THE NEW YORK
PUBLIC LIBRART
AHTOR, LENOZ AN»
TILftCN FOUMBATIOII8
Après un long hiver parisien, mouvementé, accidenté, parfois tumultueux, on éprouve un profond bien-être, une sorte de volupté douce, à se retrouver dans les lieux tranquilles où s'est écoulé Tété précédent, dans la campagne désertée depuis six mois.
Rien n y paraît changé . Un beau soleil éclaire comme autrefois la maison où les enfants ont grandi en pleine liberté, en pleine lumière. Le jardin qui entendait leurs rires et voyait leur jeux
est déjà verdoyant et les peut ombrager.
A rextréinité de la pelouse, au bord du bois, la petite chaumière transformée en cabinet de travail abrite, sous son toit, une nichée d'oiseaux, ceux de Tannée dernière, qui sont revenus parce qu'ils se sentaient aimés.
Tout parle, tout chante, tout sourit à celui qui, après une longue absence, visite au printemps sa maison d'été.
«Ah, te voilà! dit l'arbuste en fleurs.
Qu'as-tu fait, tandis que nous vivions tristement ici, les pieds dans la terre glacée, la tète dans le brouillard? Ingrat ! Tu n'es pas venu nous voir une seule fois pendant ce long hiver,-tu n'as pas daigné écarter la neige qui nous couvrait, pour savoir si nous n'étions pas morts, et si nous pourrions, au printemps, renaître, fleurir et reverdir pour toi ! Gomme tu as dû t'amuser, et comme
lu nous amuserais à noire tour, si lu nous contais tes aventures. Ne crains pas de nous dire lés plus piquantes.
Nous ne sommes pas bégueules dans les environs de Paris . ))
Mais, pendant que l'arbuste nous parle d'un ton léger et nous sourit même en nous grondant, là-bas, dans le bois, le vieux chêne et le hêtre, après s'être inclinés gravement sur notre passage, nous tiennent des discours plus sérieux.
« Que de nuits tu as passées, nous disent-ils, pour avoir tant pâli ! Que d'émotions tu as dû éprouver! Comme il eût été plus sage, au lieu de nous fuir, le jour où nous avons perdu nos premières feuilles, de rester auprès de nous et de te chauffer avec .nos branches mortes ! Tu rapporterais aujourd'hui
moins de souvenirs peut-être, mais aussi moins de déceptions et de regrets, plus de santé et de contentement. Enfin, assieds-toi à nos pieds, sous notre feuillage nouveau, et viens nous, dire, à nous les vieux habitants du j-ardin, des amis de vingt ans, tes peines- et tes douleurs. » . ;
Si, du jardin, on passe dans la maison, mille voix vous crient aussi : «''Bonjour. Comment vaè-tu? Sois Je bienvenu. » Par les croisées grandes ouvertes, le soleil pénètre à flots pressés et reprend possession du domaine dont les Persiennes closes Pavaient banni.
D'un coup, d'un seul rayon, il châsse l'humidité et déplace la poussière qijfi^e met à tourbillonner, à voltiger, si brillante, si lumineuse, qu'elle ressemble à de la poussière d'or. Il court réchauffer
les meubles qui grelottaient le long du mur, puis il monte et éclaire les portraits de famille. Les vieux parents endormis dans leur cadre, se réveillent, renaissent à la chaleur, à la lumière, et croient revivre.
Du premier étage, on monte au second, dans l'appartement des enfants. Là, le soleil pénètre encore plus joyeusement, comme s'il croyait retrouver déjà ses petits amis de Tété dernier. Il s'élance, il jaillit dans tous les coins, et illumine une foule de jolies choses : ici, le mécage ébréché avec lequel on a fait la dernière dînette; à côté la pépée qui vient de dormir six mois la tète en bas, et qu'on a quitté pour les poupées parisiennes. Plus loin : deux lits. Celui-ci forme louis-seize laqué blanc, un lit d'enfant, assez long pour donner
asile, plus tard, à la jeune fille. L'autre en acajou; c'est le lit de la grand'mère,
. le lit où elle est morte, et c'est là que dort la plus jeune, la toute petite, en souvenir de celle qui l'aurait tant aimée.
