‹ Le pigeonChapitre 4 sur 4 · IG · texte numérisé non relu

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Un reste de bouillie chauffait sur le feu. Bernillon s'en empara, et empiffra l'enfant avec une gaucherie si paternelle et si touchante^ que la Gruchette se mit à verser de grosses larmes.

— C'est donc vrai que vous la reconnaisse?, mon bon monsieur Bernillon?

demanda-t-elle.

— Parbleu! répondit Bernillon, en replaçant la petite dans son berceau.

Puis, tirant de sa poche dix sous qu'il donna généreusement à la Gruchette, il sortit et se dirigea du côté de la mairie.

Une demi-heure après, Ducroc se présentait à son tour chez la nourrice.

— Ma fille. Où est ma fille? s'écria-

t-il.

— Mais ce n'est pas possible ! s'écriait la Gruchette au comble de la stu-

péfaclion. M. Bernilloti vient de venir, et il a reconnu Fanny.

— Bernillon ! fit Ducroc furieux.

It prit son chapeau et courut aussi à laraairie. Dans cet établissement d'utilité publique, il vit la reconnaissance I. de Bernillon, et en fît une absolument semblable.

— Abondance de pères ne nuit pas, lui dit l'employé avec un sourire gracieux.

Pourquoi la petite Fanny, quijusquelà manquait de père, en possédait-elle deux maintenant? C'est que Bernillon qui avait des amis à Paris, venait de

recevoir d'un habitant de la me Blanche, une lettre dans laquelle celui-ci se plaignait de sa modeste situation, et la comparait au sort de certaines femmes, une entre autres, nommée Christine Levert, morte la semaine passée dans sa maison, et qui laissait des mille et des cents.

Bien que cette lettre ne contint aucune indication précise, Bernillon avait compris qu'il s'agissait de la Christine des anciens jours, et il s'était comporté en conséquence.

Quant à Ducroc, M' Guérin, notaire à Paris, lui avait écrit par le même courrier, pour obtenir des renseignements sur les héritiers plus ou moins probables d'une demoiselle Christine Levert qui avait été à son service. AussiLùl l'ancien marin avait fait les mêmes

calculs que rancien soldat, et pris subitement d'amour pour la petite Fanny, s'était élancé vers la mairie.

Le soir, Ducroc alla trouver Bernillon. On sait qu'il ne mâchait pas ce qu'il avait sur le cœur. Bernillon, de son côté, n'avait aucune raison de se contenir. L'explication fut vive.

— Tu es un misérable ! s'écria Ducroc.

— Et toi donc! fit Bernillon.

— Tu veux accaparer la succession de Christine.

— Et toi donc !

— Moi!... Tu oses soutenir...

— Pardieu !

— Prends garde, Bernillon!... Tu m'insultes!

— C'est possible.

— Tu me rendras raison.

— ■ Quand tu voudras.

— Nous allons nous battre.

— Tout de suite.

Ils se battirent le lendemain . L'arme choisie était l'épée. Ils se mirent récipioquement six pouces de fer dans le ventre. Les témoins les ramassèrent et les chargèrent sur un brancard, après avoir déclaré que l'honneur était satisfait.

En route, on raccola un médecin qui suivit le cortège.

Son entrée en ville ne se fît pas sans ameutement de populaire. Toula coup, une femme éplorée fendit la foule et se piéelpita sur le brancard ; c'était la Oiuchette. On la repoussa. Mais elle se pendit aux basques du médecin en criant :

— Ah! monsieur! lâchez au moms d'en sauver un I

Il les sauva tous deux.

Six se;naines après, ils se promenaient : Ducruc appuyé sur une béquille, Bernillon sur une canne.

Ils se rencontrèrent.

C'était, bien entendu, toujours sur

le Mail.

Ducroc alla droit à Bernillon.

— Ce n'est pas fini, lui dit-il.

— Je l'espère bien, dit Bernillon.

— Xous allons recommencer.

• — Recommençons.

Celle mâle assurance fît réfléchir Ducroc.

— Nous faisons un métier de dupes, finil-il par dire.

