LE BON CHASSELAS
Voici, dans quelles circonstances, je goûtai les chasselas du père Pouchet.
C'était en 1846, eu septembre. J'avais dix-liuil ans, et je chassais, Dieu sait avec quelle ardeur, mais aussi avec quelle maladresse! Que voulez-vous?
C'était mon premier permis de chasse.
Or, un jour que j'avais employé toute la matinée en battues inutiles, je me décidai à revenir au pays, le carnier
a LE PIGEON
père Pouchet ! Ce grand corps plié en deux, tout vêtu de poutangis, ce chapeau déteint et râpé, cette chemise de grosse toile rattachée au cou par deux cordons, ces énormes souliers, moitié cuir, moitié fer, dans lesquels les pieds plongeaient à cru, et sous cet accoutrement, un vieillard de soixante-dix-huit ans, sec, anguleux, la peau tannée, les cheveux gris, coupés en brosse, les traits irréguliers, durs, avec un front bas, d'épais sourcils, un petit œil rond
dont le regard avait comme une lueur.
J'ai dit : « Le père Pouchet mangeait un raisin », et il en avait parfaitement le droit : la vigne où il se trouvait était la sienne.
Il y a manière de manger un raisin.
Les uns, mordent à même. Ils n'ont pour excuse qu'une déplorable éduca-
tion ou une soif ardente. Il en est qui, plus délicats, prennent les grains un à un, et les dégustent. Ainsi font les jeunes filles dont cet exercice fait valoir la main. Ainsi faisait le père Pouchet, sans quon pût assurément le soupçonner de coquetterie. II se croyait seul, et n'avait d'ailleurs à montrer que de longs doigts osseux. Et, pourtant, jamais grappe de chasselas ne fut plus méthodiquement égrenée; jamais pulpe savoureuse ne fut plus suavement pressée entre la langue et le palais. 11 procédait méticuleusement : les grains, cueillis avec une sage précaution, se succédaient à intervalles égaux, et à mesure qu'ils arrivaient à destination, la figure du bonhomme prenait une expression de plus en plus réjouie. Sa bouche faisait entendre un claquement
significatif, et ses petits yeux pleins de malice se portaient alternativement du raisin au cep qui l'avait produit. J'ai rarement vu marques plus manifestes d'un vif contentement intérieur.
Le raisin tirait à sa fin ; le père Pouchet pouvait lever la tête et m'aperce« voir, et je savais que rien n'est maussade comme un homme surpris en état de méditation intime. Je me relirai donc, et avec autant de précaution que j'en avais mis pour avancer, je reculai vers le sentier. Sorti de la vigne, je fis à dessein un léger bruit, puis, en passant devant la perchée, je regardai. Le père Pouchet regardait aussi. Je m'arrêtai.
— Ils sont bons les chasselas cette année, père Pouchet, dis-je, pour. dire quelque chose.
L'observation était juste, et n avait certes rien de malveillant. Cependant, elle fut mal accueillie. Je m'en aperçus à un froncement de sourcils du bonhomme. Ah ! ce n'était plus la bénigne expression de tout à Theure.
Pas de réponse. Je ne me décourageai pas pour cela, et j'abordai immédiatement un autre sujet de conversalion. J'avais mon idée.
— Est-ce que vous ne pourriez pas me donner du feu, père Pouchet? demandais-je.
En même temps, je tirais de mon carnier un sac à tabac bien bourré qui ne me servait à faire, alors, que de timides cigarettes.
Pouchet hésita d'abord, puis il me dit sèchement :
— Venez,
J'accourus.
Les allumettes chimiques avaient déjà pénétré dans les campagnes à celte époque, mais le père Pouchet, fidèle aux vieilles traditions, n'en usait pas. A quoi bon d'ailleurs cette dépense? Il avait une pierre à fusil, il récoltait et préparait lui-même son amadou, et la lame de son couteau lui servait de briquet.
Il tira successivement ces engins de sa poche, une énorme poche, celle que j'avais prise pour un lièvre, tandis que je m'évertuais à façonner ma cigarette.
Comme il allait battre la pierre :
— Ah ça ! et vous, lui dis-je, est-ce
que cela ne vous irait pas de fumer une
pipe?
Et je tendais mon tabac avec l'^m-
pressement d'un conscrit qui prête son arme à un vieux brave.
Il fixa sur moi son petit œil rond, resta une seconde indécis, puis se dé* cidanl tout à coup :
— Donnez, dit-il, ça n est pas de refus . . Mes deux sous y ont passé ce matin, et la gencive commence à me démanger.
Il prit le sac à tabac, et tout émerveillé de son contenu, il le soupesa mélancoliquement. Bien qu il n'eût pas lu André Ghénier, il lui trottait certainement dans la tète quelque chose comme ce vers :
Oh 1 que de biens perdus ! Oh ! trop heureux enfant!
Bientôt il sortit encore de sa poche, un vénérable instrument à court tuyau, de couleur d'ébène. Quel poli ! Quelle vigueur de ton ! Et que n'eussé-je pas
donné pour avoir culotté une telle pipe !
J'achevai de vaincre sa sauvegerie en lui faisant accepter, non sans difficulté, la moitié de ma provision de tabac. Alors, ne voulant pas être en reste avec moi :
— Ce n'est pas lout ça, dit-il, je fume à votre compte, il est juste que vous goûtiez de mon chasselas.
Un refus l'eût blessé, j'acceptai et je me disposai à choisir une grappe. Il me retint.
— Non, pas là, s'écria-t-il, ça ne vaut rien... Mais ici, dans cette perchée...
Attendez, laissez-moi faire.
Et il cueillit, pour me l'offrir, le chasselas le plus mûr et le plus doré qu'il pût trouver au cep qui lui avait fourni le sien.
•— Goûtez-moi cela, dit-il en me le
présentant, vous m'en direz des nouvelles.
Je pris le raisin^ et me mis en devoir de picorer. Je me donnais un petit air fin et connaisseur. Lui, me regardait, hochant la tête comme pour dire :
« Hein ! vous avais-je menli? »
Bien entendu, je fus de son avis. Rien n'était plus délicat, plus sucré.
— Et sentez-vous, me dit-il, ce petit goût?
— Oui, oui... Parfaitement.
J'exagérais : ce chasselas quoique
bon, n'avait rien de plus merveilleux que d'autres. Mais, je vous l'ai dit, j'avais mon idée : je voulais faire jaser le père Pouchet. J'y parvins. Ma complaisance eut le résultat que j'en attendais.
Ce n'était pourtant pas chose aisée
de le faire jaser. Il vivait presque sauvagement dans sa maisonnette, à lextrémité du village, et je ne mentirais pas si je disais qu'il n'adressait pas plus de dix paroles, par an, au plus proche de ses voisins. Ce jour-là, soit que ma figure d'adolescent lui revînt, soit que les honnêtes procédés que nous venions d'échanger le rendissent plus communicatif, il consentit à desserrer les dents, et il parla, assez longuement, d'une foule de choses.
De sa vigne d'abord : un quart d'arpent qu'il avait acheté en 1808, de ses économies, trois cents francs. Cela valait aujourd'hui plus du double. C'était en luzerne alors ; il avait défriché et planté de la vigne. Madeleine l'aidait, sa pauvre Madeleine, une brave femme qu'il avait perdue. Laurent aussi, son
fils, avait travaillé là. Mais il était parti pour Tarmée, et s'était fait tuer à la prise d'Alger. Et, maintenant, il restait seul, lui, Pouchet. La vigne ne souffrait pas pour cela. Elle était bien piochée et bien tenue, comme on pouvait voir, et les raisins eu étaient bons.
C'est qu'il s'entendait à faire pousser un cep! Pourtant, il n'avait pas fait que cela en sa vie. Il avait été forgeron dans le temps, et même bon taillandier, à preuve que le père Raboutin dit le Dodu, préférait ses planes à toutes autres. Il n'avait guère fait d'apprentissage; cela ne s'apprend pas, la trempe, c'est un instinct.
Alors, s'interrompant :
— Voilà le soleil qui tourne, dit-il, vous voulez rentrer ?
— Rien ne me presse.
— Quelle heure est-il, au fait? Zurich ne va pas.
— Qu'est-ce que c'est que Zurich?
— C'est ma montre. J'ai oublié de la remonter ce matin.
— Vous appelez votre montre Zurich ?
— Oui, à cause de l'endroit où je l'ai pêchée, dans la poche d'un russe.
— C'est vrai; père Pouchet, vous avez été soldat, et vous étiez à la bataille de Zurich?
— Un peu ! Et qu'il faisait chaud, je vous en réponds. J'ai attrapé là un rude coup de lance dans l'épaule gauche dont je suis un peu manchot, et j'ai roulé sur un major russe que je me suis mis à fouiller pour passer le tertips.., Tâtez-moi ça, dit-il, en me tendant un gros oignon qu'il tira de son gousset.
Quel boîtier ! Une fière montre qui ne* s'est jamais dérangée.
Nous quittâmes la vigne pour revenir au pays. Chemin faisant, la conversation continua. Le père Pouchet était en veine de confidence, et je fus bientôt au fait de son origine et de son passé.
Il était né àCourtenay, dans TYonne.
Il n'avait connu que son père, journalier, qui l'avait laissé à cinq ans orphelin et pauvre. Il avait mendié, vagabondé. A douze ans, il était entré chez un maréchal ferrant pour émoucher les bêtes; à quatorze ans, il leur
tenait la patte ; à dix-sept, il forgeait et ferrait lui-même; enfin à vingt ans, il venait à Paris pu il assistait aux grandes journées de la Révolution. El alors, de 89 à 1800, toute une odyssée triviale et terrible : Versailles, d'où on avait ramené le Veto, le Champ-de- Mars, les Tuileries. Et ce gros luron, au faubourg Antoine, qui pérorait sur une borne, et la justice du peuple, et cet autre qui, avec son roulement de tambours, coupait la parole à Ciapet. Il était là, lui; Pouchet, et Capet lui avait semblé assez bon enfant tout de même.
Puis, des souffrances et des privations :
le maximum, la disette-, les assignats, une livre de pain payée cinquante écus, et quatre jours après, le boulanger guillotiné. En thermidor, on s'était battu pour l'Etre suprême; on n avait pas
réussi, et tout avait été demal.en pis.
En vendémiaire, on s'était frotté à un petit blanc-bec. Ah ! si on avait su qui c'était... Mais on ne le savait pas...
Toujours esl-il qu'il avait de la chance, lui, Pouchet, d'être ce jour-là dans la troisième section, les deux premières ayant fondu comme du beurre. Il s'était engagé, il avait brous§aillé en Vendée.
Et ce vieux chouan, à qui on avait pris son dernier écu, et qui s'écriait :
« Hélas! mes bons messieurs les Bleus, avec quoi voulez-vous que je vive ?» On avait répondu : « C'est juste, il ne peut pas vivre », et on l'avait Im. Mais les chouans en faisaient bien d'autres!...
On avait fusillé Charrette à Nantes, et on avait filé sur l'Italie où Pouchet avait reçu une balle dans la cuisse, et le médecin sarde était un scélérat qui se ser-
le pays. Ainsi, on se disait tout bas, qu'en 1815, lors de l'invasion, le père Pouchet avait tué à coups de marteau deux Cosaques, suivant les uns, trois, suivant les autres, et que les bavures rouges qu'on voyait sur l'escalier de pierre, en face de la porte d'entrée, étaient les traces de ces meurtres. On avait bien lavé les marches depuis, mais inutilement, plus on frottait, plus le sang paraissait... C'était effrayant!
Dans mon enfance, quand je passais devant la maison, je jetais par la porte entr'ouverte un regard oblique sur les terribles marches, et je pressais le pas, même en plein jour. Qu'y avait-il de vrai dans tout cela? J'étais assez grand garçon pour n^ avoir plus peur ; mais ma curiosité subsistait, et c'était le cas ou jamais de la satisfaire.
Ce ne fut pas aussi difficile que je Timaginais, Le père Pouchet, rne voyant Catiçtfé, crut devoir m'inviter à m'asseoir un instant chez lui. J'acceptai avec empressement, et il poussa la porte. Simplicité touchante : elle ne fermait qu'au loquet.
Nous entrâmes.
A droite, une sorte de capharnaûm, 0Ù^ pêle-mêle, autour d'une vieille forge éteinte^ gisait une foule de débris et d'engins : bottes d'échalas, pioches, sarments, futailles, copeaux, une vieille enclume, etc-
En face, l'affreux escalier.
— Montez, me dit le père Pouchet.
Les taches y étaient encore.
— Tiens ! m'écriai-jeen les montrant, qu'est-ce que c'est donc ça, père Pouchet?
— Ça! fit-il.
Et il se baissait pour voir.
— Oui, ça... ces taches rousses...
qu'est-ce que c'est?
Un juge d'instruction eut envié mon regard.
— C'est de la lie de vin, me réponditil avec une bonhomie parfaite... Mais montez donc, nous serons mieux làhaut pour causer. Voyez-vous, continuat-il, en me faisant passer devant lui, quand on n'a plus qu'un bras et demi comme moi, on n'est pas adroit, tant s'en faut. Figurez-vous que, il y a une
vingtaine d'années, je faisais bouillir de la lie, j'étais seul, Laurent était au service... Quand vint le moment de défourner, je ne voulus point déranger un voisin. Bon! ça va bien jusqu'à l'escalier, mais là, je trébuche, et patatras ! l'alambic fait bascule, et je reçois la lie en plein dans l'estomac. J'ai manqué d'en mourir et j'ai fait peauneuve...
Ce serait un peu mieux nettoyé si j'avais une ménagère, mais que voulezvous? Madeleine n'est plus là.
Chaque fois qu'il parlai tde Madeleine, il avait comme une larme dans la voix.
Cet attendrissement le fatiguait. Il y coupa court en me disant :
— Voyons, cela vous irait-il de prendre une goutte ?
— Va pour une" goutte, répondis-je. Puis, pour revenir à l'instruction :
— C'est qu'il y en a, ajoulai-je, qui prétendent que ces taches-là ne sont pas de la lie.
— Bah! Et quoi donc?
— Dam! On dit que c'est du sang.
— Du sang! CHe bêtise.
— Oui du sang... On assure même que du temps des Cosaques...
J'hésitais; il me tira d'embarras.
— Oh ça, dit-il, c'est une autre affaire... N'en parlons pas,, si vous voulez bien. •
Sa figure, un instant déridée, était redevenue crispée et farouche.
J'insistai.
— Enfin c'est vrai, dis-je, que vous avez tué ici des Cosaques?
11 me. regarda fixement, puis se plaçant devant moi :
— Eh bien, quand ce serait vrai,
quoi? Qu'est-ce que ça vous fait? Vous n'êtes pas ici pour m'espionner et me chercher dans les cheveux, vous!
Je me défendis dépareilles intentions.
— C'est qu'on m'a inquiété dans le temps pour cela, non pas seulement les Kinserlicks, mais des gens d'ici... des Français !
Et, jamais, hauf-le-corps n'exprima un plus énergique mépris. Puis, s'animant :
— Ah, du sang! Je crois bien, qu'il yen avait ici ! En bas, dans la boutique, et dans cette chambre où nous voilà...
Tenez là, sous vos pieds, où ça fait un (jreux, c'était comme une )>etite mare...
Qu'on me fusille, si on veut, ça m'est bien égal... Je suis assez vieux, pour faire un mort.
J'essayai de le calmer : j'affirmai
qu'au lieu de vouloir maintenant lui chercher querelle, on était plutôt disposé à louer son patriotisme.
— Bah ! fît-il, laissez-moi donc avec votre patriotisme. Je n'ai vu qu'une chose, moi : ces canailles-là battaient mon enfant, buvaient mon vin et voulaient toucher à ma femme... Ah, mais non!... Ça ne pouvait pas passer... Et ceux qui no sont pas contents n'ont qu'à me le dire !
Après un silence, il reprit doucement :
. — Au fait, vous, vous me revenez assez... Vous avez des traits de votre grand-père... Je l'ai connu, votre grandpère, en Vendée. Un gamin qui s'était enrôlé... Ça ne demandait qu'à marcher, mais quoi! le souffle manquait, et il est venu mourir ici de la poitrine...
Après tout, il a aussi bien fait. II n'a pas vu les Cosaques dans sa maison, lui... Tenez, pendant que nous y sommes, il faut que je vous conte raffaire, ça me soulagera, je le sens... et vous, vous êtes jeune, ça ne peut pas vous faire de mal... Asseyons-nous.
Urne fît alors le récit suivant que je vais essayer de rendre aussi exactement que ma mémoire me le permettra.
Donc, reprit-il, après Zurich, je m'étais établi ici, marié, et tout allait bien. Madeleine était la plus douce et la meilleure femme... et courageuse, monsieur! Elle travaillaitplus que moi. ..
Ah! le père Girard, en me la donnant^ ne m'avait pas attrapé, je vous en réponds... Nous n'avions qu'un enfant, mais gentil! Lie vrai portrait de la mère .• . . Pauvre petit ! Je le vois encore. Ça n'avait que dix ou onze ans et ça tâchait déjà de m'aider dans mon ouvrage. II tirait le soufflet de la forge grimpé sur un escabeau . . . Ah !
voyez-vous, ces deux créatures-là valaient mieux que rnoi. Moi, j'ai du bon, mais je suis colère, et un peu rude, tandis qu'eux, ils prenaient le mal en patience, et se seraient fait écraser plutôt que de dire un mot... Enfin, on s'affectionnait, on travaillait ensemble, et les économies allaient leur train. Ainsi, en 1815, j'avais déjà payé ma maison et ma vigne. J'avais deux cents francs dans une chausse, et sous mon esca-
lier, cinq feuillettes de mes dernières récoltes. Voilà des avances !... C'était trop beau, ça ne pouvait pas durer.
Il faut vous dire que dans ce tempslà, on avait toute TEurope sur les bras, et que la chance avait tourné contre nous.
Gomme je n'étais plus soldat, je ne connaissais pas le fin mot de l'affaire, mais il courait ici des bruits, que Bonaparte était prisonnier et que les Kinserlicks avançaient... Une invasion, quoi! Je connaissais ça : j'en avais fait moi-même dans le temps. Aussi, je me dis : « S'ils viennent par ici, ça va être joli... Attenlionh) PardieUjÇan'apas manqué! Un matin, rantanplan. . . Voilà trois cents de ces gueuzards-là qui nous tombent sur le dos. De vrais Cosaques.
— Pardon, père Pouchet, dis-je, c'étaient des Bavarois.
— Du tout! Je VOUS dis que c'étaient des Cosaques. . , Je m'y connais peutêtre bien. . . A preuve qu'ils ne man- 'geaient pas de suif, c'est vrai, mais tout uniment parce qu'ils avaient de la viande.
Et, alors, il fallut bien les recevoir et ne pas trop faire le fier. . . Vous comprenez quand on n'est pas le plus fort...
Pourtant, si on s'était entendu ! Mais on ne s'entendait pas... Toujours est-il que les voilà qui prennent des billets de logement et qui s'éparpillent dans le pays.
Il m'en tombe un pour ma part. .. Rien qu'un, njais c'était déjà de trop... N'importe, je fais comme tout le monde, je file doux... C'était dur pourtant, allez!
Figurez-vous qu'ils étaient là comme chez eux, et que vous étiez leurs domestiques. « Fais ceci, fais cela... Vas à la
cave, et plus vite que ça... Et puis, donne ta vache, ton cochon, ton cheval. » A eux le meilleur, et quelquefois le tout... On se mettrait en colère à moins.