C'est peut-être la grand'mère qui repose toujours .dans son lit, sous la forme de sa petite fille. L'âme de la chère morte est venue occuper ce corps d'enfant. .^^^
f Lorsqiron a tout revu, un peu fatigué, presque attendri, on retourne dans le jardin reprendre la place favorite, et pour plaire aux vieux amis qui Thabitent, on essaye de se recueillir, de remonter dans le passé, de revivre le dernier hiver, avant de vivre un nouvel été.
Mais ce passé, encore si proche qu'il ressemble au présent, n'est pas tou-
jours facile à ressaisir. Notre mémoire ôe montre souvent capricieuse et fantasque : révénement de la veille nous échappe, tandis qu'un autre plus lointain, qui devrait être effacé, apparaît nettement. Plus on vieillit, plus les souvenirs de la jeunesse et de Tenfance s'accentuent et revivent. La première partie de Texistence renaît au détriment de la seconde. Nous revoyons, comme si elle était devant nous, la première femme aimée, nous avons peine à nous rappeler les traits de l'avant-dernière.
Aussi, malgré tous mes efforts pour me rendre au désir des hôtes de mon jardin, les souvenirs qu'a pu me laisser l'hiver précédent m' apparaissent nuageux, confus, désordonnés. L'importance que j'attachais à certains événe-
ments, au moment où ils traversaient ma vie, m'échappe aujourd'hui, ^Tout me semble, lerne, sans couleur, sans intérêt. Les jours ont succédé aux jours et ne m'ont rien appris. J'ai vu, j'ai entendu, je n'ai rien retenu.
— Voyons, voyons, décide-toi, nous t'attendons ! me dit une giroflée très odorante, mais qui ne paraît pas d'humeur commode.
— Je ne trouve rien, suis-je obHgé de répondre.
— Cherche encore .
— Non, je t'assure.
— Tu ne nous diras pas que tu as dormi, comme nous, pendant six mois.
— Non. Mais, je n'ai rien fait d'important.
— Tu n'as même pas travaillé?
— Si, beaucoup, et c'est peut-être
pour cela que toutes mes journées se ressemblent, que je ne me souviens d'aucune aventure.
— S'il ne t'en est pas arrivé, tu en as inventé pour amuser tes lecteurs.
— Sans doute, plusieurs... C'est mon métier.
— Alors, dis-nous un de tes contes, conclut la giroflée .
— Oui, oui, font en s'agitant.dans l'air toutes les autres fleurs nouvellement écloses, tous les arbustes voisins.
Je résistai d'abord . Par cette belle journée de printemps, sous les rayons de ce soleil dont l'hiver m'avait déshabitué, j'aurais préféré me recueillir, rêver, sommeiller, paresser, que de dire des contes. Mais les primevères me souriaient si gentiment, les violettes
me suppliaient d'une voix si timide, la plate-bande voisine m'envoyait des parfums si doux, que je ne pus résister aux coquetteries de toutes ces charmeuses, et que je finis par dire :
— Eh bien soit ! Je vais vous raconter a le bébé incassable ».
Ces mots : bébé incassable, voltigent dans le jardin. La fleur les répète à la fleur, l'arbuste à Tarbuste. Puis, un grand silence se fait. Toutes les branches, toutes les tiges se penchent vers moi ; les oiseaux, comme s'ils voulaient aussi m'enlendre, interrompent leurs chants, et les insectes qui se promenaient dans Therbe restent immobiles.
LE BEBE INCASSABLE
Les trois sœurs, Marthe, Jeanne, Yvonne, jouent dans le salon auprès de leur mère. Si on additionne leurs âges, on obtient trente années. La toute petite dernière n'a que huit ans, la cadette n'en a que neuf, mais l'aînée qui en a treize, complète les deux autres, rétablit l'équilibre et permet de faire la moyeijne de dix années par tète.
