ce trait paternel, A voulu seulement amadouer le ciel.

Dans le vers :

Dès l'instant que César a manqué le sénat,

de la scène 2* du cinquiènrie acte, le mot manqué est employé dans une acception que n'autorise pas la grammaire pour le cas dont il s'agit.

Dans la scène 5* du même acte, nous voyons avec regret

L'innocence à genoux devant la calomnie.

Enfin, la pièce se termine par trois vers dont le premier surtout nous choque par le mauvais goût d'une prétendue figure de rhétorique qui n'est qu'un assemblage incohérent de mots que la logique sépare.

J*ai mis un poison lent au cceur de son amour. Non, ne me trompez pas d'une vaine chimère ; Dieu s'acquitte autrement ; je vais être grand'mère.

Que signifie le cœur de son amour? Les mots Dieu s'acquitte sont d'un style bien trivial. C'est une manière peu élégante de finir une pièce, assurément belle par bien des détails, et ou Tauteur a su exprimer de sublimes pensées en des vers dignes de T Académie.

Mais laissons là cette auguste assemblée; aussi bien, voici Brilannicus étendu par terre, près de l'Honneur et F Argent. Vous avez lu ou vous lirez Britannicus^ mes enfants; vous trouverez comme moi que cette pièc»^ ne s'élève pas à la hauteur des grandes tragédies de Racine et de Corneille. Les sentiments en jeu n'y sont pas sublimes. L'amour de Junie et de Britannicus est fort beau, mais trop tranquille. Il n'y a point, du reste, de ces grandes pensées sur la politique et sur la philosophie que l'oîi aime à voir dans les pièces littéraires des grands maîtres. Tout ici est absorbé par la pensée de l'amour de Néron et par l'infortune d'un jeune prince imbécile et d'une amante qui a'a pas un cœur de femme romaine !

Pourtant, j'emporte avec moi Britannicvs^ et le mettrai où j'ai déjà * mis les chefs-d'œuvre qu'hier je sauvai du chaos littéraire de la marchande. Quand ma collection sera complète, je l'enverrai là-bas, à Niort, où sont de nombreux amis qui m'attendent. Oui, mes enfants, je rapporterai avec vous ces richesses dans cette première patrie, et quand je mourrai, vous aurez soin de les mettre en lieu sûr , et tous ceux de notre race jouiront de cet héritage que vous appellerez la bibliothèque de la pie Ba&-Bleu; et je tiens à ce qu'elle reste ouverte au public tout le long du jour, depuis sept heures du matin jusqu'à dLx heures du soir, contrairement à l'usage des bibliothèques des homrfies, que l'on ouvre suivant la convenance des bibliothécaires et non suivant celle du public.

Mais j'aperçois le Dépit amovreux^ comédie en deux actes, de Molière; j'en grossirai mon trésor. Ecoutez, mes enfants : je vous dirai deux mots de cette comédie du grand Molière ; vous seriez trop à plaindre, si l'on vous

cachait les chefs-d'œuvre du prince des comédiens.

Molière connaît à merveille le cœur humain. Tout est naturel dans ses œuvres ; voyez plutôt la pièce en question.

Il n'y a pas jusqu'à cet imbroglio que fait Gros-René j le valet d'Éraste, dans sa démonstration de la légèreté des femmes, qui n'ait une grande portée.

Molière a voulu montrer par là d'abord qu'après avoir bien philosophé sur les femmes et le peu qu*elles valent, on finit pas ne plus savoir ce que l'on dit, et par en revenir à les trouver charmantes et adorables.

Ensuite il a montré d'une manière incidente ' que quand on veut éclaircir les questions de la vie par de grands discours, on ne fait qu'embrouiller plus encore ces questions; que d'ailleurs il n'y a rien de si ridicule qu'un demisavant ou qu'un âne qui met ses pieds de devant sur la table quand on dîne.