Mon Cosaque, à moi, n'était ni pis ni mieux que les autres. Je le vois encore : un méchant nez camai'd avec une moustache en poil de carotte... Il était furieux de ce qu'on l'avait logé dans ma bicoque... Voyez-vous ça?... Va-t-en ailleurs, canaille, si tu n'es pas content!... Mais non, monsieur faisait le difficile... Il ne crachait pas sur mon vin toujours. En buvait-il, bon Dieu!
et pas seul, encore : presque tous les soirs, il amenait trois ou quatre ivrognes comme lui ; on donnait un coup de poing dans une feuillette, et les brocs allaient leur train, . Vous pensez si ça
LE FIGEOX
rne saî^.aâ* le ODenrde voir ça! Aussi, je me n; irdais la lèvre et je serrais le poing en dessous.
Il y avait près d'un mois que ce manùge-là djrail. Je commençais à perdre patience. On était en octobre/ C'est dans ce temps-là que Jean-Bon en noya un qui! tint pendant dix minutes la tête dans un seau d'eau, et que Guitard, de* Lengny, en jeta par la fenêtre une deniîdouzaine qui battaient sa mère. Je sentais qu'il allait m'arriver quelque chose comme cela.
Un soir, après souper, sur les huit heures, je m'en souviens comme d'hier, j'étais à ma forge, car pour nourrir ces beaux messieurs et ne pas loucher à mes deux cents francs, il fallait bien travailler à la chandelle. Je forgeais un coulre pour Mathieu Beugot. Madeleine
m'aidait et battait le fer avec moi.
C'était au-dessus de ses forces, mais cela me faisait gagner une « chaude » ou deux, et il n'y avait pas moyen de l'eu empêcher. Laurent tirait le soufflet.
Le Cosaque, lui, était assis sur le banc, à côté de l'escalier, les bras croisés... Fainéant!... Il était aux trois •quarts soûl... Depuis plusieurs jours, j'avais remarqué qu'il faisait des agaceries à Madeleine : il se redressait devant elle eu frisant sa vilaine moustache, et il se donnait des airs... à se faire casser les reins, quoi!... Elle, la pauvre femme, elle avait plus envie de pleurer que de plaisanter... D'ailleurs, ça n'a jamais été dans ses goûts. . . Elle ne me disait rien, de crainte d'amener un malheur.
Ce soir-là donc, mon gredin était plus
en Irain que d'habitude. Pendant que j'avais le dos tourné et que je remuais le fer dans la forge, il faisait des yeux à Madeleine. Il croyait que je ne le voyais pas. Je me tenais à quatre pour ne pas l'assommer, car il fallait songer aux conséquences... Pourtant, je sentais que je n'allais pas être maître de moi. Je me disais : « S'il pouvait donc se tenir tranquille. » Non! A l'avantdernière chaude, au moment au Madeleine levait son marteau, il le lui prit des mains, la tira à lui, et la fit asseoir sur le banc. Je crus d'abord qu'il voulait qu'elle se reposât et qu'il allait prendre sa place... Ma colère toinba tout d'ua coup. Ma parole d'honneur, j'allais lui serrer la main... Mais, pas du tout! 11 posa tranquillement le marteau, et revint s'asseoir à côté de
Madeleine, en me faisant signe de continuer... Je ne peux pas dire ce que j'éprouvai. Il me passa comme un éblouissement dans les yeux... Madeleine qui me vit pâle, frissonna. Puis^ elle me regarda d'un air si suppliant et si doux, que je remis mon fer dans le feu.
Ce fut un répit. Mais, sans avoir Tair de rien, j'avais l'œil, vous pensez. Ce n'était plus delà colère. C'était une rage froide... Je me connais... Que le brigand se permît la moindre chose, et, ça y était!... Il aurait dû le comprendre.
Pas du tout. Je le vis se rapprocher de Madeleine, puis lui prendre la main, et essayer de l'embrasser... Oh, alors !
je tire mon fer chauffé à blanc et le lui jette à la figure. Il hurle de douleur, fait un écart à droite, tire son sabre et fond sur moi.
un trou, l'enfouir. Pourtant, à onze heures, c'était fini. Quand je revins, tout était propre dans la boutique. On aurait juré qu'on n'avait battu là que du fer. Je brûlai ce qui me parut suspect, et je dis à Madeleine : a Allons nous coucher. »
Avant, j'entrai dans le cabinet de Laurent. Le pauvre petit était sur son lit, à moitié déshabillé, l'œil fixe, ses dents claquaient, et je crus qu'il allait avoir le haut-mal... C'est devenu pourtant un luron. Mais, à cet âge-là...
Dam! pensez... Il se jeta sur moi en me disant : a Papa, j'ai peur. » Je le repoussai et lui criai : « Dors! » Il retomba sur son lit sans mouvement. Le lendemain, il fallut l'éveiller.
Nous n'avions guère dormi, Madeleine ni moi. Nous sentions que le mo-
ment approchait. Je ne craignais rien pour moi, mais eux, comment s'en tireraient-ils? Je leur refis la leçon « Voyons, pas de faiblesse ! que je leur dis. Vous n'avez rien vu. Le Cosaque n*est pas rentré hier soir, et vous ne savez pas ce qu'il est devenu. Et, qu'on vous menace, qu'on vous frappe, pas un mot... Aurez-vous ce courage? Toi, Laurent, peux-tu montrer que tu es un homme? »
Il se redressa, le cher barabiU; et il me dit : « Sois tranquille, tu verras, papa! » Je Tembrassai, sa mère aussi, et je sortis comme si de rien n'était.
J'allai sur la place. On venait de finir l'appel. Deux hommes manquaient : le mien d'abord, et puis un autre que Jean Gandouard... je l'ai su depuis... avait fusillé, à l'affût, le long d'une haie. Vous
jugez, quelle fureur ! On parlait de massacrer tout le village.
En attendant, moi, on commence par me prendre, on me lie les mains, et, à coups de pied, à coups de crosse, six hommes et une espèce de sergent me ramènent chez moi. Ça débutait mal.
On empoigne à leur tour Madeleine et Laurent, et on les jette à côté de moi sur une botte de paille, au fond de la boutique. Puis, le sergent, avec deux hommes, se met à fouiller partout. Il ne trouve rien. Furieux, il revient vers nous^ nous interroge... Nous répondons comme vous savez. Alors, il hoche la tète comme pour dire : « Nous allons voir ça. »
Sur son ordre, deux hommes sortent et reviennent bientôt avec de longues baguettes de coudrier. Je compris.
I-e sergent prend Laurent, le met sur ses pieds, lui fait des questions, mais en pure perte. Alors on lui ôte ses habits, on lui lie les pieds et les mains, et on le couche nu à terre... Madeleine voyait c-ela. De grosses larmes lui sortaient des yeux... Moi^ j'étais dans un état!
Avouer, c'était la mort... Mais qu'allaient-ils faire de cet enfant?
Le sergent nous guettait du coin de l'œil. Bientôt, il ilt signe à l'un de ses hommes. Celui-ci prit une des baguettes, et sur ces pauvres petits reins, en appliqua un coup. Trois cris partirent en même temps. Madeleine avait comme une attaque de nerfs; moi, je suais à grosses gouttes. Oh, les misérables! Je vois encore cette affreuse ligne rouge... i
On interroge de nouveau Laurent. Il fait signe qu'il ne sait rien... Alors un
:jU.
autre coup de baguette... Non, je ne sais pas comment je fis pour ne pas tout avouer... Au troisième coup Laurent ne remua plus. Il s'était évanoui.
On le jeta sur la paille à côté de la mère... C'était enfin mon tour. Je respirai.
L'opération se fit de même ; si ce n'est qu'elle se prolongea un peu plus. A chaque coup, je sentais un lambeau de chair s'en aller. Le sang coulait. Mais je m'étais promis de ne pas pousser un cri, et je me tins parole... Cependant, les coups allaient toujours... La douleur terrible d'abord, diminuait. Je sentais une chaleur, un engourdissement... Mes tempes bourdonnaient et battaient à se rompre. Je ne pourrais pas dire combien de temps cela dura. Quand ce fut fini, je n'étais plus qu'une plaie.
Une particularité. Au premier coup de baguette, j'avais, je m'en souviens, mordu de rage une rognure de coudrier, et mes dents s'y étaient enfoncées. Quand on m'eutrele vé, on s'aperçut de la chose, et on me retira le morceau, mais avec tant de brutalité qu'on me cassa trois dents sans que je les sentisse. Ce sont ces trois-là qui manquent sur le devant.
Un moment après, il me sembla que je perdais tout mon sang. C'était un seau d'eau qu'on me jetait sur le corps.
Gela me ranima.
Vous croyez peut-être que je fus long à me remettre? Pas du tout. Huit jours
après, je pcuvais snarcher, et au bout de trois semaices j'étais à peu près réta-
Mais je n'élaîs pas quille pour cela des Cosaques. Pour un que j'avais tné, il m'en élait survenu deux, deux auprès desquels le premier pouvait passer pour un agneau. On m'avait exprès donné la fleur du panier. L'un, que nous appelions le Carlin, élait un petit gros, trapu, hargneux, colère, loujours menaçant. Et des exigences! L'autre, long et maigre, avait la malice et la méchanceté d'un singe. Pas de plaisanterie ignoble, pas de mauvais lourqu'ilnc fit. Nous l'appelions la Fouine à cause de la tournure de son museau.
Vous ne sauriez croire tout ce que ces deux canailles-là nous ont fait souffrir pendant un mois. Pour vous en donner
une idée, figurez-vous que dans les premiers temps, quand mes plaies n'étaient pas encore fermées, ils venaient me prendre sur ma paille, et me tiraient chacun par un pied dans la boutique en sorte que mon dos labourait le terré.
Vous voyez d'ici mes grimaces... Et ils riaient!
Madeleine et Laurent avaient aussi leur part. Un jour, la Fouine descendait l'escalier comme ma femme le moulait...
Elle ne se range pas assez vite... D'un coup de pied, vlan, il Tenvoie rouler en bas où elle se fait une entaille au front. . . D'autres fois, le Carlin jetait son sac tout bouclé dans le dos ou dans Testomàc de Laurent... Le pauvre gamin, tout meurtri, roulait sur le carreau... Et de rire... C'était bien drôle, hein!
Je supportais et je voyais tout cela
sans me plaindre. Seulement je médisais : « Quand il yen aura assez, noas compterons. » Et Madeleine voyait bien que je me disais cela .
Un jour vint où il y eut plus que la mesure.
Ces deux messieurs couchaient en haut, dans nos lits ; nous en has, sur de la paille, comme des chiens. Rien de plus juste, et je ne réclamais pas. Avant de s'endormir, ils poussaient le verrou de leur porte, de crainte de surprise, et je ne trouvais pas cela mauvais... Mais, un soir, le verrou fut tiré avant que Madeleine, qui était montée faire leurs lits, fut descendue. Ils l'enfermaient avec eux, quoi, les canailles!...
J'appelle une fois... deux fois... pas de réponse. Un soupçon me traverse la tète... Je moule, je colle mon oreille à
la porte, et j'entends comme un bruit de lutte, des gémissements étouffés...
Plus de doute! On maltraite Madeleine... Mon premier mouvement est de me jeter sur la porte, de l'enfoncer d'un coup d'épaule, mais elle résistera. . . Et puis, je n'ai pas d'arme... et je veux les tuer, cette fois, je veux les tuer!... Je descends donc et je prends un Iroisquarts... Gomme j'allais remonter, je trouve Laurent... Une idée me vient...
Je l'emmène dans le jardin là, derrière... Je prends une échelle at je l'applique à la fenêtre du cabinet que vous voyez là... Il y avait un carreau en papier... Avec son couteau, doucement, Laurent le coupera, puis il passera son bras et fera jouer la targette; alors, il entrera brusquement, s'élancera vers la porte et tirera le verrou. Je serai là.
Pendant qu'il coupe le papier, je remonte, et j'attends à la porte, mon trois-quarts à la main. Quel moment, monsieur! Un siècle! Je ne suis pas douillet, mais le cœur me sautait dans la poitrine... Tout à coup, j'entends le châssis qui s'ouvre, puis un bruit de pas, puis deux ou trois chocs contre la porte... Je pèse sur le loquet et je pousse, rien! Puis, un grand cri...
C'est la Fouine qui vient d'apercevoir Laurent, et de l'abattre d'un coup de poing.
Je me jette alors contre la porte, une fois, deux fois... Elle résiste.
Je m'arrachais les cheveux de désespoir, quand tout à coup, j'entends tirer le verrou. C'est Madeleine que le cri de son enfant a ranimée, et qui s'est élancée.
J'entre.
En face de moi, le Carlin à moitié vêtu. Pendant qu'il cherche son sabre, je lui fiche mon trois-quarts dans la poitrine. . . De quoi tuer un bœuf. . . Il roule.
En même temps, je reçois un coup de sabre sur la nuque : c'est la Fouine qui vient à la charge. Heureusement, le coup avait porté à faux... Avant qu'il redouble, je suis à lui... Je lui envoie deux, trois coups... En se débattant, il m'accroche, et nous tombons pêlemêle... Je continue à frapper... Déjà il râle, quand je sens une main qui me serre le cou... un étau ! Je suffoquais...
C'était le Carlin que j'avais mal tué, et qui revenait sur l'eau. Je veux m'en débarrasser, impossible ! Il avait ramassé le sabre de la Fouine, et me balafrait tant bien que mal le c.os et le flanc. J'ai-
lais perdre connaissance, quand je sentis sa main se détendre. Madeleine s'était traînée vers lui, et, avec le couteau de Laurent, elle lui sciait le cou. Elle l'acheva.
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Oui, continua le père Pouchet, cela s'est passé ainsi, à cette place, il y a trente ans... Vous parliez de sang... Je crois bien qu'il y en avait... Celui des Kinserlicks, le mien, celui de Laurent que le coup de poing de la Fouine avait aplati contre le mur... Une vraie boucherie !
Il se fit un silence. J'étais là, couché au milieu d'eux. Par la fenêtre entr'ou-
verte, j'entendais au loin des voix avinées qui chantaient. Pourtant, je me dis : (c Ce n'est pas tout, c'est malsain de rester comme cela. » Et je tâche de me remetire sur pied. Ça n'a pas été sans peine. Je finis par en venir à bout. J'allume une chandelle et je regarde... C'était beau, allez!... Madeleine et Laurent sans connaissance, pêle-mêle avec les Kinserlicks. .. J'avais caché dans un coin une bouteille d'eaude-vie, j'en bois une goutte. Ça me remet... Je me tâte, rien de sérieusement endommagé... Mais il fallait faire revenir Laurent et Madeleine. .. Ca a été le diable. J'avais beau leur humecter les lèvres d'eau-de-vie, rien n'y faisait... Alors je les portai sur le lit; puis, regardant les Cosaques, je me dis :
« A tout hasard, il faut déblayer cela.
Ce n'est pas bon à garder. » Je leur fis donc )a même cérémonie qu'au premier. Je les enveloppai, l'un, dans une couverlure, l'aulre, dans un drap. Après quoi, je les portai l'un après l'aulre, et Je les enfouis à côEé du camarade.
Cela me prit du temps, car j'étais faible... Il était plus de minuit... Rentré, je casse une croûte, puis je vais chercher deux seaux d'eau au rus, làbas, et je les jette par la chambre. Je lave, je frotte tant bien que mal. Le plancher boit tout ça. Et quand ce fut fait, je secouai ma femme et Laurent, car il fallait bien en finir et prendre un parti.
Moi, de m'exposer encore une fois aux baguettes, ça ne m'allait pas du tout, et ]]our les éviter, il n'y avait
qu'un moyen : c'était de quitter la maison... Tant pis! elle deviendrait ce qu'elle pourrait. Je tâchai de faire comprendre cela à Madeleine. Elle ne m'entendait pas. Epeurée, elle regardait comme eu dedans... Laurent, lui, ne valait guère mieux. Il n'avait pourtant qu'un bras de foulé et un trou à la tête.
Mais les enfants sont toujours un peu mous.
Enfin, à force de tirailler, je parvins à les remettre sur leurs jambes. Madeleine fait un paquet de nos bardes ; moi, je tire les deux cents francs de leur cachette, j'empoigne un pain que j'emmanche au bout d'un bâton, et nous voilà en route à travers champs.
Où aller? C'était l'embarras. Je réfléchis une minute, et je me dis qu'il y en a, en Puisaye, de grands bois où
on peut se cacher. Nous marchons donc de ce côtc-là, mais pas vile. Le jour se levait, el nous n'avions encore fait qu'une lieue et demie. Déjà, Madeleine était lasse, et Laurent n'en pouvait plus. Nous faisons halte au coin d'un buisson, bien embarrassés, quand, à trois cents pas de nous, j'aperçois une ferme, et l'idée me vient que ma femme et Laurent pourront s'y loger... En effet, le fermier était un brave homme. Il consentit à prendre en service la mère et l'enfant. Des gages, il n'en fut pas question. Le logement et la nourriture, c'était déjà bien gentil.
Je les laissai donc là, et je continuai mon chemin. J'achetai un fusil d'occasion, et je fis avec quelques autres une petite guerre de partisans. Ça ne me
réussissait guère, car moi, voyez-vous, j'ai servi dans la cavalerie, et je ne suis pas fort sur le fusil... Enfin, n'importe, ça été tant bien que mal pendant quelques mois, jusqu'à ce que... Ah!
ça, voyez-vous, c'est le plus rude de V affaire. — Qu'est-ce donc? demandai-je.
Le père Pouchet se taisait, son regard était fixe et son front plissé comme sous l'obsession d'un souvenir douloureux. Mais, bientôt, il reprît :
— Autant vaut que vous le sachiez...
Après tout, s'il y a de ma faute, je l'ai
assez regretté. Et il en est pas mal d'autres qui, à ma place, n'auraient pas fait autrement que moi. EnQn, voici :
Tout en rôdant à droite et à gauche, je ne m'écartais jamais trop de la ferme, et de temps en temps, la nuit, je venais voir Madeleine et Laurent. Il était guéri, lui, le petit, mais Madeleine dépérissait à vue d'ceil. Elle était triste, triste...
J'avais beau lui dire que ça ne durerait pas toujours, que les Kinserlicks s'en iraient, que nous rentrerions chez nous, tout ce qu'on peut dire quoi!...
C'était comme si j'avais chanté.
Un jour, je la trouve plus abattue que d'ordinaire. Je tâche de la consoler, je lui demande ce qu'elle a. Sans rien dire, elle se met à pleurer. J'insiste, je supplie, je commande... et enfin, en se cachant la figure dans les mains, bien
bas, bien bas, la voix toute tremblante, elle me raconte la scène qui s'est passée, quatre mois auparavant... Au moment où elle entre dans la chambre, le Carlin se précipite sur elle, étouffe ses cris, et la jette sur le lit... Quand je suis arrivé à son secours, il était trop tard... Le crime était consommé... Enfin, elle m'avoue qu'elle est grosse.
Le tonnerre serait tombé sur moi, que ça ne m'aurait pas fait plus d'effet...
Elle s'était jetée âmes genoux... Moi, je restais comme pétrifié... Mais, bien- , tôt, la colère reprend le dessus... Je la repousse du pied, et pour ne pas la tuer... car j'en avais la tentation... je me sauve comme un fou, en lui criant qu'elle ne me reverra jamais.
J'ai eu tort. Ah ! Je m'en suis bien repenti depuis... pauvre femme, était^-
ce sa faute ? N'était-elle pas aussi malheureuse que moi? Est-ce que je devais céder au premier mouvement? Sans doute, je me dis cela, et bien d'autres choses... Mais j'aurais dû me les dire plus tôt.
Trois jours après, je revenais à la ferme. Il y avait du changement... Je trouvai Madeleine au lit, avec une fièvre!... Elle battait la campagne. Sa pauvre tête n'y était plus... Je compris le mal que j'avais fait... Je m'approche du lit. Aussitôt qu'elle m'aperçoit, d'instinct... car pour sûr, elle ne me reconnaissait pas... elle se rejette en arrière avec un grand cri... La mère du fermier, une bonne vieille qui l'avait prise en affection et qui la soignait, me fait signe de m'en aller, que je la tuerai en restant... Mais, je me dis qu'il n'y
a que moi qui puisse la guérir... Je cours à elle, je la prends dans mes bras, je lui demande pardon... Que ce n'est pas sa faute, que je le sais bien, que j'ai eu tort, que j'aimerais son enfant comme le mien... Je mentais, je ne l'aurais pas aimé... Mais j'aurais fait semblant à cause d'elle.