C'est le 2 janvier. Aussi tout un monde de poupées, de ménages et de gros livres dorés sur tranche encombret-il le salon.
Marthe, la grande, assise sur un coussin, parcourt un livre qu'elle a placé sur les genoux de sa mère. Les genoux d'une mère servent de table, dé siège, de refuge aux jeunes enfants. Lorsqu'ils seront grands, très grands, ils ne craindront pas de se poser parfois à la même place, par habitude, par câlinerie, et la mère ne se plaindra jamais s'ils sont devenus trop lourds pour ses jambes devenues plus faibles.
La cadette étale par terre un grand ménage de porcelaine à son chiffre. Elle compte les assiettes ; mais le compte n'y est plus. Elle en a déjà cassé trois, depuis la veille.
La toute petite, au lieu de jouer, boude dans un coin. Pourquoi boudet-elle le 2 janvier? Ce n'est pas naturel, au milieu de toutes ces belles étrennes.
Pourquoi aussi ses deux sœurs prêtent-elles l'oreille à tous les bruits, et s'élancent-elles vers la porte dès que le timbre résonne? Est-ce qu elles attendent encore des étrennes ?
Oui, les étrennes qu'elles désiraient le plus ardemment, qu'elles voyaient en rêve depuis quinze jours, et que leur avait promisés un ami qui les a vu grandir, qui les aime de tout son cœur, le bon ami comme on l'appelle.
Quelques jours avant le jour de l'an, il les a rassemblées devant lui et leur a dit': « Que voulez-vous pour vos étrennes? y> Elles s'attendaient à la question et elles avaient comploté la réponse.
Aussi firent-elles d'une seule voix, comme un seul homme :
— Un bébé incassable !
— Un bébé incassable, répéta l'ami.
Bien. Je prends note. Vous aurez chacune votre bébé incassable.
— Non non, s'écria Jeanne. Il serait trop petit. Nous n'en voulons qu'un seul, mais grand, grand, haut comme cela, aussi grand qu'Yvonne.
— On en fait?
— Oui, nous en avons vu.
— Et vous jouerez toutes les trois ensemble avec la même poupée?
— Oui, c'est convenu, reprit Marthe, l'aînée. Je serai la grand'mère, Jeanne la mère, et Yvonne la tante.
— Quelle belle famille ! Eh bien, mes chéries, vous pouvez compter sur un bébé incassable, haut comme ça, pour le 1" janvier, de bon matin.
Mais, le 1'' janvier, le bébé incassable n'était arrivé ni le malin, ni le soir.
ce Ce n'est pas le bébé incassable, avait dit la mère avec un sourire, c'est le bébé invisible- » Au fond, elle était tout attristée du chagrin, de la déception de ses filles. Comment le bon ami les avait-ii ainsi oubliées? C'était extraordinaire de sa part. Si, encore, il était à Paris, on lui écrirait : a Et la poupée, vous l'avez donc gardé pour jouer avec?»
Mais il est allé passer le jour de l'an à la campagne, chez sa mère.
Le 2 janvier, au moment où Jeanne vient de casser une quatrième assiette, le timbre retentit. Aussitôt, Marthe quitte son livre, Jeanne son ménage, Yvonne son coin, et toutes les trois, alignées, attendent anxieuses.
Le bon ami parait. On s'élance, on l'embrasse bien un peu, mais distraitement. On regarde 'surtout derrière lui.
Il apporte sans doute le bébé. Il le traîne par une jambe.
Non. Il est seul, tout seul. Rien dans les mains, rien dans les poches, rien par derrière.
Marthe, Jeanne, de grandes filles déjà, font la moue^ sans oser se plaindre. Mais la toute petite qui n'a pas encore le sentiment des convenances, ne peut plus y tenir, et se met à crier :
— Et le bébé incassable ?