— Tu crois?

— Oui. La petite, faiblotle comme elle est, ne peut pas aller loin.

— C'est probable.

— Je suppose que tu m'aies tué Tau- Ire jour.

— Oui, supposons-le.

— Et que je t'aie tué aussi .

— Hum! Eh bien?

— Elle n'aurait plus de père.

— C'est juste.

— Et, qu'est-ce qui hériterait?

" Dame! Le fisc.

— Ce serait stupide?

— En effet.

— Donc, il ne faut plus nous battre.

— Comme tu voudras.

— Il faut soumettre l'affaire aux tribunaux.

— Peuh !

— Nous allons plaider.

— Soit ! Plaidons.

Ils plaidèrent.

Ce fut un beau procès.

L'avocat de Ducroc trouvait sa cause superbe.

Celui de Beruillonjurailque la sienne était imperdable.

Les huissiers instrumentèrcnf, les avoués grossoyèrent, les greffiers griffonnèrent, les avocats glosèrent.

Ducroc comptait beaucoup sur une lettre jointe au dossier, que Chrisline lui avait écrite la veille de son départ pour Paris. Cette lettre était ainsi conçue :

Monsieu Ducro

Ne croie pas les fau brui qui a courut sur mon conte. L'anfanes bien a vous.

Vous pouvé Tambrasé de confîanse.

Sel qui vous pardone et vous ème.

Ghiustine Levert.

— C'est concluant! s'écriait l'avocat de Ducroc.

Mais Tavocat de Bernillon produisait une autre lettre, également jointe au dossier :

Monsieu Bernilon

Ducro es un serain. Vous savé se qui en es. L'anfan napartîen qua vous.

Sel qui vous ême pour la vis.

Christine Levert.

C'était non moins concluant.

La petite Fanny était iniércssi^e dans ce débat. Un tuteur spécial lui avait été donné. Il concluait à ce que les deux prétentions fussent repoussées, la paternité de Ducroo ne lui paraissant pas plus avantageuse pour sa pupille que celle de Dernitlon.

Le ministère public inclinait eu ce sens.

La Gruchelte seule et quelques commères s'étonnaient que, sur deux pères qu'on avait sous la main, on ne se dépêchât pas d'en choisir un.

Les juges embarrassés invoquaient tout bas l'ombre de Salomon. Ils avaient mis l'affaire en délibéré.

Malheureusement, il était à craindre que l'avis du tuteur ne prévalût. Cela

i:\)± LE PIGEON

donnait à Ducroc de vives inquiétudes.

Il alla trouver Bernillon.

— Nous plaidons, lui dit41, c'est ridfcule.

— C'est toi qui Tas voulu.

— J'ai eu tort. Car, enfin, nous nous mangeons en frais,

— D'accord.

— Et nous risquons de n'arriver à rien.

— Comment cela ?

— Dam! Il est possible qu'on rejette nos deux reconnaissances, et qu'on nous renvoie dos à dos.

— Tu crois?

— C'est même probable.

— Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?

— Rien de plus simple. Nous nous disputons pour de l'argent ?

. —Oui.

LE IMGEON • LO.']

— Partageons.

— Comment?

— Que Tun de nous se désiste.

— Pas moi.

— Le sort en décidera.

Bernillon réfléchit. La proposition lui parut acceptable. Ducroc jeta une pièce en Tair.

— Pile ou face?

— Pile! demanda Bernillon.

La pièce retomba face.

— Tu vas te désister, dit Ducroc.

— Un moment ! Il faut que nous fassions d'abord un petit écrit.

— A quoi bon? Tu as ma parole.

— C'est égal, c'est plus régulier.

Ils firent un petit écrit. Puis, Bernillon alla chez son avoué et signa un désistement.

Le lendemain^ ils apprirent que Baba

2Jil LE PIGEON

intervenait au procès et réclamait Fanny pour son compte. Un troisième larron !

Gela les fit éclater de rire.

— C'est trop joli ! s'écria Ducroc. La petite est blanche comme un cygne, et ce moricaud voudrait qu'elle fût à lui !