J'avais beau dire, elle ne m'entendait pas... Elle. frissonnait et brûlait... Et puis, des terreurs, des extravagances qui lui passaient dans la tète... Ça faisait pitié, et je pleurais toutes mes larmes.
Pendant deux jours, nous avons fait notre possible, la pauvre vieille et moi.
Nous lui avons parlé sur tous les tons, nous lui avons amené son Laurent qu'elle aimait tant... Peine perdue! Elle ne connaissait personne. Elle n'a pu
retrouver un instant de raison jusqu'à ce qu'elle fût morte.
Le père Pouchet se tut. Son récit m'avait impressionné, et déjà je me livrais à des observations, à des condoléances. Il m'interrompit :
— Bah ! Laissez donc. C'est comme cela, la vie... Vous êtes jeune, vous verrez... Plus tard, j'ai perdu Laurent.. .
Un coup bien rude aussi!... Mais tout passe, et on vieillit comme vous voyez. .• N'importe, ajouta-t-il, si les Kinserlicks m'ont fait du mal^ je ne les ai pas ménagés !
— Non certes !
— Quand ils n'auraient servi qu'à engraisser ma vigne.
— Gomment! C'est dans votre vigne que"
— Que je les ai enterrés, oui... Il y a trente et un ans, au pied du cep où vous m'avez vu... C'est égal, n'est-ce pas que ça se sent toujours?
Un rapide coup d'œil sur mon auditoire m'apprit que j'avais produit, cette fois, un certain effet. Je ne parlais plus, et toutes les tiges, toutes les branches se penchaient toujours vers moi d'un air recueilli, comme si je parlais encore.
Le lilas blanc, seul, ne paraissait pas entièrement satisfait. Tout à coup, il éleva la voix et dit:
— Es-tu bien sûr que cette histoire se soit passée au commencement du
siècle?... Elle pourrait être aussi bien arrivée il y a quelques années... Tu nous as trausportés à l'époque de la première invasion... Pourquoi la première, au lieu de la seconde, celle dont nous pleurons, dont nous souffrons encore? Pourquoi les Cosaques au lieu de...
— Chut! chut! crièrent les grands arbustes.
Ils avaient du tact, et lui imposaient silence.
' Quanta moi, agacé de l'opposition que n avait cessé de me faire le lilas blanc, de ses dernières remarques compromettantes, je m'éloignai et me dirigeai vers le bois.
A mon approche, les troncs des vieux arbres frémirent en signe de joie, les feuilles naissantes s'agitèrent et du
iOe LE. PIGEON
haut d'un chêne, tombèrent ces mots :
— J'étais trop loin de toi pour t'entendre, mais de charmille en charmille, de buisson en buisson, on m'a répété ta dernière histoire... Tu disais l'avoir écrite avec un vieil ami. Ne voulais-la pas parler de Jules Dautin?
— Sans doute. Tu*te souviens de lui?
— Certainement, tous mes compagnons aussi, tous mes voisins de la futaie... Nous le voyons encore comme si c'était hier, se promener avec toi, là dans cette allée, à nos pieds... C'était un homme d'une cinquantaine d'années, robuste, bien taillé^ bien planté, carré d épaules. Il avait le regard intelligent, le sourire doux et bon, les traits réguliers... Mais son teint fort. en couleur, hâlé par le soleil et le vent, ses cheveux longs, désordonnés; certains dé-
♦tails de sa toilette, disaient qu'il n'était pas un homme des villes, qu'il habitait la campagne, non pas celle des environs de Paris, la grande campagne aux larges horizons. En effet, il semblait mal à Taise, à l'étroit, dans ton petit jardin, dans la petite allée, au milieu de nous. « On manque d'air ici, murmurait-il souvent, j'ai hâte de retourner dans ma vieille Bourgogne où l'on respire mieux, à pleins poumons. » Bientôt nous ne l'avons plus revu. Il est sans doute parti comme il le désirait.
Ne reviendra-t-il plus?
— Non, il est mort.
— Ah!
Un long silence se fit. Je le rompis pour dire :
— Je ne Tai pas connu, je n'ai pas vécu avec lui autant que je l'aurais dé-
siré. . . Comme vous l'avez remarqué, il n'était heureux que dans son petit coin de terre, sa petite maison, à Migé, près de Coulanges-la- Vineuse , dans l'Yonne. Il ne venait à Paris que contraint et forcé, tous les trois ou quatre ans, et se sauvait au plus vite. Moi, je lui promettais d'aller là-bas passer quelques semaines avec lui, et Paris me retenait toujours. .. Mais, si nous nous voyions rarement, en retour il m'écrivait de bonnes et longues lettres toutes pleines de charmantes pensées... Je les ai toutes conservées, je les relis parfois, et son esprit les éclaire encore, son cœur les ensoleille.
— N'avez-vous pas beaucoup travaillé ensemble? demanda le chêne.
— Beaucoup, non. Mais nous avons écrit en collaboration le Parricide^ le
Secret terrible et la Bossue^ des volumes assez compacts.
— Gomment pouviez-vous travailler ainsi, à distance, en ne vous voyant qu'à de rares intervalles?
— Par correspondance. Je cherchais une idée de roman, et si elle lui souriait, j'écrivais un plan, très détaillé, très fourni. Il se mettait alors au travail, m'envoyait ses feuilletons que souvent je recommençais en entier, mais que souvent aussi on publiait tels qu'il les avait écrits, et ce n'étaient pas les plus mauvais. . . Parfois, nous nous disputions dans nos lettres, nous n'étions pas du même avis... Je trouvais tel épisode trop long; il le trouvait trop court. Je voulais faire mourir dans son lit un de nos personnages, quelque gredin ; il préférait l'envoyer à l'échafaud.
Je donnais des cheveux blonds à notre héroïne, il la rêvaitbrune... Les lettres, succédaient aux lettres, la poste s'enrichissait de nos discordes. Puis ces grandes disputes s'apaisaient à l'aide de concessions muluelles. Le gredin était noyé, et l'héroïne, ne pouvant être ni brune ni blonde, devenait rousse.
— N'avez-voQS pas écrit aussi ensemble quelques nouvelles? fit un acacia voisin.
— Deux ou trois, celle, par exemple, que je viens de raconter et que je publierai bientôt. Je tiens à la faire revivre, en souvenir d'un ami qui m'était cher, et aussi pour la grande joie de son fils.
— Ah j il a laissé un fils !
— Oui, un gentil et sage garçon qui vit aussi là-bas en Bourgogne, suit une
carrière honorable, et conserve religieusement le culte du père, de Tami qu'il a perdu si vite.
J'allais m'éloigaer , et pénétrer plus avant dans le bois lorsqu'un gros bouleau, silencieux jusque-là, médit :
— Tu viens de nous parler de trois nouvelles écrites avec Jules Dautin, et tu n'en as raconté qu'une. Pourquoi ne nous en dirais-tu pas une autre?
— Cela vous ferait bien plaisir? demandai-je.
— Oui, oui, cria tout le bois.
— Eh bien, je vais vous dire le Pigeoiïj encore un titre de circonstance.
Mais je désire que cette nouvelle histoire reste entre nous... Je ne veux pas qu elle coure le jardin, qu'elle arrive là-bas jusqu'aux arbustes et aux fleurs... Ils ne comprendraient pas;
c'est trop sérieux pour eux, et je ferais encore un four.
Les vieux arbres promirent le secret et firent prêter serment aux jeunes.
C'était au hameau de Morelles, un soir de janvier, vers cinq heures, dans la cuisine de Tauberge de Jean Clavé, cabaretier et vigneron. Clavé, revenu de sa vigne, se chauffait au coin du feu, l'air grognon et maussade, tandis que sa femme préparait le souper, et que sa fille Arsène, belle brune de dix-huit ans, mettait le couvert. Quatre polissons, qui jouaient au billard dans
la salle à côté, ayant déguerpi, chassés par la nuit qui tombait, la famille se trouva seule, et une querelle s'éleva au sujet des amoureux d'Arsène, et particulièrement d'un certain Vincent Minaut; avec qui, paraît-il, elle se compromettait.
— Tout le monde en parle, dit Clavé, et il est temps que cela finisse. Je te défends de le revoir.
— Il ne vient jamais ici, pas même le dimanche, avec les autres jeunes gens .
— Parce que je l'ai mis un jour à la porte, et qu'il s'en souvient. Mais il y a d'autres endroits : au bal, où tu n'as de contredanses que pour lui ; à la veillée, chez la Vinette, où il est toujours collé contre ta chaise, à te souffler dans le dos.
LE PIGEON Hl
— Mais, mon ami, je suis là, dit M"*Glavé.
— Oui, belle garantie ! On sait tes complaisances. Quand les femmes ne font plus Tamour pour leur compte, elles n'ont pas de plus grand plaisir que de le voir faire à leurs filles.
— Enfin, dit Arsène, ({ue reprochestu à Vincent?
— Je lui reproche... que son père est ruiné. Je ne veux pas, entends-tu, que mon bien serve à payer les dettes des Minaut... Ah! mais non, ça ne m'irait pas du tout.
On entendit frapper à la porte, et la dispute cessa.
— Entrez, cria Glavé.
La porte s'ouvrit et donna passage à un homme d'une soixantaine d'années, en costumé de chasse, escorté de deux
chiens courants aussi crottés que lui.
— Eh ! c'est M. Pié-Rondal, fit Glavé en se levant et en portant respectueusement la main à sa casquette.
— Moi-même, mon brave, dit le nouveau venu, et je viens vous demander à dîner et à coucher pour cette nuit.
En disant cela, il se débarrassait de son attirail de chasse, écartait du pied ses chiens, et présentait au feu sa bonne et placide figure encadrée de favoris grisonnants.
M. Pié-Rondal était un honnête avocat inscrit, déjà depuis quarante ans, au barreau de sa ville natale, et qui, pourvu d'un patrimoine suffisant et célibataire par système, avait peu à peu délaissé les affaires pour se livrer exclusivement à ses goûts dominants, la chasse et Tarchéologie . La première de ces passions
venait de lui faire parcourir, toute la journée, un bois qu'il possédait dans les environs. La seconde, Tarchéologie, ramenait dans ce village et dans cette auberge.
M"* Clavé avait ajouté au menu quelques tranches de jambon et une omelette. Elle offrit à M. Pié-Rondal de le servir à part, dans sa chambre; mais il préféra partager le repas de la famille, parce qu'il avait, dit-il, quelques renseignements à demander à Clavé.
En effet, dès qu'on fut à table, il s'informa s'il n'y avait pas dans le village une certaine famille Minant. A ce nom, qui rappelait leur récente querelle, Arsène et sa rtière rougirent, et Clavé fronça ses gros sourcils.
— Certainement, fit-il, il y a des Minant ici, et je m'en passerais bien.
• — Ah ! VOUS êtes brouillé avec eux?
— A peu près. Mais vous pouvez voir demain, si bon vous semble, Félix Minaut et Vincent, son fils.
— Il n'y en a pas d'autres dans Iç pays ?
— Non... c'es:t bien assez.
— Sans doutfiî, c'est bien assez, dit en souriant M. Pié-Rondal, si ce sont, comme j'ai lieu de le supposer, des arrière-neveux de l'abbé Minaut, vicaire de Saint-Eusèbe, qui a émigré pendant la révolution... car vous savez que l'abbé Minaut était originaire de Morelles?
— Je ne m'en doutais pas, dit Clavé.
— Au fait, cela remonte déjà loin.
Oui, continua M. Pié-Rondal, l'abbé Minaut était votre compatriote. Un esprit fort remarquable, du reste : jeune
encore, il avait composé un Traité de Discipline ecclésiastique, et, ce qui est beaucoup plus intéressant pour moi, il avait entrepris la continuation de VHistoire de la ville et du diocèse dAuxerre, à partir de l'époque où s'arrête l'ouvrage de Tabbé Lebeuf.
Or, comme je m'occupe précisément du même sujet, vous sentez combien il m'importe de retrouver les notes, pièces et documents qu'il avait rassemblés. Mais où tout cela est-il? J'ai inutilement fureté dans les dépôts publics, dans les collections particulières..* A la fin, je me suis dit que l'abbé Minaut avait dû, au moment de quitter la France, confier ce qu'il avait de plus précieux, et par conséquent ses manuscrits, à quelqu'un de sa famille, — peutêtre à son frère, — dont les Minant
actuels seraient les descendants. Croyezvous que ces gens aient soigneusement conservé ce dépôt?
Clavé n'avait aucune idée à cet égard.
Il savait seulemeiit que les Minaut appartenaient à une famille ancienne, considérée du pays, à son aise, riche même.
Malheureusement, Félix Minaut s'était endetté, ruiné dans le commerce des bestiaux, et, la tète comme perdue, il s'avisait pour rétablir les affaires, de chercher des trésors dans sa cave.
— Et on veut que je donne ma fille au fils de cet homme-là ? Jamais ! s'écria Clavé. en frappant du poing sur la table.
M. Pié-Rondal s'expliquait maintenant l'amertume des propos de son hôte.
— Il ne t'a jamais demandé ma main,
dit Arsène, en regardant fixement son père.
— Parce qu'il sait qu'il ne serait pas bien reçu. Non, il attend que tu sois compromise, au point que je ne puisse plus refuser. Ne t'y fie pas ! Quoi qu il arrive, je ne consentirai jamais.
La querelle allait se ranimer. M. Pié- Rondal intervint et la calma de son mieux. Cependant Clavé revenait sur les imprudences de sa fille.
— Figurez-vous, dit-il, qu'au bal, elle ne danse jamais qu'avec ce Vincent Minant.
— Eh bien, soit ! fit résolument Arsène. Si cela te déplaît, je n'irai plus au bal.
— Bah !... ni chez la Vinetle?
— Chez la Vinette non plus. Je passerai mes soirées ici avec ma mère.
C'était une soumission édifiante.
M"''' Glavé embrassa tendrement sa fille, tandis que M. Pié-Rondal la félicitait, et que Clavé laissait échapper un grondement de satisfaction.
Après dîner, M. Pié-Roudal, fatigué, se fît conduire dans sa chambre et se mît au lit.
Il dormit assez mal; ses recherches du lendemain le préoccupaient. Vers minuit, il fut réveillé tout à fait par un bruit qu'il entendit dans le jardin. 11 se leva, ouvrit sa fenêtre et, malgré l'obscurité, il put distinguer un gars en blouse, qui fuyait à travers le jardin, tandis que, non loin de là, la belle Arsène refermait discrètement sa croisée.
Cette découverte, où l'archéologie n'avait rien à voir, le scandalisa quelque peu, — et il comprit qu'une fille,
LE PIGEON If 9
dont le penchant est contrarié, ne cède sur un point, que pour se rattraper sur un autre.
. Le lendemain matin, M. Pié-Rondal se fît indiquer la demeure des Mirîaut, C'était, à Textrémité du village et sur une légère éminence, une vieille bâtisse, précédée d'une grande cour et flanquée, à droite et à gauche, de bâtiments d'exploitation délabrés. Dans un coin s'élevait un massif colombier, vide de ses hôtes depuis longtemps^ mais toujours surmonté de l'inévitable ' pigeon de faïence. Tout cet ensemble
avait pu constituer autrefois une sorte de gentilhommière. C'était si dégradé maintenant, ces murs crevassés, en ruine, suintaient si fort l'incurie et la misère, que la moindre maison du village pouvait passer pour un palais, auprès de cette habitation .
Pié-Rondal aperçut, au fond de la cour, un solide gaillard de vingt-deux ans occupé à charger un tombereau de fumier. Il crut reconnaître le galant dont il avait troublé l'entretien, la nuit précédente.
— Pour quelqu'un qui n'a guère dormi cette nuit, vous êtes levé de bonne heure, lui dit-il.
Le jeune homme, qui n'était autre, en effet, que Vincent Minaut, se troubla.
— Quoi! monsieur... C'était vous?
balbutia-t il.
— Oui, c'était moi. Allons! remettez-vous, je ne dirai rien. Mais sapristi !
jeune homme, il faut des mœurs... delà prudence; car, si Ciavé eût été à ma place... Hein! il n'est pas leudre, Clavé.
Vincent le savait mieux que personne. Il remercia M. Pié-Rondal par Tin regard expressif, et l'invita bientôt à entrer dans la maison.
La pièce où il l'introduisit était une vaste cuisine enfumée, haule de plafond, sur l'épaisse table de laquelle un garçon de quatorze ans, frère de Vincent, était en train de boucler ses livres avant de partir pour l'école, tandis que sa mère, grande femme sèche et déjà ridée, faisait bouillir sur un feu de sarment une pâtée pour ses volailles.
M. Pié-Rondal allait expliquer le but
de sa visite, lorsque son attention fut attirée par des coups sourds et réguliers qui partaient de dessous terre, comme si quelqu'un eût pris à tâche de saper la maison. Il demanda ce que cela signifiait.
— C'est mon père qui travaille dans la cave, dit Vincent.
Et il envoya son jeune frère prévenir Minant que quelqu'un désirait le voir.
D'après ce qui lui avait été dit la veille, M. Pié-Rondal n'eut pas de peine à deviner de quel travail il s'agissait.
Gela lui fit craindre un mauvais accueil :
les chercheurs de trésors n'aiment pas, en général, à être dérangés dans leur besogne.
Ayssi, fut-il agréablement surpris, quand, un moment après, il vit entrer
un homme d'une cinquantaine d'années, non pas sombre et exalté, comme il s'y attendait, mais calme, l'œil intelligent et doux, un sourire vague sur les lèvres, et, dans toute sa personne, une sorte de distinction native encore perceptible sous son grossier accoutrement souillé de terre.
M. Pié-Rondal, après s'être excusé, parla de ses études archéologiques, de l'abbé Minaut, dont il recherchait les manuscrits : Né à Morelles , il devait être parent des personnes du môme nom qui habitaient encore le village?
— Celait mon grand oncle, dit Minaut.
— Ah! très bien. Et il a dû vous laisser des papiers?
— En effet, mais il en reste bien peu... Ils sont à votre disposition.
M. Pié-Rondal remercia vivement.
— Et, ajouta-t-il, il est possible que mes recherches viennent en aide à celles que vous faites vous-même en ce moment.
— Ah ! fit Minaut, on vous a parlé de cela?
— Oui; du reste en entrant ici, j'ai entendu piocher dans la cave.
— C'était moi. Je n'ai pas à m'en cacher. Je sais qu'une somme importante a été enfouie quelque part, dans celte maison, par mon grand-père et par son frère, ce même abbé Minaut dont vous me parlez, et j'ai pris à tâche de la découvrir.
— Justement! Si c'est l'abbé Minaut qui l'a enfouie, il a dû prendre ses précautions pour qu'elle ne fut pas perdue pour sa famille; il a très probablement
laissé une note, une indication quelconque.
— Non, monsieur. Vous pensez bien que je n'ai pas entrepris mes fouilles sans avoir au préalable feuilleté tous les papiers qui sont dans la maison.
— Vous n'avez rien trouvé ?
— Absolument rien.
— G'esfétonnant. Pourtant, vous êtes sûr qu'il y a de l'argent caché ici?
— Oui, monsieur, autant du moins qu'on puisse l'être d'une chose certifiée par une personne digne de foi. Au surplus, jugez vous-même si j'ai tort ou raison.