— Eh bien, êtes-vous contentes ? L'avez-vous trouvé assez grand? demande le bon ami.
Etonnées, ahuries, elles se regardent, elles le regardent, elles regardent leur mère.
Celle-ci se décide à dire :
— Mais il est resté en route votre bébé... Il n'est pas venu jusqu'à nous...
et si vous saviez la vie qu'elles me font !
-^ Gomment ! Je l'ai acheté avanthier soir... On m'a promis de l'apporter hier malin.
— Vous aurez mal donné l'adresse.
— Du tout, du tout.
— Il y a erreur alors.
— Probablement... Je vous demande une demi-heure, mes enfants, et je vous rapporte votre bébé mort ou vif.
Il se sauve en courant. Le sourire est revenu sur les lèvres des enfants.
Yvonne ne boude plus. Elle aide maintenant Jeanne à casser les assiettes.
Dix minutes s'écoulent. Un nouveau coup de sonnette. Le bon ami ne peut être encore de retour. C'est une visite sans doute.
Non. La femme de chambre entre et dit à sa maîtresse :
— Il y a là un homme qui désire parler à madame.
— Que me veut-il?
— Il ne Ta pas dit, mais ça paraît très important.
— Quel est cet homme?
— Je ne sais pas... Je le vois pour la première fois.
— Où est-il?
— Dans l'antichambre.
— C'est bien. Je vais lui parler.
*Elle se lève, sort du salon, laisse la
porte ouverte, et s'avance vers la personne qui l'attend.
C'est un homme d'une quarantaine
d*années, au sourire triste et doux. Sa tenue est des plus modestes, convenable cependant.
— Que voulez- vous ? Qu'avez-vous à me dire?
— Madame, je voudrais vous expliquer... Mais ce sera un peu long...
— Parlez. Je vous écoute.
Alors, d'une voix tremblante qui peu à peu se raffermit, il dit vite, très vite, comme s'il était pressé d'en finir :
— Madame, l'année dernière, à pareille époque, j'étais garçon de bureau dans une maison de banque... Mes appointements me suffisaient pour vivre et pour faire vivre ma femme et mes deux petites filles. Aussi, comme la maison dans laquelle je travaillais semblait prospérer, que la plupart des employés y plaçaient leur argent à gros intérêts, je fis comme eux, je donnai toutes mes économies et trois mille francs dont j'avais hérité... Mais, dans le cou-
rant de Tannée, la maison a fait de mauvaises affaires, elle a cessé ses payements, puis on a renvoyé tous les employés et fermé les portes... J'ai perdu non seulement tout ce que je possédais,- mais aussi ma place.
Il s'arrêta, reprit haleine, et les yeux baissés, tortillant dans ses doigts agités son chapeau mou, il continua :
— J'étais désespéré, mais on n'a pas le droit de se laisser aller au découragement, lorsqu'on a une femme et des petits enfants. Je me mis à chercher une nouvelle place. Hélas ! Je n'en trouvais pas. Partout on me disait : « Les affaires sont mauvaises, en ce moment. Nous n'avons que trop d'employés. Revenez plus tard, on verra. » Je revenais pour entendre la môme réponse... Ah! Quelle situation!... Et j'étais obligé de la ca-
LE PIGEON n
cher à ma femme... Elle était très malade... Elle se mourait d'une phtisie...
Elle est morte le mois dernier.
jyjmo >^***^ debout, appuyée contre une
console, à trois pas de l'homme qui parlait, l'écoutait sans grande émotion. Son histoire ressemblait h toutes •celles que débitent d'ordinaire les besoigneux, les quémandeurs à domicile.
Elle était tentée de dire : a Voyons, je me fatigue là, debout, à vous écouter. . . Finissez. . . Que voulez-vous ? Cinq francs, n'est-ce pas? Les voici. » Mais elle se taisait parce que cet inconnu inspirait une sorte de sympathie irraisonnée. Et puis, les trois petites filles, trouvant la porte du salon ouverte et voyant leur mère dans Tanlichambre, l'avaient rejointe, et, serrées l'une contre l'autre, regardaient de tous leurs
yeux, écoutaient de toutes leurs oreilles.