Mais Tavocat de Bernillon était un habile homme. Il leur dit qu'il n'y avait pas du tout de quoi plaisanter : les droits de Baba paraissaient fondés, et il était possible que le tribunal les admît. Ils n'en revenaient pas.

Il n'y avait pourtant rien là que de parfaitement légal. Pour s'en couvain-

eue, il suffit de savoir ce qui s'élail passé entre Christine et Baba.

■ 'Quandonvachercherfûrtuiieû Paris, v'iiu-dessus de l'avantage d'Otre jolie ;femjiie, il faut placer celui d'être nè- ■gre... un beau nègre s'entend, bien noir ', et bien luisant.

; Baba, d'emblée, s'était fait admettre en qualité de groom, dans un des plus i-iches hôtels de la Chaussco-d'Antin.

'Christine, elle, comme blanche, n'avait pu se procurer qu'une mansarde ■et, des' travaux d'aiguille. En s'abimant les ■ yeux et les doigts, elle parvenait à gagner quinze sous par jour. C'était mesquin.

Baba venait lavoir. Il ne cessait de lui parler de son amour, mais elle ne voulait plus l'entendre. La cuiiosité qu'il lui avait inspirée, s'était tournée en indif-

f(;rence, au moins. Pourtant elle était minéral^li; tandis que Baba avait mieux que du galon à son chapeau, il avait (juolquc» écus dans ses poches. Il la Hecourut, lui donna une partie de ses gages, lircf, il fut si bon, si dévoué, si KoumiH, qu'un jour elle consentit à se laisser épouser, à coodition qu'il reconnaîtrait Fanny.

Explique qui pourra cette résolution.

Knnui, gratitude, affection maternelle, fantaisie 011 lassitude, elle n'aurait pu olle-m('!mc dire an juste à quoi elle cédait. IJal)a, lui, sauta de joie. Le maliagc se (il, et une reconnaissance formiîllc do l'enfant fut insérée dans l'acte.

Alln (l'avoir Christine sous la main, lialia la fit entrer comme femme de chambre dnns l'hùlel où il servait. Par nialliiîiir, le pi'oprïétaire de l'hôtel avait

un fils de vingl ans ([ui s'iijjrit de Christine et disparut, un beau soir, avec elle. Baba, au Jieu d'être plaint, fut jeté à la porte par le père pour n'avoir pas mieux fait son sen'ice... de mari.

Alors, il se mit à rliercher l'infidèle.

Un mari qui cherche sa femme, n'inspirera jamais en France que des idées drolatiques, à plus forte raison si ce mari est un nègre. Partout où il demanda des renseignements, on lui rit au nez. De guerre lasse, il entra dans une nouvelle maison,

Un jour que, debout derrièi'e la voiture de son maître, il parcourait l'avenue des Champs-Elysées, il aperçut Christine qui se pavanait dans une calèche, en grand falbalas. D'un bond, il fut à terre, arrêta les chevaux de

la calèche, renversa le cocher, et, grimpant sur le marchepied, empoigna sa femme par le chignon. La malheureuse poussait des cris d'orfraie. On accourut, on la retira toute meurtrie de ses mains. Il fut arrêté et conduit au poste.

Devant la justice, il excipa de sa qualité de mari et ne fut condamné qu'à six jours de prison.

Un Anglais qui le vit sur le banc de la police correctionnelle le trouva de son goût et voulut se l'attacher. Il lui fil des offres. Baba les accepta et partit aussitôt pour Londres. L'Anglais, aimait à voyager, Baba voyagea.

Et c'est ainsi qu'il n'avait appris son U veuvage que six mois après la mort de

sa fomme.

Son intervention changeait complèlement la physionomie du débat.

De nouvelles procédures eurent lieu.

Puis arriva le jour de l'audience.

Baba voulut accompagner son avocat.

— Gardez-vous-en bien, dit celui-ci, vous gâteriez tout.

— A cause de quoi ?

— A cause de la couleur de votre peau.

— Monsieur, la couleur de ma peau est excellente, répondit-il fièrement, je ne déteins pas.