Minant fît asseoir son interlocuteur, et, après avoir ravivé le feu qui s'éteignait, continua :
— Il y a longtemps de cela, j'avais
douze OU treize ans, mais je m'en souviens comme si c'était hier, j'ai entendu ma grand'mère, la mère de mon père, assise à cette place où me voilà, nous dire à tous :
(( Mes enfants, ne vendez pas cette maison tant que vous n'aurez pas trouvé l'argent qui y est caché, une grosse somma, je vous assure, et qui vaut beaucoup plus que la maison elle-même. »
Elle disait cela pour la vingtième fois, et, comme mon père, un peu impatienté, lui demandait en quel endroit était ce trésor, elle secoua tristement la tête, en disant : ^( Je ne dois pas, je ne peux pas vous dire ; mais il y ^ de l'argent, j'ensuis sûre; cherchez-le. »
— Votre grand'mère était âgée ?
— J'entends. Oui, monsieur, elle était âgée ; mais elle avait bien ses idées, elle
ne radotait pas. D'ailleurs, si elle ne pouvait pas dire Tendroit, elle parlait de certaines circonstances, très vraisemblables. Ainsi, à l'époque de la Révolution, mon grand'père et l'abbé Minant venaient d'hériter de cette maison et des propriétés s'y rattachant, alors bien plus importantes qu'aujour-.
d'hui. L'abbé, inquiété parce qu'il refusait le serment exigé des prêtres, résolut d'émigrer. Prévoyant aussi que la persécution ne s'arrêterait pas là, il décida son frère à vendre la plus grande partie de l'héritage commun.
Cette vente se fit, vous pensez dans quelles conditions! Ils voulaient du comptant, et l'argent était rare. Cependant, elle eut lieu, et le produit, c'est-àdire environ quarante mille francs, fut enfoui par les deux frères dans un coin
Ifô LE PIGEON
de la maison où nous sommes; puis Tabbé partit.
La précaution n'était pas exagérée.
Frère d'un émigré, connu lui-même pour ses opinions monarchiques, mon grand'père fut emprisonné et ses biens mis sous séquestre ; mais la réaction survint, et il fut rendu à la liberté. C'est peu de temps après, au commencement de 95, qu'il se maria.
De l'abbé, on n'avait pas de nouvelles; on n'en a jamais eu depuis.
Quant à mon grand-père, plusieurs fois il fut question, entre lui et sa jeune femme du prix de ces biens vendus, et il lui disait que la somme était en place...
bien en sûreté. .. pas loin d'ici. . . pas chez les voisins, bien sûr! Je vous cite ses expressions, telles que ma grand' mère nous les rapportait, plus de qua-
rante ans après. Jamais il ne s'expliqua davantage, soit qu'il craignit une indiscrétion involontaire de sa femme, soit qu'il ne voulût pas disposer d'un secret qui n'était pas à lui seul. Pouvait-il, d'ailleurs, prévoir ce qui est arrivé?
Son frère, dont il attendait le retour, n'a jamais reparu; quant à lui, peu de temps après, un jour qu'il charroyait du bois, sa voiture versa : il fut pris sous un moyeu de la roue, et rapporté mourant à la maison, sans avoir pu prononcer un seul mot.
Voyons ! monsieur, je m'en rapporte à. vous, ai-je tort ? Faut-il me traiter de visionnaire et de fou, comme le font mes voisins ?
— Non, dit M. Pié-Rondal , ces indications me paraissent sérieuses ; seulement, je m'étonne que vous ayez at-
130 LE PIGKON
tendu jusqu'à présent pour les vérifier.
— Oh! monsieur, vous devez bien penser que les fouilles que je fais en ce moment ne sont pas les premières.
Celte cave que je pioche jusqu'à une profondeur de deux pieds, ma grand' mère en a déjà fait gratter la surface, dans les premiers temps de son mariage.
Mon père, lui, s'est attaqué à la bergerie ; moi, il y a une vingtaine d'années, j'ai dépavé les écuries et la grange. Que n'avons-nous pas remué ici; depuis soixante-dix ans! De dépit, j'ai fini par tout laisser là, et je me suis mis à faire du commerce. Si je m'y étais enrichi, il est probable que je n'aurais jamais repris ces fouilles ; je me serais contenté de transmettre à mes enfants l'énigme qui nous tourmente depuis trois générations. Mais je n'ai pas réussi, j'aî
des dettes, et... je vous le dis en confidence, je crains d'être exproprié par mes créanciers. Comprenez- vous, monsieur?... Voir vendre à vil prix cette maison qui renferme un trésor!. . . Et quel supplice de se dire : a il ne me faudrait pas plus de douze ou treize mille francs pour me libérer, et il y a ici une somme double ou triple, bien à moi, à portée de ma main, sous la pierre de ce foyer peut-être... Eh bien, non!
malheureux, tu n'y toucheras pas , elle sera perdue pour loi, pour t3s enfants, et c'est un étranger qui en profitera ! »
Minaut était ému, ses yeux roulaient des larmes.
— Voyons ! ne désespérez pas, lui dit M. Pié-Rondal. Montrez-moi les papiers de Tabbé Minaut ; quelque chose me dit
que nous y trouverons une indication qui vous sera utile.
Ils se levèrent, et Minaut s'engagea, avec son interlocuteur, dans un vieil escalier de pierre, aux marches usées, qui conduisait au grenier.
Ils arrivèrent à une sorte de galetas où Minaut serrait son blé et ses graines, et qui servait en même temps de débarras. Dans un coin, près de la fenêtre, un grand bahut sans couvercle contenail, pêle-mêle, des livres et des papiers ; M. Pié-Rondal se mil immédiatement en devoir de l'explorer.
Il eut le regret de constater qu'il n'y avait là autre chose que des papiers de famille, titres, contrats divers, tous très vieux, très vénérables, mais sans la moindre valeur archéologique. Quant aux livres, une cinquantaine environ, bien qu'ils eussent» pour la plupart, appartenu à l'abbé Minant, dont ils portaient le chiffre, ils n'offraient pas non plus de sérieux intérêt.
— Maintenant, dit M. Pié-Rondal à Minant, venons à ce qui vous intéresse.
Vous avez déjà compulsé ces papiers, sommairement comme je viens de le faire; ce n'est pas assez. L'abbé Minant s'attendait à des visites domiciliaires, à des perquisitions, et, s'il a laissé ici un document relatif à l'argent qu'il venait d'enfouir, il a dû le libeller de telle sorte que son secret ne fût pas à la merci du
-■: t-:-î:: t-lt ir::is^per.t, il nous ' - " - r^f :.:■-; K^rÀ niêticuleusei -.1 J:.:-?. T-i-^iT cinsi dire, ^î ^ jz-. A ".â Les^gne. Papiers -:î f-f^: ;assés ea revue avec le .; -'■•^i ~.;.z. p-2ge ; ar f-age. M. Pié- 1 ::.f^^;; la eoi:5ciei:ce jusqu'à rr •:^:'.^'^^s reli-ires qu'il soup- <:::i.il: -ir r^.ccr q.:^'qje note secrète.
Filra ii"£: ■ i.'A. et après deux heures de j«rr--u;~:î:::i~ inutiles, ils durent quitter le gilclas, dêsippoiiîtês et transis de ifûiJ.
TanJis qu'ils se réchauffaient dans la cuisine et que M. Pié-Rondal se demandait si l'iodicalion cherchée n'avait pas été confiée à un objet moins périssahle qu'une feuille de papier, te jeune fils de Minaut, Tienni, rentra de l'école, tenant son paquet de livres, qu'il dé-
posa sur la table» pour prendre des mains de sa mère une tartine de confiT tures. Le hasard voulut que les yeux de M. Pié-Rondal se portassent machinalement sur ce paquet. Tout à coup, il tressaillit, et, s'élançant vers la table, il déboucla la courroie, prit un des livres, revêtu d'une solide couverture de par-r chemin, et, le présentant à Tienni, lui demanda brusquement :
— Où as-tu pris cela?
L'enfant fut tellement saisi, qu'il laissa tomber sa tartine.
— C'est mon Choix de lectures^ balbutia-t-il.
— Mais cette couverture, d'où vientelle ?
Tienni avoua en pleurant qu'il l'avait prise dans la chambre au grain.
— Malheureux ! s'écria Minaut. • .
M. Pié-Roudal avait déjà jeté un coup d'œil sur le parchemin.
— C'est du latin, dit-il, et vraisemblablement de l'abbé Minaut. Voyoïfâ cela !
L'enfant s'était très bien entendu à recouvrir son Choix de lectures. II avait d'abord trempé le parchemin dans l'eau pour l'assouplir, puis, l'appliquant sur le livre, il avait, de chaque côté, replié les bords dans l'intérieur du cartonnage.
En un clin d'œil, tout cet agencement ^ fut détruit. L'une des pages du parche-
^ min contenait un bail à rente, en dale
K de 1774 relatif à un pré que la famille
J Minaut avait vendu depuis, en 18i2.
Pl Malheureusement, c'était cette page que
Tienni avait appliqué contre son livre, cl qui, garantie de tout contact exté-
rieur, avait conservé, nette et parfaiteraeiii lisible, l'écriture du notaire. Mais, qu'importait cet acte, maintenant sans objet? L'essentiel était de déchiffrer la note latine écrite sur le verso. Comment y parvenir, sous ces taches d'encre et ces souillures de toute sorte qui s'y étaient accumulées, depuis deux mois, entre les mains de l'écolier?
Cependant, M. Pié-Rondal ne désespéra pas d'en venir à bout.
D'abord, le commencement de la note, replié dans l'intérieur du livre, avait été suffisamment préservé; on pouvait le lire. Il est vrai que la quatrième ligne, mise en saillie par l'arrête du cartonnage, était presque complètement effacée, mais les lignes suivantes laissaient entrevoir quelques syllabes et même, à la fin, on distinguait nettement
une partie de la signature : J. Min...
— C'est de l'abbé Minaut ! s "écria M. Pié-Rondal... Attendez! fitril en se reportant vivement aux premières lignes de la note, oui... c'est cela... Meos fralrisque mei mimmos... Il s'agit du trésor que vous cherchez !
Minant et sa fem.rae, ainsi que Vincent qui venait de rentrer, poussèrent des exclamations de surprise et de joie.
M. Pié-Rondal s'était de nouveau penché sur le manuscrit, scrutant du regard, grattant de l'ongle, marmottant des syllabes étranges : Ter... ter... oui, c'est un r... nal... nat... qu'est-ce qu'il y a ensuite?
Et toute la famille, les yeux fixés sur lui, attendait anxieusement, dans le plus profond silence.
Tout à coup, il se redressa en s'écriant :
— Nous y sommes] terrœ natali, la terre natale!... C'est ici dans cette maison!
— Bien ! dit Minant, respirant à peine ; mais dans quel endroit?
— Oh! attendez... J'ai aperçu là un conimencement de mot. . .
Et il reprit son occupation, épelant :
— Cot,.. cob..., non, c'est un L..., col, c'est cela , mais il y a un Z? plus loin, et ensuite ar/... Victoire! s'écriat-il; oui-, c'est bien cela : columbarium!
— Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Minaul.
— Eh ! cela veut dire, mon brave, que le trésor que vous cherchez est dans 'Votre colombier.
— J'ea sais assez! s'écria Minaut.
Vite, ma pioche!
Et il se dirigea vers la porte.
— Attendez donc, dit M. Pié-Rondal en le retenant. Le reste de cet écrit, si je parviens à le déchiffrer, va nous dire dans quelle partie du colombier...
— Ça m'est égal. Je vous répète que j'en sais assez. Le colombier ! Faut-il que je sois bête de n'avoir pas deviné cela! C'est le seul endroit où on n'ait pas fait de fouilles. Je tiens maintenant l'argent et, ajouta-t-il en étendant la main, qu'ily enait peu ou beaucoup, la moitié, monsieur, vous appartient.
— Ah ! mais non, je ne veux pas.
— Bon! nous verrons cela. En attendant, finissez de débrouiller ce grimoire, je ne demande pas mieux; mars ce que vous m'avez dit me suffit, A la besogne!
Il sortit pour aller prendre ses outils dans la cave.
Deux minutes après, il atteignait le colombier et l'attarjuait vigoureusement.
M. Pié-Rondal revint vers la table et se remit avec ardeur à étudier le parchemin.
Après trois heures de lavages, de grattages, de tâtonnements et de laborieux efforts, il parvint à déchiffrer une partie de la note écrite par l'abbé Minaut, puis ce travailimportant terminé, il traduisit cette note comme suit :
« En butte à la persécution, et sur le point de quitter ma chère et malheu-
14i LE PIGEON
reuse patrie, je confie Targent de mon frère et le mien à la terre natale... colombariam (colombier). ;
« dans Tespoir qu'il sera retrouvé un « jour, avec Taide du ciel et grâce à cet « écrit tracé dans les larmes, par ceux <c des nôtres qui survivront à celte tource mentC; que Dieu a permise pour nos « péchés, niais qu'il ne voudra sans doute a pas éternelle. »
(c A nato J. Ch. Dom. nostro (c MDGCLXXXXIII Decemb. XXI a Die. « J. MiNÀLTus,
(C Injuraius sacerdos. »
(( L'an de Notre Seigneur 1793, le 21 décembre.
« J. MiNAUT,
a Prêtre insermenté. »
. Ainsi, sauf une légère lacune, M. Pié- Rondal était parvenu à reconstituer la note de Tabbé Minant.] Mais, par une étrange fatalité, cette lacune se produisait dans la partie du texte^^où, selon toute vraisemblance, était indiqué l'endroit précis qui recelait le trésor. Dieu sait pourtant avec quelle tension de toutes ses facultés il avait scruté ce malheureux passage! Il eut voulu pouvoir dire à Minant : « Cherchez là, »
et, après quelques coups de pioche ou de marteau, voir élinceler les pièces d'or.
Hélas ! il avait seulement recueilli quelques lettres éparses, qu'aucun sens appréciable ne reliait entre elles, et qu'il ne pouvait même pas certifier absolument exactes.
Aussi, en allant retrouver Minaul, avait-il un air penaud et ennuyé.
Minaut, au contraire joyeux, allègre, avait déjà débarrassé le. bas du colombier de divers ustensiles qui Tencombraient, et il s'apprêtait à lever le carelage.
— Un instant ! dit M. Pié-Rondal; il faut raisonner Topération et voir sur quel point vous devez de préférence diriger vos recherches.
— Vous avez découvert autre chose sur ce parchemin?
— Non, malheureusement. . . tout au plus des semblants d'indications. . . Au reste, voyez vous-même.
Minaut, après avoir lu, demanda si, à part le mot columbarium (colombier)^ qui ressortait nettement, les quelques lettres et syllabes éparses dans le passage tronqué pouvaient signifier quelque chose.
— Eh ! oui; cela peut signifier quelque chose... Irop de choses même, car elles semblent se contredire. Ainsi, il est bien évident que Ton a voulu désigner l'endroit du colombier où a été pratiquée la cachette.
— C'est probable.
— Or, la première syllaba que nous rencontrons, c'est soL . . sol ? Qu'est-ce que cela veut dire?. . . Non pas, évidemment sol, solis, le soleil, ce qui serait absurde, mais bien solum, soli, le sol, la terre, le carreau sur lequel nous avons les pieds .
— Justement, dit Minaut, je me dispose à le piocher ferme !
— Attendez. . Remarquez- vous, plus loin, ces deux lettres p-r et ensuite la syllabe med?. . . Med, à n'en pas douter, c'est médias ou média, « le mi-
lieu » ; mais le milieu de quoi ? Si, comme on peut le supposer, p-r signifie p{a)r{ies)^ nous avons paries médius ou pariete medio^ a le milieu du mur»; mais quel mur? Ce colombier en a qua* tre, qui forment un carré parfait.
— On peut , dit Minant, les examiner tous les quatre, pour voir si on nV a pas pratiqué un trou qu'on aurait rebouché ensuite.
— Bien ; mais ce n'est pas tout; Voyez- vous, un peu plus loin, ces deux syllabes iàs//gr? Or, iàs//gr, c'est, à coup sûr, fastiffium, ou fastigio (peu importe la désinence). C'est-à-dire le faîte^ le comble, le toit. Ainsi, voilà qu'on vous renvoie dans les combles I Gela a l'air d'un jeu; et, pourtant, l'homme qui a écrit ceci n'avait pas envie de plai-»
sauter %
— Monsieur Pié-Rondal, dit gravement Minaul, qu^il s'agisse du toit ou des murs ou du so7, peu importe : je sais maintenant où chercher, cela me suffit. Et, soyez tranquille, je vous secouerai si bien mon colombier d'un bout à l'autre, et si dru, qu'il faudra bien qu'il rende l'argent qu'on lui a confié.., ou le diable m'emportera!
11 fut convenu que M. Pié-Rondal garderait le parchemin, qu'il l'examinerait, l'étudierait de nouveau, le ferait voir à ses amis, et que, si quelque interprétation nouvelle, plus positive, se révélait, il en informerait immédiatement Mina ut.
— Bien ! dit celui-ci, allez toujours ; mais, avec ma pioche, j'arriverai avant vous.
En sortant du colombier, ils virent
trois OU quatre campagnards, des voisins, qui avaient demandé Minaut, et qui vaguaient dans la cour en l'attendant, Tun pour lui emprunter un harnais, l'autre pour lui dire de replanter une borne que la charrue avait déchaussée. Autant de faux prétextes.
Tienni avait répandu le bruit qu'on déterrait des trésors dans la maison de son père; et ils venaient voir si c'était bien vrai, souriants en apparence, mais fâchés et presque haineux au fond :
c'est dur à digérer, le bonheur d'autrui.
Minaut fit signe du coin de Tœil à M. Pié-Rondal, et, pour dérouter ces curieux, affecta un air modeste. Aux allusions trop directes , il répondit que (( c'était son nigaud de Tienni qui avait répandu ce bruit, mais qu'il n'y avait i^ien de positif... seulement
quelques indications, mais il faudrait voir, etc. »
Un quart d'heure après, la trouvaille de Minant ne se chiffrait pas, dans le village, à moins de cent mille francs.
Ces bruits-, en arrivant aux oreilles des Glavé, provoquèrent une nouvelle dispute entre le père et la fille. Celleci, heureuse de cette fortune survenue au père de son amoureux, soutenait que cela était bien réel et nullement exagéré; Clavé, lui, haussait les épaules, et ne voyait là que d'absurdes commérages. M. Pié-Rondal, qui rentrait dans r auberge sur ces entrefaites, fut invité à donner son avis et dut confesser que Minaut n'avait encore rien découvert.
— Parbleu ! je le savais bieU; dit Clavé.
— Permettez! reprit M. Pié-Rondal, il n'a rien découvert, c'est vrai ; mais un document important l'a mis sur La voie, et ce n'est plus qu'une question
— Très bien ! Je lui souhaite bonne chance, dit Clavé; mais, en fait de trésors et d'argent, moi, je ne connais que ce qu'on tient dans la main, et qui sonne.
Et, comme Arsène voulait placer une observation, il l'interrompit ;
— Assez causé. Il se fait tard. En attendant que ton Minaut soit riche, sers-nous à dîner.
Apres le départ de M. Pié-Rondal, Minaut n'eut rien de plus pressé que de reprendre son travail.
Il explora le colombier du haut en bas, scrutant tour à tbur le rez-dechaussée, les plafonds, les murs, et même la charpente. Cela lui prit une quinzaine de jours au bout desquels il se mit à décarreler et à piocher résolument le rez-de-chaussée.
Vincent, assez indifférent jusqu'alors à ces recherches, s'y intéressait maintenant : il sentait qu'elles avaient quelque chance d'aboutir, et il se disait, non sans vraisemblance, que le sort de ses
amours avec Arsène pouvait bien en dépendre. Il offrit à plusieurs reprises à son père de l'aider ; mais celui-ci refusa toujours, objectant qu'il y avait d'autres travaux dans la maison et que ce n'était pas trop d'un seul homme pour y faire face. En réalité, Minaul s'était seul acharné à la poursuite de.
ce trésor, et ne voulait céder à personne, pas même à son fils, l'honneur de le trouver.
