CHAPITRE QUATRIÈME
BtvKS ET BKALfT^, HH Tol. de poësies, par M»« A. M. BLAKcmcom.
Nous voilà , mes enfants , revenue dans la cave de la mère Gros-Lard ; profitons des quelques mois qu'il nous reste à habiter la capitale, car je dois vous avertir que bientôt je retourne à Niort. Je sens que ma santé est fort affaiblie, et je veux fuir Paris, où, depuis la mort de Fido, je n*ai plus d'amis, avant que la bonne femme s'aperçoive des nombreux larcins que
j'aî commis à son préjudice. En ma qualité de pie, j'ai bien le droit d'être voleuse; mais j'ai ma dignité, et je ne consens à voler qu'à la condition de le faire comme il faut. Aux yeyx du monde, une faute cachée n'en est pas une ; je suis trop vieille pour ne pas profiter des maximes du monde, lorsqu'elles se trouvent d'accord avec mon intérêt.
Vous allez trouver mon langage peu digne de vos jeunes cœurs, mes petits enfants; mais je vous répondrai : Faites ce que je vous dis et non ce que je fais; bien sûre d'ailleurs qu'à mon âge vous penserez comme moi. Et puis, si votre conscience se révolte à l'idée d'hériter d'une bibliothèque aussi mal acquise, je vous conseille de vous cotiser pour indenmiser la marchande; vous savez où elle demeure; vous viendrez la trouver après notre départ. Puisse le ciel inspirer une pareille pensée à tous les auteurs qui ont glané sans permission dans le champ d' autrui I En cas d'indemnité, on dépasserait bien vite le chiffre du milliard des émigrés.
Mais pendant que je pérore, je vois la couverture bleue d*un livre broché -qui attire mon attention. lisons-en le titre :
Rioes et réalités^ poésies, par M"* A. Blanchecotte. C'est, ma foi, la deuxième édition; elle date de 1856 ; on la trouve chez Ledoyen, à ce qu'il paraît. Ouvrons et critiquons avant de rien mettre de côté. Lorsqu on fait tant que d'emporter le bien du voisin, il vaut mieux lui prendre ses bijoux que ses vieilles hardes. Estrce à dire que si nous n'emportons pas ce livre, on doive le ranger dans la seconde catégorie d'objets volés ? Non pas ! Mais cela sort de la question. Je mets mes lunettes , et commence ; écoutez-moi. Voici d'abord une préface de la première édition qui vous initiera à certains détails de la vie de l'auteur, lesquels ne manqueront pas de nous prédisposer en sa faveur :
c Les loisirs de l'étude n'ont jamais existé 9 pour Fauteur de ces vers. Son volume a été » composé entre les travaux de l'ouvrière et 1 ceux du teneur de livres. Tel qu'il est^ il se
» présente comiDe un écho des rêves à côté
• des réalités.. Si Técho est triste , c*est que les » rêves reflètent trop souvent les préoccupa- 9 tions de la \ie, etc., etc. (1). »
Moins les quelques mots soulignés par nous, et Texpression « d'autres poètes ont jeté au
• monde un chant , etc. , > que Ton remarque plus bas, nous nous félicitons que Ton ait eu ridée d'ajouter à la seconde édition de cet ouvrage la préface de la première.
Après un avis de Téditeur , que nous vous recommandons, cbers enfants, vous verrez dans ce livre une sorte d'invocation faite par l'auteur à une certaine muse qu'il ne nomme pas. Ce morceau est intitulé : A la muse. -Le sentimental y domine peut-être le poétique; mais, après tout, le sentimental a bien son prix. Quelques images et quelques expressions jurent bien
ii) Bêves et réalUis^ poésies, par M«>e a. BlancUecotte. 3* édition Ledoyeo, Palais-Royal.
un peu avec Tensemble de ce charmant prologue. Les voici
L'auteur s'adresse toujours à la même muse et lui dit :
J'irais sur votre cceur pour y rôver souvent (1).