Au surplus, Molière a placé là cette incartade de Gros-René, sur laquelle il n*appuie pas, par la raison que son but n'était pas de parler de rinconstance des femmes, mais tout simplement de montrer ce qu'est tin dépit amoureux ^ et combien peu il faut pour le guérir. La scène où les deux amants déchirent leurs lettres est fort belle. Quoi de plus ravissant que de voir Éraste revenir sans cesse sur la scène, après avoir fait vingt fois le geste de sortir, et s'être écrié vingt fois que tout était rompu désormais.

La scène de Marinette et de Gros-René est peut-être encore plus belle que la précédente , à cause du parfait naturel que l'on y trouve. On reconnaît le génie dans cette façon de mettre côte à côte deux expressions différentes de la même situation morale représentée par des su-jets différents.

Les passions en jeu sont les mêmes , le langage seul varie ; là c'est le salon, ici Yantichambre. Le poète médiocre sombre en passant près de pareils écueils; Molière en sort plus

grand et toujours lui-même. Il n'y a pas jusqu'à cette parole de Marinette : a Ramène-moi H chez nous, u qui n'ait son sens profond. C*est une imitation à la fois satirique et prétentieuse de ce qu'a dit Lucile, sa maîtresse.

Molière est bien grand et bien semblable à lui-même; c'est un profond connaisseur du cœur de l'homme. Comme nos modernes et leur faux esprit sont loin de ces grandeurs!...

Mais sortons Molière du caveau ; nous en sortirons aussi Zaïre , tragédie en cinq actes, de Voltaire, puisqu'elle se trouve en ce tas de livres. Décidément la marchande a hérité d'une bibliothèque de vieux savant ou d'académicien décédé.

Mais parlons de Zaïre ; aussi bien, mes enfants, il vous faut lire quelque chose du théâtre de Voltaire. Ce n'est pas ce quja fait de mieux ce grand écrivain; mais Voltaire est un génie si universel, qu'il le faut étudier dans toutes ses œuvres.

Zaïre est une belle tragédie. On y remarque pourtant des expressions peu heureuses. Quelquefois aussi le vraisemblable y est sacrifié. Cependant les luttes qu'on voit dans Tâme d'Orosmane, le Soudan, entre la jalousie et Tamour, sont très-belles et très-naturelles.

La scène où le père Lusignan reconnaît ses enfants est un peu longue , et partant manque de vérité.

Zaïre, enfant né dans la religion musulmane, est trop facile à renoncer à son amour pour complaire à un Dieu qu'elle ne connaît pas. On ne sait pas trop pourquoi Néreslan, élevé dans le sérail à côté de Zaïre, se trouve être chrétien.

La conduite des chrétiens, dans cette pièce , laisse beaucoup à désirer sous le rapport de la loyauté. Voltaire semble s'être complu à donner toute la nobl&sse de caractère à Orosmane, qu'il dépeint avec un grand cœur , tandis que ces chrétiens auxquels il rend la liberté ne songent qu'à lui arracher Zaïre des mains et emploient,

pour arriver à leurs fins, de mùérables subterfuges indignes de Tesprit de leur religion.

N'eût-il pas été plus vraisemblable de laisser Zaïre dire à Orosmane qu'elle est fille de chrétien et veut rester chrétienne, au lieu de la faire résister ainsi aux instances du Soudan qui veut répouser et auquel, malgré son amour, elle cache les motifs de sa conduite ? Ne voit-on pas là trop clairement le fil de Tintrigue? En somme, la pièce est belle, grande, sublime comme tout ce que fit Voltaire ; mais le sujet est bien loin des beaux canevas d'Athaliey de Polyeucte , etc.

On ne dit pas même si le Dieu des chrétiens a illuminé soudainement le cœur de Zaïre.

Prenons pourtant aussi ZaïrCj et restons-en là pour aujourd'hui, mes enfants, car j'entends la bonne femme qui tousse , et je voudrais sauver mon butin pour le mettre à part , avant qu'elle ne vienne fermer la cave qui m'a été si hospitalière.

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