Cependant Vincent et Arsène continuaient à se voir en secret et, le plus souvent, il était question entre eux du revirement qu'une découverte importante devait amener dans les idées de Olavé.
La jeune fille, à cet égard, ne partageait pas lesillusions de son amoureux.
— Ne t'y fie pas, lui disait-elle ; mon pèrt" l'a pris en grippe. Tu auras de
la peine à rentrer en grâce auprès de lui.
— Pourtant, raisonnons, faisait Vincent. Pourquoi me repousse-t-il? Parce que mes parents sont ruinés... Supposons qu'un heureux hasard rétablisse nos affaires et nous rende plus riches que lui.
— Sans doute, répondait Arsène, cela ne lui serait pas indifférent ; mais, s'il est avare, il lui répugne de le paraître, et il ne voudra pas avoir Tair de céder à des considérations d'argent.
Ces propos donnaient à réfléchir à Vincent. Mais le temps s'écoulait, et il ne paraissait pas que les sentiments de Clavé dussent de sitôt être mis à répreuve. On était au commencement d'avril, et Minaut, après avoir fouillé le sol dans Tintérieur du colombier sur une
profondeur de cinquante centimètres, n'avait rien découvert. Il n'était pas découragé pour cela : seulement, il se reprochait de n'être pas descendu assez bas.
— Est-ce que tu vas continuer? lui demanda Vincent.
— Sans doute. Pourquoi pas?
— Parce qu'il est malheureusement probable qu*il n'y a rien. Attends, au moins, que tu aies revu M. Pié-Rondah
— A quoi bon?
— Peut-être a-t-il fini par déchiffrer le parchemin.
— Non. Il m'aurait écrit ou il serait venu ; il me l'avait promis. Moi, je lui ai prédit que j'arriverais plus tôt au but avec ma pioche que lui avec sa loupe, et je tiendrai parole. J'ai réfléchi et je
compte ouvrir une tranchée extérieure du côté delà cour.
— C'est très imprudent, ce que tu veux faire là.
■ — Plaisantes-tu?
— Non. Ce mur, déchaussé des deux côtés, peut s'écrouler; il n'est déjà pas très solide.
— Allons donc!
— Je t'en prie, laisse cela. Tu verras qu'il l'arrivera malheur.
— C'est mon affaire; occupe-toi de ce qui te regarde.
C'était une de ces déterminations contre lesquelles il n'y a pas à lutter.
Vincent se le tint pour dit. D'ailleurs, des événements imprévus vinrent bientôt détourner son attention du danger auquel son père s'exposât si obstinément, ^.i.^-'— "^"- -' ^'-'^ij^^y
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On se rappelle comment Arsène et lui parvenaient à se voir à Tinsu de tous :
la nuit, Vincent franchissait le mur de clôture; traversait le jardin de Clavé et arrivait sous la fenêtre de la jeune fille, puis il se hissait sur un tronc de poirier, accoté contre le mur. Clavé, bien entendu, ne se doutait de rien; mais, un matin, il remarqua des empreintes de pas dans une planche qu'il avait ratissée la veille. Gela le surprit : ni sa femme ni sa fille n'étaient venues dans le jardin^ et, d'un autre côté, il ne voyait rien qui pût tenter des maraudeurs.
Pour éclaircir ce mystère, il se mit, la nuit suivante , en embuscade sous un hangar voisin. Il n'attendit pas longtemps. Vers dix heures, un bruit se fit entendre; puiS; un homme, que
l'obscurité ne lui permettait pas de reconnaître, s'avança dans le jardin. Son premier mouvement fut de tomber sur lui et de l'assommer; il se contint.
Il vit l'homme se rapprocher de la maison, et, presque aussitôt, la fenêtre d'Arsène s'ouvrir.
Alors il comprit : c'était Vincent.
— Ah! gredin! canaille! s'écria-t-il.
Et, en même temps, il s'élança, armé
d'un bâton.
Vincent, effrayé, voulut revenir sur ses pas. La retraite lui était coupée.
Alors il grimpa sur le tronc du poirier, saisit le rebord de la fenêtre, et, aidé par Arsène, parvint à se réfugier dans sa chambre.
— Bon ! s'écria Glâvé : attends un peu, nous allons compter ensemble.
Et il entra dans la maison.
iôB LE PIGEON
Dans l'escalier, il rencontra sa femme qui s'avançait, toute tremblante, une lampe à la main.
— Viens, et éclaire-moi, lui dit-il.
La chambre d'Arsène donnait sur le
palier. Il tourna le bouton, mais la porte, fermée à Tintérieur, ne s'ouvrit pas.
— Ali ! c'est comme cela ! cria-t-il. • .
attends !
Et, reculant d'un pas, il s'élança et heurta la porte d'un si rude coup d'épaule qu'elle craqua sourdement, mais sans se rompre.
Il allait recommencer lorsqu'il entendit tirer le verrou. La porte s'ouvrit.
Arsène était plantée droite devant lui, dans une attitude ferme et résolue. Il l'écarta brusquement, fureta d'un coup d'œil dans la chambre, et, tout à coup,
se dirigeant vers la fenêtre, se pencha en écoutant : un bruit de pas qui s'éloignait l'avertit que Vincent venait de s'échapper par où il était venu.
— Toi, grommela-t-il, je te retrouverai !
Puis, se retournant vers sa fille :
— A nous deux, maintenant. Ainsi, voilà le niétier que tu fais?
— Quel métier?
— Tu as l'effronterie de recevoir des galants chez toi.
— Je ne reçois pas de galants. C'est la première fois que Vincent met les pieds dans cette chambre.
Gela fut articulé si nettement que Clavé regretta presque son injurieuse accusation.
— Soit! dit-il, je veux bien te croire;
mais il me semble que je t'avais défendu de lui parler, de le voir..
— C'est vrai, je t'ai désobéi; mais je l'aime, et, que tu le veuilles, ou non, je l'épouserai.
— Malheureuse!
Et Clavé, furieux de se voir braver ainsi, s'approcha de sa fille avec un geste menaçant.
— Tu peux me tuer, mais je ne céderai pas, dit Arsène, sans reculer d'un pas.
Ce fut Clavé qui s'arrêta. « Quelle tête! criait-il, quelle tête! » Et, intérieurement, il ne pouvait s'empêcher d'admirer celle qui lui résistait ainsi en se disant avec un mélange d'amertume et d'orgueil : « Elle tient de moi! »
A la fin, craignant de se laisser emporter trop loin et ne sachant d'ailleurs
quelle résolution prendre, il quitta la place et reinit aii lendemain la conclusion de l'affaire.
— Bien! c'est très bien! dit-il; en voilà assez pour ce soir. Demain matin, nous reparlerons de cela . Couche-toi, et tâche, avant de f endormir, de faire quelques réflexions. Viens, dit-it à sa femme.
Celle-ci, avant de sortir, dit à sa fille d'un ton de supplication et de caresse :
— Ma chère petite, soumets-toi, je t'en conjure.
Arsène embrassa tendrement sa mère, mais sans que son attitude indiquât qu'elle fût disposée à céder.
Glavé, rentré chez lui, se mit à se promener dans sa chambre, en réfléchissant aux moyens d'amener Arsène à composition, et, en tout cas, d'empêcher ces scandaleux rendez-vous qu'il venait de
Itt LE PIGEON
surprendre. Il imagina tour à tour de murer les fenêtres, de tenir sa fille sous clé, de poser des pièges à loup dans le jardin, de chercher querelle à Vincent et de le malmener au point qu'il n'osât plus s'aventurer hors de chez lui. Tout cela était bien excessif, peu pratique.
Alors il se demanda si la loi ne lui offrait pas quelque secours.
Il avait sur la cheminée un gros volume intitulé : les cinq Codes du royaume y précédés de la Charte constitutionnelle, qu'il consultait dans les cas embarassants et même en amateur, car il avait des instincts de chicane et de procédure. Il le prit et se mit à le feuilleter. A force de chercher, il finît par tomber sur un certain article 377, d'où il lui parut résulter qu'il pouvait, avec l'agrément du président du tribu-
LE PIGEON iC3
nal et sur Tavis du procureur de la République, faire enfermer sa fille pendant six mois.
— Voilà mon affaire! pensa-l-il.
Et, après avoir marqué la page, il B'alla coucher.
Le lendemain, il s'habilla vivement et, armé de son Code, il se dirigea vers la chambre de sa fille.
Il ouvrit la porte, non sans une certaine émotion ; mais il s'arrêta stupéfait :
le lit n'était pas défait et la chambre était vide.
Voici ce qui s'était passé :
Après le départ de son père, Arsène,
brisée par celte lutte qu'elle venait de soutenir contre lui, s'était laissée tomber sur une chaise, en songeant avec effroi aux suites fatales de cette aventure. Il était évident pour elle que son père ne se laisserait pas fléchir, qu'au contraire son aversion pour Vincent allait redoubler et qu'il trouverait le moyen, d'empêcher leurs rendez- vous : dès lors, elle se voyait en butte à un espionnage incessant, à des reproches, à des brutalités même, car Clavé, dans ses moments de colère, ne se contenait plus.
Elle était absorbée dans ces tristes réflexions, lorsque son nom, prononcé à voix basse, la fît tressaillir. Elle leva les yeux, et, malgré l'obscurité, distingua la figure de Vincent au-dessus du rebord de la fenêtre ; elle courut à lui.
— Gomment ! c'est toi ? lui dit-elle.
Tu ne crains pas que mon père te surprenne?
— Non... parle plus bas... Il vient d'éteindre sa lampe et de se mettre au lit.
— Tu en es sûr ?
— Oui, j'ai appliqué à sa fenêtre cette échelle que j'ai trouvée sous le hangar.
— Prends garde! c'est peut-être une ruse de sa part.
— Non. Il ne suppose pas, après ce qui s'est passé, que j'ai l'audace de revenir.
— G*est vrai! Commentas-tu osé?
— Je n'avais pas quitté le jardin. J'étais là, pendant cette scène, prêt à m'élancer s'il te maltraitait par trop.
— Merci 1 lui dit-elle en lui serrant la main. Malheureusement, ce n'est pas fini : demain il recommencera, et fou-
' jours. Nous ne pourrons plus nous voir.
— Arsène, es-tu décidée à tout pour échapper à cette persécution?
— Oui.
— Eh bien ! quittons le pays, cette nuit même, et fuyons ensemble.
— J'y avais pensé ; mais as-tu réfléchi aux conséquences ?
— Oui. On glosera ; tu seras compromise, perdue de réputation, soit !
Qu'est-ce que cela te fait, si tu as confiance en moi et si tu m'aimes?
— Il ne s'agit pas de moi. Le pis qui puisse m'arriver, c'est que mon père me fasse rechercher, me retrouve et me ramène de force chez lui... Je n'y resterai pas longtemps : où que tu sois, je saurai bien te rejoindre. Mais toi, sais-tu à quoi tu t'exposes?
— A quoi donc?
— Je suis SOUS l'autorité de mon père, il portera plainte contre toi pour détournement de mineure... C'est puni, à ce qu'il parait, ces choses-là. Et n'attends pas de grâce de lui; il sera sans pitié.
Vincent garda un moment le silence; bientôt il reprit :
— Ah ça! Est-ce que tu n'es pas libre? Est-ce que je te fais violence?.. .
Il me plaît de quitter Morelles et d'aller m'établir ailleurs; il me semble que j'en ai bien le droit. Toi, la fantaisie te prend de me suivre, de venir me rejoindre.
Qu'est-ce qu'on veut que j'y fasse? Estce que je puis t'en empêcher?
— C'est vrai, dit naïvement Arsène.
— Voilà Marcel Beau et Fannv Crosle,
sa promise, qui vont ensemble à Paris travailler aux jardins. Elle est mineure
comme toi, et ils ne seront mariés que l'hiver prochain. Cependant on ne. leur dit rien, on trouve cela tout naturel.
Justement, ils doivent partir cette nuit avec les Roublan, Gagny et sa femme, les deux Pernet, et d'autres encore.
C'est le père Vallot qui les mène au chemin de fer sur sa charrette. S'il nous plaisait de nous joindre à eux et s'ils voulaient bien de notre compagnie, où serait le mal? Qui pourrait dire que c'est moi qui t'enlève, plutôt que Roublan ou Pernetou. même que le père Vallot ?
Arsène fut tout à fait convaincue par ce raisonnement.
— En effet, dit-elle; et pourquoi n'irions-nous pas avec eux?
— J'allais te le proposer. Ils partent à deux heures.
— Vite !... le temps de prendre quelques hardes et de faire un paquet.
Dix minutes après, ils étaient dans la rue, pressant le pas, émus et un peu inquiets, mais fiers aussi de cette équipée qui les liait irrévocablement l'uu à l'autre .
Vincent quitta un moment Arsène pour entrer chez lui prendre aussi quelques effets et ce qu'il avait d'argent, c'est-à-dire une centaine de francs. Il ne voulut pas se séparer de ses parents sans les informer, non de vive voix, ce qui eût amené des observations, une scène, mais par un mot qu'il écrivit à la hâte et qu'il essaya, en passant dans la chambre de sa mère, de glisser sous son oreiller sans qu'elle s'en aperçût.
Malgré ces précautions la bonne femme se réveilla.
— C'est toi, Vincent, dit-elle; tu rentres bien tard.
— Oui, mère, mais je vais me coucher, allons, rendors-toi.
Il Tembrassa tendrement sur le front, en même temps qu'il pressait la main de son père endormi.
Lorsqu'il eut rejoint Arsène, il se hâta de l'emmener chez le père Vallot, où tout devait être prêt pour le départ.
En effet, la charrette était attelée dans la cour, et la plupart des voyageurs arrivés.
Chacun s'étonna de les voir; puis, ce fut une joyeuse acclamation, lorsque Vincent eut annoncé qu'ils partaient, eux aussi, pour Paris, et qu'ils allaient travailler aux jardins. Tout le monde connaissait les amours contrariées des deux jeunes gens et, par conséquent^ la cause réelle de leur voyage.
— Bravo ! Arsène ! Bravo Vincent !
s'écria Tun des Pernet ; enfoncé, le vieux Glavé !
Clavé n'était pas aimé dans le village, aussi jusqu'à la gare du chemin de fer, y eut-il un concert de rires et de plaisanteries sur la piteuse mine qu'il ferait dans quelques heures, en trouvant sa fîUe envolée.
Ce qu'il éprouva surtout, le matin, à l'aspect de cette chambre déserte, ce fut une violente colère. Il éclata en imprécations contre Arsène ; car, il ne pouvait douter de sa fuite : l'échelle encore dressée sous la fenêtre et la porte du jardin ouverte étaient là pour l'attester.
Lorsque la colère lui permit de réfléchir il se dit : a elle s'est réfugiée chez ces Minant. Ils sont tous d'accord. Ils veulent la compromettre pour que je ne
.leinanûâ-
bien, ce?!
ton fils Vincent. Il en fait de belles!
J'entends la plaisanterie comme un autre, mais celle-ci est un peu forte.
— Quelle plaisanterie ? Qu'est-ce que tu as à me dire de Vincent ?
— Voyons! Ne fais pas l'ignorant.
Arsène est ici, dans ta maison.
— Arsène, ta fille?
— Oui, je Tai grondée un peu vertement hier; elle a cru me faire une bonne farce en se réfugiant ici, d'accord avec Vincent. C'est très bien ; mais il n'est pas convenable que cela se prolonge.
— Je ne sais pas ce que tu veux dire.
— Ah ! tu no sais pas... Où est ton fils en ce moment ?
— Dans son ht, je pense : il est ren-
tré tard.
— Me permets-tu d'aller lui dire deux mots?
— Quatre, si ça te fait plaisir... En voilà une histoire 1
Et il reprit tranquillement sa pioche.
Clavé entra dans la maison. Il fit les mêmes questions à M™* Minant, et celleci, qui n*avait pas encore découvert le billet de Vincent, répondit à peu près comme son mari.
On se rendit à la chambre de Vincent, et M"* Minant fut tout aussi surprise que Glavé de ne l'y pas trouver.
Mais celui-ci, persuadé qu'un complot général était monté contre lui, cessa de se contenir.
— Ah ! c'est comme cela ! s'écria-t-il.
On croit gagner la fille en se moquant du père... Que non pas! mes petits amis. Je vous ferai rire d'une autre façon, moi. Je vous apprendrai ce
qu'il en coûte pour détourner une fille mineure de chez ses parents.
Minant, aux éclats de sa voix, s'était rapproché. Il lui dit froidement :
— Clavé, tu fais beaucoup trop de bruit; je t'engage à nous laisser tranquilles .
— Soit! C'est à la justice que vous aurez à répondre : je vais porter plainte.
— Va porter plainte; et dépêche-toi, je t'en prie... 11 n'est pas trop tôt!
Minaut était pâle de colère. Clavé, qui ne voulait pas engager de lutte avec lui, battit en retraite et sortit de la maison, en grommelant des menaces.
Dans la rue, il rencontra le père Vallot, qui revenait du chemin de fer avec sa charrette, et qui Taccosta d'un air goguenard :
— Ah ça, Clavé, tu n'as donc pas
d'ouvrage à donner chez toi à la fille, que tu l'envoies travailler aux jardins, à Paris ?
11 tressaillit: c'était une révélation!...
Mais le ton de Vallot le froissa.
— Eh bien ! fit-il, quand je l'y aurais envoyée, où sérail le mal ? Et qu'est-ce que cela peut te faire?
— Oh ! rien du tout ; seulemenl, j'admire la précaution que tu as eue de lui adjoindre Vincent. Tu es sur, au moins, que si elle tombe malade, elle sera soignée.
Glavé, incapable de supporter de sang-froid ces railleries, s'éloigna en serrant les poings. Du reste, il n'avait pas besoin d'en savoir davantage :
c'était un enlèvement, et les deux fugitifs allaient à Paris.
Il rentra chez lui en murmurant :
,»TfKr'
— Bien ! Courez, mes petits amis, et moquez-vous de moi. Je saurai vous rattraper, et rira bien qui rira le dernier.
Sur le seuil de sa maison^ il aperçut sa femme. Après avoir constaté l'absence d'Arsène et la sortie matinale de ' son mari, elle attendait, tremblante d'inquiétude.
Peut-être aurait-il passé à côté d'elle sans lui rien dire ; mais elle eut l'imprudence de lui adresser une timide question, et, comme il fallait que sa colère s'épanchât sur quelqu'un, il la fit retomber sur elle.
— Ce qu'elle a fait, la fille ? s'écrial-iL Je te conseille de parler d'elle et d'en être fière ! Ce n'était pas assez de recevoir son galant, il a fallu qu'elle se sauvât avec lui cette nuit : ils sont en route pour Paris. Cours après !
Voilà ce qu'elle a fait, ta fille !
Il continua, et ces mots, ta fille, revenaient à chaque instant, prononcés avec dédain. C'était, du reste, une manie : quand parfois il vantait les qualités d'Arsène, il avait plein la bouche de : a ma fille »; dans le cas contraire, ce n'était plus que la fille de M- Glavé.
Il reprocha durement à la pauvre femme d'avoir transmis à Arsène de mauvais instincts, de l'avoir gâtée par sa faiblesse, d'avoir encouragé son [imour pour Minant : probablement elle
avait connaissance de ces rendez-vous^ et elle les favorisait... c'était indigne!
Peut-être même, était-elle complice de cet enlèvement !... Elle se garda bien de protester contre ces accusations, de peur de l'irriter davantage ; elle se contenta de pleurer et de gémir.
— Oui, pleure maintenant, dit-il; cela remédie atout!... Moi, je vais tâcher du moins qu'on ne se soit pas moqué de moi iiîipunément.