Le lecteur consent bien à ce que l'on personnifie les muses, voire même les choses et les animaux; mais il y a un certain vague de comparaison que l'auteur ne doit pas trop circonscrire, sous peine de tomber dans une choquante exagération.
Plus loin, à la ligne suivante, on lit :
Bien d'autres m'ont laissée au milieu de la vie.
Le mot laisser ne saurait en aucune façon remplacer délaisser^ qui était évidemment dans la pensée de l'auteur.
Les deux strophes suivantes , moins les mots soulignés par nous , et avec une nuance d'har-
(1) Ver» ft% page 1.
monie qui manque à certains vers, vaudront un sympathique hommage à la personne qui les a écrites, dont elles sont d'ailleurs ime sorte de profession de foi.
Je ne veux rien savoir des amours de la terre ; Ceux que j'ai tant aimés m*ODt appris rabaudon ; Mais vous, ange gardien de mon ccsur solitaire^ Vous m'avez enseigné la force et le pardon I
Oui, le divin pardon pour les dfires offenses, La résignalion qui scelle la douleur, Et qui met le sourire à côté des souffrances, Gomme au bord de Tablme une céleste fleur.
Je supprime ce qui suit, vous le retrouverez dans les rayons de ma bibliothèque. Car décidément je crois que j'emporterai *ce petit volume ; il est si touchant de voir une ouvrière abandonner son aiguille pour tailler une plume d'auteur ! Que ne suis-je ouvrière, moi qui ai la maladie d'écrire I j'irais me montrer dans tous les coins et recoins du journalisme, et j'aurais du succès, car je serais une réclame vivante*
Après le prologue cité précédemment suivent cent vingt-cinq pages de poèmes intitulés : Blanche^ Jobbie, Uaria^ Lucien Henrietta, Made^ leine, Gabrielle^ Conchiia.
Voilà des noms pris dans plusieurs langues. Le mot Conchita est emprunté à Tespagnol; quant à celui d'Henrietta, il n'a pas été pris dans le martyrologe espagnol» ou le prote aura oublié dMmprimer Enriqueta. Au surplus, cela peut être une méprise du compositeur, et n*en fût-ce point une, qu'on les accuse d'assez de choses, ces pauvres compositeurs, pour qu'ils consentent au besoin à accepter la responsabilité du changement en question.
Ce doute que je viens d'émettre m'en rappelle un autre que je me garderai bien de taire, car il vous sera peut-être de quelque enseignement. On lit dans les commentaires des poésies de Malherbp, au passage où il s'agit des fameux vers à Duperrier^ sur la mort de sa fille :
Elle était de ce monde où les plus belles choses Ont le pire destin,
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, L'espace d*un matin.
On lit qu'un compositeur intelligent ou distrait aurait substitué rose elle a vécu k la place des mots Rosette a vécu^ qui se seraient trouvés dans le texte original. J'avoue, mes enfants, que, sans vouloir nier les talents littéraires du compositeur en question, je crains bien que la correction qu'on lui attribue n'ait existé que dans l'imagination de quelques charitables littérateurs du temps, assurément amis intimes de l'illustre poète.
Chers enfants, avant de continuer ma petite critique littéraire du livre qui m'est tombé sous la main tout à l'heure, je dois vous avouer que je n'aime pas les poèmes : aussi je vous prie de vous contenter de quelques mots que je vous dirai du poëme de Blanche. Vous suppléerez à mon silence.
Ne me demandez donc pas une analyse complète de ce poème, mes enfants, et contentezvous de prendre note des vers détachés que je vais livrer à vos méditations.
Page 5 :
Ses yeux profonds et noirs se voilaient de mystère.
Avouons que les poètes ont parfois un singulier langage. Chez les prosateurs^ des yeux profonds seraient tout au plus le symbole de quinze jours de veille ou d'une longue maladie.