Elle n'osait pas devant ses filles interrompre ce pauvre homme, le renvoyer trop brusquement. Elle avait pour principe qu'on doit apprendre de bonne heure aux enfants à faire la charité, et à écouter, sans impatience, les plaintes des malheureux.
L'homme continuait :
— Mes dernières ressources s'étaient épuisées pendant la maladie de ma femme... J'étais dans la misère, tout à fait dans la misère, que je ne connaissais pas, que j'givais espéré ne jamais connaître. . . Elle est encore plus pénible, voyez-vous, madame, à ce moment de l'année, parce que dans les rues, sur les promenades, tout a un air de fête. Les magasins brillent, étincellent. On rencontre à chaque pas des gens qui por-
tent des fleurs, des bonbons, des cadeaux... Et toutes ces petites boutiques le long des boulevards, avec leurs jouets!... Ah! c'était là surtout ce qui me faisait mal... Des jouets, mes enfants n'en auraient pas!... Cependant, quelques jours avant sa mort, ma femme, avait murmuré à mon oreille en montrant ses filles : « Je n'irai pas jusqu'au nouvel an... Tu leur donneras de belles étrennes pour moi. »
Gomme il disait ces derniers mots, de grosses larmes longtemps contenues, longtemps refoulées, jajUirent de ses yeux, coulèrent sur ses joues.
L'émolion avait gagné M"^ X**". Elle n'était plus accoudée négligemment sur la console. Elle s'était redressée et appuyait ses mains sur les trois tètes pressées contre elle et ne formant qu'un tas.
Il essuya ses larmes, affermit sa voix et reprit :
— Si ma femme avait songé aux élrennes dans ses derniers moments, mes filles ne les avaient pas oubliées.
Elles ne savaient pas comme j'étais pauvre, misérable... A quoi bon le leur apprendre ? Auraient-elles compris du reste?... Le soir, lorsque je revenais, après mille courses inutiles, toujours à la recherche d'une place, elles m'entouraient et me disaient : a Papa, tu penses h nous n'e-st-ce pas, pour le jour de Tan? » Je répondais : « Oui, oui, je pense à vous mes enfants, je pense à vous toujours. » Alors, Taînée encouragée par mes paroles, par mes sourires, me dit à la fin de décembre : a Nous avons envie, ma sœur et moi, d'une belle poupée que nous avons vue Tautre
jour. — Ah ! une poupée ! Comment estelje? — Très grande, très grande. On appelle ça un bébé incassable. » Un bébé incassable ! Je répétais à chaque instant ces mots. Je devais les redire, la nuit, pendant mon sommeil.
Marthe, Jeanne et Yvonne, depuis qu'on avait parlé de la poupée incassable, écoutaient plus attentivement que jamais, et se serraient la main en silence.
— Il y a quelques jours, continua l'inconnu, comme je retournais pour la dixième fois dans un bureau de placement, on m'apprit que X*"*, le grand marchand de jouets, demandait des hommes de peine pour porter des paquets, et qu'il offrait de bons gages,..
Je n'hésitai pas, je me présentai. On m'accepta. Et, toute la journée, le soir, aussi, on m'envoyait courir aux quatre
coins de Paris. J*aimais mieux cela que de rester dans les magasins... La vue de tous ces beaux jouets, de tous ces parents, de tous ces enfants , qui venaient choisir, m'aurait rendu encore plus triste... Je portais cependant des jouets, toute la journée, à la main, sur les bras, sur le dos, mais ils étaient empaquetés , ficelés, je ne les voyais pas... L'espoir me revenait aussi... Je recevrais mes gages à la fin du mois, on y ajouterait peut-être une gratification, et je pourrais acheter pour mes filles, sinon la grande poupée qu'elles désiraient, du moins une plus petite.