Il s'enferma un instant dans sa chambre, consulta son vieux code, et découvrit cette fois que les enlèvements de mineurs étaient assez rigoureusement punis, a J'espère bien, pensa-t- 11, que Vincent attrapera le maximum de la peine. Allons faire notre déclaration à la mairie. »
Le maire, un honnête cultivateur
nommé Sacaud, était un de ses proches voisins. Il le trouva dans sa cour occupé à atteler ses. chevaux à une herse et prêt à partir pour les champs.
— Je suis fâché de te déranger, lui dit-il; mais j'ai besoin de toi pour un instant.
— Oui, fit Sacaud en souriant, je me doute de quoi il s'agit.
— Ah! tu as appris... C'est joli, hein?
— Penh ! ça devait finir par là. Tu viens pour les publications, pour les bans, si tu aimes mieux... car ta fille ne peut plus épouser que Vincent.
— Te moques-tu de moi? Tu sais que je n'ai jamais voulu entendre parler de ce mariage.
— Oui, mais après ce qui vient de se passer , . .
— Raison de plus pour qua je m'y oppose. Par exemple! Si tu crois qu'on vient à bout de moi par des procédés de ce genre.. . Allons! entrons chez toi.
— Pour quoi faire?
— Pour recevoir ma plainte.
— Tu veux porter plainte?
— Sans doute. Vincent ne s'en tirera pas à aussi bon compte qu'il se l'imagine. Eh bien! viens-tu?
— Voyons ! Clavé, réfléchis un peu.
— Il n'est pas besoin de réflexion.
Veux-tu recevoir ma plainte , oui ou non? Si tu ne te sens pas assez fort pour la rédiger, nous allons appeler l'instituteur.
— Laissons l'instituteur en repos, fit
Sacaud un peu piqué. J'écrirai très
bien ta plainte moi-même, si je juge à
propos de l'accueillir.
f» LE PIGEON
— Comment, raccueillir? C'est Ion devoir.
— C'est possible ; mais il est de moû devoir aussi de te faire quelques observations. Voyons! Clavé, parlons sans nous fâcher. Tu t*es buté contre ce mariage; as-tu raison? Les deux jeunes gens se sont pris d'amitié, et la preuve en est belle aujourd'hui, . . En soniiae; que peux-tu reprocher à Vincent? Bon caractère, rangé, travailleur... Je te défie de trouver mieux dans le pays. Oh!
je sais bien, Minaut n'a pas fait de brillantes affaires dans son commerce, il a même quelques dettes ; mais ...
— Je ferais bien de donner ma fille à Vincent, n'est-ce pas?
— Dame! c'est mon avis.
. — Eh bien! gardeJe. Au revoir.
— Où vas-tu? . .
— Je vais chercher autre part quelqu'un qui ni'écoutera et qui ne se jouera pas de la douleur d'un père offensé !
Il sortit majestueusement de la cour, rentra chez lui, attela son cheval à sa carriole et partit pour la ville, décidé à porter plainte au parquet.
Mais, en arrivant, il jugea convenable de faire visite tout d'abord à M. Pié- Rondal, et de lui demander conseil.
M. Pié-Rondal, en le voyant, se rappela le problème qu'il n'avait pu résoudre à Morelles, et s'informa si Minaut, dans ses fouilles^ avait découvert quelque chose.
— Ah oui ! ce fameux trésor, fît Clavé avec un sourire sarcastique et dédaigneux ; en voilà une plaisanterie !
— Non, cela paraissait sérieux, je vous assure.
18i LE PIGEON
— Eh bien ! on ne s'en douterait guère, à voir le résultat : Minaul aurait mieux fait de piocher ses vignes que sa cour. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
— Ah ! ... Et de quoi donc ?
Clavé raconta sa mésaventure, et termina en demandant ce qu'il convenait de faire.
— C'est bien simple, mon brave, dit M. Pié-Rondal. Quand deux jeunes gens s'aiment et qu'ils ont commis une escapade de ce genre, il ne reste plus qu'à prévenir le maire et le curé et à régulariser leur situation par un bon mariage.
Clavé fut presque scandalisé de cette réponse.
— Comment ! Et vous aussi, s'écriat-il, voilà le conseil que vous me donnez 1
— Sans doute. Tout homme sensé et impartial ne vous en donnera pas d'autre .
— Quoi ! s'écria Clavé, j'accepterais pour gendre un drôle qui me brave et se moque de moi, le fils d'un fou aux trois quarts ruiné, qui passe son lemps à chercher des trésors au lieu de travailler utilement... Mais on me montrerait au doigt dans le pays, et on aurait raison .
— Non. On dirait que vous êtes un bon père, qui a oublié son ressentiment pour ne songer qu'au bonheur de son enfant... Gela ne vous convient pas; soit! vous êtes libre. Alors que comptez-vous faire ?
Clavé expliqua ses intentions, telles qu'on les connaît : porter plainte, faire arrêter et condamner Vincent. Quant à
tÔ6
sa fille, la faire revenir de force et obtenir contre elle une séquestralioa de quelques mois, à litre de correction paternelle .
— Voilà bien de l'ouvrage, mon brave Clavé, fit M. Pié-Rondal. Je doute que vous en veniez à bout.
. — Gomment ! La loi est pour moi, jç.
la connais.
— Vincent Minant trouvera des gens qui la connaissent encore mieux que vous et qui sauront le défendre... Quant à votre fille, que vous voulez faire ramener chez vous entre deux gendarmes, pourquoi n'allez-vous pas la chercher vous-même, là ou vous savez qu'elle est? La police doit-elle avoir plus de souci que vous-même de vos plus chers intérêts? Pourquoi n'êtes-vous pas déjà parti pour Paris?
— Ah! pour cela, non! dit Clavé.
Arsène s'est enfuie sans mon congé, elle peut bien revenir de même. Ce n'est pas à moi de faire la première démarche. Non, non ! jamais je ne m'abaisserai jusque-là. . . Et puis, tenez ! c'est trop fort, à la fin ! Tout le monde se met contre moi, c'est moi qui ai tort, à ce qu'il parait!... Eh bien, soit! que le crime de Vincent reste impuni, j'y consens ; que ma fille ne rentre jamais dans ma maison^ puisqu'elle Ta désertée... Mais qu'elle ne vienne jamais me demander un morceau de pain, elle ne l'aurait pas ! Je ne la connais plus, je la renie !
M. Pié-Rondal s'efforça vainement de le calmer. Il ne voulut rien entendre, et il sortit du cabinet de l'avocat, en répétant avec un accent tragique :
— Je suis seul désormais, je n*ai plus d'enfant !
M. Pié-Rondal n'attacha pas à ces paroles plus d'importance qu elles n'en méritaient. Ce qui l'affecta davantage, ce fut l'insuccès des fouilles de Minaut.
Quel malheur de n'avoir pu déchiffrer entièrement ce maudit parchemin ! Quatre mois auparavant, à son retour de Morelles, il l'avait communiqué à deux de ses amis et, quoi qu'ils eussent fait tous trois, (c à grand renfort de besicles », comme dit Rabelais, ils n'avaient pu reconstituer le texte effacé. Cette fois
encore, après le départ de Clavé, il prit dans son tiroir le manuscrit et l'examina de nouveau ; mais il dut bientôt s'avouer son impuissance.
— El pourtant, se dit-il, il y a là une indication. Comment se fait-il que Minaut, qui a dû explorer son colombier, n'ait rien trouvé? Faut-il supposer que l'argent caché ait été découvert et enlevé par un étranger, par un domestique?
Il s'arrêta "à cetle supposition et songea qu'il serait charitable d'arracher Minaut à son ingrate tache ; mais il se dit, en même temps, que ces sortes de manies résistent aux meilleures raisons et sont incurables. Il rejeta le parchemin au fond de son bureau, bien résolu -désormais à ne plus s'occuper de cette affaire^
Vers le milieu de juin, il reçut la vi-
site de M. Prévotin, ua archéologue comme lui, mais d'uu ordre un peu plus élevé. M. Prévotin habitait Paris ; il était en relations avec plusieurs membres de l'Institut, section des inscriptions et belles-lettres, membre d'une foule de sociétés savantes ; il avait écrit
plusieurs ouvrages. Bref, M. Pié-Rondal reconnaissait si bien sa supériorité qu'il ne l'appelait que rarement a mon cher ami », mais presque toujours :
(( mon cher »aitre », avec un mélange de familiarité et de respect.
Dans ses excursions scientifiques en province, il fallait que le détour fût bien grand pour que M. Prévotin n'allât pas voir son confrère, qui avait toujours une communication plus ou moins intéressante à lui faire. Celte fois, il fut longuement question entre eux d'une dou-
zaine de sous rongés de vert-de-gris que M. Pië-Rondal faisait remontera Tépoque carlovingienne , tandis que son a cher maître » n'y voyait que de la monnaie du temps de Henri II.
Un matin qu'ils venaient de se disputer sur ce sujet, M. Pié-Rondal, obligé, comme toujours, de battre en retraite devant les arguments de son antagoniste, déplia le journal de la localité, et y jeta distraitement les yeux.
Tout à coup, il poussa une exclamation de douloureuse surprise
— Qu'est-ce donc ? demanda M. Prévotin.
— Oh ! ce pauvre Minaut, quel malheur !... Tenez ! mon cher maître, lisezmoi cela.
M. Prévotin prit le journal et lut :
(n On nous écrit de Morelles :
i Un bien dépl-i-rableévéDementvient ie plonger dans la désolation une des fmiles les pla= esUmées de noire com- ■■■e. M Félix Minant, cullivaleur à Moreltes. airifre-neveu de l'abbé Minant, ancien vicaire de Sainl-Eusèbe JAuserre, convainco par des traditions de famille qa'une somme d'argent importante avait été enfonie dans sa maison par son grand-oncle, à l'époque de la première Révolulion, résolut de découvrir ce trésor. Déjà il avait commencé des recherches dans diverses parties des bàiimenLs, lorsque, à ta fin de janvier dernier, le colombier situé dans le coin de la cour, à gauche, lui fut spécialement recommandé, d'après un document d'une valeur incontestable, parM.P.-H., un de nos savants archéologues. »
M. Prévotin s'interrompit pour jeter un regard interrogateur sur son ami.
— Mon Dieu ! oui, dit celui-ci; je vous demande pardon, c'est moi ; mais continuez, je vous prie.
M. Prévotin reprit :
« Minant, plein de confiance, dirigea ses investigations sur ce point. Il sonda les murs du colombier; puis, n'y ayant rien découvert, il se mit à fouiller le sol en tous sens, profondément. Ces excavations rendirent bientôt Técroulement des murs imminent. Plusieurs fois, les voisins de Miuaut, qui s'intéressaient à son travail, l'avaient averti de prendre garde, qu'il lui arriverait malheur ; mais il ne tenait aucun compte de leurs observations. Enfin, samedi dernier, la catastrophe redoutée se produisit. Vers neuf heures du matin,
un bruit sinistre se fait entendre; M"' Minaut sort précipitamment de la maison... Qu*on juge de sa terreur ! Un des murs du colombier vient de s'écrou- 1er, et elle n'aperçoit plus son marit Elle crie, elle appelle au secours; on arrive de toutes paris, on déblaie à la hâte ; enfin, après deux heures de travail, le corps de Minaut apparaît, mais horriblement broyé !... Ce n'est plus qu'un cadavre 1
(c Nous renonçons à peindre le désespoir de la veuve et du jeune fils de la victime : son fils aîné, absent de la maison, depuis deux mois, ne sait peutêtre pas encore la fatale nouvelle. Les obsèques ont eu lieu avant-hier ; toute la population de Morelles y assistait, témoignant par son recueillement de sa douloureuse sympathie. r>
— Et moi aussi, mon cher maître^ dit M. Pié-Rondal, cela m'a porté un coup ; car enfin, c est moi qui ai indiqué a Minaut ce colombier.
— Ce n'est pas votre faute s'il n'a paspris les précautions nécessaires.
— Sans doute... pourtant, si je me suis trompé . . . Mais non ! reprit-il vivement, il n'y a pas de doute possible;j'ai bien lu columbarium. . . Au reste, voyez vous-même.
Il courut à son bureau et en tira la note de l'abbé Minaut.
— Qu'eôt-ce que c'est que ce parchemin ? demanda M. Prévotin .
— Ah ! c'est vrai, je ne vous ai pas dit. . . Eh bien ! mon cher maître, voici.
Et il raconta son voyage à Morelles, sa visite chez les Minaut, ses recherches infructueuses dans le grand bahut, puis
la découverte inopinée de ce parchemin adapté, en guise de couverture, à l'un des livres du jeune Tienni . . .
— Je ne vois là qu'un vieux contrat, un bail à rente, dit M. Prévotin.
— Oui, mais tournez la page. . . voyez au dos, là.. . cette note en latin.
— Ah! ah! en effet, c'est du latin...
pas .de Gicéron cependant.
— Peu importe, pourvu qu'il se laisse comprendre. Il s'agit bien, comme vous voyez, d'une somme cachée, enfouie.
— Oui. . . Nammos terrœ natali credo.
— Bon! et après?
— Après?... ut... col... bar...
bari... Oui, il y a, comme vous dites columbarium. . . ou columbario.. . colombier^ c'est certain.
— J'ai donc eu raison de dire que la cachette était dans le colombier.
— Cela dépend; il faudrait, avant toul, compléter la phrase.
— Sans doute, et je n'aurais pas demandé mieux ; mais essayez à votre tour, mon cher maître.
— Il est certain que cela n'est pas facile. Cependant, avec de la patience, en tâtonnant.
— Bien. Tenez! voici les quelques lettres que je suis parvenu à extraire de ce passage, dit M. Pié-Rondal en montrant un bout de papier fiché au parchemin avec une épingle. Trouvez un sens à cela, si vous pouvez.
— Il n'en coûte rien d'essayer.
La curiosité de M. Prévolin était fortement excités. Il voulait pénétrer cette énigme, dont la recherche venait de coûter la vie à un homme.
— Laissez-iiioi cette note, dit-il. Je vais l'étudier, seul, à tête reposée.
11 se retira dans sa chambre, où tout d'abord, il appliqua sur le parchemin divers réactifs qu'il avait toujours dans sa malle. Mais rien ne se dégagea : les lettres qui manquaient avaient été emportées par l'usure du parchemin. ï\éduit à se contenter de l'extrait informe remis par son hôte, il l'examina attentivement, mesura les intervalles qui séparaient les lettres ; puis, il imagina mille combinaisons pour remplir ces intervalles, de façon à former des mots, une phrase, un sens.
Au bout de deux heures, M. Pié- Rondal vint entr'ouvrir curieusement sa porte, en demandant : Eh bien?
— Ah! pour Dieu, laissez-moiL. .
s'écria le savant impatienté.
M. Pié-Rondal ne s'y frotta plus. Il connaissait la ténacité de son cher maître, et savait qu'il serait inabordable tant qu'il n'aurait pas résolu le problème d'un façon quelconque.
Le soir, on eut mille peines à le faire descendre pour dîner. Il mangeait machinalement; pas un mot. Tout à coup il tressaillit, et regardant fixement son ami :
— Ah çà, est-ce qu'il n'y avait pas un pigeon de faïence sur ce colombier?
demanda-t-il.
— Oui... du moins, je crois avoir remarqué. . .
— Eh ! c'est cela ! Nous y voilà. Bravo!
Il se leva, jeta sa serviette, et remonta
précipitamment dans sa chambre.
M. Pié-Rondal resta, la bouche béante, en se demandant : Que diantre veut-
il faire avec son pigeon de faïence? A dix heures, au moment de se coucher, il regarda du dehors la fenêlre du a cher maître »; elle était éclairée.
— Ah! ah! fit-il avec une secrète satisfaction, il paraît que cela ne marche pas tout seul... lui non plus... Moi, je vais dormir bien tranquillement.
Il se trompait. Vers quatre heures, il fut éveillé en sursaut par des coups redoublés frappés contre sa porte.
— Qui va là?
— Moi, Prévotin, vite, levez-vous; nous partons.
— Nous partons.,. Pour où?
— Pour ce village... Morelles. Il faut vérifier.
— Ah !.. . Vous avez trouvé une explication?
— Oui, et que je crois bonne.
— Laquelle?
— Vous verrez. Seulement il est fâcheux pour ce pauvre Minaut que je n'ai pas eu ce parchemin huit jours plus tôt.
M. Pié-Rondal eut beau questionner, il ne voulut rien dire de plus.
— Je vous expliquerai cela là-bas; sur le terrain, répétait-il. Ce sera vite fait. Mais, je vous en prie, dépêchonsnous. Il faut que nous soyons là-bas avant midi.
— Ah!... pourquoi avant midi?
— Eh! vous le verrez.
Pendant que la gouvernante allait chercher une voiture, ils mangèrent un morceau à la hâte. A cinq heures et demie, ils se mettaient en route.
Le temps était magnifique, mais la chaleur accablante, et un orage était à craindre dans la journée. M. Prévolin avait hâte d'arriver. Du reste, malgré les questions de son compagnon, il refusait de s'expliquer, soit qu'il ne fût pas parfaitement sur de son fait, soit plutôt qu'il méditât une sorte de coup de théâtre sur les lieux mêmes.
Vers dix heures et demie, ils arrivèrent au haut de la colline qui domine Morelles. Le chemin étant escarpé et coupé de ravines, ils descendirent de voilure. Près d'une vigne aboutissant
au chemin, une femme et un jeune garçon qui piochaient s'interrompirent de leur travail pour les saluer. M. Pié- Rondal reconnut la veuve Minaut et son jeune flls Tienni.
La femme était en chemise avec un jupon court, pieds nus, les cheveux en désordre , la peau hâlée et comme recuite; lui, le petit, une loque de pantalon, et le buste nu et noir comme le dos d'un lézard. Et ces deux créatures se livraient, sous un soleil implacable, à ce rude travail du sorti brag e qyxi brise les hommes les plus robustes.
— Gomment! C'est vous? fit M. Pié- Rondal, ému de pitié. Vous ne craignez pas de vous tuer, vous et votre enfant?
— " Que vouleZ'Vous, monsieur? il faut bien. L'ouvrage commande. Il n'y a plus que Tienni et moî à la maison.
— Oui, je sais, votre (ils aiiié Vinceat... et nous avons appris aussi le malheur qui vous est arrivé.
La pauvre femme soupira et baissa les yeux.
— G*esl même, continua M. Pié- Rondal, cette triste nouvelle, que nous avons lue hier dans le journal, qui est la cause de notre voyage ; nous allions chez vous. Mon ami, M. Prévotin, désire vous faire une communication.
M"' Minaut jeta sur les deux hommes un regard timide et presque effrayé.
— Vous voulez encore me parler de cet argent caché? dit-elle. Oh ! non, je vous en prie, qu*il n'en soit plus question ; cela nous a déjà fait assez de mal.
M. Prévotin intervint.
— Je conçois, dit-il, qu'après ce qui vient de se passer, vous ne vous souciez
guère de nouvelles recherches ; mais, rassurez-vous, celles que j'ai à vous pi'oposer seront sans danger. . . en plein air, au milieu de votre cour.
M. Pié-Rondal, étonné, regarda son ami.
— Oui, insista celui-ci, au milieu de la cour, carie colombier est au midi...
Comprenez-vous maintenant?... Non?
pas encore? Eh bien ! venez... Quanta vous, ma brave dame, je ne sais pas ce quepeutvaloirce trésor, mais les coups de pioche que vous donnerez' là-bas, seront au moins aussi productifs que ceux que vous donnez ici.
M"' Minaut se décida. Elle noua, autour de son cou, un mauvais fichu noir qui lui tenait lieu de deuil, mit ses t^abots et, suivie de son fils, accompagna la voiture.
Chemin faisant, elle raconta, en détail la catastrophe ; et, comme M. Pié- Rondal s'étonnait qu'elle eût pu déjà se remettre au travail :
— C'est que, dit-elle, nous n'avons pas, nous autres, le moyen de nourrir notre chagrin à ne rien faire.