Page 5, ligne 8 :
Quand quelque mot puissant : génie, amour ou Dieu, Négligemment ou non était dit devant elle.
Quel dommage que la majesté du poëme ne permette pas, qu'on parle négligemment ou non^ d'employer des mots ventrus^ comme elle autorise les mots puissants ! on dériderait de la sorte le front mystérieux de Blanche. Mais, bah ! mon idée est absurde , c'est une idée de pie ; n'en parlons plus.^
Je remarque à la page 6, ligne 8, une expression que je rencontre dans les livres pour la première fois ; c'est une voix amollie. , Qu'est-ce que cela peut-être ? Ne me laissez point oublier, chers enfants, de feuilleter tantôt mon
Dictionnaire de F encyclopédie. Je serais au regret, vraiment, de rester dans Fincertitude où je suis de répondre à la question précédente.
Page 7, au commencement du § II, on lit ces quatre vers que je vous prie de noter :
Elle habitait Paris, auprès de son aïeule, Noble femme au front d'ange et qui lui restait seule. Orpheline en naissant, elle n'avait connu Que ses pensifs baisers sur son cou rose et nu.
Je trouve dans le qui lui restait seule une harmonie imitative qui me fait oublier les pensifs baisers et le cou rose et nu. C'est dommage que contiu ait été choisi pour la rime conjointe de nu, car on aurait pu continuer à dire de fort jolies choses avec cette rime-là.
Mais voici qui va nous distraire de ce qui précède, page 12, ligne 22 :
L'aïeule Pa voulu pour plaire au capitaine, Qu'enfant ses vieux genoux ont tant de fois porté : Sa mère est son amie et Ta toujours été.
Que dire de fa voulu^ de vieux genoux^ de
Ta toujours été ? Ne disons rien, il est toujours fort délicat de juger une plume féminine^ surtout quand ce n'est pas son apologie que Ton va faire.
Pourtant, arrivé aux vers qui suivent, je me vois forcé de sortir de ma modeste réserve. On lit page 13, ligne 15 :
C'est John, le capitaine : il a Tœil sérieux,
Le front haut, Taccent fier ^i presque impérieux;
On setit^ rien qu'à le voir, une âme qui travaille,
II domine les gens du geste et de la taille^
En môme temps qu'il règne au nom d'un rare esprit.
Pourtant, comme son cœur pas un ne s'attendrit ;
Ce cœur est généreux, on le sent sous l'écorce ;
Mais Johnson se contient ^ c'est ee qui fait sa force.
Remarquez les mots soulignés. Uœil sérieux me plaît ; l'accent fier et presque impérieux m'enchante. Pourtant, je hasarderais une petite critique à l'adresse des six vers suivants : je supprimerais la taille de ce John géant, et à la place d'ime âme qui travaille^ je mettrais une âme qui fermente , pour forcer ime image qui
parait, avec assez (Tà-propos du reste, empruntée à ridée d'une cuve de ^in ou de bière. On trouverait facilement une rime en ente à mêler parmi ces beaux vers.
Enfîn^ après i7 règne au nom d^iin rare esprit^ pas un ne s'attendrit et an le sent sous Fécorce^ je me félicite, mes enfants, en lisant le dernier vers :
Mais Johnsoo se cootieQt, etc.
Que serait-il arrivé, mon Dieu ! s'il ne s'était pas contenu ? 11 serait resté sans forces, et il en faut pour atteindre la page /iO, où finit le poème en question*
Suivons John dans sa marche. Laissons-le, page i&, ligne 17, saisir instinctivement la main de Blanche^ et marcher avec C enfant dont le front rêve et penche. Regardons avec lui, page 15, ligne là, la lune blonde et calme, et s'il nous arrive de perdre John en route, consolons-nous par les deux vers de la page 19 :
La solitude est bonne, elle est consolatrice , Elle a des pleurs divins pour chaque cicatrice.