Le 31 décembre, on nous prévint au magasin qu'on nous payerait seulement dans les premiers jours de janvier. La caisse était trop occupée à recevoir de l'argent pour en donner.
Gomment vivre jusqu'au jour du payement? Elles étrennes? Ah! lorsqu'on est père de famille, se réveiller le l*' janvier sans argent à la maison...
Rien, rien pour les enfants !
Je n eus pas le courage de les attendre. Je redoutais leurs souhaits de bonne année. Leurs baisers m'auraient fait mal ce jour-là, pour la première fois...
Je sortis de grand matin, avant leur réveil, et je me promenai longtemps dans les rues, désolé, fiévreux.
A huit heures, je me rendis au magasin. 11 devait y avoir déjà des cadeaux à porter aux autres enfants... Oui, on m*en donna toute une lourde charge. Je fis plusieurs courses. Il m'en restait trois à faire : deux dans mon quartier, une autre beaucoup plus loin, ici, dans cette rue, où je devais remettre le
LEPISETX »
Ton penl me remercier, m:»: zzi jSi^ rien doiuîé, elles c:«are:ii daiis ik lût* ?e voisine, et reviennent avec zn^ Tna^iJfiqoe poupée ; un l*éi»é iDoassa: le !
Ah! mon Dieu ' Je com^reiîis-- Elles sont rentrées pendant m3n aLsenoe, elles ont vu dans un co:n le ;:.î j::el deposé par moi. Il avait la fonDe de la grande poupée qu'elles rêvaient. Elles ont cru que c'étaient mes étrennes.
Elles ont défait le paquet, et elles se sont emparées de la poupée.
J'aurais dû la leur arracher des mains, leur crier : a Ce n*est pas pour vous...
Ce n'est pas à moi. Cela ne m'appartient pas. C'est pour d^autres petites filles. D Mais elle étaient si contentes, si contentes ! Ah, si vous aviez vu leur joie! De quels yeux elles regardaient leur bébé ! Comme elles le dévoraient
ao LE PIGEON
de caresses! Je n'ai pas eu le courage de le leur reprendre. Je suis parti, je me suis sauvé ... Je voulais courir au magasin et dire : a Vous me devez de l'argent, donnez-moi une grande poupée à la place. » Alors, je vousTaurais apportée, madame, car j'avais lu votre nom et votre adresse sur le paquet.
Je n'ai pu parler ni au patron, ni au caissier... On est tellement occupé dans ces moments-ci... Et puis, j'avais peur de parler, j'avais peur.
Ce matin, je me suis décidé à venir tout vous dire, tout vous avouer...
Madame, je vous en supplie, ne vous plaignez pas de moi au magasin. . . On ne sait rien, on croit que vous avez reçu. . . Je passe toujours pour un honnête, homme... On me payera dans 'tjuelques jours, et je vous jure de vous
apporter une poupée semblable à celle que mes enfants ont gardée bien innocemment, je vous assure.
On sonna. C'était le bon ami qui revenait.
— On affirme, fit-il, que la poupée a été envoyée hier matin.
— En effet, dit la mère.
— Eh bien, où est-elle?
^- EUe est entre les mains d'autres petites filles moins heureuses que les miennes, et à qui nous la donnons, n'estKîe pas Marthe, n est-ce pas Jeanne, n'est-ce pas Yvonne ?
L'aînée répondit : a Oui, oui, nous la donnons. » Et les deux autres comme un écho : a Oui oui, nous la donnons. >>
En même temps, elles se sauvaient dans le salon, pour revenir quelques secondes après avec le ménage qu'elles
mirent daos la main du père en lui disant : s Donnez encore cela de notre part à vos petites Qlles. »
L'homme pleurait, la mère aussi, de joie,<l"avoir été si bien comprise, et le bon ami D*y comprenait rien. On lui expliqua plus lard l'affaire. Il prit des renseignemeuts sur l'inconnu : ils furent excellents, et il vient de lui trouver un emploi. Il a donné aussi à ses petites amies un autre bébé incassable.