Puis, elle s'inquiéta si son fils aîné Vincent avait reçu sa lettre, s'il n'était pas malade. Elle l'attendait impatiemment; il aurait dû être arrivé.
M, Pié-Rondal tâcha de la rassurer.
Il s'étonnait que l'absence de Vincent se fût prolongée jusque-là.
— Je croyais tout cela terminé, dit-il . Arsène rentrée chez son père et le mariage résolu, sinon déjà fait.
— Ah bien oui ! mon cher monsieur, vous ne connaissez pas Glavé : il a juré de ne pas céder, et il ne cédera pas,
soyez-en certain. Le jour qu*il est allé Vous consulter, il est revenu de la ville comme un furieux : sa femme, qui voulait lui faire quelques observations, a été mal reçue; on dit même qu'il Ta frappée. Sacaud et d'autres habitants ont essayé, depuis, de lui faire entendre raison ; il leur a répondu par des injures.
Quant à nous, il nous en voulait mortellement; Dieu sait ce qu'il a dit de nousl Et des menaces ! Qu'il allait nous faire un procès qui achèverait de nous ruiner... Quand le malheur est arrivé à mon pauvre homme, on m'a rapporté qu'il avait paru tout joyeux.
— Oh! c'est indigne!
— En tous cas, il est peut-être le seul, dans Morelles, qui n'ait pas assisté à Tenterrement. Et, pourquoi cette haine, je vous le demande? Bien loin de pous-
Yiocenl à rechercher Arsène, nous tachions de l'en détourner, sachant que cela n^aboutirait à rien de bon. On doit pourtant bien penser quUl ne nous a pas consuUês pour cet enlèvement. Nous lui avons même écrit pour le blâmer ; mais qiîoi! le mal était fait. Et, aujourd'hui, il faut bien qu'ils restent tous deux où ils sont^ puisque Clavé ne veut entendre à rien,
— Soyez tranquille, dit M . Pié- Ror.daK si ce que nous venons tenter chez vous réussit, la situation ne tardera pas à changer : ce ne serait pas h\ première fois que Targent arrangerait les choses.
— Ahî mon cher monsieur, Dieu vous entende! Mais le malheur me poursuit si fort que je n'ose pas espérer.
Tout en devisant ainsi, ils étaient arrivés à Morelles.
Les débris du mur qui avait écrasé Minaut jonchaient encore le sol. Cependant, malgré l'écroulement d'un de ses supports, le toit du colombier était intact, et M. Prévolin eut un sourire de satisfaction en apercevant le pigeon de faïence qui le surmontait.
— Bien! fit-il. Quelle heure avonsnous?
— Onze heures et quart.
— Très bien !
Il se mit à regarder à terre comme s'il eut perdu quelque chose.
— Que cherchez-vous donc? demanda M. Pié-Rondal.
— L'ombre de ce pigeon de faïence qui est là-haut sur le faite... Ehl s'écria-t-il tout à coup, je ci'ois bien
que je ne l'aperçois pas ! Le soleil est trop haut en celle saison, et l'ombre porle sur le toit. A midi, elle sera encore moins oblique. Comment faire?
U rétiéchitun instant; puis, s'adressanl à M""* Minant, qui regardait tout cola avec une stupéfaction douloureuse.
— Vite, donnez-moi uneéchelle, une longue, qui puisse atteindre au toit.
— Commenl! Vous voulez monter làdossus, dit M. Pié-Rondal, au risque do vous tuer?
— Il le faut. Allons! dépêchons-nous.
Los il<.nix échelles qu'on trouva dans
la gnui^i- claient trop courtes; mais M. l'ivvoliu les adapta l'une à l'autre en les liant fortement avec des cordes.
— Aiilt'/.-moi à dresser cela contre le mur, dit il,
L'opération se fît, non sans difficulté; enfin, rextrémité supérieure de réchelle vint s'appuyer au rebord du toit.
Tous ces préparatifs avaient employé près d'une demi-heure.
M. Prévotin prit une perche d'environ trois mètres, et, sans écouter les observations de son ami, se mit à grimper sur réchelle. Arrivé au toit, il enleva des tuiles pour se frayer un passage, et, posant ses pieds sur les lattes à la façon des couvreurs, il atteignit le faite du colombier. Alors, il enleva le pigeon de faïence, et, à la place, il ficha et assujettit aussi perpendiculairement que possible la perche qu'il avait emportée, et dont il put voir Tombre se projeter à terre, un mètre au delà du rebord du toit.
II se hâta de descendre et lira sa montre : il était midi juste.
Il marqua soigneusement, au moyen de piquets qu'il avait fait préparer par Tienni, les deux extrémités de l'ombre formée par la perche ; puis, il relia les deux piquets l'un à l'aulre par un fil bien tendu, qu'il prolongea ensuite en ligne droite jusqu'aux deux tiers dft la oour, où il le fixa par un troisième piquet.
Alors, prenant la pioche de Tienni, il se mit à gratter légèrement le sol, en suivant la ligne marquée par le fil.
Bientôt il rencontra, presque à fleur de terre, un de ces gros cailloux noirâtres assez rares dans le pays, où on les appelle bizeaux ou bizets II le montra du bout de sa pioche à M°" Minant, en lui disant :
— Creusez là; votre trésor est sous celte pierre.
Tienui et sa mère, étonnés, restaient immobiles, les bras pendants.'
— Eh bien ! vous ne m'avez pas entendu? dit M. Prévotin; je vous répète que l'argent est là, sous ce caillou. ..
Creusez, Uégagez-le. Il n'y a pas de danger ici. on peut piocher en toute assurance .
Tienni, après avoir consulté sa mère du regard, se décida; et celle-ci, un instant après, prit également sa pioche et se mit à l'aider.
— Mon cher maître, dit M. Pié-llon-
dal, je n'ai pas voulu vous interrompre jusqu'ici; mais voudrie?-^o«s niaintenant m'expliquer comment vous êtes arrivé à cette solution... qui, je l'espère pour Ges braves gens, va se trouver exacte?
— Volontiers, dit M. Prévotin; c'est bien simple, vous allez voir.
11 tira de sa poche le parchemin, et, le dépliant sous les yeux de son ami :
, — Quelles sont, dans ce passage tronqué, les syllabes qui émergent avec un sens incontestable? Fastig, n'est-il pas vrai? C'est-à-dire fastigium, le toit, le faite... Est-ce dans un toit qu'on va s'aviser de cacher un trésor? Non; ce serait difficile, d'abord, et ensuite imprudent,, . Donc il est question ici du loi! seulement comme moyen de transi-
tion el par correspondance avec un point déterminé... Mais c'est vague, ce mot toit. Quelle partie du toit? Un des angles ou bien le sommet? Ceci est important. .. Or, vous avez remarqué à la suite, ces trois lettres al-t, 17 séparé du t... Par conséquent, ce n'est pas â/tum. Mais, si on remplit Tintervalle par un a, pourquoi pas alatam?...
Eh!' c'est cela, le faîte ailé!... façon poétique de désigner le pigeon de faïence qui surmonte ce colombier.
Vous vous rappelez mon émotion, quand celte idée m'est venue? C'est que j'étais sur la voie.
En effet, il est évident que le trésor se trouve à l'endroit où aboutit le rayon visuel parti de Tœil d'un observateur et passant par le faîte du toit.
Mais où placer l'observateur? Comme
le colombier est plus élevé que tout ce qui l'entoure, en quelque endroit que vous supposiez l'observateur, le rayon visuel ira se perdre dans les nuages. Il faut donc, de toute nécessité, que ce rayon parte de plus haut. Plus haut, qu'est-ce qu'il y a? Rien, si ce n'est le soleil.
Eh ! mon Dieu, oui ! Il s'agit de l'ombre produite, au soleil, par le faîte du toit. Nous en avons la confirmation par ces deux lettres qui suivent; j&r..., lesquelles, manifestement, n apparliennent ni à imbrex^ tuile, ni à imbresj pluieSy mais bien à ambra, ou plutôt umbram, ombre. Les quatre lettres disjointes qui suivent, pr-i-t, font partie d'un verbe qui complète la phrase, par exemple jorq/ïciï... Maintenant vous me direz que l'ombre varie...
— En effel, suivant l'heure et suivant la saison.
— Bien. Mais Tabbé Minaut a tout prévu. Voyez les lettres qui précèdent fastig : med, di; qu'est-ce que cela peut vouloir dire, si ce n'est : med (ia) di (e). . . au milieu du jour, à midi?
— Soit! Mais la saison?
— La saison? De quand est daté cet écrit? Du 21 décembre 1793. 21 décembre, époque du solstice d'hiver.
Me trouverez-vous téméraire d'interpréter comme suit ce qui reste : Iio (ce) e solî{stitiaI) tem) p{o) r{é) ? dans ce temps de solstice? Évidemment, c'est cela, et notre phrase est complète.
Maintenant je traduis : L'endroit où le colombier, dans ce temps de solstice, à midi y projette f ombre de son faîte
ailé.
ri
Voilà pourquoi je tenais tant à être ici avant midi. Quant au prolongement de l'ombre à l'époque du solstice d'été, j'avoue que je l'ai obtenu par un procédé assez grossier; mais il me suffisait, attendu que l'abbé Minaut avait dû placer quelque marque sur le terrain. En effet, je n'ai pas eu de peine à découvrir ce gros bizeau, tel qu'il n'y en a peut être pas de semblables dans cette cour. . . et sous lequel est le magot, j'en réponds. Avez-vous quelque objection à me faire?
— Aucune, si ce n'est que l'abbé Minaut était fort imprudent d'enfouir ainsi son trésor dans une cour en plein midi.
— Pas du tout. Il a marqué la place, à midi ; mais ce n'est que la nuit suivante qu'il est revenu creuser le trou et enfouir la somme.
— Allons! mon cher -maître, dit en riant M. Pié-Rondal^ vous avez réponse à tout, et je crois que Tévénement vous donnera raison. Au reste, nous allons bientôt être fixés.
Ils se rapprochèrent de Tienni et de sa mère qui travaillaient bravement, mais sans avancer beaucoup dans ce terrain caillouteux et battu ; d'un autre côté, le bizeau, à mesure qu'on le découvrait, devenait si volumineux qu'il paraissait difficile de le soulever.
— N'importe! dit M. Prévotin ; à nous quatre, il faudra bien que nous en venions à bout. Courage !
Tout à coup, Tienni et sa mère jetèrent leurs pioches et coururent vers la porte de la cour. Un homme venait d'entrer; c'était Vincent Minant.
Tous trois se jetèrent en pleurant au
COU l'un de 1 autre, et se tinrent étroitement embrassés. Puis, ce furent des gémissements sur celte catastrophe si inopinément survenue, des explications sur l'arrivée tardive de Vincent, qui s'était absenté quelques jours pour chercher un travail plus lucratif, et à qui la lettre de sa mère avait été remise seulement la veille.
Ces épanchements étaient trop naturels, pour que les deux archéologues, malgré leur impatience, cherchassent à les interrompre. Vincent y mit un terme. Il demanda tout bas à sa mère ce que signifiait la [présence de ces étrangers; puis, sans attendre la réponse, ayant reconnu M. Pié-Rondal, il s'avança vers lui et lui dit tristement :
— Ah ! monsieur, combien il est fâ-
cheux que vous n'ayez pas détourné mon père de cette chimère !
— Dites plutôt, répondit M. Pié- Rondal, qu'il est fâcheux que je n'aie pas pu lui indiquer l'endroit précis où le trésor était caché. Aujourd'hui, cet endroit est connu, et tenez!... le voici.
— Gomment! sous cette pierre?
— Enlevez-la, dit M. Prévotin. J'affirme que la cachette est dessous.
Vincent, lui aussi, eut un moment de doute et d'hésitation ; mais ce qu'on lui demandait était si peu de chose que, pour en finir avec cette question et n'en plus entendre parler, il saisit brusquement une des pioches, et se mit à continuer le travail de sa mère et de Tienni. En deux minutes, ce fut achevé. Restait à soulever le bizeau.
Mais M. Pié-Rondal et son ami s'é-
2àSl LE PIGEON
laient armés, l'un d'un bout de perche, Tautre d'une pince en fer, dont ils se servirent comme de leviers. Sous leur effort la lourde pierre s'ébranla et fut enfin extraite.
— Il n'y a rien ! dit Tienni, qui suivait attentivement l'opération.
— C'est impossible ! dit M. Prévotin.
Creusez plus avant.
En même temps, il frappait violemment du bout de sa pince au fond du trou. Un bruit de poterie brisée retentit.
— Ah! je le savais bien ! s'écria-t-il.
Et, donnant un nouveau coup plus
violent que le premier, il fit jaillir des pièces d'or qui étincelèrent au milieu de la terre effritée.
Une triple exclamation de surprise et de joie se fit entendre.
— Oh I Si mon pauvre défunt était là! s'écria M'^Minaut.
Et elle fondit en larmes.
Vincent avait pris la main de M. Prévotin et la serrait avec effusion, sans pouvoir trouver de mots pour exprimer sa reconnaissance.
— Bien ! fit le savant ému de cette démonstration ; mais ce n'est pas tout, il faut finir de déblayer cela et mettre votre trésor en place .
Vincent ramassa les quelques louis éparpillés dans la poussière ; puis il acheva de dégager le pot de terre, dont le couvercle seulement avait été brisé par les coups de pince de M. Prévotin.
C'était un vase grossier do petite dimension, mais plein de louis jusqu'aux bords. Vincent eut quelque peine à le soulever. Il le porta dans la maison
et en versa le contenu sur la table.
L'éclat et le bruit de ce métal ruisselant remplirent de joie M"' Minaut et ses deux fils; mais, presque en même temps, ils se rappelèrent de quel prix cette trouvaille était achetée, et leurs yeux se remplirent de larmes.
Les deux savants se chargèrent de compter le trésor : ils trouvèrent, en louis de douze, vingt-quatre etquarantehuit livres, une somme de quarantetrois mille et quelques cents francs.
Ils eurent beaucoup de peine à se défendre contre l'insistance de M™ Minaut et de Vincent, qui voulaient absolument, dans leur reconnaissance, leur faire accepter une partie de cette fortune.
— Gardez-la tout entière, dit M. Pié- Uondal ù Vincent ; il n'est même pas
sûr que cela suffise pour que Clavé vous accorde la main de sa fille.
C'était la seule considération qui pût modérer l'insistance du jeune homme.
Quant aux refus de Clavé, il se croyait désormais en' mesure de les vaincre. Cependant il n'était pas absolument rassuré à cet égard, et même il laissa entendre qu'il ne serait pas fâché que M. Pié-Rondal intercédât en sa faveur auprès de l'irascible vigneron.
Volontiers, le bonhomme se fût chargé de cette mission; mais son compagnon ne s'intéressait pas aux suites de l'aventure, et insistait pour quitter Morelles immédiatement. Il avait déchiffré l'écrit de l'abbé Minaut, résolu le problème posé, cela lui suffisait.
Vincent écrivit aussitôt à Arsène pour l'informer de ce qui se passait et l'engager à prendre courage. Puis, après un moment de réflexion, il se persuada qu'il pouvait, sans inconvénient, tenter lui-même une première démarche auprès de Clavé.
On se rappelle cette scène de Molière, où Léandre vient annoncer qu'il a « reçu tout à l'heure des lettres par où il apprend que son oncle est mort et qu'il est héritier de tous ses biens » ; à quoi le bonhomme Géronte répond ; <( Monsieur, voli'c; vertu m'est tout à fait
considérable, et je vous donne la main de ma fille avecla plus grande joie du monde. »
La situation était la même ; mais il s'en fallut beaucoup qu'elle se dénouât avec celte facilité. A peine Vincent avait-il ouvert la porte de Glavé, que celui-ci se leva brusquement et lui demanda ce qu'il voulait. Le jeune homme s'excusa et pria qu'on voulût bien l'écouter; mais Glavé, convaincu qu'il venait pour lui faire affront, le somma de se retirer, et, comme l'autre n'obéissait pas assez vite, il prit un échalas qui se trouvait à portée de sa main, et le força, en le menaçant, de battre en retraite. Après quoi il lui ferma rudement la porte de la cour sur les talons.
Il en résulta une certaine alerte dans le quartier. Des voisins accoururent, et.
parmi eux, Sacaud, le maire de Morelles, qui blâma Vincent de s'être ainsi présenté à l'improviste chez un homme offensé et dont il connaissait le caractère violent.
— Eh 1 que ne me laissait-il m'expliquer! s'écria Vincent. Je n'avais que deux mots à lui dire, et maintenant nous serions d'accord.
— Tu crois qu'il t'aurait accordé la main d'Arsène !
— Dame ! pourquoi pas ! Il me l'a refusée parce qu'il ne me trouvait pas assez riche ; maintenant, j'ai plus d'argent que lui, et à ce compte-là ce serait pluLùt ;i moi de faire le difficile.
On le questionna, et il raconta comiiieiiLle trésor vainement cherché venait d'être enfin découvert. Il y eut parmi les assislants un mouvement de sur-
prise, bientôt suivi d'un sourire i]c pitié, car chacun pensa qu'il avait luiri lé de la folie de son père.
— Ah! vous ne me croyez pas? dit-il, eh bien, venez avec moi, je m'en vais vous convaincre.
Il les emmena, leur montra, en passant dans la cour, le trou d'où le trésur avait été extrait, puis bientôt le trésor lui-même éparpillé dans le tiroir d'uni; commode.
— Voyons! Est-ce que je rêve?
Ils demeurèrent un instant éblouis, fascinés par le scintillement de l'or ; puis, quelqu'un lui ayanlderaandé quelle somme cela pouvait représenter, il répondit assez dédaigneusement qu'il iirs savait pas au'juste, ce qui fitestimer sa trouvaille le double au moins de sa valeur.
— Sois tranquille, Vincent, dit Sacaud; je vais aller trouver Glavé, et, tes affaires ne tarderont pas à s'arranger.
Il alla, en effet, chez Glavé le soir même. Celui-ci le reçut fort mal.
— Je me doute de ce qui t'amène, lui dit-il; tu aurais aussi bienfait de rester chez toi.
— Voyons! Glavé, on écoute les gens avant de se fâcher, c'est la moindre des choses.
— Eh hien, parle.
— Tu as eu tort d'accueiUir Vincent comme tu l'as fait tout à l'heure. Il ne venait pas pour te narguer, le pauvre garçon, il n'en a pas envie, mais pour l'annoncer une nouvelle qui t'intéresse presque autant que lui, et qui doit changer tes dispositions à son égard.
— Bah ! et quelle est cette nouvelle?
— Le trésor que Minaut s'est tué à chercher vient d'être découvert.
— Vraiment!... Cela me fait bien plaisir.
— Ne plaisante pas, c'est sérieux. Je viens de voir les pièces d'or ; il y en a plein un tiroir. Je n'ai pas fait le compte, mais je gagerais hardiment pour cinquante mille francs, même pour soixante.
— Oui-dà ! c'est magnifique.
— Je te dis ce que j'ai vu; par conséquent, il n'y a pas à en douter.
— Aussi je n'en doute pas ; mais qu'est-ce que cela prouve?
— Gela prouve . . . que si on prend garde seulement à la fortune, Vincent vaut aujourd'hui ta fille, pour le moins.
— Gomment donc ! Il vaut beaucoup
mieux, et jem'étonne qu'il songe encore à elle.
— Trêve de railleries ! Gonsens-lu à lui accorder sa main?
— Non... Ah çà ! tu t'imagines que parce qu'il aura trouvé quatre mauvaises pièces d'or dans un coin...
— Je t'ai dit cinquante mille francs, pour le moins.
— Mets-en cent mille, un million même, si tu veux. Qu'est-ce que cela peut me faire?
— Cependant, voyons Glavé, par considération pour ta fllte.
— Ma (îUe? Je ne la connais plus.
Je ïi'ai plus d'enfant !