Fuyons épouvantés la page 33, où
Ces paroles, cet air, cette coïncidence. De son propre destin lui faisaient confidence. Cette plainte étoufTée où crie un sombre mal , Suffoque un instant Blanche et lui devient fatal.
Qu^est-donc, hélas I que ce sombre mal ? On croirait, à lire les deux vers suivants des pages 33 et 3&,
Les yeux hallueinés de Blanche sont remplis De cette vision aux tortueux replis,
que , nouvelle Eve , Blanche a vu Satan , sous la forme de rigueur du serpent. Ce n'est pourtant pas un leurre que cette effrayante apparition ; non, c^est un nom par mille répondu^ etc.
C'est notre Johnson qui nous a échappé pendant que nous contemplions la lune blonde et calme.
Hais reposons-nous page 35, et lisons les
— uo —
vers du § IV, avec la sympathie aux lèvres et au cœur, pour qui sait faire oublier au lecteur un voyage de trente-cinq pages, par quelques lignes où Ton ne devine pas, comme à la vue de John, une âme qui travaille, mais un cœur qui a aimé et souffert.
Lisez ce paragraphe, mes enfants, vous y trouverez vingt-quatre vers qui valent tout un poème; pour ma part, je remercie John de m'avoir entraîné jusque-là, car il m'a offert Toccasion de me montrer critique impartial.
Peut-être Fauteur fait-il un peu trop le procès de la gente masculine; on dirait, à lire ces charmants vers, que les Èves de tous les âges ont toutes été des victimes, conduites au sacrifice par la main barbare de Thomme, et tout le monde se rappelle la triste histoire de ce pauvre Adam! J'ajouterai que Mme Blanchecotte n'a chanté que les Èves; qui donc chantera les Adams? Et il y en a beaucoup aujourd'hui, beaucoup ! peut-être plus que d'Èves ! En tout cas, si quelqu'un se sent assez de talent sous son écorce
l>ouT jeter au monde, d*ime façon aussi poétique que Mme Blanchecotte, la réponse à Tapologie des Èves, nous applaudirons ses vers d^aussi grand cœur que nous admirons les suivants :
Ainsi le souvenir, sacré pour une femme, Secret dB son bonheur, relique de son àme, Ce divin talisman de son pieux amour.
L'homme en fait un hochet brisé le premier jour. Se souvenir, mon Dieu I Se souvient-on sur terre Du parfum pris en route à la fleur solitaire (1)?
J'engagerais seulement Técrivain qui se ferait r avocat des A dams à expliquer aux Èves que panni ces nombreux ingrats dont se plaignent ces dames, il en est plus d'un dont le cœur a été foulé ^ comme la pauvre fleur, par des pieds bien mignons sans doute, mais armés de griffes comme ceux des Harpies de Tantiquité.
Nous en resterons là sur un aussi bon mer-
ci) Pife 89, 8 IV, Rêves et réaUtés.
ceau, mes enfants, et, par respect pour ces derniers vers qui ont droit à nos éloges, nous passerons à la seconde partie du volume intitulé Poésies diverses.
Cette partie du livre commence par une tnvocation à M. de Lamartine, qui fait très-bon effet où elle est, tant par Télégance des vers que par le sentiment qui les a inspirés.
L'auteur semble déclarer que son talent est Tœuvre du grand poète, quand il dit :
Lorsque de jeunes voix, s'essayant sur la lyre. Font vibrer jusqu'à vous leurs chants ués de vos
[chants.