On doit apprendre aux enfants -à faire le bien, mais il ne faut pas qu'ils regrettent de l'avoir fait. Plus tard, ils apprendront que c'est donner doublement que de se priver pour donner.
Les deux bébés incassables n'ont plus ni jambes, ni tète. Mais ça se recolle.
Gomme un auteur dramatique qui vient de lire sa pièce à quelques amis ou à un comité de lecture, dés que j'eus terminé ce conte, je regardai mes auditeurs, afin de savoir quel effet j'avais produit sur eux. Une rosée abondante, les larmes des fleurs, couvrait les jacinthes, les violettes et les pensées. J'avais évidemment intéressé ce petit public, le par-
terre facile à émouvoir parce qu'il est plus naïf. Mais le grand public du bal- ^ con et des loges, les fleurs hautes de tiges, les grandes mondaines, ne semblaient que très médiocrement satisfaites.
Un lilas blanc, orgueilleux de sa taille et de sa beauté, en pleine écLosion, osa même me dire : « Je croyais que Berquin était mort. »
Je compris, et je baissai la tète. Gela signifiait : « Tu viens de nous conter une petite berquinade, bonne tout au plus pour des enfants, des bourgeoises, ou^ des petites fleurs que leur existence terre à terre rend sentimentales, aisément impressionnables. Un rien les satisfait. Nous ne sommes pas si bêtes, nous autres. Nous voyons les choses de plus haut, nous connaissons la grande
ne. Au lieu de nous distraire, tu nous a ennuyées fortement . »
Eocouragé par le lilas blanc, un faux ébénier ajouta :
— Est-ce que tu n'aurais pas quelque chose de mieux à nous conter?
-^- Une aventure un peu. . . scabreuse, fil une pivoine si rouge qu'elle ne pouvait plus rougir.
— Non, je n'ai rien dans le genre que vous demandez .
— Tu m'étonnes !
Toutes les grandes fleurs, tous les arbustes se mirent à rire de cette insolence. Décidément on m'en voulait. Mon premier conte avait produit un effet désastreux .
Un rosier conciliant, sans épines, éleva la voix :
, — A défaut d'histoires galantes, flt-il,.
nous pourrions nous contenter d'un récit vraiment dramatique, très émouvant. Tu dois tenir cela... Cherche bien.
Je fis appel à mes souvenirs, je fouillai dans mon répertoire. Tout à coup, je me souvins de certaine nouvelle que j'avais écrite autrefois avec un de mes vieux amis.
— Je crois pouvoir vous satisfaire, hasardai-je timidement.
— Ah! enfin! cria-t-on de plusieurs côtés.
— C'est parisien, sans doute? demandèrent en chœur les tulipes,
— Pas du tout.
— Est-ce moderne au moins? Est-ce une actuahté?
— Pas davantage. L'histoire s'est passée il y a longtemps, bien longtemps,
avant la naissance des plus vieux arbres du jardin.
— Alors, il n'en faut pas! cria le lilas du haut de son panache blanc.
D'autres arbustes moins brillants que lui, moins parés, mais plus solides, et qui le dépassaient de la tète, des arbustes dignes d'être des arbres, lui imposèrent silence, et l'un d'eux, après avoir recueilli les suffrages de ses voisins, mé dit avec bienveillance :
— Nous sommes prêts à t' écouter.
Quel est le titre de ton histoire ?
— Le bon Chasselas.
Ce titre, en situation, bien choisi pour un auditoire comme le mien, éveilla sans doute la curiosité générale, car. tous les murmures, tous les bruissements cessèrent. On n'aurait pas entendu marcher une fourmi dans l'herbe, et là-bas,
au fond du jardin, en apprenant qu^il allait être question de raisin, les vignes vierges qui tapissaient le mur devinrent rêveuses.