Et, cûinmo Sacaud voulait ajouter quelques observations, il l'interrompit sèchement ;
— Assez sur ce sujet, je t'en prie ; et n'y reviens plus, si tu ne veux pas que nous nous fâchions.
Vincent, lorsqu'il apprit le résultat de cet entrelien, fut désolé. Sacaud le remonta de son mieux ■.
— Ne t'inquièle donc pas, lui ditil. C'est le premier mouvement, et il fallait s'y attendre; il en rabattra. Déjà, lorsque je lui ai dit que ta trouvaille valait une cinquantaine de mille francs, j'ai remarqué, malgré son air bourru, que ça lui faisait une certaine impression. Laissons-le réfléchir tranquillement. Toi, en attendant, occupe-toi de tes affaires : change ton vieil or contre du neuf, paie les créanciers de ton père, achète du bien, fais valoir ton argent, fais-le mousser le plus possible... Je serais bien surpris si, d'ici à un mois.
Clavé ne venait pas rôder autour de toi d'un air câlin.
Vincent se rassura un peu, et suivit ce conseil.
Pour changer ses louis contre de la monnaie ayant cours, il lui fallut aller à Paris : ce fut pour lui une occasion de voir Arsène.
Elle était employée, avec Gagny et sa femme, chez des maraîchers d'Arcueil, forts satisfaits de son travail, et disposés à la garder auprès d'eux le reste de Tannée. Malgré cela, Vincent voulait la ramener à Morelles, non pas chez son père, qui la repousserait brutalement, mais chez lui, auprès de sa mère. Elle lui tiendrait lieu de bru, en attendant qu'il plût à Clavé de régulariser leur position. Elle rejeta vivement cette offre : d*abord, elle serait
honteuse de reparaître à Morelles dans de telles conditions ; puis, Glavé verrait là une sorte de défi et deviendrait plus implacable que jamais. Ces raisons étaient trop bonnes pour que Vincent ne les comprit pas.
— Ainsi nous allons rester séparés?
— Il le faut bien, répondit-elle.
Ils se quittèrent découragés et fort tristes.
Vincent, de retour à Morelles, désintéressa tous les créanciers de son père.
Il acheta plusieurs pièces d'héritage qui étaient à sa convenance, et les paya comptant. Glavé sut ces détails comme tout le monde ; Sacaud, du reste, à Toccasion, ne manquait pas de les lui faire remarquer.
— Eh bien ! qu'est-ce ça prouve ? continuait à dire Glavé.
23ù LE PIGEON
— Ça prouve que ce que je t'ai dit est vrai : Vincent a le sac. Et ce n'est pas fini, va ! Tu en verras bien d'autres.
— Tu m'ennuies, laisse-moi tranquille.
Et Giavé lui tourna brusquement le dos.
Cette insistance un peu railleuse de Sacaud était maladroita et allait directement contre son but. Glavé, chaque fois qu'il le rencontrait, s'affermissait de plus en plus dans son entêtement.
Un jour, il aperçut des maçons et des charpentiers occupés à réparer la maison Minaut. Gela l'irrita beaucoup. .
— Méchant freluquet! grommelat-il. Parce qu'il a quatre sous mal gagnés, il se donne des airs de bâtir un château ! Il croit me jeter de la poudre aux yeux.
Et il s'éloigna en haussant les épaules.
Les choses allèrent ainsi jusqu'à la fin de septembre, où M. Pié-Rondal vint chasser à Morelles. Le vieil avocat, que Vincent pria de faire une dernière tentative auprès de Ciavé, s'étonna que cette affaire ne fût pas encore terminée.
— Comment! dit-il, il continue à vous tenir rigueur? Attendez, mon jeune ami, je m'en vais le voir et lui parler serré.
— Je vous en prie, ménagez-le.
— Non, non... Ce n'est pas avec des ménagements qu'on vient à bout de pareils caractères. Laissez-moi faire, je vais le secouer comme il faut.
En effet, il prit Glavé à part et lui reprocha énergiquement son obstination,
que rien ne justifiait; bref, il le secoua comme il l'avait promis à Vincent ; mais il avait affaire à forte partie.
Clavé se retrancha dans ses droits de père de famille, rappela l'offense qu'il avait reçue, et qu'il ne jugeait pas à propos de pardonner. Il en était bien le maître, après tout, et il n'avait d'ordres à recevoir de personne. Tous deux s'animèrent de plus en plus, et la scène en vint au point que Clavé jugea prudent de s'éloigner un instant, dans la crainte de manquer, dit-il, au respect, qu'il devait à son hôte.
— Quelle tête de mule ! ût M. Pié- Rondal en haussant les épaules.
Il revint dans la rue, où Vincent l'attendait impatiemment, et lui dit l'in- 9utcè3 de sa Veutative.
— Que] moyen employer maintenant?
fil le jeune homme. Je n'en vois plus aucun.
— Ma foi ! moi non plus, mon pauvre garçon.
En ce moment, ils aperçurentM'"° Glavé qui venait à eux avec précaution, en rasant les murs.
— Qu'y a-t-il donc? demandèrentils.
— Je crois que vous vous y prenez mal, fit-elle à voix basse. Vous n'arriverez à rien en l'attaquant de face.
. — Gomment feriez-vous donc, vous ?
demanda M. Pié-Rondal.
Elle se rapprocha d'eux, et, tout en regardant de côté, de peur de surprise, elle leur parla quelque temps.
La voix de Glavé, qui l'appelait, la fit rentrer précipitamment dans la maison.
CF r^v 'îy^'jiu
A partir de ce jour, l'attitude de Vincent vis-à-vis de Clavé changea complètement. Ce ne fut plus, quand par hasard il le rencontrait, celte mine piteuse et craintive qu'il avait eue jusque-là, mais un air décidé, froid, et même hautain. Clavé, qui s'en aperçut, fronça ses gros sourcils ; mais l'autre ne parut pas y faire la moindre attention.
Cette sorte d'antagonisme se manifesta nettement, lors de la mise en adjudication d'un jiré que Clavé convoitait et que Vincent, sans aucun intérêt
LE PIGEON 2 il
apparent, enchérit avec obstination. A chaque mise de son rival, Glavé faisait un geste d'impatience et de colère.
Enfin, le pré fut adjugé à Vincent.
— Je ne suis pas de ces fous qui achètent les choses le double de ce qu'elles valent, dit tout haut Clavé en sortant.-
— Je ne suis pas de ces ladres qui veulent avoir les choses à moitié prix, riposta Vincent sur le même ton.
Clavé se retourna, furieux :
— Est-ce pour moi que tu dis cela ?
— Pourquoi pas ?
C'était une querelle. On s'interposa.
Sacaud, entre autres, qui emmena Clavé, non sans peine.
— L'insolent ! criait Clavé.
— Pardon, c'est toi qui as commencé.
— Je ne m'adressais pas à lui. D'ailleurs, je suis son aîné, il me doit le respect. S'il croit me gagner par ces procédés-là.
— Oh ! ça lui est bien égal.
— Gomment ! ça lui est bien égal?
— Oui ; il ne se soucie guère d'Arsène, je t'assure.
— Est-ce qu'il aurait l'infamie ^de l'abandonner, après ce qui s'est passé?
— Dame! du moment que tu persistes à la lui refuser.
— J'ai mes raisons. Lui, son devoir est de rester fidèle à celle qu'il a compromise.
— Il entend les choses autrement. Il dit qu'il e§t las de tes rebuffades, qu'il vaut bien ta fille, après tout, et que tu peux la garder. Quant à lui, il ne tardera pas à s'établir ailleurs.
— Tonnerre ! je voudrais voir cela.
— Tu le verras.
Bientôt, il fut question dans le pays des assiduités de Vincent auprès d'une vieille fille des environs, laide et sotte, mais riche ; puis Gagny et sa femme revinrent de Paris, et rapportèrent qu'ils avaient laissé Arsène triste et malheureuse, parce que Vincent ne répondait plus à ses lettres et paraissait Tavoir abandonnée.
— C'était donc vrai ! s'écria Clavé.
Le lâche !
Il ne lui déplaisait pas qu'Arsène souffrît par suite de son imprudence :
rien de plus juste, selon lui. Mais que Vincent se permit de la dédaigner^ il y avait là une insulte personnelle qui ne pouvait pas rester impunie.
•Un jour qu'il rêvait aux moyens de
se venger, il surprit sa femme occupée à lire un papier. Elle le cacha, dès qu'elle l'aperçut, mais il voulut voir, et elle finit par le lui donner : c'était une lettre d'Arsène.
— Ainsi, dit-il, tu es en correspondance avec ta fille?
— Non. C'est la femme de Gagny qui m'a remis cette lettre l'autre jour. Je la relisais. . . ma pauvre Arsène!
Et elle porta son mouchoir à ses yeux .
Glavé parcourut rapidement la lettre, qu'il entremêla de ses réflexions :
<i C/était d'abord une grande tristesse de se voir seule et si éloignée de sa mère» . • » (Parbleu ! à qui la faute? Je lui conseille de se plaindre !). . . « puis, des regrets de sa conduite : elle était bien coupable. s> (On en convient donc,
enfin !} a Son père lui pardonnera il-il jamais ? Elle ne l'espérait pas : il était si sévère, si inflexible ! » (Je suis un tigre, à ce qu'il parait!) « Pourtant elle était bien cruellement punie, et par celui-là même à qui elle avait tout sacrifié. »
(Ah! ah !) « Vincent était venu à Paris, et elle ne l'avait pas vu. Trois lettres étaient restées sans réponse. » (Oui, ça te chiffonne.) « Est-ce qu'il la délaisserait? A cette idée, sa tête s'égarait, elle devenait folle. . . (Hein ? pas de bêtise). . . « Mais non, son père lui avait ti-ansmis un peu de son courage et de son énergie... (C'était exact.) « Elle aurait la forcede se résigner àson soil, et le mépris d'une telle lâcheté la guérirait de son amour. » (Bien !)
La Iclti'e se terminait par de tendres expansions; puis, au bas, ce post-scrip-
tum : a Hélas ! la conduite de Vincent s'expliquait. C'était une revanche : pauvre, on l'avait dédaigné; riche maintenant (oh! riche...) il dédaignait à son tour. Que son père, que cette injure atteignait autant qu'elle (c'est vrai), ne cherchât pas à la contraindre (parce que?) : d'abord elle ne voulait pas que Vincent revînt à elle par force ; elle avait sa fierté (bien !) Du reste, que. pouvaiton contre lui? Absolument rien, i
— Ah ! s'écria Clavé, je te ferai voir si je ne puis rien contre lui,.. Prépare mes effets, dit-il à sa femme; je pars pour Paris.
— Mais, mon ami. . .
— Je te dis de te dépêcher.
Il partit, en effet, le soir même pour Paris.
Le lendemiiin, il ramenait avec lui
Arsène, honteuse, Tair. boudeur et obstiné; tout leur voyage n'avait été qu'une longue querelle, qui se continua dans la maison :
— Je te dis, moi, que tu l'épouseras, répétait Clavé.
— Non, jamais. Après ce qu'il a fait, je le méprise.
— Méprise-le, ça m'est égal ; mais tu l'épouseras : je t'y forcerai bien.
— Tu ne m'y forceras pas. . . ni lui non plus .
— Oh ! lui, c'est mon affaire ; je m'en charge ... Et j 'y vais de ce pas .
Il alla, en effet, trouver Vincent. Récriminations, reproches, injures même, on peut se figurer la scène. Vincent demeurait impassible.
— Ainsi, tu refuses de réparer tes torts?
. — Absolument.
A cette réponse, Clavé fut tenté de lui sauter à la gorge ; mais le jeune homme avait un air si froidement résolu qu'il se contint. Il sortit, en grommelant de sourdes menaces.
Cependant que faire ? Evidemment, il n'y avait qu'une voie à suivre, celle à laquelle il avait songé tout d'abord et dont on l'avait détourné, la voie judiciaire. Celte fois, il espérait bien qu'il ne trouverait personne pour le désapprouver.
En effet, M. Pié-Rondal, à qui il alla se confier, blâma énergiquement Vincent : c'était une indignité à j peine croyable .
— Allez-vous encore me conseiller la modération, les ménagements? dit Clavé.
— Non, certes, et vous devez user de la dernière rigueur.
Il rédigea immédiatement une plainte en détournement de mineure, qu'il fit signer à Glavé et qu'il se chargea, ditil, de remettre au parquet, en l'appuyant. Puis il ajouta :
— Ce n'est pas tout. C'est évidemment ce trésor qu'il a trouvé qui a gâté Vincent : il faut le frapper dans ce qui parait lui être le plus cher, sa fortune.
— Comment cela ?
— Une bonne demande en dommages-intérêts qui le ruine... Trente mille francs .
— Pourquoi pas cinquante mille ?
— Vous avez raison, ça les vaut. Dès demain, Vincent aura de vos nouvelles par ministère d'huissier.
s Clavé rentra chez lui, joyeux et plein d'assurance.
Le lendemain, il apprit que Vincent avait reçu la visite d'un huissier; puis, deux jours après, qu'il était allé à la ville, d'où on l'avait vu revenir la tête basse et l'air soucieux.
— Ça chauffe ! pensa-t-il.
La semaine ne se passa pas sans qu'il remarquât chez Vincent des indices non équivoques de tristesse et de crainte. Deux ou trois fois même, il lui sembla que le jeune homme essayait timidement de se rapprocher de lui ; mais il lui tourna dédaigneusement le dos.
Enfin, le dimanche suivant, Sacaud se présenta chez Clavé, en se disant porteur de propositions d'arrangement.
— Âh ! ah ! il saigne da nez, ce beau monsieur, fit Clavé, Et quelles sont ses propositions ?
Sacaud expliqua alors que Vincent se reconnaissait des torts qui pouvaient amener une condamnation contre lui, mais que la somme réclamée par Ghne était beaucoup trop forte, et qu'il croyait se montrer très large en offrant dix mille francs.
A ces mots, Clavé entra dans une violente colère. Il s'agissait bien de discuter sur un chiffre! On s'en souciait bien, de l'argent de Minaut! Ce qu'on voulait avant tout, c'élailune réparation et malheureusement il n'y en avait qu'une de possible : un mariage; mais celle-là, on l'exigeait absolument, et tout de suite.
Sacaud se retira confus avec la mine
allongée d'un ambassadeur dont la mission a échoué.
Ce fut lui qui revint, quelques jours après, annoncer que Vincent se rendait à discrétion et consentait à épouser Arsène.
— Il fait bien ! dit sévèrement Clavé; car je ne l'aurais pas ménagé... Et pourquoi ne vient-il pas lui-même?
— Dame! tu comprends, il n'est pas trop hardi avec toi...
— Est-ce que j'ai l'habitude de manger les gens? Dis-lui que je l'attends.
Vincent vint en effet, et Clavé eut la magnanimité de ne pas trop le rudoyer; seulement, il fallut que le pauvre jeune homme confessât humblement sa faute et exprimât la ferme résolution de la réparer.
— Gela suffit, dit-il. S'il y avait un
autre moyen d'effacer les sottises, crois bien que ma fille ne serait pas pour loi ; mais enfin, sois mon gendre, puisqu'il le faut. . . Et, maintenant, allons-y de bon cœur, et que ça ne cloche pas!
Il lui prit la main, et l'entraîna dans la chambre d'Arsène.
A la vue de Vincent elle se leva, l'aitfâché, irrité, et fît mine de s'enfuir.
— Non, mon père, non!... Je ne l'aime plus. II s'est trop indiguement conduit envers moi.
— C'est vrai, il s'est conduit comme un polisson; mais il vient te faire des excuses. Allons, jeune homme, à genoux!
Et, tout en retenant Arsène d'une main, de l'autre il forçait Vincent à se mettre à genoux devant elle.
Celui-ci s'exécuta de bonne grâce,
mais la jeune fille ne. voulait rien entendre» .' ï'
-*— Non, mon pè^e^ je ne le; crois pas.
C'est la peur : qu'il a de toi qui le ramène ici . i . .
— Je ne dis pas non. Malgré cela, il est sincère, j'en réponds. Je voudrais bien voir qu'il neile fiïL pas !... .Je vous laisse. Débrouillez vos affaires comme vous Tentendrez ; mais, d'une façon ou d'une autre, qu'on se mette d'accord, et vivement .
Il ferma la porte sur eux et sortit triomphant.
En attendant le mariage, il fallut que Vincent vînt deux fois par jour, et à heure fixe, faire sa cour. Glavé veillait strictement à ce qu'il n'y manquât pas, et il fallait voir sa mine courroucée et terrible quand, par hasard^ ou par
malice, le jeune homme était de quelques minutes en retard. Celui-ci ayant, un soir, fait la mauvaise plaisanterie de lui demander de retirer sa plainte et de supprimer sa demande en dommages-intérêts, il le releva de la belle façon.
— Ah ! scélérat, je te vois venir. Tu voudrais Réchapper encore. Non, il faut que cette plainte reste suspendue sur ta tète. Je te tiens, vois-tu, et je ne te lâcherai pas !
Lors du contrat, il se montra fastueusement libéral et constitua une grosse dot à sa fille, pour humilier son gendre.
. Enfin le jour du mariage arriva. Dès l'aube, Glavé fut sur pied, faisant lever son monde, commandant, criant que rien n'avançait. On se mit en route pour la mairie, Clavé en tête. Il donnait fière-
Le bois restait silencieux. Aucun applaudissement ne descendait des grands arbres, ne se faisait entendre dans les buissons, dans la futaie. Quelques rumeurs confuses, des murmures sympathiques plutôt qu'hostiles, couraient seulement au milieu des fougères, dans la mousse et la violette des bois.
Je compris que j'avais seulement remporté un de ces succès d'estime qui, au théâtre, ruinent un directeur, et en librairie, un éditeur. On dit de tous cô-
tés : « C'est joli, c'est bien fait, ce n'est vraiment pas mal. » Mais personne n'achète le livre, ne va voir la pièce. Ils meurent respectés, considérés, mais ignorés de la plupart. On leur fait un gentil petit enterrement. Quelques amis, quelques parents, suivent le convoi d'un air recueilli, les passants retirent leur chapeau suivant l'usage, mais chacun se dit : « Qu'est-ce que c'est que ce mortlà?... Connais pas. »
— Alors, vous n'êtes pas satisfaits?
demandai-je brusquement à mes voisins.
Avec sa mâle franchise, un vieux chêne me répondit :
— Nous le sommes sans l'être...
Cette recherche d'un trésor offre quelque intérêt.. Le caractère de Clavé, le pèi*e de la jeune fille; est bien observé.
bien suivi. Je reconnais là les mœurs de la campagne que Jules Daulin a parfaitement étudiées... Mais, c'est un peu terne, cela n*émeut pas... Tu ne nous a fait ni pleurer, ni trembler, ni rire.
Il avait raison. J'étais condamné. J'allais m'éloigner un peu confus, lorsqu'un rosier sauvage, s'accrochanl avec ses épines aux pans de ma jaquetle, me dit :
— Si j'étais toi, je voudrais finir sur une note gaie.
— Une note gaie ! répétai-je.
— Oui, n'as-tu jamais écrit avec Dautin quelque chose d'amusant?
Je réfléchis quelques instants, et tout à coup :
— Oui, je me souviens.. . Une petite nouvelle sans importance que nous n'a-
vons jamais osé publier. . . Vous en aurez la primeur, s'il vous plaît de l'entendre,
— C'est comique?
— Noo, c'est bouffe.
— Vas-y ! cria tout le bois.
Il avait décidément besoin de se remettre, et ne demandait qu'à rire. Je m'en rendis bien compte. Quand j'eus fait connaître le titre de la nouvelle :
Trois blancs dont un nègre, toutes les branches, toutes les feuilles, toutes les herbes se penchèrent vers moi. On aurait dit qu'un coup de vent venait de s'abattre sur le jardin, et avait ciuché tous ses hôtes du même côté.