Voici, mes enfants , quatre vers de ce morceau, qui sont tout à fait dignes du grand poète auxquels ils sont adressés :
Mais lorsqu'une humble enfant, confidence divine, Sans art, vous dit son âme, et son rêve, et sa foi ,
Alors, ô Lamartine,
Souvenez-vous de moi I
La strophe suivante, malgré le mot instinct du premier vers, mot impropre, attendu qu'où-
bli<^r étant un acte négatif, ne saurait être exprimé par un nom e<-sentiellement actif :
Oublier est rinslincl de la foule incoDSlante ; Mais jamais les grands cœurs ne sauraient oublier, Même un sanglot sorti d*une âme palpitante^ Même un regard tombé sur qui semblait plier. Ah I si parfois un front que le regret incline Se représente à vous, pâle d'un doxuc effroi,
Alors, ô Lamartine,
Souvenez-vous de moi I
Cette strophe, dis-je, mérite d'attirer T attention du lecteur , à part les mots soulignés, tels que ne sauraient oublier, ou que le regret incline. On dit bien : je suis au regret d'avoir fait telle ou telle chose ; on ne dit pas : j'ai du regret de quelqu'un, mais bien je regrette quelqu'un !
Se représerUe h vous ne se dit point dans le sens où l'on emploie ici ce mot, et un douw effroi est une contradiction dans les termes.
Sauf une dernière remarque que l'on pourrait faire sur l'incompatibilité des troisième et qua-
trième vers de celte strophe, c'est un fort joli morceau de poésie I
Continuons.
Le sonnet intitulé le Destin, de la page 136, vaut la peine qu'on s'y arrête. On y trouve un tableau fidèle des souffrances de la misère, et il semble que ce soit le cri de la nature prise sur le fait.
Je n'aime pas cependant les trois mots : tu m^es acquise j de la deuxième strophe , mais je répète et déclame avec plaisir les vers suivants, qui sont les dix derniers du sonnet.
Celui qui n'a pas vu se dresser devant lui La misère au teint hâve, aux longs bras de squelette, Qui n'a pas entendu dans sa nuit inquiète^ Comme un rire hideux du spectre qu'il a fui ; Celui qui n'a jamais crié sous ses étreintes, Qui, robuste et joyeux, a toujours en du pain ; Celui qui ne sait pas ce que c'est que la faim. Celui-là, s'il gémit, ah I ses larmes sont feintes! Comme un vain bruit du vent son vain sanglot se perd. Rien en lui ne me touche : il n'a jamais souffert t
Mais ne lisez pas, page i&O, le morceau intitulé Pascal. Pauvre Pascal, qui n*as pu ins-> pirer que le doute à ton poétique commentateur I
Lisez le morceau intitulé A mon enfant qui vient de naître; ce sont des phrases écrites par une mère , on le sent sous Vécorce du vers.
V Aumône d*un enfant, page 151, est une charmante historiette qui se trouve placée là fort à propos, pour donner de Tindulgence au lecteur de la page 153.
On y voit V Amour divin. C'est un sonnet. On y dit, à la deuxième strophe, que le feu sacré de la charité
Fait tendre le regard et tendre la parote^ Et fort le dévouement quUl fonde universel.
Laissez là ce sonnet, non sans dédoubler le double mot qui créa (au dernier vers) le double amour divin.
Page 159, la pièce des Fleurs de Monceaux^ dédiée à M. de Lamartine, mérite d'être notée; elle finit par ces vers charmants :
Fleurs, parfums, sur mes pages noires^ Vous vivrez , malgré les hivers^ Comme vivront dans nos mémoires Monceaux, Lamartine et ses vers I...
On pourrait, si Ton voulait, critiquer les pages noires et nos mémoires^ et douter que le public ait les motifs de Tauteur pour faire vivre dans sa mémoire, ou ses mémoires^ Monceaux à côté de rimmortel Lamartine.
Vient ensuite un sonnet à Béranger, avec la réponse de ce dernier que je livre à vos méditations, mes enfants ; vous me direz ensuite si la strophe que vous allez lire vous a paru un compliment bon ou mauvais.
A franchir les sentiers d'une vie inégale, Le ciel ne peut vouloir vous aider à demi : Vous joignez aux vertus que proche la fourmi Les plus doux chants de la cigale.