— Sans doute, mais vous comprenez... la différence.

— C'est la couleur de la petite qui est mauvaise.

— A votre point de vue... Mais, je vous en prie, tenez-vous à l'écart... Je vous blanchirai de mon mieux.

— Je ne veux pas être blanchi.

Il n'y eut pas moyen de le faire céder.

— Après tout, se dit l'avocat, je noircirai la petite. Gela reviendraau même.

Les plaidoiries furent très remarquables. L'affaire avait fait du bruit, et les journaux de Paris en rendirent compte.

Le tuteur repoussait Baba comme il avait repoussé Ducroc et Bernillon.

C'était, sous ce rapport, un auxiliaire pour Ducroc. L'avocat de celui-ci sou- Utit, eu se fondant sur l'histoire natu- ^ relie el l'anthropologie, qu'il y avait

^ clans la cause impossibilité physique de

paternité, el par conséquent impossibi-

lilé légale. A l'apjjui de celte thèse, il exhibait Fanny, amenée tout exprès, et faisait contraster sa blanche figure avec le noir museau de Baba.

Mais l'avocat de Baba tint ferme 11 fut inflexible sur les principes . La légitimation par mariage subséquent équîvautà la naissance en légitime mariage.

Or, la règle Pater is est, n'admet pas d'exception. L'ordre public, la société tout entière étaient intéressés aux débats. Quel danger si le système des adversaires était admis, si la juslice s'arrêtait à des questions de nuance 1 Bientôt, on verrait tous les maris bruns désavouer les enfants blonds dont leurs femmes accoucheraient. Enfin, il se prévalut des bizarreries de la nature et parla des veaux àdeux têle.'^ cl desfrèi'cs Siamois.

de me croire le vrai père, le seul, a été touché de me voir renoueer au procès.

Jevaia me faire son ami.

— L'ami d'un nègre !

— 11 n'y a pas de couleur. Le tribunal l'a déclaré dans son jugement...

fortement motivé... Adieu, Ducroc.

— Adieu, Bernillon !... Mais ne l'oublie jamais, c'est moi le père.

— C'est moi, eLje ne quitte plus mon enfant.

11 ne la quitta plus, car il devint, comme il l'avait dit, l'ami de Baba, un ami fidèle qui l'aida généreusement à manger la fortune laissée par Christine, dès que la petite Fanny, la fille de trois blancs dont un nègre, passa de vie k trépas.

Celle fois, je constatai que j'avais séduit mon auditoire. Toutes les petites plantes souriaient. Quelques bouleaux se tordaient de rire. Sur les vieux arbres, des écorces éclataient. Bref, une folle gaieté courait dans le bois.

J'aurais dû être satisfait, je ne Tétais pas. Je blâmais le goût de mon public :

cette dernière nouvelle pouvait être amusante, mais elle me paraissait d'un comique commun, trivial. Je lui préférais de beaucoup le Pigeon^ par es-

prit d'opposition peut-être, parce qu'on l'aimait moins. Les auteurs ont aiii^i des préférences marquées pour celles de leurs œuvres qui n'ont que méd.ucrement réussi. C'est fort habile de leui part. Ils sont toujours sûrs du succès : d'un côté, le public le fait; de l'auti'c, ils le font.

Je me décidai donc, pour protester, pour bien marquer mon goût, et aussi en souvenir de mon cher Dautin, à donner un titre unique au livre dans lequel je réunirais ces nouvelles, les miennes et les nôtres, et à l'appeler : k- Pigeon.

Pendant tous ces récits, le soleil do mai baissait là-bas, derrière le bois, i'i l'horizon. Le jardin s'emplissait d'ombre, quelques fleurs courbaient la tête, ermaientles yeux et s'endormaient.

3(M> LK PIGKON

Je pris congé des hôtes de mon jardin, mais sans regrets cette fois. J'ailais bientôt les revoir et me fixer parmi eux pour tout l'été, en famille, avec les chers enfants.

l'IN.

lUiut. - Impr. Paul Dui»oi«t, ruo J.-J.-Rouiwiu, 41 (Cl.) U.9,U*

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