Vaulr-il mieux être fourmi ou cigale? Voilà, cbers enfants, Tidée qui me poursuit après avoir achevé la lecture de ces quatre vers.
Ne pouvant résoudre la question, je feuillette le livre jusqu'à la page 162, où je me mets les mains devant les yeux pour ne pas y voir M. de Lamartine transformé en héros politique.
On rappelle phare prolecteur. Pourquoi le peuple demandait-il donc tant de lampions sous Tadministration de celui qu'on nomme nouveau Holse à la troisième strophe de notre morceau poétique? Enfin, à la page IG/t, c'est-à-dire à ravant-demière strophe, voilà M. de Lamartine qui
... Pouvait dire à Dieu, dans son cœur magnanime, Ce que lui dit le Christ : Mon œuvre est accomplie.
Nous regrettons de n'avoir pas assez mis nos mains devant nos yeux, car un fou rire s'empare de nous en voyant notre grand poète, que nous admirons tous comme le père de rharmonie dans notre langue française, mais qu'aucun penseur sérieux n'a jamais songé à prendre pour un homme SEtat^ affublé successivement des rôles les plus opposés à son carac-
tè/e, et transformé en ridicule copie de Moïse et de Jésus-Christ.
Nous terminerons là notre critique, chers enfants, en vous engageant à lire les vers de Lamartine qui sont à la dernière page de ce volume; ils valent mieux que les fameuses circulaires diplomatiques qui annonçaient la grossesse d'une politique dont on ne put même pas dire :
PariurierU montes, nasceiur ridicnlus mus.
Relisez aussi les poésies diverses de M*"* Blanchecotte, vous y rencontrerez des passages qui vous attendriront le cœur, surtout les Larmes et le morceau A ma mère. Oui, mes enfants, malgré mon rôle de critique, qui ne me permet pas de flatter les gens dont j'examine les ouvrages, je ne puis m' empêcher de savoir gré à M"" Blanchecotte d'avoir abandonné les travaux de l'ouvrière pour ceux du poète : peut-être eAt-elle été plus heureuse si elle avait agi autrement, car l'imagination, cette folle du logis,
est notre plus grand ennemi, et ce n'est pas certes Tapaiser que de lui parler en vers !
Quoi qu'il en soit, je vous remercie aussi de l'attention que vous m'avez prêtée, et j'emporte avec moi M"* Blanchecotte, c'est-à-dire ses Rêves et réaiilés. Nous placerons ce livre dans un des rayons de notre bibliothèque, et nous prierons l'auteur de ne pas nous en vouloir, si parfois notre critique s'est montrée trop sévère.
Elle était dirigée beaucoup moins contre lui que contre le mauvais goût du siècle. Au surplus, les défauts littéraires que nous avons blâmés dans cet ouvrage, n'ont pas empêché M"* Blanchecotte d'être appréciée comme elle le méritait, par les gens curieux de la bonne littérature. Elle a même été l'objet d'une insigne faveur, honorable également et pour qui l'accorda et pour qui la reçut.
A l'instigation intelligente de M. Mocquard, la bienveillance impériale est allée trouver l'ouvrière -poète au milieu de son obscurité, et
une gratificatioD, on ne peut plus méritée, est venue permettre au poète de tirer de nouveaux sons de cette lyre qu*il manie avec tant de grâce et de sentiment, en lui enlevant, pour quelque temps du moins, les prosaïques préoccupations de la vie matérielle.
Je ne sais qui je dois le plus admirer, du Souverain qui sait si bien employer les bienfaits dont la providence Ta rendu le dispensateur; de Touvrière dont les chants partis du cœur ont pu monter jusqu'à cette sphère élevée d'où les grands de la terre aperçoivent à peine le i;u/gaire qui s'agite au-dessous d'eux, ou de ce fonctionnaire qui a su faire un si noble usage de l'influence que lui donne son accès journalier auprès de la personne du Monarque.